Nine Grandi : Alexandra David-Neel Telle que je l’ai connue


10 Mar 2011

(Revue Le Lotus Bleu. No 10. Octobre 1971)

Ce qu’elle m’a conté:

Le 24 octobre 1969 Alexandra David-Neel — mondialement connue tant par ses audacieuses explorations aux Indes, au Tibet en particulier, et en Chine, que par ses travaux littéraires termina sa longue carrière aventureuses. Elle avait 101 ans.

Qui était-elle ?…

On en a beaucoup parlé. Les grands hebdomadaires lui ont consacré des colonnes entières. La radio et même quelquefois la télévision lui réservaient de nombreuses séquences.

Pourtant personne, ou très peu de personne, l’ont vraiment connue ; il est vrai qu’elle ne se livrait jamais — ou très rarement.

J’ai eu le privilège de vivre auprès d’elle à diverses reprises ; c’est ainsi que j’ai pu quelques rares fois découvrir, à travers ses récits, ses expériences de tous ordres, l’Etre qui se cachait sous des dehors pas toujours aimables !…

Pour comprendre cette vie si curieuse, d’une richesse d’expérience incomparable, il nous faut suivre son cheminement à partir de sa plus tendre enfance…

Alexandra David naquit à Paris en 1868 ; elle vint au monde 17 ans après le mariage de ses parents. On ne l’attendait plus guère, aussi ne fut-elle pas précisément la bienvenue, et sa mère la confia dès sa naissance à une gouvernante. Quant à son père elle ne le voyait guère.

Monsieur David —  cousin du peintre — était d’origine israélite, et sa mère était protestante pas du tout rigoriste. Après la défaite de 1870, ils émigrèrent en Belgique, à Bruxelles, dans une villa entourée d’un grand parc.

En grandissant Alexandra développa un caractère terriblement indépendant et une volonté de fer.

Est-ce l’indifférence marquée de ses parents, dont elle souffrit dès sa plus tendre enfance ; est-ce le sentiment d’être abandonnée, privée d’affection, qui fit naître en elle le désir irrésistible de partir, de connaître autre chose que la vie familiale, où elle se sentait si douloureusement étrangère ?

Sa première « exploration » ?… Elle avait trois ans !… Trompant la surveillance de sa gouvernante, elle sortit seule dans le parc et fut éblouie par tout ce qu’elle découvrait ; tout était nouveau pour elle, les grands arbres, la jolie pelouse, sur laquelle elle se promenait sans être rappelée à l’ordre… Tout à coup on l’appela !… elle se précipita sous un massif de troènes, ne bougea plus, l’oreille tendue. Au bout d’un long moment… le silence !… Alors son imagination déjà très vive l’emporta au pays des fées ; tout autour d’elle devint sujet d’émerveillement : le cricri qui faisait entendre sa petite voix douce, le vol lourd d’un faux bourdon, le chant d’une fauvette, tout, absolument tout, devint sujet de joie exaltante. Même la lumière d’un réverbère que l’on venait d’allumer, et qui lui faisait cependant un peu peur ; stoïque elle ne bougeait pas, elle attendait… Son père finit par la trouver, ne la gronda pas, mais lui fit promettre de ne plus jamais recommencer !

A trois ans on promet aisément, mais à cinq ans, elle avait oublié sa promesse. Au cours d’une promenade au bois de la Cambre, quittant furtivement la main de sa gouvernante, Alexandra disparut au détour d’une allée… la voilà seule !… Une joie délirante l’envahit ; elle était libre, libre de danser dans un rayon de soleil, libre surtout d’aller à la découverte d’un monde qu’elle ne connaissait pas… Quel bonheur !…

Hélas ! la merveilleuse aventure devait se terminer tragiquement, pour son cœur d’enfant. Elle se trouva tout à coup face à un agent ; il était immense cet agent, pour la petite Alexandra, qui était toute menue… L’agent l’amena au commissariat du quartier.

On prévint Monsieur David, qui vint aussitôt récupérer la vagabonde qui n’oublia jamais la si belle aventure, ni la douloureuse déception qui suivit.

Lorsqu’elle eut sept ans, ses parents la confièrent à une institution catholique parce qu’elle était toute proche. Indisciplinée, oh combien ! mais suprêmement attentive lorsqu’il s’agissait d’histoire ou de géographie.

En 1884, la famille vint se fixer à Paris. Alexandra avait 16 ans ; elle termina brillamment ses études dans un lycée parisien.

A 18 ans ses parents l’envoyèrent en Angleterre où elle demeura trois ans, sans histoire. Un jour cependant, des amis l’invitèrent à assister à une conférence que Madame Annie Besant donnait à la Société Théosophique de Londres. Alexandra fut à tel point intéressée et… conquise par l’exposé de Mme Besant sur l’Indouisme, que de retour à Paris, elle obtint de ses parents l’autorisation de suivre des cours de philosophie orientale à la Sorbonne.

Ses camarades d’étude parlaient souvent du Musée Guimet. Sa curiosité fit qu’elle s’y rendit ; ce fut pour elle une bouleversante révélation… L’Asie et ses mystères, l’Inde et ses beautés naturelles, lui firent une telle impression que ses études philosophiques prirent une tout autre direction ; elle s’attacha dès lors entièrement aux études ethnologiques et philosophiques de l’Orient. De toute évidence ce fut le Musée Guimet qui décida, en partie du moins, de sa carrière d’exploratrice.

Nous sommes maintenant en 1889. Elle est majeure et pour comble de bonheur elle vient d’hériter un petit héritage, — très confortable — d’une tante paternelle.

Elle part pour l’Afrique du Nord, visite le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, où elle vit un certain temps, participant entièrement à la vie locale. C’est à Tunis qu’elle devait rencontrer celui qui deviendrait son époux.

Ingénieur des Ponts et Chaussées, M. Neel avait été envoyé par le gouvernement français pour y construire le réseau ferroviaire. Sa très grande culture enthousiasma Alexandra ; une amitié à la fois intellectuelle et sentimentale s’établit entre eux et les conduisit au mariage.

Elle fut, sans conteste, une épouse très heureuse ; son mari lui avait organisé une vie des plus agréable. A la Marsa, ils recevaient dans leur villa les plus hautes personnalités politiques (de toutes tendances), littéraires, artistiques et même religieuses.

Oui, elle était assurément très heureuse. Pourtant dix ans de bonheur conjugal ne purent éteindre en elle la soif d’inconnu. Elle s’en ouvrit à son mari qui n’en fut pas autrement surpris. Il avait deviné la nature instable de son épouse. Il eut la sagesse de la laisser libre de faire ce qui était, sans nul doute, sa raison d’être.

Madame David-Neel voulut réaliser le plus vite possible le rêve qu’elle caressait depuis si longtemps : connaître l’Asie. Elle partit d’abord pour l’Inde. Comme elle faisait partie de la Société Théosophique (S.T.) depuis 1892, elle alla à Adyar qui fut son port d’attache.

Pendant deux ans elle parcourut l’Inde du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Ce qui doit arriver, arrive. Alexandra retrouva à Madras des amis londoniens chez qui elle passa quelques jours. Un monsieur venant de Paris s’y trouvait ; frappé par la vive intelligence, la grande culture et la volonté tenace d’Alexandra, il lui demanda si elle serait intéressée d’aller au Tibet, et peut-être d’y rencontrer le Dalaï Lama, le souverain religieux.

Elle hésitait ; mais la proposition était si tentante, et son désir si impérieux !… et puis c’était une occasion unique. Elle accepta.

Le Tibet ne lui était du reste pas absolument inconnu. Elle avait été l’élève d’un savant tibétanisant, au Collège de France. Elle savait fort bien que ce n’était pas facile d’entrer dans Lhassa la ville sainte interdite aux étrangers ; mais surtout difficile de voir le Dalaï Lama. Elle rencontrait des difficultés insurmontables, mais ne se laissa pourtant pas décourager.

Elle demanda, et obtint sans difficultés (ce qui l’étonna) le laissez-passer pour la ville interdite, et chose qui l’étonna plus encore, on lui remit en même temps, des lettres d’introduction et de recommandation pour le Dalaï Lama. Elle n’arrivait pas à comprendre comment elle les avait obtenues si facilement et si rapidement, sans les avoir sollicitées. Ce n’est que beaucoup plus tard, qu’elle eut la réponse : le Français qu’elle avait connu à Madras, était Membre du 2e Bureau Politique français, envoyé en mission aux Indes.

Rassurée, puisqu’elle avait tous les documents nécessaires, parfaitement en règle, elle se mit en route. Pour joindre Lhassa, située en plein cœur des Hymalayas, il n’y avait ni chemin de fer, ni route praticable, ni moyen de transport. C’est donc à pied qu’elle commença sa randonnée, dans des conditions particulièrement difficiles, à travers des régions pour la plus part inexplorées. Elle avait adopté un déguisement de pèlerine mendiante déguisement qui s’imposait. Si elle voulait atteindre Lhassa sans danger, il fallait le plus strict incognito, la plus grande discrétion. Après quatre mois de pérégrination, seule, absolument seule, n’ayant rencontré âme qui vive — seuls les aigles et les éperviers peuplaient le ciel, le plus souvent gris et bas — elle finit par découvrir le Monastère de Dorjiu-Phegmo. Croyant avoir à faire à une mendiante tibétaine, les moines la reçurent avec bienveillance, comme dans tout Monastère du Tibet. Lorsque le Supérieur sut qu’elle se rendait à Lhassa et qu’elle avait des lettres de recommandations pour le Dalaï Lama, il lui ouvrit toutes grandes les portes !

Elle resta là plusieurs semaines, attendant un temps favorable pour se remettre en route. Il n’était plus question de partir seule, le Supérieur s’y opposa formellement, car elle ne connaissait pas les idiomes des villages qu’elle allait traverser. Il fallait être très prudent, car les villageois se méfiaient des étrangers.

Le Supérieur lui proposa un jeune guide de 14 ans : le petit Lama Yongden, dont le père était professeur au Monastère. Yongden connaissait divers idiomes et surtout les routes et sentiers conduisant à Lhassa ; c’était le guide rêvé. David-Neel accepta sans trop de difficulté ; mais c’est le jeune guide qui n’était pas d’accord, il ne voulait pas quitter le Monastère.

Elle eut tout de même raison de son entêtement en promettant qu’elle l’emmènerait en France, le pays des Gaulois. Yongden ouvrit des yeux brillants de joie, car depuis qu’il savait lire il rêvait de la France et des Gaulois…

Enfin le jour du départ arriva. Ils se mirent en route à travers les solitudes désertiques, mais fascinantes des Hymalayas. Après des semaines et des semaines de marche, sans rencontrer un être humain, ils traversèrent sans être inquiétés une tribu de Dokpas, bergers nomades.

Au détour d’un sentier elle fut impressionnée par la rencontre d’une vieille femme qu’on disait être une Kadoma, c’est-à-dire une fée ayant cet aspect.

Dans les villages qu’ils traversaient, Yongden cherchait toujours un abri pour passer la nuit, car David-Neel paraissait exténuée, et Yongden était lui aussi recru de fatigue, ce n’était pas chose facile.

Bref, après bien des difficultés, ils se trouvèrent un beau soir au pied du chemin escaladant le Kha-Karpo, c’était enfin la route vers Lhassa.

Il y avait cinq mois qu’ils étaient partis de Dorjïu-Phegmo et n’étaient pas au bout de leur peine…

Il faut lire : Une Parisienne à Lhassa, pour se rendre compte de la somme de courage, de volonté, de force de caractère que durent déployer les deux voyageurs pour atteindre le but proposé. Je renvoie le lecteur à ce livre, et je préfère donner des renseignements qui ne s’y trouvent pas, plutôt que de faire un récit de ce qu’elle-même a raconté.

Une fois installée à Lhassa dans une petite maison que Yongden avait pu louer pour un prix très modique à un berger, par quel subterfuge David-Neel réussit-elle à faire parvenir au Dalaï-Lama, les lettres de recommandations ? Personne ne le sait. Il faut dire qu’elle n’était pas très loquace. Quoiqu’il en soit, elle dut patienter deux mois avant que les lettres soient remises au Souverain.

Dès que le Dalaï Lama en eut pris connaissance, il demanda que David-Neel soit immédiatement introduite auprès de Lui.

Le Souverain parlait parfaitement l’anglais et le français, ils n’avaient donc pas besoin d’interprète, ce qui en la circonstance était heureux pour eux…

Ce premier entretien fût d’un tel intérêt que le Dala-Lama — en témoignant à David-Neel la plus respectueuse déférence — la pria de revenir le lendemain. Il s’intéressa à ce qu’elle eut un logement confortable. Il veilla personnellement à ce qu’elle ait tout ce qui pouvait lui être nécessaire et rendre son séjour à Lhassa agréable. Yongden était dans une joie délirante…

Presque chaque jour David-Neel passait de longs moments auprès du Roi-Moine, de ces entretiens elle n’en a jamais parlé. Elle n’en a jamais fait mention dans ses ouvrages. Ce qui laisse supposer que ces entretiens devaient avoir un caractère politique, politique dans le sens le plus large du mot !…

David-Neel et Yongden vécurent environ quatre ans à Lhassa, partageant entièrement la façon de vivre des tibétains…

Toujours travaillée par son démon de l’aventure, David-Neel ne pouvait vivre trop longtemps en un même lieu. Quatre ans c’était déjà beaucoup pour elle. Un jour elle en parla au Dalaï Lama qui comprit et même l’encouragea à partir en lui conseillant toutefois de se rendre à Gigatzé — ville qu’elle ne connaissait pas. Elle ne demandait pas mieux.

Elle reprit donc le bâton de pèlerin, toujours accompagnée par le Lama Yongden. Au lieu de se diriger vers les cimes, comme ils le faisaient habituellement, ils prirent la direction de la plaine pour atteindre Gigatzé, situé aux pieds des Hymalayas.

Arrivés à Gigatzé, Yongden chercha, comme d’habitude, un coin pour passer la nuit ; on lui indiqua une Lamaserie située à la sortie de Gigatzé, à l’orée de la forêt. Or, c’est dans cette Lamaserie que demeurait le Panchen-Lama, gouverneur civil du Tibet.

Lorsque le Panchen-Lama apprit que David-Neel était dans ses murs, il lui fit demander si elle voulait bien le recevoir. Elle fut ravie de sa visite, car elle n’avait jamais eu l’occasion de le rencontrer. Ils sympathisèrent aussitôt. A quelques jours de là, le Panchen-Lama lui annonça l’arrivée de deux personnes venant directement de Londres et lui faisait demander de bien vouloir les recevoir. Elle refusa, ayant horreur de ces visites imprévues. Mais le Panchen-Lama insista tant et si bien, qu’elle finit par accepter.

David-Neel fut stupéfaite d’apprendre que ces deux anglais étaient envoyés par l’Intelligence Service et qu’ils étaient à Gigatzé dans l’espoir de la rencontrer. Comment savaient-ils qu’elle était à Gigatzé ? Mystère !

Ici encore, on n’a jamais su les raisons de cette visite inopinée. On peut cependant l’imaginer, sachant que lors d’un de ses retours en Europe — à Londres plus précisément — le Gouvernement anglais lui alloua une pension substantielle pour service rendu à la Patrie !

David-Neel et Yongden demeurèrent quelques temps à Gigatzé, mais pressentant que les forêts qui se dressaient derrière la ville, dominées par les hautes cimes neigeuses des Himalayas, cachaient d’autres villes, d’autres populations, ils se mirent en route une fois encore, cette fois leur « promenade » dura 14 ans ! et se termina en Chine.

C’est en allant au Monastère de Tempo, situé à 3.900 mètres d’altitude, que David-Neel tomba malencontreusement de cheval et se fractura le fémur. Et ils étaient à cinq jours de marche de la Lamaserie de Daschig, où ils se rendirent… Yongden eut toutes les peines du monde à la remettre en selle, car elle ne pouvait absolument pas marcher !… Les jours que dura le parcours furent un véritable martyre. Le brave Yongden suivait à pied, veillant constamment que Jesutmna ne retombe de cheval !

Enfin ils arrivèrent tant bien que mal à Daschig. Les moines les reçurent avec une sollicitude émouvante et soignèrent la blessée aussi bien qu’ils le purent ; mais ne purent réduire la fracture, et David-Neel fut infirme pour le restant de ses jours.

Ils séjournèrent à Daschig jusqu’à ce que David-Neel puisse continuer le voyage. Un peu à cheval, un peu à pied, ils finirent par traverser la chaîne méridionale des Hymalayas pour atteindre enfin Li-Kuang, ville frontière de la Chine. Là, ils prirent le train pour Pékin. Huit jours de voyage dans des wagons qui n’avaient rien du confort de nos wagons-lits !…

A leur arrivée à Pékin, elle demanda audience à l’Ambassadeur de France, qui la reçut immédiatement, veilla à ce qu’elle eut tout ce qui lui était nécessaire pour un séjour agréable en Chine.

A Pékin elle fut reçue avec beaucoup d’égards par la haute société intellectuelle, philosophique et artistique ; c’est là qu’elle fit la connaissance de Teilhard de Chardin et du Père Leroy ; c’est là aussi qu’elle connut Claude Rivière, directrice de la radio de Shanghai, qui lui rendit, du reste, de très grands services. Teilhard lui fut tout de suite sympathique — ce qui était plutôt assez rare chez David-Neel ; ce qu’elle aimait chez le Père, c’était sa grande liberté d’esprit, sa compréhension et surtout il savait écouter, disait-elle, elle admirait profondément sa bonté infinie, qui rayonnait.

Nos deux voyageurs demeurèrent à Pékin jusqu’en 1937-38. C’est vers la fin de 1939 qu’ils s’installèrent à Digne. Mais pourquoi Digne ? David-Neel disait que Digne lui rappelait certains plateaux du Tibet, elle aimait son climat et la couleur de son ciel.

Un jour Yongden découvrit à flanc de colline, une petite ferme abandonnée. Elle était à vendre. David-Neel en devint la propriétaire, la fit aménager en une charmante petite villa et lui donna le nom de Santem Dzong — qui signifie Asile de Paix.

En 1960 le Lama Yongden partit subitement dans la Lumière !… Seule désormais David-Neel supportait mal sa solitude, c’est alors que Mrs Lloyd son amie de toujours  lui proposa de passer l’hiver chez elle, à Monte-Carlo. C’est chez Mrs Lloyd que j’avais connu auparavant David-Neel et le Lama.

Un jour, la sentant plus déprimée que jamais, je lui parlais de ses pouvoirs psychiques, ce qui généralement avait le don de la distraire. Il faut dire que David-Neel ne s’est jamais cachée d’avoir voulu développer ses pouvoirs psychiques, mais sous le contrôle d’un savant occultiste tibétain.

Elle me raconta donc, sa rencontre avec les Long-Gom-Pas. Les Long-Gom-Pas sont des athlètes capables de franchir d’un seul bond des étapes de 400 à 500 mètres à une altitude de 30 mètres environ.

Ce prodige bouleversa littéralement David-Neel. Elle s’informa comment ces athlètes étaient arrivés à accomplir un tel prodige. On lui expliqua qu’il était dû à la Science Respiratoire : la Touma ; qu’il fallait trois ans d’exercice assidu pour en devenir maître.

David-Neel qui ne doutait jamais de rien se dit : je peux certainement réaliser ce phénomène, à condition bien sûr d’accomplir exactement la discipline nécessaire. Pendant trois ans elle s’y astreignit sans interruption. Un jour elle tenta l’expérience ; elle s’éleva, me dit-elle, à un mètre du sol ; mais elle retomba si lourdement et si malencontreusement qu’elle se blessa sérieusement, à la suite de quoi elle dut rester plusieurs semaines alitée !…

Une autre expérience, concluante celle-là, que l’on pourrait taxer de conte de fée. Cela s’était passé dans leur petit Hermitage à 3.500-4.000 mètres d’altitude.

David-Neel créa un petit elemental — de la taille d’un enfant de 10 mois, environ. Ce petit elemental était, disait-elle, une concentration d’énergie mentale, constituée par la puissance incroyable de sa volonté et une discipline yogique d’une extrême sévérité. Yongden m’avait parlé de ce prodige, car il le voyait quelquefois, aller et venir autour de sa créatrice, selon les pensées qui la traversaient. Au début David-Neel s’en amusait ; mais à la longue cela devint une obsession. Elle décida alors de s’en défaire. Il lui fallut deux fois plus de temps que pour le constituer. La discipline était plus sévère dix mois au lieu de six enfermée dans une petite pièce de 2,50 x 3, qui recevait le jour par une toute petite ouverture faite de deux pierres disjointes, une petite table, une chaise et une sorte de sac de couchage en crin, à même le sol.

Chaque matin on lui apportait une grande cruche d’eau froide, bien entendu et du pain d’orge, toutes les demi-heures de jour comme de nuit une méditation. Cette discipline, disait-elle, a été la plus difficile, la plus dure, la plus douloureuse, jamais pratiquée…

Toujours dans les Hymalayas  — un après-midi, ils s’étaient égarés ; ils ne trouvaient plus la route qui les ramenaient à l’Hermitage. David-Neel envoya Yongden en reconnaissance.

C’était presque à la nuit tombante. Pendant ce temps le froid devenait de plus en plus vif ; elle se souvint tout à coup d’un Yoga, conducteur de chaleur, c’était le moment rêvé d’en faire l’expérience, se dit David-Neel. Elle s’assit à même le sol glacé, rabattit sa toque de fourrure sur le visage, et entreprit le Yoga… qui consistait en une méditation sur les sources de chaleur du corps.

Au bout d’un temps assez long elle commença à sentir une douce chaleur l’envahir. Petit à petit la chaleur augmentait ; bientôt des gouttes de transpiration sur son visage !

Lorsque Yongden revint il fut effrayé de voir David-Neel dans cet état, car il craignait qu’elle prit froid en se dégageant. Il l’aida à se relever, et partirent le plus vite possible vers l’Hermitage, qui en fait n’était pas très loin. Yongden fit de la Tsampa et tout fut dit !

Il y aurait tant à dire sur les pouvoirs psychiques de David-Neel. Il faudrait des jours et des jours pour les raconter. En terminant je veux simplement dire ce qui m’est arrivé à moi-même.

Monsieur Chochon, Président du groupe théosophique de Nice, me demanda de voir David-Neel qui était à Monte-Carlo, pour lui demander si elle voulait bien faire une conférence. Elle refusa. Il faut dire que depuis le « départ » du Lama, elle refusait toutes sollicitations de ce genre.

Lorsque j’arrivais ce jour-là, chez Mrs Lloyd, David-Neel me dit : « Je vous ai vu monter l’avenue de Monte-Carlo, et vous vous êtes dit : Dois-je apporter des fleurs à cette vieille folle ! J’eus un sursaut d’indignation pour la vieille folle. En effet, répondis-je, j’ai pensé vous apporter des fleurs, mais sachant qu’en principe vous n’aimez aucune marque de sympathie, je me suis abstenue.

David-Neel s’installa à son bureau et me fit signe de m’assoir en face d’elle. Elle me posa diverses questions sur le travail théosophique. Et bien, je n’ai jamais pu lui répondre assez vite. Elle saisissait ma pensée au « vol », dirai-je.  J’avoue que cela m’a été très désagréable…

En 1965, le Gouvernement français lui conféra la haute distinction de Commandeur de la Légion d’Honneur, pour service rendu à la France.

Le Ministre d’Etat de la Principauté de Monaco, le Préfet des Alpes Maritimes, le Préfet du Var et celui des Bouches du Rhône, furent chargés de lui remettre les insignes.

Ce jour-là, Satem Dzong avait totalement perdu son caractère d’Asile de Paix !…

Ce qui précède ne concerne naturellement que la vie extérieure, qui fut d’une richesse d’expérience incomparable. Mais sa vie « intérieure » ?… Je dirais pour bien saisir ce qu’elle a pu être, que sur sa table de chevet se trouvait la Bible — traduction d’Osterwald — la Lumière sur le Sentier et la Voix du Silence.

Comme je le disais au début de notre entretien, j’ai eu le privilège de vivre près d’elle à plusieurs reprises. Ce n’était pas toujours facile : autoritaire, oh combien ! intransigeante, elle n’admettait absolument aucun échange d’idées, de points de vue, il ne fallait jamais la questionner dure, souvent injuste !… Mais si, par bonheur, on lui inspirait confiance, alors son caractère changeait du tout au tout ; un charme prenant émanait d’elle et la transfigurait ; son rayonnement était tel, que les moments passés près d’elle étaient un véritable enchantement, non pas uniquement sur le plan intellectuel où son savoir était immense, mais aussi sur le plan spirituel…

Comme chacun sait, David-Neel avait embrassé le Bouddhisme, le Bouddhisme Zen, plus particulièrement. Dans sa jeunesse elle s’était attachée à deux Maîtres : Epictète d’une part, et, chose curieuse pour une israélite de l’époque, à Jésus. Libre-penseur à l’âge adulte, elle avait néanmoins été hantée toute sa vie par l’idée de Dieu !…

Sur son bureau, à Digne, quatre ouvrages en chantier :

Jésus, patriote Juif ou Mythe grec

L’impossible communisme

Le Tibet des Lamas — le Tibet des Chinois

Notes biographiques.

A vrai dire la mort ne l’avait jamais préoccupée. Elle disait : Mon bisaïeul est mort à 102 ans, mon grand-père à 104 ans, mon père à 99 ans, je vivrai sûrement jusqu’à l’âge canonique de 115 ans. J’ai donc grandement le temps d’y penser ! … D’ailleurs le jour de mon départ sera un jour comme tous les autres…

Et bien non, chère Jesutmna, cette dernière journée ne fut pas comme les autres. Sentant l’heure du départ approcher, votre peine fut des plus douloureuse, car vous n’aviez pas terminée la tâche que vous vous étiez fixée et c’était bien la première fois, au cours de votre si longue existence, un regret lancinant, une souffrance indicible vous a tourmentée jusqu’à votre dernier souffle !…

En 1968, je revenais de Genève, et m’arrêtais quelques jours à Samten Dzong !…

Sur la terrasse de la villa, David-Neel, dans son fauteuil, regardait l’horizon. Assise à ses pieds, je sentis sa main se poser sur mon épaule, je levais la tête, je surpris sur son visage comme un voile de tristesse indicible ; elle resta ainsi longtemps, longtemps, silencieuse, comme perdue dans un rêve douloureux…

Tout-à-coup je l’entendis murmurer : J’ai compris ! J’ai compris enfin, qu’il n’y a rien à comprendre. J’ai « senti » que l’Indéfinissable devait être vécu !…

Elle se tut un instant, puis : Aimer ? Oui, c’est peut-être la seule raison du bonheur !

Pour ceux qui l’ont connue, pour ceux qui l’ont aimée, son souvenir demeure, non seulement comme un vivant exemple de courage, de volonté intrépide, mais encore comme un vivant exemple d’amour voué à son Maître le Bouddha !…

Evidemment, David-Neel n’appartenait plus à la S.T. mondiale depuis qu’elle avait entrepris ses voyages à travers les Hymalayas, mais elle était restée fidèle à la Théosophie et à l’enseignement légué par H.P.B., qu’elle considérait comme l’une des plus grande occultiste et ésotériste du 19° siècle.

Nine GRANDI

(Revue Le Lotus Bleu. No 11. Novembre 1971)

G. MONOD-HERZEN

5, avenue André-Morizet

92 – Boulogne

Le 1er octobre 1971.

Monsieur le Directeur,

Représentant des volontés posthumes d’Alexandra David-Neel, nous avons été extrêmement surpris par bon nombre d’affirmations contenues dans l’article de Madame Nine Grandi publié par le « Lotus bleu » d’octobre 1971. Plusieurs de ces affirmations sont en contradiction formelle avec ce qu’Alexandra David-Neel a publié dans ses livres et pourraient faire croire que ceux-ci sont inexacts.

Il n’en est rien. En effet, la grande exploratrice a constamment tenu au courant de ses activités son mari, Philippe Neel, en lui demandant de conserver ses lettres, qui étaient son seul journal de voyage. Nous sommes en possession de ces lettres un millier environ et nous pouvons affirmer qu’elles confirment totalement l’exactitude de tout ce que leur auteur a publié depuis. Elles y ajoutent des précisions sur la vie inconnue d’une femme exceptionnelle, aussi bien dans le domaine de sa vie intérieure que de son activité. Elles seront publiées en leur temps, mais un volume en préparation en donnera de larges extraits.

En attendant cette publication, nous prions les amis d’Alexandra David-Neel de ne considérer comme digne de foi que ce qu’elle a publié de son vivant. En particulier, nous tenons à affirmer, après vérifications, qu’à aucun moment Alexandra David-Neel n’a reçu de laissez-passer pour Lhassa (la lecture de « Au Pays des Brigands gentilshommes » suffit à le montrer) et n’a dû quoi que ce, soit au 26 Bureau Politique français, ni à aucun service semblable.

Puisque nous parlons de son expédition à Lhassa, précisons qu’elle n’a aucunement débuté dans un monastère tibétain, mais dans une mission catholique française : la première page de son t Voyage à Lhassa » le dit clairement. Quant à son séjour dans la capitale tibétaine, il a duré non pas quatre ans, mais deux mois, ceux de février et mars 1924, dans un incognito total, donc sans aucune relation avec le Dalaï Lama.

En vous remerciant de bien vouloir publier cette mise au point, nous vous prions, Monsieur le Directeur, de recevoir l’expression de notre vive sympathie.

M.-M. PEYRONNET, G. MONOD-HERZEN

Marie-Madeleine Peyronnet a vécu avec Alexandra David-Neel, dont elle était la secrétaire, pendant les dix dernières années de sa vie ; notre ami Monod-Herzen est l’exécuteur testamentaire de l’exploratrice.

(Revue Le Lotus Bleu. No 12. Décembre 1971)

RÉPONSE

Monsieur le Directeur,

Le LOTUS BLEU de novembre a publié une lettre qui conteste l’exactitude de mon article, paru en octobre, sur Alexandra David-Neel.

L’un des signataires de cette lettre, Mlle M.M. Peyronnet, m’a dit, lors d’une récente conversation téléphonique, à l’occasion d’un désaccord entre nous sur ce même sujet : « Vous savez Nine, David-Neel était une grande comédienne ». Peut-être cet aspect de notre héroïne est-il une clef des divergences qui la concernent.

J’affirme en tout cas, avec force, que ce que David-Neel m’a conté a été rapporté en toute vérité et toute loyauté.

Grande journaliste, A.D.N. a écrit pour le grand public. Cela ne l’empêchait pas d’avoir des amis intimes auxquels elle aimait se raconter autrement que dans ses livres. J’ai eu le privilège d’en être. Et également Mrs Lloyd qui fut très liée avec elle et fut même sa collaboratrice sur un certain plan de travail. Or j’ai soumis mon article à Mrs Lloyd qui l’a vérifié et contrôlé avant de le livrer au public.

NINE GRANDI

La rédaction du Lotus considère la question comme close.