André Dumas : À propos des maisons hantées


10 Nov 2011

(Revue Psi International. No 1. Septembre-Octobre 1977)

Au cours de l’année 1963, pendant plus de 3 mois, la Clinique Orthopédique d’Arcachon — que dirigeait le Dr A. Cuénot, Lauréat de l’Académie de Médecine et fils du grand savant biologiste Lucien Cuénot — fut le théâtre de projections de petits cailloux ou de grosses pierres, de morceaux de moellons et de fragments de briques, qui n’ont jamais cassé aucun carreau ni blessé personne.

Ces jets de pierres n’ont jamais pu être attribués à une intervention humaine normale, d’autant plus que, dans certains cas, les trajectoires soulevaient des problèmes balistiques difficiles à résoudre.

Un exemple, entre autres, une pierre de près de 300 grammes sortait par une fenêtre du deuxième étage d’un bâtiment désaffecté, comme si elle avait été projetée du fond de la pièce, mais l’exploration immédiate et minutieuse permettait de s’assurer que la porte de ladite pièce était fermée à clef, loquet enlevé, comme toutes celles du deuxième étage.

Quelquefois, il tombait de 10 à 20 cailloux, à raison d’un par minute, d’autres fois d’un par heure, ou 17 en 5 minutes et cela n’importe où, sur les terrasses où étaient allongés les malades, dans un cabinet de toilette ou au milieu d’une table de bridge, devant les joueurs.

Tout ce qu’on a pu savoir, c’est que ces projections semblaient liées à la présence d’une jeune malade, autour de laquelle tombaient souvent les pierres. Sa psychologie était particulière, elle annonçait souvent à l’avance ces chutes de pierres, elle était donc très surveillée et on n’a jamais constaté chez elle une attitude tant soit peu suspecte.

Ces jets de pierres ont cessé après un interrogatoire du Dr Cuénot que l’on pourrait qualifier de « psychanalytique » et auquel ont succédé pendant quelques jours des phénomènes d’un autre genre : portes s’ouvrant toutes grandes sans raison apparente, et coups paranormaux frappés à la porte de Robert Tocquet enquêtant pour l’Institut Métapsychique International [1].

Ce cas semble illustrer la thèse « métapsychanalytique » du Dr Thomas Bret selon laquelle les images, tendances et idées refoulées dans le subconscient pourraient provoquer, non seulement des rêves, des phobies ou des troubles du comportement, mais aussi, dans certains cas des phénomènes dynamiques extérieurs au sujet [2]; mais bien évidemment, d’autres facteurs peuvent entrer en jeu dans ces phénomènes très complexes qui sont souvent en rapport avec la présence d’un enfant à l’époque de la puberté.

L’énergie sexuelle, parvenant à maturité à cette période, prend un autre cours que son développement normal et se manifeste en s’extériorisant sous forme de phénomènes de « télékinésie ». Il en résulte que ces enfants sont le plus souvent victimes d’une opinion publique mal informée qui ne voit en eux que des simulateurs mal intentionnés.

L’immense documentation, constituée par des documents officiels, enquêtes de police, rapports et procès-verbaux de gendarmerie, et accumulée au cours de plusieurs dizaines d’années par le Commandant de Gendarmerie Emile Tizané [3], a mis ce fait en évidence et a établi d’une manière certaine que, malgré le préjugé qui ne voit que farce ou malveillance d’origine humaine dans les faits de hantise, les forces en action dans ces phénomènes peuvent faire danser des objets sous le nez des gendarmes, sans explication normale possible.

Ce chercheur obstiné cite précisément, entre autres, un cas de plusieurs centaines de pierres (parfois chaudes), certaines pesant de 3 à 4 kg, qui troubla durant vingt-trois mois la paisible bourgade normande de Savigny-le-Vieux (Manche) de 1932 à 1934. Ces manifestations semblaient être dirigées contre le Maire de la localité, instituteur honoraire, et elles provoquèrent la rédaction de quinze procès-verbaux de gendarmerie, de plusieurs rapports de police mobile, et d’une importante correspondance échangée entre le plaignant, le juge d’instruction, le Procureur de la République et l’officier de Gendarmerie. A elle seule, écrit Emile Tizané, « cette affaire motiverait la constitution d’un important ouvrage. »

Un certain nombre de faits démontrent la réalité du phénomène de la chute de pierres dans un lieu hermétiquement clos, ce qui correspond aux phénomènes dits d’« apports» constatés dans certaines expériences, au cours desquelles des objets furent introduits dans un local dont les ouvertures avaient été scellées. Comme le savant Alexandre Aksakof l’avait fait observer, déjà en 1890, cela implique une dématérialisation et une rematérialisation de l’objet. Ce processus est théoriquement légitimé par les conquêtes contemporaines de la physique nucléaire. De plus une constatation est favorable à cette interprétation : c’est que les objets et les pierres lancés sont rarement froids, mais tièdes et souvent brûlants, ce qui est l’indice d’une transformation d’énergie.

Les phénomènes de hantise sont apparemment aussi anciens que l’humanité elle-même. De vieilles chroniques mentionnent des « pluies de pierres », comme celles qui auraient importuné le roi Théodoric dans son palais [4], des bruits « surnaturels », des déplacements d’objets divers, des apparitions et autres manifestations de même ordre que celles qui sont constatées de nos jours ; une comédie de Plaute, la Mostellaria, a pour sujet une maison hantée; Pline le Jeune a relaté dans une lettre à Sura le cas de la maison hantée que le philosophe grec Athénodore avait achetée spécialement pour observer ce qui s’y passait.

Des dispositions légales prévoyaient chez les Anciens des ruptures de contrats de location dans des cas de maisons hantées, et la jurisprudence italienne se prononce aujourd’hui dans le même sens. Dans le Droit Romain, on trouve un passage du jurisconsulte Alphenus, enregistré dans le livre XIX du Digeste, dans lequel il déclare que, pour que la résiliation de la vente ou du bail soit admise, le plaignant doit justifier que sa peur, causée par une hantise, n’est pas sans fondement.

Cette question, par la suite, a été discutée par un grand nombre d’auteurs. La jurisprudence espagnole autorisait le locataire à faire résilier le contrat s’il ignorait la hantise avant la location. Il en était de même dans le royaume de Naples.

En France, le Parlement de Bordeaux, décidait constamment que les apparitions de fantômes étaient une cause légitime de résiliation. Par contre, la jurisprudence du Parlement de Paris, variable à cet égard, penchait généralement vers l’observance de la location, bien que la majorité des auteurs ait soutenu la thèse de la résiliation. Depuis la Révolution, la jurisprudence française se prononce constamment contre la résiliation et des procès à propos de hantise ne se produisent plus en France. Il n’en est pas de même en Italie, où des résiliations de contrats sont encore prononcées de temps à autre pour faits de hantise, avec l’approbation d’éminents juristes.

A la résiliation de bail dans l’Antiquité et même dans les temps modernes, pour cause de hantise, on peut rapprocher les curieuses coutumes funéraires de l’humanité primitive qui visent à éloigner les « revenants », attestant l’universelle « Crainte des Morts » qui constitue le sujet de trois volumes [5] du grand spécialiste de la mythologie et des croyances magiques et religieuses, Sir James Frazer, l’auteur du célèbre « Rameau d’Or ».

Les procédés employés par les peuples sauvages sous toutes les latitudes pour éloigner les fantômes sont innombrables. Leur naïveté même indique le caractère matériel que les primitifs attribuent aux apparitions. Elle incite à penser que ces coutumes n’ont pas pour origine une quelconque croyance à tendance spiritualiste, mais bien plutôt l’observation de faits concrets redoutés, et interprétés en fonction du niveau culturel.

Autour des tombes, les primitifs établissent des barrières d’eau, des fossés, des cercles de feu; ils emploient des ruses diverses (modification des ouvertures de la hutte ou même destruction de la hutte après un décès, fausses pistes, etc.) destinées à tromper et à égarer le fantôme loin des vivants ou à le dissuader de revenir auprès d’eux.

On sait que c’est un phénomène de hantise qui a été à l’origine du Spiritisme contemporain et, par enchaînements successifs, de la « métapsychique » et de la parapsychologie moderne. Entre décembre 1847 et mars 1848, la maison de la famille Fox à Hydesville, aux Etats-Unis, fut le théâtre de manifestations bruyantes. La famille Fox était terrorisée chaque nuit, à la même heure, par le bruit d’une lutte violente entre deux individus qui semblait se terminer par la chute d’un corps humain. Puis on entendait traîner ce corps à travers la chambre jusqu’au bas de l’escalier de la cave. Ensuite c’était le bruit d’un pic creusant la terre, celui d’un marteau enfonçant des clous dans une planche, et enfin celui d’une pelle.

Les jeunes filles Fox proposèrent au « fantôme » hanteur de s’expliquer au moyen d’un code alphabétique par coups frappés : il résulta de cette conversation qu’un « mercier ambulant » avait été assassiné dans cette maison, pour lui voler 600 dollars, par celui qui l’habitait avant la famille Fox.

Nous passerons sur le déchaînement des passions fanatiques qui explosa quand ces faits furent portés à la connaissance publique, sur les polémiques furieuses qui s’engagèrent à leur propos, et sur le véritable martyre de la famille Fox.

Les premières recherches avaient permis de découvrir dans la cave une fosse recouverte d’une planche en bois, où l’on avait trouvé des petits ossements et des cheveux humains et une grande quantité de chaux. Mais dans le courant de l’année 1904, un mur s’écroula dans la cave de la maison qu’avait habitée la famille Fox : c’était une cloison élevée à 80 centimètres du mur du fond, constituant avec celui-ci un espace fermé dans lequel gisait un squelette humain et une boîte de fer blanc comme en portaient en bandoulière les merciers ambulants.

Parmi les hommes de sciences qui ont pu observer directement des cas de hantise, on peut citer le Professeur Lombroso, de l’Université de Turin qui a constaté, dans la cave d’un cabaret, des phénomènes assez inhabituels : les bouteilles quittaient les rayons et descendaient doucement sur le sol, où elles se brisaient. Dans le même lieu, un autre observateur, vit des bouteilles, sans tomber ni se déplacer, voler en éclats. La rupture était précédée du craquement particulier propre au verre lorsqu’il se fend [6].

Ce serait une erreur de penser que les cas de hantise sont définis entièrement par des phénomènes de télékinésie. En réalité, l’étude de maisons hantées nous introduit dans un domaine encore très mystérieux, malgré les quelques clartés qu’y projette l’analyse des phénomènes expérimentaux auxquels on peut la rattacher. Car le Subjectif et l’Objectif sont inextricablement mêlés dans les phénomènes : ainsi un enregistrement sonore sera possible dans tel cas; dans un autre, par exemple, le bruit d’une lutte entre deux personnages invisibles, pourtant perçu par plusieurs témoins, ne pourra laisser aucune trace sur un magnétophone.

Certaines manifestations de hantise ont un caractère symbolique, et même prémonitoire, et ainsi nous obligent à les étudier à la « lumière » — toute relative — de la télépathie ou de la connaissance extra-sensorielle.

Enfin, l’examen des hantises comme celui de toutes les manifestations supranormales dans leur ensemble, entraîne l’étude des hypothèses qui ont été avancées pour les rendre intelligibles. Ce sera l’objet de notre prochaine analyse.

(A suivre)

À propos des maisons hantées par André Dumas (suite)

(Revue Psi International. No 2. Novembre-Décembre 1977)

Ce n’est pas d’hier qu’existent des maisons hantées. André Dumas nous a rappelé précédemment, dans PSI n° 1, certains cas de hantises gréco-romaines et les chutes de pierres dans le palais du roi Théodoric. La peur de ces phénomènes se retrouve même dans la jurisprudence concernant les résiliations de bail fort éloquentes à cet égard depuis l’antiquité et encore en usage en Italie. Après avoir rappelé les faits qui marquèrent la naissance du spiritisme, André Dumas aborde l’étude des hypothèses avancées pour rendre intelligibles ces étranges manifestations de forces paranormales.

Loin de ne consister toujours qu’en bruyants tapages, déplacements de casseroles ou bris de bouteilles, les phénomènes de hantise peuvent revêtir des aspects plus subtils : sans que rien ne soit ni déplacé, renversé ni brisé, les témoins peuvent entendre les bruits qui seraient produits par des chutes, déplacements ou bris réels.

Parfois, on entend des pas dans un couloir ou dans un escalier, ou un frou-frou de robes de soie, ou des sanglots, des murmures ou des phases articulées, ou encore des fragments de chœurs, de chants liturgiques ou des concerts musicaux en des lieux ayant connu antérieurement de telles manifestations.

Voilà pour l’aspect auditif. L’aspect visuel, qui peut coexister éventuellement avec des manifestations auditives, est le plus souvent caractérisé par des apparitions de fantômes de forme humaine (les formes animales sont plus rares) présentant une apparence réaliste, avec des costumes généralement anciens caractérisant une certaine époque. Au point que le ou les témoins ont l’illusion d’un visiteur vivant insolite, jusqu’au moment où le personnage s’évanouit brusquement à travers un mur ou devant une porte fermée.

Dans d’autres cas, ces formes sont distinctes, mais transparentes, et on distingue meubles et objets à travers.

Le plus fréquemment, ces personnages fantômes semblent ignorer les vivants qui les observent et le milieu dans lequel on les voit se déplacer, et semblent agir en état de somnambulisme. Mais il arrive aussi que le fantôme s’adresse aux assistants par des paroles ou par des gestes. C’est ce qui a été observé par le philosophe grec Athénodore — qui fut ainsi un des plus anciens enquêteurs de la « paranormologie » — si l’on croit le récit qu’en fit Pline le Jeune dans une Lettre à Sura :

Fantômes d’hier…

« Il y avait à Athènes une maison fort grande et fort logeable mais décriée et déserte. Dans le plus profond silence de la nuit, on entendait un bruit de fers, et, si l’on prêtait l’oreille avec plus d’attention, un bruit de chaînes, qui paraissait d’abord venir de loin, et ensuite s’approcher. Bientôt on voyait un spectre fait comme un vieillard, très maigre, très abattu, qui avait une longue barbe, les cheveux hérissés, des fers aux pieds et aux mains, qu’il secouait horriblement. De là, des nuits affreuses et sans sommeil pour ceux qui habitaient cette maison. L’insomnie, à la longue, amenait la maladie, et la maladie, en redoublant la frayeur, était suivie de la mort. Car pendant le jour, quoique le spectre ne parut plus, l’impression qu’il avait faite le remettait toujours devant les yeux, et la crainte passée en donnait une nouvelle. A la fin, la maison fut abandonnée, et laissée tout entière au fantôme. On y mit pourtant un écriteau pour avertir qu’elle était à louer ou à vendre, dans la pensée que quelqu’un, peu instruit d’une incommodité si terrible, pourrait y être trompé.

Le philosophe Athénodore vint à Athènes. Il aperçoit l’écriteau, il demande le prix. La modicité le met en défiance, il s’informe. On lui dit l’histoire, et loin de lui faire rompre son marché, elle l’engage à le conclure sans remise. Il s’y loge, et sur le soir il ordonne qu’on lui dresse son lit dans l’appartement sur le devant, qu’on lui apporte ses tablettes, sa plume et de la lumière, et que ses gens se retirent au fond de la maison. Lui, de peur que son imagination n’allât, au gré d’une crainte frivole, se figurer des fantômes, il applique son esprit, ses yeux et sa main à écrire. Au commencement de la nuit un profond silence règne dans cette maison, comme partout ailleurs. Ensuite il entend des fers s’entrechoquer, des chaînes se heurter ; il ne lève pas les yeux, il ne quitte point sa plume ; il se rassure et s’efforce d’imposer à ses oreilles. Le bruit augmente, s’approche ; il semble qu’il se fasse près de la porte de la chambre. Il regarde, il aperçoit le spectre, tel qu’on lé lui avait dépeint. Ce spectre était debout et l’appelait du doigt. Athénodore lui fait signe de la main d’attendre un peu, et continue à écrire comme si de rien n’était. Le spectre recommence son fracas avec ses chaînes, qu’il fait sonner aux oreilles du philosophe. Celui-ci regarde encore une fois, et voit que l’on continue à l’appeler du doigt. Alors, sans tarder davantage, il se lève, prend la lumière et suit. Le fantôme marche d’un pas lent, comme si le poids des chaînes l’eût accablé.

Arrivé dans la cour de la maison, il disparaît tout à coup et laisse là notre philosophe, qui ramasse des herbes et des feuilles, et les place en cet endroit pour pouvoir le reconnaître. Le lendemain il va trouver les magistrats, et les supplie d’ordonner que l’on fouille en cet endroit. On le fait ! on y trouve des os encore enlacés dans des chaînes ; le temps avait consumé les chairs. Après qu’on les eût soigneusement rassemblés, on les ensevelit publiquement et, depuis que l’on eût rendu au mort les derniers devoirs, il ne troubla plus le repos de cette maison ».

Tel est le récit de Pline le Jeune relatif à cette antique enquête sur un phénomène de hantise. C’est probablement à ce témoignage classique que l’on doit l’image traditionnelle, chère aux caricaturistes, du fantôme revêtu d’un drap et traînant une chaîne et un boulet.

Un témoignage remontant au 1er siècle de notre ère ne peut être valablement invoqué, dira-t-on, en faveur de la réalité des faits aussi discutés que les maisons hantées. Il n’empêche que la description de Pline est entièrement conforme aux données des observations contemporaines, malgré les différences d’époque et de milieu culturel. Il est donc légitime de l’introduire dans une analyse comparée des faits, comme les astronomes modernes étudiant les « novae » examinent avec intérêt les observations que les astronomes chinois ont consigné à ce sujet il y a quelques milliers d’années.

… et d’aujourd’hui

Robert Tocquet a longuement exposé, (Les mystères du paranormal, éditions PSI « International ») d’après les notes écrites au jour le jour par un témoin, Mme V., le cas — que je vais m’efforcer de résumer — d’un vieux moine fantomatique, vêtu d’une longue robe, d’une pélerine et d’un capuchon, qui a hanté de 1955 à 1959, une vieille maison du XVIIe siècle, « Le Prieuré ». Cette bâtisse avait été autrefois le domicile d’un Prieur, chef d’une communauté religieuse expropriée à la Révolution.

Quatre jours après l’emménagement au Prieuré de Mme V. et de ses deux fils, le fantôme commença à apparaître dans la chambre à coucher du témoin, laquelle avait été celle du Prieur. Il se prosternait longuement devant la cheminée, dans une attitude d’imploration murmurant une demande de pardon adressée à Dieu, puis disparaissait.

Malgré la terreur qui l’envahissait à chaque apparition, le témoin, ayant demandé au moine pourquoi il venait prier dans cette maison, entendit le fantôme lui déclarer qu’il ne prierait jamais assez pour faire oublier les crimes qu’il avait commis au nom de Dieu et de la religion, car il avait toléré qu’un prisonnier meure de faim, de soif et de froid dans un cachot situé à côté du réfectoire du couvent. Il déplorait aussi que la statue, mutilée et brisée par des vandales, de Notre-Dame au Flambeau soit oubliée parmi les gravats et les détritus, et demandait qu’elle fût remise dans la niche de l’oratoire où pendant des siècles, elle fut honorée, implorée et fut source de grâces et de guérisons.

Au début, Mme V. n’avait parlé à personne de ces apparitions, mais ses deux fils furent alertés par des bruits violents sans cause normale, et les chiens de la maison hurlaient en manifestant une terreur intense. Après une autre apparition, celle d’un personnage mitré lui enjoignant de quitter cette demeure, le témoin eût une crise de jaunisse et dut s’aliter. Elle se décida à tout raconter à ses fils (20 et 30 ans). Ceux-ci, incrédules et estimant qu’il s’agissait d’une grosse farce, s’installèrent dans la chambre du Prieur, leur mère la quittant pour une chambre voisine.

C’est alors que le fils cadet, à sa grande émotion, aperçut le fantôme à deux reprises, et il décida de le photographier à la première occasion.

Une personnalité de la ville à qui Mme V. avait confié ses ennuis, lui apprit que les locataires précédents, qui avaient loué pour trois ans, avaient précipitamment quitté le Prieuré. Ils avaient sans doute été visités aussi par le spectre. N’y aurait-il pas là une mise en scène par des gens intéressés à chasser des lieux les habitants actuels ?

On procéda alors à une inspection minutieuse des lieux, à des sondages des murs, dans le but de découvrir un microphone dissimulé et un procédé quelconque qui aurait pu produire l’impression des formes évanescentes.

Sur ces entrefaites, après une période d’accalmie, un jeune homme venu pour passer quelques jours au Prieuré et ignorant tout des évènements, fut logé dans la chambre du Prieur. On le trouva une nuit assis sur la pelouse et, interrogé, il finit par avouer avoir vu par trois fois un fantôme qu’il avait suivi dans l’escalier où il s’était évaporé.

En juillet 1959, Robert Tocquet entra en relations avec Mme V. et apprit tout ce qui s’était passé jusqu’alors. Il incita Mme V. à photographier l’apparition et si possible à la toucher. Le 26 octobre, le témoin se trouva face au fantôme ; les chiens firent irruption et hurlèrent en reculant. Ce qu’entendant, le fils cadet, comprenant la situation, prit l’appareil photographique et put fixer l’apparition sur la pellicule. Le film, confié à Robert Tocquet pour le développement, donna deux épreuves assez nettes, montrant le moine de trois-quarts et de dos.

Moine fantomatique apparu au Prieuré de S. — Document photographique extrait de l’ouvrage de Robert Tocquet : Les Mystères du Paranormal (Editions PSI « International »).

Fin novembre, Mme V. vit de nouveau le fantôme : cette fois, ayant surmonté sa crainte, elle monta l’escalier, résolue, au-devant du visiteur et après que le fantôme eût prononcé quelques paroles, elle ferma les yeux et plongea les mains dans la forme fantomatique, à la hauteur de la ceinture. Elle ressentit aussitôt un très violent choc au même endroit de son corps. Puis un froid glacial l’envahit, cependant que la forme se désagrégeait devant elle.

Son fils cadet assistait stupéfait à la scène.

Presque aussitôt ses mains se mirent à enfler et à la brûler intensément, comme s’il se fût agi de brûlures de froid. Le lendemain, ses mains étaient si gonflées que son fils dut scier les deux bagues qu’elle portait.

Pendant deux mois au moins, ses mains restèrent enflées et de bizarres petites brûlures parallèles, ressemblant à des griffures, furent visibles sur ses mains. Un mois après l’événement, Robert Tocquet put constater des traces de brûlures sur les mains de Mme V. et une certaine enflure des poignets. Depuis, la peau des mains et des avant-bras de Mme V. est restée très abîmée et très épaisse. Mme V. a noté que « le fantôme était formé d’une sorte de brouillard glacial, légèrement visqueux ».

Robert Tocquet avait prié deux de ses collègues de l’Institut Métapsychique International d’aller passer au moins une nuit dans la chambre du prieur. Ils y entendirent des bruits, genre « tic-tac » et claquements de fouet, mais leurs obligations ne leur permirent pas de rester plus de deux jours et ils n’eurent pas la chance de voir le fantôme.

Entre-temps, des recherches avaient permis de découvrir dans les souterrains du Prieuré une sorte de réduit ayant l’allure d’un cachot, puis près de l’oratoire, plusieurs morceaux épars de la statue de la Vierge au Flambeau qui, reconstituée, fut placée sur la cheminée du Prieur.

Enfin, après une dernière apparition du fantôme, demandant que l’on fit sur lui de grands signes de croix, le calme régna au Prieuré.

Cet extraordinaire témoignage dont Robert Tocquet déclare laisser l’entière responsabilité à Mme V. et laisser juge le lecteur, a été reproduit par lui dans deux de ses ouvrages ; il mérite quelques commentaires et certains rapprochements en ce qui concerne les brûlures éprouvées au contact du fantôme.

J’ai déjà, ailleurs, attiré l’attention, après Gabriel Delanne, sur les commotions électriques ressenties par certains observateurs au contact d’apparitions matérialisées, et, après Raoul Montandon, sur l’analogie frappante, révélée par la photographie, entre la structure de l’étincelle électrique à haute tension et l’aspect des voiles revêtant les formes matérialisées ; l’image de la décharge électrique offrant parfois sur la plaque sensible toutes les apparences d’une étoffe blanche légère et présentant une trame au dessin très net.

Il faut aussi noter l’odeur d’ozone observée par le Dr. Geley pendant les phénomènes d’ectoplasmie à l’Institut Métapsychique International.

Les brûlures de Mme V. font penser à la fois aux « Marques et empreintes de mains de feu » étudiées par Ernest Bozzano (et dont le « musée des Ames du Purgatoire » du Vatican conserve certains échantillons) et aux effets des gaz liquéfiés.

La vieille théorie du « double » ou du « corps spirituel » ne devrait-elle pas alors être examinée, non plus comme une théorie mystique, mais comme une interprétation objective pouvant intéresser à la fois le parapsychologue, le physiologiste, le chimiste et le physicien ?

L’hypothèse télépathique

Un des fondateurs de la Society for Psychical Research, Frank Podmore, prétendait expliquer tous les phénomènes de hantise. Selon lui, ceux-ci seraient imputables à des hallucinations tendant à se reproduire et à s’étendre, par voie télépathique, à d’autres personnes de l’entourage, qui deviendraient ainsi les témoins illusoires de phénomènes inexistants.

Cette ingénieuse hypothèse a le seul mérite d’offrir une porte de sortie à ceux qui redoutent les conclusions d’une investigation plus poussée. Mais elle ne résiste pas, nous l’avons précédemment constaté, à une confrontation avec les faits tels qu’ils sont.

Lorsqu’un personnage fantomatique inconnu se présente à tous les témoins avec des caractéristiques précises de visage, de vêtements, d’attitude, éventuellement de blessures, balafres ou difformités, et qu’une enquête ultérieure révèle qu’un tel personnage a réellement vécu dans cette maison 20 ans ou deux siècles auparavant, la thèse de l’hallucination ne peut être soutenue.

Par contre, la télépathie peut être considérée comme jouant un certain rôle dans quelques manifestations, sans qu’elle suffise à tout éclaircir. Tel est le cas de cette jeune femme inconnue qui fut aperçue par trois personnes différentes, pendant plusieurs années, dans l’appartement d’un médecin anglais, assise dans un fauteuil, lisant ou rajustant sa coiffure devant une glace, et qui ne fut reconnue que lorsqu’elle vint en Angleterre, après avoir épousé depuis peu en Australie, le fils du médecin. Tel est encore le cas de cette dame vivante qui n’avait jamais habité ni visité la maison où on la voyait apparaître, maison très éloignée de son habitat et où elle vint, plus tard, demeurer elle-même, en reconnaissant avec surprise les lieux vus en rêve et qu’elle avait souvent décrits à son mari.

**

Selon certains investigateurs, l’action télépathique hanteuse peut provenir non seulement de vivants, mais aussi de décédés, en proie à un « monoïdéisme », à une idée fixe déterminée par les sentiments éprouvés au moment de la mort. C’était l’opinion de Frédéric Myers et c’est celle de Sir Ernest Bennett. Le phénomène des apparitions serait dû à quelque chose de semblable à la prédominance d’une suggestion post-hypnotique. C’est pourquoi le fantôme apparaîtrait si souvent comme absorbé et étranger au milieu où il apparaît. Un homme assassiné, par exemple, serait obsédé par l’idée qu’il ne devait pas mourir, qu’il avait encore une tâche, familiale ou autre, à accomplir, et si son fantôme est aperçu dans la maison où il vécut, cela ne signifierait pas que son esprit y est confiné, mais que sa pensée revient irrésistiblement vers un lieu auquel il se sent encore lié.

(A suivre)

A propos des maisons hantées par André Dumas (suite)

(Revue Psi International. No 3. Janvier-Février 1978)

Après nous avoir rappelé qu’il existait déjà des maisons hantées dans l’antiquité, André Dumas a évoqué dans les numéros 1 et 2 de PSI INTERNATIONAL la naissance du spiritisme aux États-Unis. Puis il nous rapporte le cas récent du moine fantomatique du « Prieuré » dont parla, dans ses ouvrages, Robert Tocquet. André Dumas aborde ensuite les hypothèses avancées pour expliquer ces manifestations spectaculaires : la première est celle de la télépathie qui serait le fait non seulement de vivants, mais aussi de décédés.

L’hypothèse « psychométrique »

Une autre théorie a été mise en avant pour rendre compte des apparitions fantasmales revêtues de costumes très anciens et semblant déambuler en rêve, indifférents aux vivants, aux murs et au mobilier : c’est l’hypothèse « psychométrique ».

« Psychométrie » est un mot fort impropre, car, étymologiquement parlant, il signifie « mesure de l’âme ». En parapsychologie, ce mot désigne une forme de la connaissance extra-sensorielle qui se manifeste par contact avec un objet, stylo, photo, foulard ou bracelet. On peut préférer le mot de « psychoscopie tactile » pour qualifier cette forme de métagnomie.

On suppose — ce qui n’est pas démontré — que les objets, stylo ou foulard, sont « imprégnés » par les pensées et sentiments éprouvés et les événements vécus, sous forme de « traces psychiques » qui influencent un sensitif et, par contact, lui font revivre les événements et évoquer ces pensées et sentiments.

Appliquée au problème des maisons hantées, cette hypothèse admet que les événements dramatiques et les pensées violentes ont laissé une « empreinte psychique » dans l’atmosphère et dans les matériaux constituant la maison. Dès lors, le phénomène serait subjectif et on comprendrait mieux qu’un témoin puisse voir ce que l’autre ne voit pas, tandis que celui-ci entend ce que le premier n’entend pas.

Il y aussi d’autres thèses, proches de celle-ci, comme celle des « coques astrales » chère aux occultistes et aux théosophes, selon laquelle un « système mémoriel inconscient » survivrait à la mort du corps physique et pourrait être réanimé temporairement par la présence d’un médium. Il n’y aurait donc pas d’intervention consciente dans les phénomènes de hantise, pas plus que dans les autres manifestations médiumniques.

La théorie des « débris psychiques inconscients » de René Warcollier et de René Sudre dérive directement de ces thèses occultistes et théosophiques, même si est différente la métaphysique qui l’inspire, quant à la destinée de l’esprit humain après la mort.

Une intention, une volonté ?

Mais les choses ne sont pas si simples : si un certain nombre de cas de hantises peut être couvert par l’hypothèse psychométrique ou par celle des débris psychiques inconscients, celles-ci se heurtent dans d’autres cas à de très graves objections. L’illustre romancier Sir Arthur Conan Doyle, l’auteur de « Sherlock Holmes », dont on sait qu’il fut un fervent champion des recherches psychiques et du Spiritisme, et le grand investigateur Ernest Bozzano ont vu dans certaines de ces manifestations la marque d’une intention, et ils en ont trouvé la confirmation dans les modalités qui les caractérisent le plus souvent. Pourquoi, disent-ils, ces manifestations, si elles sont dues à une imprégnation du local, se produisent-elles souvent à jours et heures fixes, alors que les influences latentes dans les murs ou dans l’espace du lieu hanté devraient agir d’une manière constante sur les personnes qui y vivent ? N’est-ce pas la marque d’une intention ? De plus, il n’y a qu’un nombre très limité de lieux hantés, alors que les lieux où se sont déroulés des drames sont innombrables. Il y a des fantômes hanteurs dans des lieux sans rapport antérieur avec eux, et même dans des maisons neuves. En outre, les manifestations observées dans les lieux hantés ne sont pas toujours la reproduction d’événements qui s’y sont déroulés, quelquefois, ils ne les évoquent qu’en partie, et plus ou moins symboliquement. En d’autres circonstances, c’est la non-observation d’un pacte par un des contractants, l’abandon ou la profanation d’une tombe, qui déclenchent des phénomènes de hantise ; il arrive aussi que les phénomènes cessent de se produire dès qu’un désir exprimé par le fantôme hanteur a été exaucé.

Il y a aussi des manifestations de hantise traditionnelle qui, lorsqu’elles se produisent, annoncent toujours une mort prochaine dans une famille. Des traditions fort tenaces en témoignent, comme celles relatives à la « Dame Blanche » qui apparaissait dans la famille royale de Prusse. La famille écossaise des Ogilvys, dont les origines datent du Xe siècle, possède une tradition du même genre. Au temps des guerres féodales, les Ogilvys habitaient le château d’Airlie ; la tour de guet était occupée jour et nuit, et dans une tourelle voisine se trouvait un tambour que l’on battait pour donner l’alarme. Lorsque l’ennemi des Ogilvys, Archibald le Hideux, s’empara du château, l’homme qui avait la responsabilité du tambour appartenait au clan des Camerons. Les Ogilvys pensèrent qu’il les avait trahis et, ayant mis le feu au château après l’entrée de l’ennemi, ils laissèrent périr l’homme-tambour dans les flammes. Depuis lors, selon la tradition, on entendait battre le tambour-fantôme chaque fois qu’un membre de la famille des Ogilvys allait mourir. C’est en 1881 que le phénomène a été constaté pour la dernière fois à notre connaissance : le battement du tambour fut entendu dans le parc de Achnacarry, par Lady Dalkeith et la Comtesse de Latham, une heure avant la mort survenue en Amérique, de Lord Airlie, chef de la famille Ogilvys.

Des hypothèses, en voilà

Ainsi, l’examen des « maisons hantées » nous conduit à considérer les phénomènes qui s’y déroulent comme des aspects particuliers des manifestations paranormales étudiées par la parapsychologie : on peut, selon les cas, les interpréter comme phénomènes télépathiques, psychokinésiques, psychoscopiques, comme activité récurrente et inconsciente de « formes pensées fossiles », de « coques astrales » ou de « débris psychiques » errants, ou enfin comme manifestations conscientes d’individualités humaines « désincarnées ». Cette dernière hypothèse qui, en fait, implique la survivance spirituelle après la mort, ne peut être examinée à fond dans le cadre d’une étude sur les maisons hantées, car elle le déborde de toutes parts.

Pour l’instant, retenons ceci : il est temps de prendre conscience que la science contemporaine n’a pas simplement apporté quelques précisions à nos connaissances, quelques moyens techniques nouveaux, pour agir sur le monde extérieur ou sur l’organisme humain, elle a, en fait, complètement bouleversé l’image de notre Univers, ou du moins l’image qui continue à être routinièrement entretenue dans la grande majorité des cerveaux. Depuis qu’Einstein a établi l’équivalence de la Matière et de l’Énergie, depuis qu’il faut « constater, sans doute avec quelque désappointement, qu’à l’échelle de grandeur des atomes le plus joli épiderme renferme les mêmes électrons, les mêmes ions qu’un gaz ou un liquide quelconque » (Jean Thibaud, Energie Atomique et Univers), tout doit être examiné d’un regard nouveau : Matière, Énergie, Cerveau, Esprit, Conscient, Inconscient, Subconscient, Corps Physique, Ame, Double, Vie, Mort, Monde Visible, Monde Invisible, que de problèmes s’imposent à notre réflexion ! N’oublions jamais la recommandation de Sir John Herschel :

« L’observateur parfait devra garder les yeux ouverts de façon à distinguer aussitôt tout fait qui, suivant les théories reçues, ne doit pas se produire ; car ce sont précisément ces faits qui nous mettent sur la voie de découvertes nouvelles ».

André Dumas (décédé en 1997) fut très longtemps le pilier sans doute le plus actif de l’Union des sociétés francophones pour l’investigation psychique et l’étude de la survivance (USFIPES). Auteur d’un ouvrage considéré comme l’un des classiques du genre : La science de l’âme, il était aussi directeur et rédacteur en chef de la revue Renaître 2000, qui poursuivit, pendant une quinzaine d’années (à partir de la fin des années 1970), l’exploration de cette branche pionnière de la psychologie, dans son sens réel d’étude de la psyché ou âme. Ce bimensuel était un véritable forum international permettant aux lecteurs de dégager au triple point de vue scientifique, philosophique et moral, les conséquences des recherches parapsychologiques, d’enrichir le dossier de la survivance et d’examiner, dans les conquêtes de la science contemporaine, tout ce qui peut contribuer à répondre aux questions fondamentales.


[1] Dr A. Cuénot: Jets de pierres. Hantise ou Simulation — Robert Tocquet : Note complémentaire (Revue Métapsychique, juin 1966).

[2] Dr Thomas Bret: La Métapsychorragie fantasmale (Baillère Paris 1938).

[3] Emile Tizané : Sur la piste de l’homme inconnu, 1951. L’hôte inconnu dans le crime sans cause & Il n’y a pas de Maisons Hantées? (Omnium Littéraire, Paris 1971).

[4] Hereward Carrington: Historic Poltergeist (Internat. Institut. for Psych. Research. Londres, 1935).

[5] J.G. Frazer : La Crainte des Morts (I) Préface de P. Valery, (Psych. Research. Londres, 1935).

J.G. Frazer: La Crainte des Morts dans la Religion primitive (II) Préface de Levy-Bruhl (Nourry, Paris 1935).

J.G. Frazer : La Crainte des Morts dans la Religion primitive (III) Avant-propos du Pr Malinowski (P. Geuthner, Paris 1937).

[6] C. Lombroso : Hypnotisme et spiritisme.