Sharifa Goodenough : Action et repos


25 Mar 2013

(La pensée Soufie. No 59-60. 1979)

(27 janvier 1936 )

Notre vie se passe entre ces deux états : l’activité et l’immobilité. Et de l’équilibre de ces deux états dépend la bonne conduite de notre vie, la réussite de tout ce que nous entreprenons. Comme l’homme aime l’activité, de même il aime aussi le repos ; même, il l’aime beaucoup plus que l’activité. Mais s’il est conscient de son amour de l’action, il n’est que peu conscient de son amour de l’immobilité, du repos, du silence. Plus il s’adonne à 1’activité, plus elle lui devient chère et indispensable et le repos semble une sorte de trêve que la nature met à son activité et qu’il exerce à regret.

Aussi notre activité et notre repos dépendent de la phase d’évolution où nous nous trouvons. Voilà la raison d’une grande différence en Orient et en Occident dans notre façon d’envisager l’importance du repos et de l’action.

En Occident, on aime surtout l’action, l’activité qui semble à la plupart des Occidentaux le don d’être de l’existence, car si ce n’est pour être actif, à quoi bon vivre ? En Orient, on aime surtout l’immobilité. Si un Occidental va en Orient, s’il s’approche des sages, des mystiques de l’Inde et s’il a recueilli quelque chose de leur sagesse, on peut être sûr que dans la plupart des cas il voudra l’employer pour mieux conduire l’activité de sa vie. Il se dit, il dit aux autres : « Pourquoi tout cela ? Tout ce que j’ai appris je veux l’employer pour l’action pour que nous puissions mieux agir. L’Oriental, au contraire quand il voit toute l’activité du monde dit : « Illusion, jeu d’enfants ! Ce qui compte, c’est la vie elle-même, c’est la vie immobile silencieuse ».

L’immobilité, la tranquillité aussi bien que l’activité existent dans la vie de l’Orient comme de l’Occident. Il ne pourrait en être autrement mais c’est leur idéal qui diffère ; leur appréciation de l’un et de l’autre de ces états diffère. De là vient que l’Oriental a une grande vénération pour les êtres qui se sont élevés au-dessus de la vie quotidienne, de la vie du monde ; et l’Occidental idéalise celui qui a beaucoup agi qui a beaucoup fait. Il y a une histoire dans le Journal de Voyage de Pir-o-Murshid. Murshid raconte que se trouvant à Londres il se promenait le long des quais du port. Il rencontra un Occidental étranger, qui, voyant cet Oriental d’une prestance inhabituelle, dit un seul mot : « Bouddha » ; et immédiatement, Murshid s’inclina devant lui, disant seulement : « Napoléon », ce qui disait bien ces deux idéals si différents pour les Orientaux et les Occidentaux.

Et ces deux points de vue on les accentue beaucoup et on en tire des conséquences qui ont une influence dans une grande partie du monde : on les idéalise. Cette idéalisation va jusqu’à l’adoration, jusqu’à voir Dieu sous l’une ou l’autre de ces formes ; un Dieu manifeste qui vit dans tout, dans les arbres, les fleurs, les fruits, les animaux, les oiseaux et dans l’homme, et un Dieu qui est à part de tout cela, que rien ne touche, le Dieu immobile.

C’est vrai certainement que la vie divine se manifeste sous ces deux aspects et qu’on peut porter ses regards, orienter son cœur vers l’un ou l’autre de ces aspects. Mais je ne dirais pas qu’il s’ensuive un conflit entre ces deux aspects. Le Soufi dit qu’il voit la variété dans l’unité et l’unité dans la, variété. C’est ce qu’ont fait les sages de l’Inde qui n’ont pas établi de discrimination entre les deux. Mais c’est cette discrimination que l’on fait aujourd’hui : l’un de ces idéals n’est rien et l’autre tout. Mais si l’on dit que cela représente l’ancienne conception aryenne, ce n’est pas vrai. Tous ceux qui ont compris la religion, quelle qu’en soit la forme, ont reconnu la variété dans l’unité et l’unité dans la variété. Le conflit entre ces deux idées est une notion superficielle qui ne pourra jamais mener les hommes à rien de bon. Si on va plus loin, on découvrira que ces deux aspects se rencontrent et que pour former une vie parfaite l’un et l’autre sont nécessaires.

On comprend très bien pourquoi on aime l’activité : elle intéresse, elle donne la joie et il nous semble que par elle nous acquérions quelque chose pour nous-mêmes ou que nous donnions quelque chose à autrui. Et certainement tout cela est vrai. Mais il y a un autre aspect de l’activité et une autre raison qui fait que nous l’aimons. C’est qu’une activité nous fait sentir que nous vivons. Si nous restons tranquilles dans une pièce, sans rien de spécial, il nous semble que nous sommes morts, que nous n’existons plus et si quelque chose se passe que nous voyons, il semble que nous retournons la vie.

On est prêt à se frotter les mains pour se rendre compte qu’on vit. Et c’est pourtant la vie immobile qui est plus précieuse que l’activité, qui pourtant est plus puissante que l’activité, plus attirante, plus grande que l’activité.

C’est que dans la vie immobile on touche la vie même sans avoir besoin d’agir pour savoir que l’on vit, car dans nos vies d’action quelque chose manque toujours : si nous marchons nous ne pouvons pas rester assis ; si l’hiver est arrivé, nous ne sommes pas au milieu de l’été ; si nous parlons nous n’écoutons pas en même temps ; si nous écoutons nous ne parlons pas en même temps. Toute activité est incomplète. Mais dans l’immobilité, le silence, nous commençons à sentir la vie.

Y a-t-il quelque chose de plus précieux que la vie ? Ce qui attire dans toute activité c’est surtout la vie qui est en elle. Nous commençons à sentir cette vie en agissant. Mais quelquefois, si nous sommes dans une forêt, si nous sommes assis pendant quelques heures sous un arbre, si pendant quelques heures nous n’avons pas parlé, pas remué, nous sentons en cet arbre la vie, il y a une vie en lui et notre vie se mêle à la sienne. Dans un silence de montagne, là où il n’y a plus d’arbres, que des rochers, on peut sentir la vie aussi et plus les aspects d’activité sont absents plus on peut sentir une vie immanente,une vie complète qui ne se dissipe ou ne se brise pas de cent manières pour se montrer mais qui existe tout entière comme une sphère silencieuse. Les sages et les adeptes recherchent cette vie par le silence et aujourd’hui en Occident, on commence à s’intéresser au silence dans certains traitements qu’on fait aux malades : on leur prescrit deux ou trois heures de silence. Dans les écoles Montessori, les enfants font quelques minutes de silence par jour ; tout cela est très bienfaisant. Ainsi, dans les moments de recueillement, une multitude pourra se tenir silencieuse quelques moments. Seulement, il y a silence et silence. On ne fait pas toujours une distinction suffisante et l’on appelle ce qui n’est pas parlé un silence.

Un vrai silence n’est pas seulement une abstention de parole et de mouvement ; un vrai silence est autre chose. Un vrai silence se produit lorsqu’il n’y a aucune activité de l’esprit, aucune activité du sentiment. Et dans ce silence la vie se refait,c’est cela que nous connaissons dans un profond sommeil et quand nous nous éveillons nous avons la conscience d’avoir obtenu quelque chose de très précieux ; mais combien cela serait plus précieux si nous n’étions pas endormis à ce moment !

Peut-on connaître un profond sommeil sans dormir ? Oui, on le peut. Au moment où nous parlons, agissons, nous mouvons, nous dormons à cet aspect de la vie qui est l’immobilité. Nous sommes endormis, un sommeil profond enveloppe notre âme le plus souvent. Ceux qui ont atteint le pouvoir de refréner toute activité de l’esprit ou du cœur dorment quant à ces activités mais une autre partie de leur être veille et c’est alors que leur âme devient consciente d’elle-même et cette expérience est au-dessus de toutes les choses intéressantes de la vie. C’est une vie de plénitude, la perfection, la paix, que rien d’autre ne peut remplacer.

Souvent on appelle silence ce qu’un adepte appellerait concentration. Ce n’est pas un silence,c’est une concentration où l’on porte toute son attention sur une idée, sur une image et c’est un exercice très nécessaire pour l’esprit car il est non seulement nécessaire pour nous si nous voulons vivre pleinement de connaître le vrai silence, mais aussi de connaître la concentration. Pour bien régler toutes les activités de notre vie, il faut conduire ces activités et non pas être conduit par elles ce qui arrive presque toujours. Un premier pas pour conduire ces activités est de développer la concentration.

Aujourd’hui on emploie beaucoup le mot mystique et dans un sens qui est très loin de celui dans lequel l’emploient les mystiques. On dit : mystique de ceci, mystique de cela ; et quand il semble qu’un être, une multitude est attaché a une idée ou une doctrine y met sa voix, disant : « je ne sais pas ce que c’est mais d’autres savent et y attachent de l’importance » on appelle cela mystique ; et encore on emploie le mot mystique pour designer un état de passivité où un être n’a aucun contrôle sur lui-même. Les mystiques n’ont jamais employé ce mot dans ce sens qu’on lui donne maintenant. On donne maintenant ce nom à quelque chose de très peu précis car on ne sait ce qu’il veut dire faute d’avoir fait l’expérience qu’il exprime.

Mystique est un mot qui vient du grec et signifie devenir silencieux. Les Grecs avaient une mystique développée ; toute leur vie avait un sens mystique. quand Pir-o-Murshid vit les représentations de l’art grec, cela l’intéressa beaucoup, car dans chaque chose, dans chaque forme il vit des vérités cachées. Toute la philosophie des Grecs est comparable à celle des grands mystiques.

Le mot mystique signifie donc devenir silencieux. Ce qui peut être illustré par un conte oriental. Dans une ville, il y avait un mur très haut ; quelqu’un alla grimper sur ce mur, arriva au faite ; on le vit sourire, il disparu et tous les habitants de la ville, très intrigués voulurent savoir ce qu’il y avait de l’autre coté. Chaque fois que quelqu’un grimpait sur ce mur la même chose se reproduisait. Ils décidèrent d’attacher des chaînes aux pieds de l’homme qui essaierait d’y monter à nouveau. Quelqu’un monta et quand il fut monté, arrivé au sommet ils tirèrent et le forcèrent à revenir parmi eux ; mais à partir de ce jour, celui-ci ne dit plus un mot. Ce mur c’est ce qui nous sépare de ce que nous ne connaissons pas du tout ; ceux qui ont grimpé ne reviennent plus dans cette sphère. Si on les obligeait à dire quelque chose, ils resteraient silencieux car cela ne peut pas se dire. Quant à ceux qui n’en ont pas fait l’expérience ils emploient le terme en lui donnant une signification fausse, qui n’a pas de sens, ou qui est trop vague pour en avoir un. Certainement, les mystiques ont essayé de parler de ce qu’ils ont connu, mais pas beaucoup parce que les autres ne pouvaient pas comprendre.

Maintenant, il ne faut pas supposer que ceux qui connaissent la vie immobile et silencieuse ne désirent que cela. Mais il y a eu beaucoup de mystiques parmi les Hindous qui ont préféré cet aspect de la vie, s’y sont maintenus. Quand des philosophes grecs accompagnèrent Alexandre le Grand en Inde, ils virent des yoguis et ils se connurent. Ces derniers dirent : « Oui ils possèdent la vérité, mais pourquoi tout cet intérêt aux choses de ce monde, cela nous étonne beaucoup de les voir s’intéresser aux choses terrestres ». Cette différence a toujours existé. Le Soufi tient le milieu entre ces deux points de vue car il n’abandonne pas la vie du monde pour vivre une vie supra-terrestre ; il veut que sa vie soit complète, ne néglige aucun aspect de cette vie, mais a grand soin de contrôler ce qu’il fait par sa concentration, la maîtrise du souffle et le pouvoir caché derrière toutes les actions, et par le contrôle du rythme de sa vie qui est un très grand secret de la vie. Si les choses vont bien dans la vie, c’est que le rythme est bon ; si elles vont mal, le rythme est mauvais. Connaître son rythme est très important, le contrôler est plus important encore.

Il y a trois rythmes différents : Sattva, rythme très lent, productif ; Rajas, rythme mobile qui fait avancer ; et Tamas, rythme trop rapide qui tend à devenir irrégulier, c’est la cause de toute destruction.

Il est naturel que le rythme s’accélère continuellement. Mais vous verrez que ceux qui parlent beaucoup parlent très vite. Si l’on marche, on a tendance à marcher plus vite ; et si l’on ne met pas un frein à cette activité, l’accélération du rythme amène une chute. Si on poursuit une chose en allant de plus en plus vite à sa poursuite, on va jusqu’à ce qu’on tombe.

C’est vrai pour les actions physiques, c’est vrai encore pour les actions de l’esprit. Aujourd’hui notre amour de l’activité nous a menés très loin et nous souhaiterions aller plus doucement, trouver de temps en temps un repos et presque personne ne peut le trouver car si l’un ralentissait son pas, les autres le forceraient à avancer plus vite. Il y a l’action de la concurrence des autres plus forte que lui il faut qu’il touche le but le premier. Souvent c’est spontanément que nous nous livrons à cette activité continuelle, souvent nous y sommes forcés, nous souhaiterions alors trouver du repos ; mais comment le trouver quand tout nous force à nous presser, à faire plus que nous ne pouvons faire, même à ne pas nous reposer fut-ce au moment du repos, de sorte que tout repos disparaît de nos vies.

Il faut une grande force de volonté poux se demander : « Est-ce nécessaire de faire toutes ces choses ? N’aurais-je pas un grand bénéfice à faire moins de choses, à les faire mieux, à rentrer en moi-même, à me recueillir de temps autre ? » Il est bon de prendre dans les vingt-quatre heures une heure de silence même si ce n’est pas un silence complet ; pour cela il faut s’entraîner à ne pas parler pendant une heure. Et surtout il est important pour nous de veiller sur le rythme de notre vie, de contrôler l’activité et de ne pas la laisser aller trop vite ni à l’inverse de devenir trop léthargique et de pouvoir la maintenir telle que nous voulons la développer.

Le pouvoir de concentration demande certainement de l’effort et de la persévérance, cependant pas tant que nous n’en mettons pour accomplir ce que nous trouvons nécessaire dans la vie pour nous qualifier dans une profession ou pour l’emploi de nos journées ; l’effort n’est pas aussi grand, la persévérance n’est pas aussi grande et le gain plus précieux. Nous avons tous perdu plus ou moins notre pouvoir de concentration. Si nous voyons un petit enfant, il a plus de concentration que nous; il le prouve par ses traits, la fermeté de son regard. Mettez des objets devant ses yeux, il les regardera fixement sans remuer les yeux. Les grandes personnes disent : « Voyez comme il regarde ! » Elles sourient : une grande personne ferait difficilement la même chose. Il s’agit de regagner ce pouvoir sur nous-mêmes, c’est-à-dire s’intéresser au souffle.

Mais ce que le mystique appelle le souffle est plus grand que le sens que nous lui donnons d’habitude. Le souffle est ce pouvoir par lequel on maintient une pensée ou une attitude et par lequel on peut contrôler ses actions. Et il est aussi comme un ascenseur qui mène de cette sphère terrestre aux sphères les plus élevées. Les Hindous le représentent comme un oiseau nommé Garouda sur lequel un homme montait et volait par le vol de l’oiseau : la conscience de l’homme est purifiée par le souffle et vole avec le souffle. Lorsque le souffle est pur la pensée est pure et nous avons une claire conscience de la vie. Si la conscience n’est pas très bonne, c’est que le souffle n’est pas très bon ; parce qu’il ne faut pas croire que chacun ait le même degré de souffle ou la même étendue. Les différences sont infiniment plus grandes que la taille entre différentes personnes ou la porte de la voix entre différents êtres. Le souffle, ce n’est pas seulement l’air qui passe dans les poumons, c’est une vibration dans tout l’être, une vibration qui fait marcher cette machine qu’est le corps humain et qui régit le corps humain et l’esprit de toutes choses. Le développement du souffle est un travail auquel le mystique s’emploie. Son contrôle est ce qu’il vise et la maîtrise du souffle lui donne la maîtrise de lui-même. Et quand il possède la maîtrise de lui-même, il possède la maîtrise de tous les aspects de la vie. Cette pratique du souffle a été entièrement perdue en Occident. Il, est certain qu’elle avait existé, nous n’en pouvons douter. Il est dit dans l’Évangile, au commencement de l’Évangile de St. Jean « L’esprit du Seigneur, le Souffle ». C’est le même mot. Et le Christ dit : « L’Esprit souffle où il veut », ce qui pourrait être aussi traduit par : « Le souffle passe où il veut », Mais dans les temps modernes, avant le Moyen–Age, ceci fut perdu. C’est une perte immense, car le souffle dirige, car le souffle est la vie humaine. Mais en Orient ils possèdent cette science, c’est par elle qu’ils produisent des choses étonnantes. Mais ils ont d’abord en vue d’élargir leur propre conscience. En premier lieu ils désirent entrer dans les profondeurs de la vie, ce qui est symbolisé par la ligne verticale de la croix, puis ils désirent étendre ce souffle. C’est cela qui donne une conscience très vaste, symbolisée par la ligne horizontale de la croix. Ce plein développement de l’activité du monde sur tous les plans de l’existence, aussi bien que l’absorption pendant un temps. dans la vie immobile et silencieuse, le repos silencieux qui est la vie même sont nécessaires pour que notre vie soit complète et bien équilibrée.