Emmanuel Muheim : Affronter le Blanc


25 Jun 2015

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

Se faire violence.

N’est-ce pas la loi première de

toute règle ?

Celle-là même de l’écriture – et

du poème.

Et cette violence, n’est-elle pas

de la nature du vent dont nul ne

sait d’où il vient et où il va ?

Se faire violence pour se jeter au

fleuve. Pour plonger à l’insécurité

d’une eau dans le même temps à

sa source et à la mer. Pour aller

seul, sans guide, sans foi. Pour

n’être que là – dans sa nuit.

Nu.

S’obliger à demeurer dans le

silence à l’écoute de ce qui ne

sera peut-être qu’une seule

attente durant des mois, voire

des années. Sachant que sur ces

longues plages, sur ces grèves

désertes, ne viendront battre que

quelques vagues pour se retirer

aussitôt au grand large du désir

et qui n’apporteront qu’épaves

inutiles.

S’il vient jamais à se dire une

parole, n’être plus qu’éveil

vigilance tremblante : un chemin

s’est ouvert, une première invite.

Une sente étroite, si étroite ! et

qui va se dérober à chaque pas,

qu’il va falloir affirmer à travers

une forêt déroutante.

Tout au long du sentier se

contraindre pour chaque pas qui,

de son propre mouvement doit

entraîner un autre pas qui…

pour que s’ouvre une trace à

trouver dans la nuit. Et que seule

parfois dirige une brise légère, à

peine un souffle de petit enfant.

Passer et repasser une fois, cent

fois la page, le texte qui s’écrit,

pour en éliminer tout accident,

toute dérive trop aimable, chaque

clin d’œil, toute fermeture.

Que tout arrêt, tout silence ne

soient jamais qu’appels à

rebondir vers de nouveaux

horizons. Accepter de ne pouvoir

toucher à aucun port, de ne

trouver aucun accueil.

…et puis aussi, parfois, cesser de

se faire violence. Lorsqu’un mot,

une phrase, arrive, si rare, d’on

ne sait quel ciel pour se poser sur

la page comme une clarté

soudaine, accordée sur le chemin.