A l’écoute de soi pour comprendre l’univers. Un entretien avec le docteur Tomatis


15 Oct 2010

(Revue Aurores. No 45. Juillet-Août 1984)

Spécialiste d’audiologie et de phonologie, le docteur A. Tomatis (1920-2001) n’était pas un chercheur scientifique ordinaire. En créant une nouvelle discipline, l’audio-psycho-phonologie, il soigna ceux qui ont perdu le sens de la vie, de la communication et de l’écoute. Pour le docteur Tomatis, c’est au plus profond de la nuit utérine et dès le commencement que s’installe l’écoute. Par l’écoute, le langage s’élabore, la pensée prend son envol, la conscience fait place à l’inconscient.

AURORES : Le fait d’entendre et de reproduire des sons est une chose naturelle et, habituellement, nous nous posons peu de questions sur ce phénomène. Vous dites pourtant que nous n’avions pas, primitivement, d’élément dans notre corps voué à cette destination (pas d’organe de phonation). Pouvez-vous nous expliquer cette transformation ?

Alfred Tomatis: Nous sommes persuadés que nous avons essentiellement un larynx, pour parler, chanter ou produire des sons, une bouche pour prononcer, une langue pour conduire le langage. Ces appareils ont une fonction propre: le larynx pour ne pas avaler de travers, la bouche pour déglutir, etc… Mais l’impulsion, le désir de communiquer est tel —car l’homme est un «animal» de communication— que nous sommes conduits à utiliser ces appareils dans le but  d’insérer un dialogue avec les autres. En y regardant mieux, ce ne sont pas ces organes qui sont mis en cause; mais tout le système nerveux et tout le corps qui est impliqué. En fait, l’homme est une oreille en totalité.

A. : L’oreille est sans doute l’élément qui joue le plus grand rôle dans la communication, la relation avec l’autre. Sans oreille nous ne pourrions pas non plus maîtriser l’émission des sons que nous produisons. Mais ce que vous dîtes du rôle de l’oreille et du larynx à propos de la lecture est beaucoup plus étonnant. L’œil, à lui seul, pourrait lire beaucoup plus vite, mais, d’après vous, il est dépendant de l’oreille et du larynx. Pouvez-vous nous expliquer ce processus?

A. T.: L’oreille n’est pas un appareil sensoriel comme les autres; pour pouvoir fonctionner, elle s’est annexé un système nerveux et va conduire l’homme sur le chemin de son devenir.

Il y a là encore tout un cheminement à faire; l’homme va vers l’écoute, il n’y est pas encore arrivé en totalité. L’univers est en train de se faire. Nous sommes dans le temps, obligés peu à peu à progresser et l’oreille fait ce cheminement.

Dans l’oreille il y a deux organes: le vestibule, qui commande, et la cochlée qui va faire une analyse des sons. Ainsi, parler va être une dialectique entre l’analyse des sons et le vestibule qui est la commande du corps. Un des grands processus de cette dialectique est intégré par la lecture. Grâce au vestibule, on va pouvoir faire bouger la musculature de l’œil; les petits signes à décrypter n’ont de valeur que parce-que ce sont des sons.

Pour en venir au processus de ralentissement auquel vous faisiez allusion, lorsque l’on se prend à penser et ensuite à lire, nous voyons que la pensée va à une vitesse phénoménale. C’est un frein de se mettre à parler lorsque l’on pense; on le voit aussi quand il faut écrire.

Pour apprendre à lire, nous avons été obligés de faire, peu à peu, tout un montage, larynx, corps, vision et superposition des sons. Si nous restons enferrés dans le souvenir de la difficulté initiale, chaque fois que l’on va lire, on le fera assez lentement. Lorsque l’on veut arriver à une lecture plus rapide, il suffit de savoir relâcher le larynx. C’est une des techniques de relaxation que l’Inde a très bien exploitée. Ceci implique qu’il y ait une excellente intégration de la lecture. Si cela n’a pas été fait on tombe dans une difficulté qui est le propre même de la dyslexie. On voit pointer toutes les erreurs qui ont été faites au niveau de la lecture et qui s’instaurent dramatiquement quand on exige des enfants un apprentissage de la lecture en silence. C’est vouloir faire des chefs d’orchestre qui n’ont jamais entendu une note de musique.

Le mot «lire» vient du latin legere, qui vient lui-même de logos, parole vivante; legere signifie faire la moisson par les oreilles.

Dans la règle de Saint Benoît il est précisé que chaque moine doit lire à haute voix dans sa cellule, de telle manière qu’il ne gêne pas le voisin.

Lire, en fait, c’est prendre un œil qui sert de tête de décryptage pour que, ce qui est sur le papier, reprenne vie, en le prononçant, et s’imprime dans le cerveau qui ne marche pas autrement. Si on veut mémoriser en se concentrant, il faut lire à haute voix, à condition que la lecture soit correcte.

A.: L’homme est appelé à devenir un «écoutant». Vous écrivez: «Dès que la vie prend corps, le désir d’écouter est là, comme une disposition exceptionnelle ». Qu’appelez-vous écoute?

A. T. : Il est difficile de définir l’écoute pour plusieurs raisons. D’abord, sous prétexte que l’on a des oreilles, tout le monde croit pouvoir écouter. Pour une meilleure définition, il faut distinguer «entendre», qui est quelque chose de passif, et «écouter», qui prend une autre dynamique d’activité dans laquelle est impliquée la volonté. Écouter, c’est «tendre» l’oreille volontairement; entendre, c’est se laisser inonder de sons, tout en pouvant éventuellement penser à autre chose. Se prendre à écouter, c’est tendre tout son corps vers l’autre; c’est déjà un autre but. Dès qu’il y a pénétration de l’écoute on voit la volonté qui apparaît, mais aussi la conscience qui s’allume. Dès qu’il y a conscience on verra par le même jeu, au niveau du cortex, comment cela marche ; on verra s’allumer et la concentration et la mémoire. L’écoute est la première porte ouverte vers la conscience.

A. : Pour prendre conscience et être à l’écoute, il y a aussi une disponibilité qui est requise dans le corps ?

A. T.: Bien sûr. C’est pour moi, le sommet de ce vers quoi l’homme devrait tendre. C’est être à la disposition de l’autre. Nous sommes dans des satellites fantastiques qui s’appellent des corps humains et je crois que nous sommes ici pour exécuter une mission. Malheureusement en cours de route, on oublie cette dépendance, cette mission, et on finit par être un corps qui déambule pour son propre compte. Là commence le désarroi du processus humain: au lieu d’être, l’homme va exister. Mais celui qui se trouve être une antenne à l’écoute va se mettre, à un moment donné, à percevoir tout ce qui se passe. Écouter quoi? Écouter tout. Je pense écouter la création et son créateur, jusqu’à écouter la dernière cellule de son corps. Il faut savoir s’écouter, et savoir s’écouter ne veut pas dire tomber dans un narcissisme fantastique.

Plus j’avance, plus je pense que l’homme qui évolue ne parle pas; c’est l’univers qui parle à travers lui; et peut-être son créateur. Lui, il ne fait qu’exprimer, grâce à ce corps, il va être, un moment donné, l’instrument de quelque chose qui parle. La conscience, qui est elle d’un très haut niveau, va se cristalliser et traverser des zones de pensée, des zones d’émission. Le cerveau va capter ces émissions et les traduire en musique pour certains, en littérature pour d’autres, en dynamique de recherche… Si vous oubliez que cela vous a été donné, transmis, l’idée qui vous a été ainsi offerte sera la dernière. On le voit en recherche: quelqu’un qui croit avoir trouvé quelque chose est perdu. Cela nous est donné, cela nous traverse si nous sommes de vrais chercheurs, et c’est parce que nous avons mis au service de l’autre ce qui nous a été donné que d’autres idées vont arriver, d’une manière extraordinaire. A tout instant il y a une possibilité d’effacement du phénomène existentiel, pour ne sentir résonner que l’être qui est à l’intérieur.

Cela exige un abandon total du moi.

C’est la totalité de l’être qui vit. Le corps n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il est à la disposition de l’être. Ce qui veut dire écouter. Un mot très dangereux est «aller vers l’écoute». Chez les latins qui ont cherché le plus fort cette dimension, oboedire (vers-l’audition – aller), ce qui a donné en français «obéir». Quand on dit actuellement à quelqu’un d’obéir, il ne le vit que comme contrainte. Même ceux qui sont astreints à la règle de l’obéissance, comme les moines, ne comprennent plus. Celui qui a la chance d’obéir, dans une adhésion totale, est libre. Si on veut vivre vraiment en totalité et avoir la plénitude d’explorer ce que nous sommes, il faut être «branché» sur notre orbite; il faut savoir écouter.

A. : C’est une disposition que l’on acquiert très tôt ?

A. T. : L’accouchement, je le vois comme un duo d’amour entre la mère et l’enfant. L’embryon commence déjà à écouter —non pas entendre mais écouter—. Il y a une relation de vie extraordinaire entre la mère et l’enfant. A la naissance, l’oreille interne, faite pour fonctionner dans un milieu aquatique, doit être réutilisée pour vivre la même dimension relationnelle avec la mère. Tout cela n’est pas perdu si ce n’est que l’appareil fait pour adapter ce nouveau mode de perception, l’oreille moyenne et l’oreille externe, n’est pas encore mis en route. Pendant quelques jours il y a un désarroi énorme. Avant la naissance, la communication était bonne; on entendait la voix de la mère. L’oreille interne coupe les graves (bruits du cœur, des intestins, de la respiration) et ne perçoit que la voix de la mère.

Il y a facilité à ce que l’adaptation se fasse assez vite, l’oreille va commencer à s’ouvrir au moment où l’enfant vient à l’extérieur. La difficulté est que si le milieu n’est pas favorable, au lieu de pouvoir avoir cette oreille qui va devenir toujours bonne, l’oreille ne va pas éclore. Sa sélectivité reste fermée, ce qui veut dire que tous les sons vont arriver par paquet, sans avoir la chance d’être analysés et là commencent les misères. Si le milieu n’est pas favorable, si la voix du père est trop forte, si la voix de la mère n’est pas assez chaleureuse, l’oreille va s’abîmer de plus en plus. L’enfant va perdre peu à peu le désir d’écouter, le désir d’ouvrir sa conscience, jusqu’à perdre le désir de vivre.

A. : Cette rééducation de l’oreille se fait-elle assez rapidement et facilement ?

A. T. : Elle se fait rapidement et facilement suivant toujours le même processus. Nous reprenons la voix de la mère et nous la faisons entendre comme le fœtus l’a entendue. A ce moment tous les phénomènes se redéclenchent, ainsi que le désir de repartir dans une dynamique. A défaut de la voix spécifique de la mère, nous prenons des musiques, comme celle de Mozart.

Cela dure, pour un cas moyen, trois semaines pour pouvoir renaître à l’audition, et après pour permettre de l’utiliser, cela va durer deux, trois ou quatre fois une semaine.

A. : Le désir d’être et le désir d’écoute tels que vous les concevez paraissent indissociables. Vous dites, avec force, dans votre ouvrage «L’oreille et la Vie» que c’est par le corps et dans le corps, que l’Être se manifeste. L’homme a-t-il une possibilité d’être à l’écoute de la vie par une présence à son corps ? Ou de se ressourcer à la sensation de l’Être ?

A. T. : Oui. C’est impliqué parce que le corps n’est que du système nerveux; d’autant plus que la peau et le système nerveux sont le même organe. Vous avez en périphérie ce qui est dermique, qui vient de la même source qui donnera le système nerveux, dans l’ontogenèse. Valéry disait que ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau.

Ensuite, tout ce qui est corps, muscle, os, a un appareil sensoriel extraordinairement marqué, qui va nous donner peu à peu la notion de l’image du corps, qui va même nous donner une image de l’utilisation de ce corps. Cette utilisation ne se fait que pour autant que le sujet veuille bien entrer en prise de conscience de ce corps pour pouvoir accéder au plan de l’écoute. S’il n’a pas d’écoute, l’homme va tomber sur l’exigence de ce corps.

Il sera en partie soumis à ses exigences et obéira aux besoins de l’«animal» en lui. L’humain dans l’homme est autre chose. Il y a cette résonnance de l’être, cette transcendance qui va utiliser ce corps pour devenir. Alors, l’homme n’est plus à la disposition du corps, c’est le corps qui devient un instrument à la disposition de l’être, dans un renversement dynamique.

Un sujet qui a la chance d’entrer dans ces processus de compréhension va mettre ce corps à son service pour exploiter sa créativité; la résonnance de l’être n’est que de la créativité. (Croire et créer, c’est le même mot). Si on va plus loin, dans le sens dynamique et corporel, on se rend compte que cela ira jusqu’à la conséquence de vivre et d’aimer.

Plus un sujet est inondé de ses souvenirs, plus il oublie sa vraie mémoire. Le souvenir bloque la mémoire. Plus on a de soucis, plus on oublie «que l’homme est en mémoire éternel» comme le dit un verset du psaume 3. Autrement dit, l’homme est un cristal qui doit intégrer à tout moment l’univers et le réfléchir. A cause de ses problèmes, au lieu de regarder le ciel, il ne regarde que ses pieds — et il s’oublie.

A. : Communiquer librement par le langage n’est pas chose aisée. Vous évoquez les risques d’enlisement dans les arcanes d’une langue qui impose sa structure et étouffe l’homme par ses mécanismes. Peut-on seulement y échapper ?

A. T.: On ne peut pas y échapper tout de suite. Au début, l’enfant a une pensée et il essaie d’utiliser quelques mots, puis il se rend compte que pour affiner son discours il doit en ajouter d’autres. Là, il rentre dans le langage commun. Le père introduira la première langue «étrangère». L’enfant va apprendre le discours et l’intégrer avec des réactions énormes. Le discours d’un père, qui est déjà bien établi se rencontrera avec celui du fils, qui dira les mêmes mots, alors que la signification ne sera plus tout à fait la même.

Vers 40 – 42 ans, lorsque le système nerveux est totalement terminé (alors que l’oreille est terminée à la naissance, l’oreille en tant que système nerveux jusqu’au cerveau…) le sujet va se trouver maître de sa langue et beaucoup de gens ne commencent à écrire qu’à ce moment là. Platon disait qu’on aborde jamais la philosophie avant cinquante ans. Il avait raison. Il faudra, non pas être infléchi par le mot lui-même, mais progresser jusqu’à un certain niveau où la maîtrise est telle que le sujet n’a plus besoin de mots pour rencontrer sa pensée. Le mot est alors un accélérateur pour entrer dans une dimension de contact et d’écoute d’un autre ordre.

La fin de l’entretien est dans le numéro suivant et manquant d’Aurores