Guy van Renynghe : A la Recherche d’une Intégration Psychobiologique


03 Sep 2010

(Revue Teilhard de Chardin. No 58-59. Mars-Juin 1974)

Exposé fait au 13e Symposium Teilhard de Chardin de Bruges.

A première vue, il peut sembler saugrenu qu’un psychiatre qui se veut psycho-biologiste convaincu, aborde le thème de la vie intérieure. Cependant, le psychiatre se trouve constamment confronté au problème de la relation entre le corps et l’âme et parvient difficilement à délimiter le concept d’âme et d’esprit.

En ce qui concerne le domaine de la recherche, il paraît utile de faire le point des recherches sur le cerveau en tant qu’élément primordial dans l’intégration de la vie psychique.

Longtemps, l’esprit fut considéré comme une entité métaphysique, échappant à l’expérimentation. Aux philosophes et théologiens on confiait l’âme et l’esprit, aux hommes de science le corps et la matière.

Il y a vingt ans, le cerveau était encore traité comme une boîte noire accessible uniquement par les organes sensoriels. On analysait les corrélations entre les entrées sensorielles et les sorties comportementales, mais on ne pouvait explorer les processus intermédiaires de la physiologie cérébrale. Les physiologues étudiaient le cerveau endormi, à défaut de ne pouvoir explorer la complexité du cerveau éveillé. Actuellement, on peut déjà étudier les neurones vivants à l’aide de stimulations par microélectrodes.

Le plus grand problème de l’homme, n’est plus tellement de comprendre et exploiter son environnement physique, mais de mieux comprendre et contrôler sa propre conduite. Il est probable que sa survivance est à ce prix !

On fait de grandes études sociologiques sur les nombreux conflits opposant les individus. Mais on ignore encore beaucoup de choses sur les mécanismes cérébraux qui sont à la base des idées, des émotions, de l’agressivité et des désirs de l’homme.

Avec la technicité accrue et la civilisation du rendement, on a trop rejeté dans l’ombre les disciplines humanistes qui auparavant devaient constituer la base de l’éducation. Quoique les informations abondent, on fait peu d’effort pour fournir un fondement adéquat à la connaissance de soi-même et à la construction intelligente du Moi.

Sur les bases nouvelles, les hommes de science ont cependant avancé d’un pas dans l’étude de l’esprit en relation avec le cerveau. Il peut apparaitre étonnant qu’après des millénaires d’interrogation philosophique, le concept d’esprit n’ait point encore reçu de définition sémantique satisfaisante et qu’en dépit de l’importance de l’esprit pour la survie de l’individu, notre civilisation dirige si peu d’efforts vers l’exploration des espaces intérieurs du psychisme.

Si on réunit toutes les conceptions de l’esprit, on constate qu’elles expriment ce que fait l’esprit, mais non ce qu’il est, ni quand et comment il s’est constitué. D’autre part, les principales fonctions attribuées à l’esprit sont l’interprétation, le stockage des souvenirs et des expériences, la restitution des stimulations par les mécanismes de la pensée, de la mémoire, de la sensation et de la volonté.

Dans l’opinion des scientifiques, l’esprit ne peut exister sans stimulations, donc sans cerveau et il ne peut être reconnu sans comportement.

Certains définissent l’esprit comme l’élaboration intracérébrale de l’information extracérébrale, ce que nous essayerons de développer un peu plus loin. Les mots «esprit et psychisme» sont considérés comme interchangeables.

Quant à la conception de l’âme, les scientifiques se refusent à étendre leur travail de recherche vers le domaine de la philosophie et de la théologie.

Il est préférable de voir dans l’esprit de l’homme vivant une entité fonctionnelle dénuée d’implications métaphysiques ou religieuses et reliée uniquement à l’existence du cerveau. Le mot «âme» sera employé lors d’une référence à la relation de l’homme avec des forces surnaturelles, à la vie après la mort et à l’existence de Dieu.

Si la polémique à propos de l’existence de l’âme est affaire de philosophes et théologiens, qui nous communiquent le résultat de leurs études, par contre, les éléments émotionnels et rationnels qui conduisent à accepter ou rejeter le concept d’âme, sont des manifestations de l’esprit.

Idées et croyances dépendent nécessairement de l’activité du cerveau. Si notre cerveau fonctionne trop mal ou pas du tout, nous ne pouvons croire en la vie éternelle ou autre notion religieuse, mais cela ne veut pas dire que la croyance soit une fonction particulière du cerveau.

Le dilemme de l’âme a pu se formuler ainsi : si nous acceptons que les activités mentales sont des manifestations de l’âme, les modifications de ces activités, par une stimulation électrique du cerveau, reviendraient à manipuler l’âme par l’électricité ce qui est illogique puisque l’âme est incorporelle par définition. Si d’autre part, nous privons l’âme des toutes les fonctions mentales dont nous pouvons démontrer la dépendance par rapport à la physiologie cérébrale, nous la réduisons à une abstraction incorporelle, difficilement saisissable par l’esprit relativement pauvre de l’homme.

Mais revenons-en prosaïquement au cerveau, que nous devons considérer d’une part avec son substrat visible, d’autre part, comme l’organe d’intégration de l’esprit qui est une entité fonctionnelle.

L’esprit n’est pas autonome, mais dépend pour fonctionner convenablement de la réception par le cerveau d’une séquence temporelle de phénomènes ainsi que d’un échange continuel d’informations avec l’environnement.

De ce fait, les fonctions mentales ne font pas partie de l’anatomie du cerveau, mais sont liées à la physiologie cérébrale. Si la fonction d’organes tels que le cœur et le tube digestif est déterminée génétiquement et n’exige pas d’apprentissage, les activités mentales au contraire dépendent essentiellement de facteurs extragénétiques.

Néanmoins, avant de poursuivre l’étude de l’importance de l’environnement dans l’évolution de l’esprit, nous bifurquons vers une autre question importante : Quand et comment se forme l’esprit ?

Entre les théories extrêmes d’un esprit déjà constitué ou complètement naïf à la naissance, l’opinion contemporaine est d’avis que les composantes génétiques et les expériences sont toutes deux essentielles. Seule leur importance respective est sujette à controverses.

On a pu établir que le nouveau-né ne possède ni idées, ni concept, ni instrument de communication, ni expérience sensorielle signifiante, ni culture. Au début, il ne sourit jamais et ne peut prendre conscience de son environnement. Il n’existe pas de signes détectables d’une activité mentale à la naissance. Le nouveau-né est donc dépourvu d’esprit.

Cette assertion est contredite, entr’autres par des interprétations psychanalytiques de la vie fœtale. De nombreux psychanalystes relient les névroses de certains patients à leur vie embryonnaire et vont même plus loin en invitant des patients à se rappeler d’éventuelles attitudes parentales qui auraient pu traumatiser les cellules germinales.

Ce concept d’un souvenir spermatozoïdal – ou ovulaire – est purement spéculatif et il semble illogique d’attribuer un degré d’activité mentale plus élevé au fœtus qu’au nouveau-né !

La preuve décisive de ce que le comportement du nouveau-né n’exige pas d’esprit, découle de l’étude de quelques cas d’êtres démunis d’un cerveau véritable, chez qui les manifestations du comportement étaient semblables – au début – à ceux des bébés normaux.

Après quelques mois de survie, l’enfant anencéphalique se contentait toujours de manger, dormir, pleurer et sucer son pouce.

Face à la question de savoir pourquoi l’esprit ne peut être détecté à la naissance, l’hypothèse généralement admise est la suivante : le cerveau ne serait qu’un organisateur actif des informations en provenance du milieu et transmises à l’individu par les voies sensorielles. La réception des facteurs extracérébraux et son organisation intracérébrale dans une structure génétique serait l’élément de base dont dépend le développement mental.

Alors que le comportement instinctif peut apparaitre en dehors de toute expérience, l’activité mentale – elle – ne le peut. L’importance de la stimulation sensorielle sur le développement cérébral normal, a été confirmée par des études biochimiques. En effet, privés de vision et d’audition, les neurones correspondants, quoique apparemment normaux, ne se développent pas biochimiquement.

On peut également illustrer la conjugaison nécessaire des facteurs préétablis et acquis, en considérant un moment l’élaboration du langage, ce véhicule de la pensée.

La potentialité du langage dépend de facteurs génétiques existant chez l’homme dès la naissance, alors qu’ils font défaut chez les autres espèces. La seule potentialité de parler ne suffit pas en elle-même, mais doit être complétée par l’information venant du dehors.

Ceci est vrai pour nombre d’autres fonctions mentales. De plus le choix de l’information nécessaire ne peut être fait par le bébé lui-même, mais par ceux qui le prennent en charge.

Il n’existe donc pas de nature vraiment humaine indépendante de la culture.

Néanmoins, si l’on admet sans réserve que les informations sensorielles sont essentielles pour la naissance et le développement des fonctions mentales, on suppose que l’adulte possède des capacités mentales bien établies, fonctionnant dans une indépendance relative par rapport à l’environnement.

Cependant, la réalité montre que l’activité cérébrale dépend essentiellement et toute la vie durant, des afférences sensorielles. Le cerveau arrivé à maturité ne peut maintenir les processus de pensée dans le vide de la privation sensorielle, ou autrement dit, l’esprit individuel ne se suffit pas à lui-même. Sans même toucher aux expériences passées, la seule exclusion des perceptions nouvelles entraine de sérieuses difficultés fonctionnelles.

Ceci à été démontré par l’étude faite sur un groupe d’étudiants confortablement couchés dans un compartiment insonorisé, avec réduction assez sensible des sensations visuelles et cutanées. De cette façon, on éliminait également l’information structurée et symbolique.

Après quelques heures, ces étudiants furent incapables de penser clairement pendant un long moment; ils commencèrent même à halluciner et plusieurs d’entre eux, dans les jours qui suivirent l’isolement, se mirent à craindre les fantômes.

De cette expérience, on peut déduire que le fonctionnement normal du cerveau exige un milieu sensoriel changeant. Il nous faut comprendre dès lors que nos fonctions mentales dépendent des afférences sensorielles comme d’un cordon ombilical. Ce fait à été reconnu par certains philosophes.

Teilhard de Chardin, pour sa part, a développé l’idée de mutuelle dépendance entre l’individu et la noosphère. «L’Universel et l’Individuel, écrivait-il, croissent dans la même direction et culminent simultanément l’un dans l’autre.»

Cependant, on peut se demander si jusqu’ici on n’a pas trop mis l’accent sur un Moi inviolable, quasi mystique, s’identifiant plus ou moins avec l’esprit individuel et indépendant.

Les recherches plaident plutôt pour une grande dépendance de notre esprit. L’origine des souvenirs, de la réactivité émotionnelle, des idées et du comportement, nous la trouvons principalement à l’extérieur de l’individu.

Chaque être est un composé de matériaux largement empruntés à l’environnement. Les matériaux fournis par la culture sont plus décisifs que le substrat individuel dans lequel ils se combinent.

N’empêche que chacun a ses réactions individuelles et que chaque cerveau est une combinaison unique d’une série d’éléments.

Une conséquence importante des découvertes scientifiques récentes est la nouvelle attitude face à la vie humaine.

Nous commençons à déchiffrer le code génétique et entrevoyons la possibilité d’influencer l’hérédité pour éviter certains troubles métaboliques du cerveau et favoriser ainsi un meilleur développement mental.

La recherche neurophysiologique établit un nombre grandissant de corrélations entre les phénomènes mentaux et les changements physicochimiques du système nerveux.

Les progrès dans d’autres domaines scientifiques ont prouvé la possibilité de modifier des fonctions mentales par la neurochirurgie, par l’électronique et la chimiothérapie, rendant l’esprit accessible à l’étude expérimentale.

La possibilité d’influencer l’activité mentale par manipulation directe des structures cérébrales est nouvelle dans l’histoire de l’homme.

Le développement de la stimulation intracérébrale, permettant de communiquer avec le cerveau pendant que le sujet s’engage dans des activités spontanées ou provoquées, met l’homme de science en mesure d’analyser une série de mécanismes fondamentaux de l’esprit.

L’avenir devrait voir s’étendre la collaboration entre les chercheurs qui ont trop ignoré le «comportement» et ceux qui se sont intéressés au comportement en négligeant le «cerveau».

Nos connaissances actuelles sur les bases physicochimiques du comportement permettent d’énoncer trois principes :

1) Toutes les manifestations comportementales, y compris leurs aspects mentaux, exigent des changements électriques et chimiques au niveau des neurones.

2) La dépolarisation de la membrane cellulaire, produite artificiellement, peut être suivie d’un comportement observable.

3) Malgré l’extraordinaire complexité de ces réponses, les explications du comportement et de l’activité mentale n’exigent ni des «esprits vitaux», ni des principes métaphysiques ; ces phénomènes sont en effet reliés aux lois physiques, accessibles à l’expérimentation.

Après une longue mise au point, il est désormais possible d’appliquer sur le crâne des stimorécepteurs qui permettent de transmettre et de recevoir des messages électriques en provenance ou à destination du cerveau chez des sujets complètement libres de toute entrave, Il est raisonnable d’imaginer que, dans un avenir proche, le stimorécepteur permettra la liaison de l’homme à l’ordinateur et de l’ordinateur à l’homme avec feedback réciproque.

Par exemple, on peut concevoir que l’activité électrique anormale et localisée qui annonce une crise épileptique imminente soit captée par des électrodes implantées, qu’elle soit transmise à une salle d’appareils éloignée, enregistrée sur bande magnétique et analysée par un ordinateur capable de reconnaitre les ondes anormales.

Cette identification pourrait déclencher l’émission de signaux radio vers le stimorécepteur du malade qui verrait son épisode convulsif bloqué au départ.

Ce procédé est déjà en expérimentation chez l’animal et ne tardera pas à être réalisé chez l’homme.

Grâce à la stimulation électrique du cerveau, on a pu étudier l’anxiété que certains considèrent comme l’alpha et l’oméga de la psychiatrie et qui assombrit la vie de la plupart des êtres humains.

Dans des conditions normales, l’anxiété est engendrée, comme n’importe quelle émotion, par des messages sensoriels et des souvenirs qui exigent une élaboration mentale, elle-même influencée par des facteurs hormonaux et nerveux.

L’anxiété sans raison et dite «anormale», pouvant aussi engendrer des phobies, a pu être influencée par la chimiothérapie, mais également par des coagulations soigneusement dosées et effectuées dans les lobes frontaux à l’aide d’électrodes implantées.

Quant à la violence, on connaît des cas tragiques de maladies organiques du cerveau pouvant être le facteur causal de crimes en série.

Ainsi une jeune fille, ayant souffert d’encéphalite à 18 mois et par la suite d’épilepsie, avait depuis plusieurs années de fréquents accès de colère imprévisibles, qui se soldèrent une douzaine de fois par l’agression d’une personne, avec deux tentatives criminelles.

Après implantation d’électrodes et provocation électrique d’un accès de violence, la coagulation au sein du même groupe de neurones mit fin aux crises tant redoutées.

D’autres études permirent de susciter électriquement plaisir et sentiment de bien-être, de même que la cordialité et la volubilité.

On peut également étudier les souvenirs et la mémoire. Il a semblé que le souvenir se présente comme une collection d’événements en interrelation, comme les perles d’un collier, de sorte qu’en tirant sur l’une des perles, on a accès à la série entière, dans un ordre parfait.

Ceci peut rappeler les chaînes d’acides aminés qui forment l’ADN, ce dernier étant considéré comme le véhicule de la mémoire et le constituant le plus important des gènes. Nous pourrions ainsi continuer l’énumération d’autres possibilités de l’exploration cérébrale.

Contentons-nous de signaler que certaines parties du cerveau interviennent dans l’appréciation personnelle de la réalité vécue, concernant la distance, le son, la vue, l’intensité, l’étrangeté ou la familiarité des afférences sensorielles.

Nous aimerions cependant dire l’une et l’autre chose sur deux fonctions importantes du cerveau, notamment l’inhibition et la volonté.

Le phénomène de l’inhibition joue un rôle décisif dans l’accomplissement de la plupart de nos actions quotidiennes. Le cerveau ressemble à un théâtre monumental, comportant des millions de neurones capables d’envoyer des messages simultanément dans quantité de directions.

Pendant l’accomplissement d’une réponse comportementale, la plupart des voies nerveuses doivent rester silencieuses pour permettre à des ordres, dotés de signification, de circuler vers leur destination spécifique.

On peut donc s’attendre h ce que la stimulation électrique du cerveau puisse bloquer une série d’activités. Pour penser, nous devons écarter les idées hors de propos; pour écouter, nous devons extraire une information d’un bruit de fond.

Comme vous le savez tous, l’un des problèmes des civilisations modernes est la confusion qu’entraine le véritable tir de barrage des afférences sensorielles qui nous assaillent.

Il est donc intéressant d’étudier ce moyen de défense qu’est l’inhibition.

Qu’il nous suffise de dire que chez l’homme on a pu bloquer la violence et pu interrompre le cours de la pensée par stimulation du cerveau, sans manifestation de troubles de la vigilance.

D’autre part, si nous voulons comprendre le comportement volontaire, il est important au préalable de connaître les mécanismes impliqués dans l’activité motrice.

On a pu analyser, par exploration du cerveau, la complexité des trois ensembles fonctionnels qui sont successivement le déclenchement, l’organisation et l’exécution d’une action.

Le comportement volontaire, libre ou spontané dépend en grande partie de mécanismes préétablis ou innés et d’autres mécanismes acquis par l’apprentissage.

L’originalité du comportement volontaire réside dans sa dépendance initiale de l’intégration d’un grand nombre d’expériences personnelles passées et d’afférences sensorielles présentes.

Grâce à la S.E.C. (Stimulation Électrique du cerveau) on parvient donc à étudier les fonctions neuronales se rapportant à la volonté.

Cette approche expérimentale devrait à brève échéance, éclairer des sujets aussi controversés que la liberté, l’individualité et la spontanéité. Et cela par des faits, plutôt que par des discussions sémantiques spécieuses.

Les hommes ont toujours rêvé de contrôler les pensées, comme ils ont rêvé d’avoir des ailes et de transmuter les métaux. On a vu se réaliser tant de choses prétendument impossibles qu’on se sent disposé à accepter n’importe quoi. Toutefois, dans le monde de la science, la spéculation ne peut remplacer la réalité.

Nous savons que par une S.E.C. bien précise, nous pouvons rendre une personne plus aimable, provoquer l’anxiété, la violence ou le plaisir et influencer le cours de la pensée. Mais il y a des limites qu’il convient de cerner…

La manière d’activer un groupe de neurones est toujours similaire, car il n’y a message codé, ni retour vers la source stimulante. Les réponses sont répétées de façon monotone, ce qui élimine la possibilité pour un chercheur de diriger un sujet vers un objectif ou de le pousser à exécuter comme un robot n’importe quelle tâche complexe.

L’envoi d’électricité au cerveau ne peut d’autre part, remplacer le langage et la culture. On peut faire surgir des souvenirs, éveiller des émotions ou activer une conversation, mais les sujets s’exprimeront toujours en fonction de leurs expériences.

En excitant le cerveau on peut déranger la conscience, troubler les interprétations sensorielles, mais cela ne signifie nullement qu’une personnalité nouvelle se crée. L’émotivité et la réflexion subissent un changement étroitement lié à l’histoire antérieure du sujet.

Contrairement à ce que nous débitent des romanciers, nous sommes incapables en taquinant électriquement le cerveau, de modifier l’idéologie politique et l’histoire de l’individu. Il n’empêche qu’on se trouve confronté avec des problèmes éthiques, dès que l’on cherche à savoir quand un changement mental est acceptable et surtout qui aura la responsabilité des activités cérébrales d’autres êtres humains.

Toutefois, l’étude des réactions mentales par S.E.C. a été entreprise principalement pour venir en aide à des personnes handicapées dans leur comportement ou dans leur monde de pensées. Malgré pas mal de résistances et de tabous, les explorations cérébrales sont effectuées un peu partout dans le monde.

L’introduction de microélectrodes à l’intérieur d’un ou plusieurs groupes de neurones s’est révélée inoffensive et permet déjà dans certains cas d’éviter une opération plus risquée et certainement destructive.

Dans une première phase, on cherche à localiser le groupe de neurones qui réagit dans un sens déterminé aux stimulations électriques.

Dans un second temps, on a le choix entre une autostimulation répétée au moyen d’un stimulateur portatif ou l’électrocoagulation d’une partie infime de tissu cérébral environnant.

On a utilisé ces procédés pour soigner des mouvements involontaires, des douleurs incurables, l’épilepsie localisée l’anxiété, certaines obsessions convulsives et le comportement agressif.

On envisage sérieusement la possibilité d’installer un système de communication radio à double sens entre le cerveau d’un sujet et un ordinateur, avec un feedback thérapeutique, qui impartirait sur demande une stimulation au cerveau pour corriger un dysfonctionnement nerveux ou mental.

D’autre part, on étudie la possibilité de remplacer des afférences sensorielles endommagées dans le domaine de la vision et de l’audition.

Des chercheurs sont d’avis qu’en implantant quelques centaines de microélectrodes dans le lobe occipital, certains aveugles pourraient distinguer une série de modèles visuels et lire normalement à l’aide d’un visionneur de pages automatique.

Il est peu probable que l’on puisse susciter des perceptions raffinées, mais quand tout espoir est perdu, la perception même grossière, est encourageante.

Après avoir envisagé une série d’applications intéressantes de l’exploration intracérébrale, revenons-en brièvement aux problèmes éthiques, que soulèvent ces expérimentations.

Peut-on craindre des abus sociaux ou envisager qu’un jour un tyran puisse s’installer devant un émetteur pour stimuler en profondeur les cerveaux d’une foule d’esclaves ? Peut-être que oui, aux yeux d’un auteur de science-fiction, mais en réalité, non.

L’importance des controverses sur la possibilité de déterminer le comportement humain au niveau physico-chimique, réside dans le fait que les concepts de libre-arbitre et de responsabilité se trouvent mis en cause. Notons que les mêmes controverses surgissent lorsqu’il s’agit de déterminer l’interrelation entre Dieu et les hommes.

De toute façon, la plupart d’entre nous croient à un certain degré de prévisibilité du comportement. La physiologie cérébrale moderne leur fournit une nouvelle série d’arguments.

Lorsque nous essayons de mettre les événements physicochimiques du cerveau en corrélation avec les phénomènes psychologiques, nous devons distinguer trois groupes de fonctions neuronales :

1) les modifications du métabolisme basal.

2) le support matériel pour le codage des signaux.

3) et l’apprentissage du sens symbolique d’un message.

Les modifications du métabolisme sont nécessaires au maintien de la vie cellulaire et permettent seulement la circulation des signaux. Ceux-ci une fois codés, peuvent véhiculer l’information sous la forme de changements chimiques et d’impulsions électriques identifiables. Il s’agit seulement de mécanismes automatiques, sans compréhension des messages qui doivent encore être décodés.

Quant à la compréhension du sens symbolique d’un message, elle n’est pas innée, ni automatique. Il faut que le cerveau apprenne à reconnaitre les messages et ceci est fonction de l’historique des expériences de chaque individu.

Il importe de faire la distinction entre le support matériel et la signification symbolique. Aucun instrument n’est capable de déchiffrer le symbolisme, car pour saisir une signification, il faut se référer à l’expérience individuelle. Pour découvrir le symbolisme, notre cerveau fait appel à l’expérience accumulée dans la mémoire et la compare ensuite aux afférences reçues. Il y a donc nécessairement une évaluation comparative et une corrélation temporelle.

Quant à la créativité, on peut admettre qu’un cerveau en développement peut inventer de nouvelles combinaisons et de nouvelles idées, mais seulement en se référant à des informations provenant de l’extérieur. La compréhension consciente ou inconsciente des messages dépend d’une série d’étapes progressives de codage chimique et électrique des afférences sensorielles.

Il en résultera la création de nouveaux supports matériels, ainsi que de codes qui activent une nouvelle série de phénomènes.

A l’heure actuelle, on est encore incapable de saisir les fondements neurophysiologiques de l’appréciation de la musique ou de la reconnaissance des objets. Mais, au moins dispose-t-on d’hypothèses de travail qui permettent l’étude du problème et est-on déjà en mesure de créer des perceptions hallucinatoires, musicales et optiques, par la stimulation directe du cerveau.

Cette nouvelle possibilité d’influencer le mental à l’intérieur du cerveau fait apparaître que notre Moi n’est ni aussi unique, ni aussi indépendant que certains philosophes et psychologues le prétendaient.

L’individu reçoit un grand nombre de facteurs génétiques et est esclave d’une histoire biologique millénaire. Les autres facteurs qui contribuent la formation de la personnalité ont leur origine dans l’environnement.

Longtemps, le cosmos fut appréhendé dans une conception absolutiste ; entretemps, la distance et le temps perdirent leur valeur absolue. Le problème est, que l’univers n’a pas de centre et que nous ne pouvons rien faire de plus que comparer les relations, entre des ensembles de valeurs données.

L’esprit non plus n’a pas de centre et ses fonctions sont basées sur la comparaison relativiste d’informations.

Plutôt que d’accepter une détermination fatale de la destinée, nous pouvons gagner une liberté personnelle nouvelle en considérant que les systèmes de pensée et de comportement ne sont que des créations humaines relatives, modifiables par la réflexion. Nul ne devrait s’alarmer du fait que la plupart de ses composantes mentales sont des emprunts et qu’il n’a inventé ni le langage, ni quelque autre des innombrables matières qui emplissent nos cerveaux.

L’unicité de l’individu est tout simplement l’unicité des chances dans l’acquisition, la combinaison et la modulation d’éléments disponibles. Si on n’apprend pas à comprendre la relativité psychologique, il nous sera difficile d’échapper à l’empreinte de la prime enfance.

Nous ne pouvons posséder notre être comme nous possédons un objet et ceci provoque un conflit angoissant avec notre désir d’être une entité stable. D’où la nécessité de comprendre que, la réalisation de soi-même dérive principalement des afférences de l’environnement que nous essayons d’intégrer tant bien que mal. Et raison supplémentaire pour améliorer l’environnement social et chercher à diminuer l’aliénation des formes culturelles établies.

Dans les sociétés civilisées actuelles, un grand nombre d’afférentes sensorielles trouvent leur origine dans les environnements technologiques créés par l’homme.

Si nous admettons que l’expérience première est décisive pour la formation de l’identité personnelle et que la structure mentale est dépendante de l’interaction des gènes et de l’information de notre environnement, nous pouvons nous demander où se situe la liberté de construire une identité personnelle.

C’est cependant le rêve d’une société dite libérale où l’on prétend que chaque personne naît libre et a le droit de développer son propre esprit.

Malheureusement les études des mécanismes cérébraux ne confirment pas ces prétentions. L’enfant n’a ni le choix, ni les mécanismes biologiques d’un comportement libre. Ceci peut faire naitre de l’anxiété chez un être qui ne possède pas encore la complexité mentale nécessaire pour choisir.

Le cerveau adulte peut choisir, mais pas en toute indépendance. Car il lui faut un flot d’informations pour juger, tout en tenant compte de l’expérience acquise. Dès lors, se pose aussi le problème de la meilleure orientation à imprimer à l’éducation : doit-elle être permissive ou autoritaire ?

Il est démontré que la permissivité ne développe pas une personnalité libre chez l’enfant. Lorsque des parents tolèrent passivement que leur enfant se comporte de manière violente ou les insulte, ils renforcent positivement l’agressivité qui plus tard, pourra s’étendre à d’autres situations sociales.

Il est, en effet, prouvé que ce renforcement de l’agressivité est le plus efficace vers l’âge de 6 ans et qu’une fois apprise, on ne peut réprimer cette violence qu’en créant des conflits et frustrations indésirables. Quoique nous fassions ou nous abstenions de faire, cette violence influencera la structure mentale de l’enfant.

C’est pourquoi, nous ne devons pas nous soumettre au hasard et qu’il est important de rechercher les éléments extra – et intra – cérébraux qui interviennent dans la formation de la personnalité.

Nous devons nous rendre compte qu’en tout cas les parents et éducateurs manipulent l’esprit et la personnalité des jeunes, certainement plus que ceux qui explorent les fonctions cérébrales.

On doit continuer à étudier les processus intracérébraux de la prise de décision et du choix intelligent. La liberté exige une meilleure connaissance des pulsions biologiques et leur canalisation intelligente par des processus de substitution ou de sublimation.

Aussitôt après la naissance, on devrait établir un programme de psychogenèse en tenant compte des connaissances disponibles en physiologie, psychologie et psychiatrie. Parents et éducateurs devraient obligatoirement suivre des cours de psychogenèse, de même que les enfants, dans le cadre scolaire.

La liberté personnelle n’est pas un don de la nature, mais un des plus grands acquis de la civilisation, un acquis qui devrait rendre possible un choix délibéré et intelligent entre les alternatives de l’environnement.

Il est important, à condition d’éviter une éducation trop autoritaire ou trop permissive, d’orienter le développement mental vers une autodétermination. Cette dernière, est plus facile à acquérir par une meilleure compréhension des mécanismes cérébraux impliqués dans le comportement.

Les nouvelles générations sont en proie à une recherche anxieuse de la liberté et de l’identité individuelle. Les jeunes veulent s’évader d’une société technologique impersonnelle et se rebellent contre la morale traditionnelle et les clichés idéologiques. On veut scruter les profondeurs du Moi, éventuellement avec les secours de drogues psychédéliques, et on tente de percevoir un flot de rêves non inhibés.

Cette attitude, qui est à l’origine de tant de conflits actuels, est aussi fallacieuse que l’éducation permissive.

Nous ne pouvons être libres, ni de nos parents, ni de la société, parce que ceux-ci constituent les sources extra-cérébrales de notre esprit. On ne peut même pas être fier de son intelligence, puisqu’elle est en grande partie déterminée par le milieu et l’apprentissage inculqué par les éducateurs.

Même si vers l’âge adulte, nous pouvons épouser une philosophie personnelle de la vie, nous découvrirons toujours au fond de nous-mêmes les restes de ce que nous avons expérimenté.

L’être humain constitue une trinité fonctionnelle, composée d’afférences sensorielles et d’un comportement, reliés entre’eux par les processus intracérébraux. Depuis une vingtaine d’années, on commence à peine à pénétrer les secrets les activités cérébrales, d’où il résultera une meilleure compréhension de l’esprit.

Nombre de personnes reculent encore à l’idée qu’on puisse pénétrer dans leur Moi intime, longtemps considéré comme inviolable. On tient pour hautement souhaitable de conquérir une plus grande liberté à l’égard des éléments de la nature, mais on craint l’intervention directe dans le destin de l’homme.

Cependant, depuis des temps immémoriaux, l’on a, à des degrés divers, pratiqué le contrôle du comportement. L’homme étant un animal social, les relations interpersonnelles constituent depuis longtemps une forme de contrôle mutuel.

Nous devrions plutôt nous demander quels types de contrôle sont admissibles au point de vue éthique. Or, il est prouvé que les stimulations électriques du cerveau ne modifient pas la personnalité, mais jouent uniquement le rôle de déclencheur, qui active ou inhibe une conduite inscrite dans l’histoire de l’individu.

Cette nouvelle voie de recherches doit être poursuivie, car plusieurs de nos problèmes actuels proviennent du manque d’équilibre entre l’évolution matérielle et l’évolution mentale. Nous sommes civilisés au point de vue technique, mais pour ce qui est de nos réponses psychologiques, nous sommes encore des barbares.

Nous n’avons pas encore assez appris à nous contrôler nous-mêmes. Nous sommes plus unis dans nos efforts pour comprendre les forces de la nature, que pour tout ce qui touche à l’organisation de l’humanité.

Le mental doit être orienté vers une prise de conscience accrue des éléments culturels et des mécanismes cérébraux impliqués dans nos actes. Un plus grand effort social doit être consacré à l’étude de notre esprit, grâce à une collaboration interdisciplinaire plus efficace.

De nombreux savants ont fondé une Organisation Internationale de Recherches sur le Cerveau. Ils devraient marcher la main dans la main avec les spécialistes des Sciences sociales afin de mieux comprendre les mécanismes intracérébraux qui sous-tendent l’anxiété, la violence et autres motivations du comportement.

Ces quelques réflexions sur les mécanismes de l’esprit, nous ramènent finalement au thème de ce Symposium.

Cette meilleure connaissance du mental acquise par la recherche scientifique, peut éclairer l’opposition des différentes mystiques.

La mystique orientale tend à supprimer l’importance des sens, ainsi que la connaissance et l’amour – donc la personnalisation – pour voir apparaitre la Trame essentielle et percevoir la Note unique.

Cette vision mystique peut se rapprocher des expériences psychédéliques, dans lesquelles on recherche précisément une désafférence sensorielle, une fuite hors de la réalité refusée et une plongée vertigineuse dans l’inconscient. Teilhard, au contraire, parle de cette Unité qui ne peut s’obtenir que par la détente de l’Univers.

Il s’agit de faire converger le multiple et de parvenir à l’absolu par un effort laborieux et organisateur de l’Univers.

L’homme évolue vers une plus grande « conscience» et un «plus-être» qui supposent une meilleure connaissance de l’esprit.