Charles Legland : Ahimsa le Souffle de Gandhi


05 Oct 2015

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

Dans l’Inde, la non-violence est apprentissage de la non peur, dans une connaissance permanente de soi. Certains s’étonneront que cette terre indienne porte encore des guerres aussi violentes que fratricides. Il n’empêche que ses sages, poètes et prophètes parlent, vivent et enseignent la puissance de la douceur. Sans mièvrerie, sans facilités, sans raccourcis hâtifs. Cette voie traditionnelle, comportant plusieurs « écoles », demande, depuis trente-cinq siècles, dont certains furent vécus avec des occupants, un discernement qui s’élève constamment au-dessus des passions. Proche de nous, Gandhi a fait école en France par la vie et le témoignage de Lanza del Vasto.

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 »Primum non nocere. » Telle fut la devise des premiers homéopathes et si je la cite, c’est que j’y trouve une approche intéressante de la compréhension du mot  »ahimsa » qui est en effet non-nuisance et dont nous avons fait non-violence.

En même temps, il ne viendrait à l’idée de personne que ce « d’abord ne pas nuire » du médecin pourrait le dispenser de soigner. Il ne devrait venir à l’idée de personne que le non-violent puisse se contenter de dire non. Ce n’est pas un simple refus, c’est marquer le pas pour mieux faire le pas suivant.

Que la forme négative puisse être positive est une évidence chez les orientaux. Quand ils parlent de vide, par exemple, pour la méditation, c’est pour que notre coupe soit remplie.

Quand Grégoire de Naziance s’adresse à l’Au-delà de tout et qu’il dit : « Seul, Tu es ineffable, aucun mot ne T’exprime », il emploie une forme négative et c’est vrai qu’aucun mot ne peut contenir Dieu, mais cela veut dire en réalité qu’on n’a jamais fini de dire Dieu et que chacun va pouvoir le dire avec ses propres mots, pourvu qu’il ne prétende pas l’enfermer dans ce qu’il croit. Plus encore, chaque être vivant, en ce qu’il a d’unique, est une manière de dire Dieu.

LE RESPECT

C’est pourquoi la première attitude intérieure de l’Ahimsa s’apparente à ce que Lanza del Vasto appelle « le respect émerveillé et miséricordieux de tout ce qui vit ».

Le respect marque une certaine distance entre une personne et un autre vivant. Le respect émerveillé fait de cette distance un geste d’effacement doublé d’une attention toujours neuve et prête à la louange. On se retire pour que l’autre aussi puisse vivre.

C’est le sens de ce respect du moindre vivant qui va, pour certains Hindous, jusqu’à se retenir de marcher de peur d’écraser quelque insecte. On peut sourire mais pas plus qu’on ne sourira des moines et moniales qui s’enferment à vie dans un couvent pour la plus grande gloire de Dieu. Les uns et les autres ne sont pas forcément des modèles à suivre mais des rappels vivants de valeurs que tout nous pousse à oublier.

L’OUVERTURE

Quant au respect miséricordieux, il dit à la fois le recul qui s’abstient de juger et l’élan prêt à l’accueil et prêt à porter secours. Un élan qui fait dire à Lanza del Vasto : « Si tu fermes la main, le monde te sera fermé comme un poing. Si tu veux que le monde s’ouvre à toi, ouvre d’abord la main. »

Se présenter mains ouvertes, nues, désarmées, c’est enlever la peur chez l’autre et désarmer notre propre peur en la privant de la tentation de la violence. La violence est une issue pour la peur, elle nous la fait oublier mais se rendre plus vulnérable, c’est la dépasser et c’est une action non violente.

Les mains ouvertes, c’est le geste de l’accueil. Voici que l’autre devient notre hôte et que nous devenons son hôte. C’est le même mot pour dire celui qui accueille et celui qui reçoit car c’est le risque partagé, l’aventure partagée. L’accueil est une action non violente.

Les mains ouvertes, c’est aussi le geste du partage et le partage est non-violence.

LA NON-VIOLENCE ACTIVE

Les mains ouvertes, c’est un signe positif. Il convient à notre mentalité occidentale qui a besoin de formes affirmatives pour présenter la non-violence.

En Pologne, on dit « Solidarité ». En Amérique Latine, on dit « Fermeté permanente » et l’organisation inter-états s’appelle le  »Serpaj », diminutif de Servicio, Paz y Justicia. Aux Philippines, on a employé un mot qui veut dire « Offrir dignité ».

Les noms s’adaptent aux sensibilités des peuples ou des leaders. Ou encore ils désignent des types d’action. On a connu le « Jeûne pour la vie ». On a les « Brigades de la Paix », l’ »Éducation à la paix », etc.

En Amérique du Nord s’est levé le mouvement  »Witness for peace » (Témoin pour la paix) ou l’opération « Sanctuary » (ouverture des sanctuaires aux réfugiés d’Amérique Centrale), etc.

Gandhi lui-même, promoteur de l’Ahimsa, préférait dire à la fin, pour que son action soit mieux comprise,  »Satiagrahah », force de la vérité ou adhésion à la vérité.

UNE FORCE

Cette même idée de « force » est reprise par Dom Helder Camara qui proclame la force de la justice. Martin Luther King disait la force d’aimer, et les trois ne peuvent être séparées pour que la non-violence soit totale.

En tout cas, c’est une force et cette force n’est jamais notre force ni celle des moyens que nous utilisons. Toute la force est dans la vérité que nous proclamons, dans la justice que nous défendons ou que nous réclamons.

Ces forces n’ont pas besoin que nous soyons forts mais disponibles. Elles nous suffisent pour nous libérer de la peur et nous devons nous effacer suffisamment pour que les autres ne butent pas sur nous mais sur l’évidence.

UNE VICTOIRE COMMUNE

Car il ne s’agit pas de vaincre mais de convaincre et convaincre, c’est vaincre avec. À cet égard, peu d’actions sont totalement non violentes. Si l’ennemi, en effet, l’adversaire ou plus simplement celui qui nous trouble par son mensonge, son injustice ou sa haine n’a cédé qu’en raison d’un rapport de force, il peut y avoir victoire de la vérité et de la justice. Il n’y a pas victoire de l’amour si un homme a été vaincu. C’est toute la différence entre violence et non-violence.

Le violent s’appuie très souvent sur les mêmes valeurs que le non-violent mais il s’attache à vaincre et la fin pour lui peut justifier les moyens. D’où l’avertissement de Gandhi qui dit que la fin est déjà dans les moyens « aussi sûrement que la roue du char suivra le pas du bœuf« , aussi sûrement que l’arbre est déjà dans la semence. De la violence sortira la violence. De l’amour sortira l’amour.

« La fibre la plus coriace doit s’amollir dans le feu de l’amour. Si elle ne fond pas, c’est que le feu n’est pas assez fort » (Gandhi). Oui, la victoire doit être commune car la cause est commune et nous sommes solidaires.

AU SERVICE DE L’UNITÉ

C’est l’un des aspects fondamentaux de la non-violence gandhienne qui prend racine dans la spiritualité hindoue de l’Unité. Unité entre le Créateur et toute sa création ; unité de la Création, unité et harmonie entre toutes les créatures, unité à l’intérieur de nous-même.

Toute violence est une rupture de l’unité et toute action non violente est un combat pour l’unité perdue, un combat contre ce qui divise et ce qui sépare. C’est la base de l’amour de l’ennemi : je ne peux pas lutter contre un homme dont je suis foncièrement solidaire mais contre ce qui me sépare de lui ou ce qui le sépare des autres.

SOLIDARITÉ ET RESPONSABILITÉ

Et puis, selon le mot de Khalil Gibran : « De même que le saint et le juste ne peuvent s’élever au-dessus de ce qu’il y a de plus élevé en chacun de vous, ainsi le mauvais et le faible ne peuvent tomber au-dessous de ce qu’il y a également de plus bas en vous. « 

Ce qui veut dire, entre autres, en plus de l’appel au non-jugement, que la frontière entre violence et non-violence ne passe pas entre l’autre et moi mais à l’intérieur de chacun des deux. Ma part de violence conforte la sienne. Nous ne pouvons donc nous laver les mains de ce qui arrive mais il est sain de balayer d’abord devant sa propre porte. « Tant que nous avons nos parias, disait Gandhi, nous méritons nos Anglais. »

Les monstres modernes que sont les multinationales aveugles, la folie du surarmement et le scandale de la faim dans le monde ne sont qu’une projection à grande échelle de nos propres attitudes de possession, de profit et de domination.

Lanza del Vasto, fondateur de l’Ordre des Gandhiens d’Occident – plus connu sous le vocable de « l’Arche » – voyait dans ces attitudes auquelles nul n’échappe la confirmation de la révélation biblique du Péché Originel.

En même temps, dans la même référence biblique, il est dit que Dieu créa l’homme à son image. Nous ne sommes donc pas condamnés à la chute mais appelés à la ressemblance. C’est ce qui fait l’efficacité de la non-violence en tant qu’appel à la conscience et à notre « petite voix silencieuse ».

Certes, la pente est naturelle et facile vers l’esprit de possession, de profit et de domination mais naturelle aussi la remontée. Il suffit de se retourner. En langage religieux, on dit conversion.

Devant les monstres que nous avons nourris, on est tenté de baisser les bras parce qu’on se sent impuissant à changer le monde mais « l’impossible n’est jamais sûr » disait quelqu’un et nous pouvons toujours commencer par nous-même. Chacun de nous est une parcelle du monde et ce qui change en nous change le monde.

LES COMMUNAUTÉS DE L’ARCHE

Nos communautés sont des laboratoires de conversion. La règle est de non-possession, de non-profit et de non-domination, pour le dire à l’orientale.

De la non-possession sortira l’esprit de pauvreté qui n’est pas la pauvreté pour la pauvreté mais la primauté de l’être sur l’avoir. Tout sera fait pour être. Aussi bien le travail sur soi et la méditation que le travail des mains et le travail bien fait, l’accueil de la correction fraternelle et l’obéissance à sa propre loi.

Du non-profit sortira l’esprit de partage. Non seulement le partage des biens selon la justice des besoins mais la solidarité et la coresponsabilité dans la perspective de l’Unité. Après le « je suis », le « tu es », puis le nous sommes.

De la non-domination jaillira l’esprit de service qui refusera tout pouvoir sans nier l’autorité car autorité veut dire « faire croître ». Aura autorité celui qui fait grandir et c’est tantôt l’un, tantôt l’autre et chacun à sa manière. En vertu de quoi nous avons fait de l’unanimité le seul pouvoir parce que c’est la volonté commune, c’est une victoire commune.

Mais plus loin encore que la non-domination, plus loin que l’esprit de service ou, mieux, fruit de tous ces esprits qui font de nous des non violents, il y a l’engagement. S’engager, c’est se donner en gage, se lancer sur la pente du don, parce que la vie, c’est se couler dans la vie.

LE JEUNE

Je voudrais résumer tous ces aspects de la non-violence en disant quelques mots d’une action chère à Gandhi et chère à divers mouvements non violents : le jeûne.

Jeûner, c’est arrêter de manger.

Vous pouvez trouver la définition bien simpliste, elle est bouleversante. Car manger, c’est toujours prendre. Lanza disait même : « C’est toujours se jeter sur une proie. En arrêtant de manger, nous touchons directement aux ressorts corporels de l’avidité, de la jouissance, de l’agression. » Vous avez reconnu au passage les esprits de possession, de profit et de domination. C’est donc un véritable exercice de non-violence.

C’est plus encore. Jeûner, c’est cesser tout d’un coup de prendre la vie d’un autre vivant. Car la vie est ainsi faite que nous ne pouvons la recevoir que d’un autre vivant, animal ou plante.

Et notez bien ceci que c’est tout aussi vrai de notre vie affective, intellectuelle, spirituelle. Si nous en prenons conscience, nous pouvons pressentir qu’il serait juste de ne prendre que le nécessaire. Nous pouvons comprendre combien il est juste de respecter tout ce qui donne vie.

Faisons un pas de plus et pensons qu’il est juste de se donner à manger… Quand Lanza del Vasto est allé jeûner sur le Larzac, il a dit aux paysans : « Je vais vous donner quinze jours de ma vie. » Il exprimait ainsi à quel niveau peut se situer le jeûne et la non-violence en général.

Cela veut dire quelque chose de plus : le jeûne non-violent, c’est quelqu’un qui jeûne pour quelqu’un :

Pour soi-même d’abord, ne serait-ce que parce qu’on a toujours quelque chose à se reprocher, mais surtout pour s’ajuster à la cause que l’on défend.

Quand on a faim, on dit qu’on a un creux. Jeûner, c’est se mettre en creux. Pour avoir faim et soif de vérité, de justice et d’amour. Se mettre en creux pour se laisser remplir car ce que nous avons dans la tête et dans le cœur quand on a décidé de prendre le jeûne, est-ce bien totalement vrai et totalement juste, et totalement conforme à l’amour ?

C’est donc jeûner pour soi-même et c’est jeûner pour l’adversaire. Pour et non pas contre. C’est ce qui différencie le jeûne de la grève de la faim.

C’est un acte de foi en l’homme. Tout homme est pêcheur mais tout homme est un saint.

Jeûner pour l’autre, c’est miser sur la vérité et la justice qui sont en lui et l’aimer assez pour le lui prouver.

Et vous le savez bien, on ne peut changer que si l’on se sait aimé, de même qu’on ne peut se repentir que si on se sait pardonné.

Si vous voulez lire, dans Lettres à l’ashram de Gandhi, le chapitre sur l’Ahimsa, vous verrez que le titre est : Amour.

Et vous pourrez lire, dans Young India : « Puisque j’ai rejeté l’épée, il n’est plus rien d’autre que la coupe de l’amour que je puisse offrir à ceux qui se dressent contre moi ». L’amour est la loi de tous les dépassements.

Charles Legland

Charles Legland est membre de la communauté de l’Arche en l’abbaye de Bonnecombe