Jean-Louis Siémons, biophysicien, Dr es Sciences : Actualité des mythes de la mort chez Platon et Plutarque


04 Oct 2010

Extrait du site IANDS France

Les expériences de conscience faites dans des conditions de mort imminente (N.D.E., E.M.I., E.F.M. etc…) qui attirent aujourd’hui notre attention ont sans doute été connues dès la plus haute antiquité. En tout cas, les rescapés de la noyade avaient depuis longtemps évoqué la vision panoramique de leur vie au moment critique de l’immersion.

Pour retrouver les témoignages du passé, on se tourne volontiers de nos jours vers  la tradition orientale, riche en descriptions précises des approches de la mort (particulièrement dans diverses Upanishad de l’Inde, qui semblent avoir inspiré bien des textes ultérieurs, jusqu’au Bardo Thödol). Cependant, sous ce rapport, notre fonds occidental est loin d’être négligeable, comme on peut s’en rendre compte simplement en retournant aux auteurs grecs, comme Platon et Plutarque.

Un récit remontant à 2360 ans environ

On trouve chez Platon plusieurs mythes de la mort, qui visent tous à édifier le lecteur en l’instruisant sur la nature de l’âme et son devenir posthume. S’agit-il de pures inventions de philosophe? Dans le Phédon, Socrate parle d’une « tradition » dont il s’est laissé convaincre; dans le Gorgias c’est un « beau récit » qu’on peut prendre « comme un conte », tandis que le Phèdre fait l’économie d’une longue dissertation en présentant une explication imagée de la situation de l’âme, sous la forme d’un attelage et d’un cocher soutenus par des ailes. Cependant le mythe d’Er est donné comme un vrai récit détaillé (un apologos) d’un brave tombé au combat qui a survécu à ses blessures. Ramassé parmi les morts, il finit par se réveiller le 12ème jour, sur le bûcher où l’on allait l’incinérer: son témoignage, sauvé de l’oubli, paraît assez important à Platon pour en faire la conclusion de tout son ouvrage. Aurait-on là un authentique rapport de NDE répondant au scénario classique qu’on voit se dessiner dans les enquêtes modernes? Une analyse (nécessairement sommaire, dans le cadre limité de cet article) fait ressortir dans le récit certains traits   typiques   des   NDE, généralement surchargés d’éléments   purement   mythiques, introduits par Platon à des fins morales. La description est très « réaliste » [1]: le vulgaire en sera frappé et le philosophe saura faire la part des choses. Ainsi, à peine sortie du corps, l’âme d’Er se met en chemin, avec beaucoup d’autres pour gagner un endroit merveilleux. En fait, les mots  (daimonios    topos) suggèrent un lieu divin, un environnement extraordinaire qui subjugue les sens par la beauté, l’éclat des couleurs, etc… en somme : un niveau d’expérience transcendante, rappelant d’un des stades des NDE. On découvre que cette accueillante prairie est aussi un carrefour de routes pour les âmes de défunts: elles y trouvent des juges qui vont les diriger vers leur séjour posthume, en fonction de  leurs  mérites.  Elles se présentent d’ailleurs au jugement dans toute  leur  nudité: la moindre de leurs œuvres apparaît en pleine lumière, ce qui est aussi le cas dans la vision panoramique des mourants. Notons que les mots prairie, carrefour, juges, se retrouvent dans certains rapports de NDE [2]. A ce point Er voit affluer les âmes qui ont épuisé leur cycle millénaire de récompenses célestes ou de punitions infernales et pendant sept jours, sur la prairie, c’est un grand meeting d’âmes qui se retrouvent et échangent les souvenirs de leurs expériences.

L’intention moralisatrice est évidente: on apprend que le mal sera puni dix fois outre-tombe, et le bien récompensé de même. Puis on revient à ce qui pourrait évoquer certaines NDE : après un temps défini de repos, les âmes font mouvement pour atteindre un niveau supérieur d’expérience où se révèle… la structure de l’univers. Vision un peu fantastique d’un champ de forces, de lumière et de vibrations sonores, embrassant les sphères des étoiles fixes et des sept planètes sacrées qu’entraîne dans leur mouvement cyclique la main souveraine de la nécessité. Sorte de retour vers la matrice de l’Ame du monde, d’où sont issues les âmes humaines. Certains rescapés de la mort interrogés par le Dr Moody ont évoqué, pour leur part, une expérience d’omniscience (après la revue panoramique de leur existence)   qui   pourrait  se concevoir comme plausible à ce niveau exceptionnel de conscience, loin des contingences terrestres. Bientôt, le mythe reprend ses droits : les âmes ont gagné ce lieu pour choisir leur future incarnation. Mais le récit est transparent; elles ne choisissent pas : leur décision est entièrement conditionnée par leurs dispositions et habitudes passées ce qui revient à dire avec les Orientaux,   que   la   nouvelle naissance est le fruit du karma de la vie antérieure. Cependant, détail important, c’est dans cette sphère transcendante – originelle – que le programme idéal de l’existence à vivre est tracé avec certitude. Dès lors, le retour vers la terre va se précipiter. On quitte l’ambiance de l’harmonie cosmique   pour   gagner  un campement de transition. Ce n’est plus une prairie paisible et souriante, mais un vrai désert étouffant : la plaine du Léthé. Le confinement dans la prison terrestre du corps n’est pas loin. Ici, plus de communion entre les âmes ; elles tombent dans l’oubli de tout, et d’elles-mêmes, en buvant inconsidérément de l’eau du fleuve Amélès. A ce point, Er retombe dans l’inconscience. Sans savoir comment et par où il a rejoint son corps, il ouvre ses yeux de chair et se voit à l’aube étendu sur le bûcher.

On peut, bien sûr, faire l’hypothèse que Platon a construit son mythe de toutes pièces autour des thèmes qu’il entendait illustrer, dans le droit fil de la tradition orphique et pythagoricienne.  Mais  il est intéressant de noter dans le récit, en analogie avec les NDE, un mouvement évident de la conscience qui, après être « sortie du corps », s’élève par étapes, dans une atmosphère de paix, progressivement jusqu’à un niveau de connaissance non discursive, et parfois   quasi   illimitée   et universelle (« l’omniscience »), pour revenir (souvent assez vite) vers la grisaille de la terre, en passant dans certains cas par une phase d’inconscience préludant au réveil dans le corps physique.

On pourrait sans peine souligner les différences avec les NDE, mais ce serait oublier le langage symbolique et les exigences du mythe : l’auteur grec ne se soucie pas d’établir des faits scientifiques mais de frapper son public par des mots et des images puissantes afin de l’amener à changer de vie et conformer sa conduite à une éthique supérieure.

Cette préoccupation de moraliste est aussi celle de Plutarque de Chéronée, mais, chez ce platonicien tardif, l’information évoquant les NDE apparaît beaucoup plus clairement dans ses mythes eschatologiques.

Initiés et fripons au seuil de la mort

Les Œuvres  Morales  de Plutarque proposent trois mythes, où les idées de Platon restent sensibles.

Ecartons d’abord le récit rapporté par Sylla dans le De fade [3], malgré son intérêt pour établir un modèle explicatif de la vie posthume [4].  Il  s’agit  de l’enseignement d’un mystérieux « étranger » (initié à toutes sortes de mystères et découvreur de manuscrits secrets) qui ne renvoie à aucun vécu expérimental. Par contre, avec le mythe de Timarque du De genio, il semble bien qu’on ait affaire à une sorte de voyage initiatique vers l’au-delà. On a d’ailleurs évoqué à ce sujet un genre de chamanisme grec.

C’est l’histoire d’un jeune élève de Socrate, très porté à la philosophie, qui décide de consulter l’oracle de Trophonios, en Béotie,  pour apprendre la nature du daimon de son maître. Timarque se soumet d’abord   à   une  préparation rigoureuse (comprenant, selon Pausanias, sacrifice d’un bélier noir, rites cathartiques, bain rituel, onction d’huile…) puis c’est la catabase, ou descente, dans l’antre souterrain de Trophonios pour y subir l’incubation sacrée. Etendu dans l’obscur caveau, le jeune-homme perd bientôt tout sentiment de lui-même et subit un genre de « décorporation »: il ressent un choc à la tête accompagné d’un grand bruit et, par les sutures ouvertes de son crâne, son âme d’échapper…

Libérée du corps, l’âme s’éloigne et semble se déployer comme un voile. La description de l’expérience rappelle les NDE : sensation agréable de dilatation, de communion avec un espace limpide et pur, puis contemplation  de  spectacles lumineux et colorés. Commence alors une série de révélations sur l’ordre de l’univers où se perçoit la musique des sphères. Comme dans certaines NDE, le dialogue s’établit avec une présence invisible dont Timarque n’entend que la voix. Ici encore, le sujet reçoit aussitôt la réponse à toutes les questions pressantes (bien que, dans ce cas, la compétence de l’initiateur ne s’étende pas aux régions d’en haut). La vision cosmique très complexe (qui fait songer au mythe d’Er) permet aussi  de  saisir  les mouvements variés des âmes dans leur devenir. Elle met en évidence le caractère triple de l’homme: corps (sôma), âme (psychè) mêlée à la chair et aux passions, et l’élément spirituel (nous) inaccessible à la corruption que Plutarque appelle ici daimon [5].

C’est l’occasion pour nous de découvrir une claire allusion aux « expériences de décorporation » (OOBE, « voyage astral » etc…) avec l’explication donnée par l’initiateur, à propos d’un certain Hermotime de Clazomène « dont l’âme se séparait complètement de son corps, de nuit comme de jour, voyageait en maints endroits et y rentrait ensuite, après avoir été témoin d’une  foule  d’entretiens  et d’événements dans des pays lointains ». Cette explication est corrigée par une voix mystérieuse: « en réalité, son âme ne quittait pas le corps mais, obéissant toujours à son daimon (Hermotine était un homme pur et inspiré) et relâchant le lien qui l’attachait à elle, elle lui permettait de circuler et d’aller et venir à sa guise, de sorte que le daimon pouvait voir et entendre une foule de choses du monde extérieur et venir les lui rapporter » [6]. L’expérience se termine par une sorte de prophétie concernant le sujet (ce qui s’observe aussi dans certaines NDE).

Enfin, renvoyé vers la terre, Timarque ressent une violente douleur crânienne (compression évoquant peut-être une sorte d’accouchement),  perd  toute conscience et… finit par revenir à lui là où il s’était étendu, deux nuits et un jour auparavant, il regagne le monde des vivants « la figure rayonnante »,   riche  de  son expérience comme les rescapés de la mort (ou peut-être les initiés de jadis).

Le mythe du De sera [7] met en scène un personnage bien moins sympathique. Thespésios de Soles était un viveur sans scrupules, ne reculant devant aucune machination pour obtenir jouissance et gain. Il fut sauvé par une providentielle NDE.

« Tombé de haut sur la nuque, il ne se fit pas de blessure mais sous le choc passa pour mort. Or, deux jours plus tard, au moment-même où l’on allait l’ensevelir, il revint à la vie. Rapidement ranimé et rétabli, il effectua un revirement incroyable dans son mode de vie. »

Si on fait la part des éléments moralisants, généralement absents des récits de NDE [8] (précisions minutieuses sur la justice divine s’emparant   des   criminels, « spectacles atroces et lamentables » de supplices infligés, etc…) ainsi que des descriptions détaillées sur la nature et la qualité des âmes, reconnaissables à la luminosité et aux couleurs de leur aura (thème classique dans les ouvrages modernes d’ésotérisme), le récit de Thespésios  révèle  certaines constantes des NDE.

Sous le choc, le sujet se sent précipité hors de son corps (comme un pilote arraché à son bateau) puis, se ressaisissant, tout son être se met à respirer librement, il débouche sur un monde différent, qu’il embrasse du regard « comme avec un œil unique »: un univers merveilleusement coloré, vibrant d’énergie. Dans cette lumière, et porté par elle, on se meut en tous sens, « avec aisance et rapidité ». Puis c’est la rencontre avec   un   parent   décédé antérieurement, qui va servir de guide éclairé pendant toute l’exploration du monde invisible, à ses multiples niveaux. Thespésios apprend que son heure n’est pas venue: il a été donné à sa conscience d’avoir un aperçu de ce qui l’attend dans l’au-delà, mais le reste de son être (l’âme passible) est restée dans son corps « comme une ancre ». D’ailleurs, comme dans le mythe de Timarque, une prophétie lui révèle la date exacte de son trépas.

L’expérience se termine « classiquement »: le sujet se sent aspiré par le souffle irrésistible d’un siphon ce qui rappelle « le tunnel noir » des rescapés de la mort réintégrant la vie  physique. Retombé dans le corps, le « défunt » ouvre les yeux, à la stupeur des témoins qui le conduisent au tombeau.

Dernier élément commun  à l’expérience de mort imminente: la transformation ontologique du sujet qui change complètement son optique de la vie, sorte de profonde conversion dont les effets se ressentent dans le comportement journalier.

Une histoire très « moderne »

C’est encore chez Plutarque [9] que l’on découvre le récit d’une bien étrange expérience, vécue par un certain Antyllos et rapportée à l’auteur par des familiers. En bref:

Gravement malade, et bientôt condamné par les médecins, l’homme tombe dans une sorte de coma léthargique (kataphora). Finalement, il en réchappe et déclare en pleine conscience qu’il était mort (au moins en apparence) mais que, son heure n’ayant pas encore sonné, on l’avait relâché. Détail mystérieux: « ceux qui étaient venus le chercher s’étaient fait réprimander par leur maître, pour l’avoir amené à la place de … Nicandre. »

Or, il existe bien un Nicandre, cordonnier de son état. Apprenant la chose, ses amis ironisent sur celui qui a ainsi « trompé les officiers de l’autre monde ». Nicandre prend mal ces sarcasmes et … meurt deux jours après d’une fièvre maligne, tandis que le rescapé Antyllos recouvre la santé.

Cette histoire « vécue » passerait pour une pure fiction de Plutarque si on ne trouvait sa réplique exacte dans des récits de NDE recueillis en Inde, de nos jours, par une équipe de   scientifiques   (dont   Ian Stevenson).

Dans un article d’une revue américaine, The Journal of Nervous and Mental Desease [10], on peut lire l’expérience d’un certain Vasudev Pendey qui, à l’âge d’environ 10 ans, fut frappé d’une sorte de paratyphoïde, et n’échappa à la crémation que parce que son « cadavre » sembla,   au  dernier moment, donner quelques signes de vie. Transporté à l’hôpital en réanimation, il sortit de son inconscience au bout de trois jours pour raconter finalement comment il avait échappé au décès.

« Deux personnes me saisirent et m’emmenèrent. Après avoir parcouru quelque distance, je me sentis fatigué: ils se mirent à me traîner. Je me trouvai alors devant un homme qui siégeait, un homme tout noir, à l’air terrible. Il n’avait aucun vêtement (était-ce l’un des juges nus du Gorgias, de Platon ?). Il dit, avec une expression de rage (aux gardes qui avaient conduit le sujet): « Je vous avais dit d’amener Vadusev, le jardinier. Notre jardin meurt de sécheresse! C’est Vadisev, l’écolier, que vous me présentez! »

« Quand je repris conscience, Vadusev le jardinier se tenait devant moi (probablement dans la foule d’amis et de serviteurs qui s’était réunie autour du lit de celui qu’on avait cru mort). Il était frais et gaillard. Les gens se mirent à le taquiner: « Maintenant, c’est ton tour ». La nuit suivante, il sembla dormir d’un bon sommeil, mais le lendemain matin il était mort. »

Ce genre de récit n’est cependant pas isolé. Dans l’article cité, on retrouve plusieurs fois le thème de l’erreur   policière   qui   fait comparaître trop tôt le sujet devant l’inquiétant commissaire (ici, Yamaraj, le juge des morts dans l’hindouisme). L’erreur sur les noms n’est pas non plus unique: elle se reproduit par exemple dans le cas décrit (p. 167) de Chhajju Bania, « confondu » avec un autre (Chhajju Kumbar), destiné à mourir pour de vrai.

L’interprétation du sens de ces divers récits n’est pas ici notre sujet. Mais d’après le contenu comparé des expériences relatées, il ne semble pas téméraire de conclure que les témoignages de NDE étaient déjà bien connus des Anciens. Au moins, l’histoire d’Antyllos ne date pas d’hier: plus de dix-huit siècles!


[1] Livre   X   (614b-621b). traduction E. Chambry, Paris, Les Belles Lettres, 1948.

[2] Voir par exemple : Dr Rawling, Au-delà des portes de la mort, Paris. Pygmalion, 1979.

[3] Plutarch’s Moralia, vol.XII (941-945), trad. H. Cherniss et W.HeImbold. Harward, Londres. Loeb Classical Library, 1968.

[4] Voir à ce sujet Mourir pour renaître (Paris, Albin Michel, 1987). J’ai également évoqué ce mythe dans un ouvrage précédent (Revivre     nos     vies antérieures, Albin Michel, 1984-5).

[5] Plutarque,   Œuvres Morales, tome VIII (589f-592e), trad. Jean Hani. Paris, Les Belles Lettres, 1980.

[6] Cette précision a peut-être son importance pour ceux qui se préoccupent des théories en matière d’OOBE.

[7] Plutarque, Œuvres Morales, tome VII (563d-568a), trad. R. Klaerret Y. Vernières, Paris, Les Belles Lettres, 1974.

[8] Sauf si l’on tient compte d’édifiantes visions d’enfer où se tordent les damnés (rapportées par le Dr Rawlings), les récits de NDE décrivent   d’ordinaire   des expériences   essentiellement individuelles, où les tierces personnes (généralement connues) interviennent   surtout   pour accueillir avec amour, ou guider le sujet.

A signaler toutefois quelques rencontres avec des « esprits égarés » ou « hébétés », observés au passage par les témoins transitant du plan physique vers le monde supérieur de la grande lumière. Voir R. Moody, Lumières nouvelles sur la vie après la vie, pp.54-59 (paris, Laffont, 1978).

[9] Voir: Yvonne Vernières, Symboles et mythes dans la pensée de Plutarque (p.320), Paris, Les Belles Lettres, 1977.

[10] Vol.174, n°3, pp.165-170 (1980). Article  « Near Death Experiences in India a preliminary Report« , de Satwant Pasricha et Ian Stevenson.