Krishnamurti : Apprendre à se connaître


09 Oct 2016

(Extrait de se libérer du connu par Krishnamurti)

Si vous pensez qu’il est important de vous connaître parce que quelqu’un vous l’a dit (moi ou un autre), je crains que cela ne mette fin à toute communication entre nous. Mais si nous sommes d’accord sur le fait qu’il est vital que nous nous comprenions nous-mêmes complètement, nous aurons des rapports réciproques tout autres et nous mènerons notre enquête à notre propre sujet, diligemment et d’une façon intelligente.

Je ne vous demande pas de croire en moi. Je ne m’érige pas en autorité. Je n’ai rien à vous enseigner ; pas de nouvelle philosophie, pas de système ou de sentier menant au réel. Il n’y a pas plus de sentier vers la réalité qu’il n’y en a vers la vérité. Toute autorité de toute sorte et surtout celle qui s’exerce dans le champ de la pensée et de l’entendement est destructrice, néfaste. Les maîtres détruisent les disciples et les disciples détruisent les maîtres. Il vous faut être votre propre maître et votre propre disciple. Il vous faut mettre en doute tout ce que l’homme a accepté comme étant valable et nécessaire.

N’étant plus tributaires de personne vous pouvez vous sentir très seuls. Éprouvez donc la solitude. Pourquoi la craignez-vous ? Parce que, face à face avec vous-mêmes tels que vous êtes, vous vous découvrez vides, obtus, stupides, laids, coupables, angoissés ? Si vous êtes cette entité mesquine, de « seconde main » de rebut, affrontez-la, ne la fuyez pas. Dés qu’on fuit, la peur survient.

En menant notre enquête à notre propre sujet, nous sommes loin de nous isoler du reste de l’univers ce serait malsain. Tous les hommes à travers le monde se débattent dans les mêmes problèmes quotidiens que les nôtres, donc ce n’est pas en névrosés que nous nous examinons, car il n’y a pas de différence entre ce qui est individuel et ce qui est collectif. Le fait réel est que j’ai créé ce monde tel que je suis. Ne nous égarons donc pas dans la bataille au sujet de la partie et du tout.

Je dois prendre conscience du champ total de mon moi-même, et ce champ est l’état de conscience à la fois de l’individu et de la société. Ce n’est qu’alors, lorsque l’on transforme cette conscience individuelle et collective. que l’on devient une lumière à soi-même, qui ne s’éteint jamais.

Or, par où commençons-nous à nous comprendre nous-mêmes ? Me voici, ici présent, et comment dois-je m’étudier, m’observer, voir ce qui est réellement en train de se passer en moi ? Je ne peux m’observer qu’en fonction de mes rapports, parce que toute vie est relations. Il est inutile de s’asseoir dans un coin et de méditer sur soi-même. je ne peux pas exister isolé. Je n’existe que dans mes rapports avec des personnes, des choses, des idées, et en étudiant mes rapports avec le monde extérieur, de même que ceux que j’entretiens dans mon monde intérieur, c’est par là que je commence à me comprendre. Toute autre forme de compréhension n’est qu’une abstraction et je ne peux pas m’étudier d’une façon abstraite, n’étant pas une entité abstraite. Je dois donc m’étudier dans l’actualité de ce que je « suis » non en fonction de ce que je souhaiterais être.

Comprendre n’est pas un processus intellectuel. Acquérir des connaissances à mon sujet ou me connaître tel que je suis, sont deux choses différentes, car le savoir que je peux accumuler à mon propos appartient toujours au passé et un esprit surchargé de passé est toujours en peine. M’informer de ce qui est en moi n’est pas « apprendre ». L’information dans mon propre champ psychologique est toujours une chose du présent ; ce sont les connaissances qui appartiennent au passé mais comme la plupart d’entre nous vivent dans le passé et s’en contentent, les connaissances ont pris pour nous une importance extraordinaire ; nous vénérons l’érudition, l’habileté, l’astuce. Mais si nous sommes disposés à apprendre en observant et en écoutant, en voyant et en agissant, nous comprenons alors qu’apprendre est un mouvement perpétuel qui n’a pas de passé.

Si vous pensez pouvoir vous connaître graduellement, en améliorant de plus en plus et petit à petit votre compréhension, c’est que vous ne vous examinez pas tel que vous êtes dans l’instant présent, mais tel que vous vous voyez à travers des connaissances acquises. Apprendre exige une grande sensibilité, et celle-ci est détruite chaque fois qu’une idée, qui appartient nécessairement au passé, domine le présent. L’idée détruit la vivacité de l’esprit., sa souplesse, sa vigilance. Mais la plupart d’entre nous manquent de sensibilité, même physiquement. L’excès de nourriture, le peu de compte en lequel on tient un régime sain, l’abus de tabac et d’alcool rendent le corps épais et insensible ; la qualité d’attention de l’organisme est émoussée. Comment l’esprit peut-il être vif, sensitif, clair, si l’organisme lui-même est alourdi et apathique ? Il peut être sensible à certaines choses qui touchent la personnalité directement, mais pour être complètement sensible à tout ce que la vie implique, il ne faut pas de séparation entre l’organisme et la psyché, car ils constituent un seul mouvement total.

Pour comprendre une chose — quelle qu’elle soit — il faut vivre avec elle, l’observer, connaître tout. son contenu, sa nature, sa structure, son mouvement. Avez-vous jamais essayé de vivre avec vous-mêmes ? Dans ce cas, vous avez remarqué que ce vous-même n’est pas un état statique, mais une chose vivante, toujours renouvelée. Et pour vivre avec une chose vivante, l’esprit doit, lui aussi, être vivant. Mais il ne peut pas l’être s’il est pris dans un réseau d’opinions, de jugements, de valeurs.

En vue d’observer le mouvement de notre esprit et de votre cœur, le mouvement de tout votre être, il vous faut avoir un esprit libre, qui ne s’attarde pas à acquiescer, à réfuter, à prendre parti dans une discussion, à argumenter sur des mots, mais qui s’attache à suivre ce qu’il observe, avec l’intention de comprendre. C’est difficile, car la plupart d’entre nous ne savent ni regarder ni écouter leur propre être, pas plus qu’ils ne voient la beauté d’un cours d’eau ou qu’ils n’entendent la brise dans les arbres.

Condamner ou justifier empêche de voir clairement. Il en est de même lorsqu’on bavarde sans arrêt, car alors on n’observe pas ce qui « est » on ne voit que ce que l’on projette soi-même. Chacun de nous a une image de ce qu’il croit être ou de ce qu’il voudrait être, et cette image nous empêche totalement de voir ce que nous sommes en fait.

Voir quoi que ce soit avec simplicité est une des choses les plus difficiles au monde car nous sommes si complexes que nous avons perdu la qualité de ceux qui sont simples en esprit. Je ne parle pas de cette sorte de simplicité qui s’exprime dans la nourriture et les vêtements, telle que ne posséder qu’un pagne, ou battre des records de jeûne, ou toute autre sottise infantile que cultivent les saints, mais de la simplicité qui permet qu’on regarde directement chaque chose sans peur et soi-même tel que l’on est, sans déformations si l’on ment, se dire que l’on ment, sans déguisements ni évasions.

Et aussi, pour nous comprendre nous-mêmes, il nous faut une grande humilité. Aussitôt que l’on se dit « je me comprends », on a déjà cessé d’apprendre quoi que ce soit à son propre sujet ; ou si l’on se dit « après tout, il n’y a rien à apprendre, puisque je ne suis qu’un paquet de souvenirs, d’idées, d’expériences, de traditions », on a également cessé de voir ce que l’on est. Lorsqu’on parvient à une réalisation, on a perdu les qualités propres à l’innocence et à l’humilité. Dès que l’on tient un résultat, ou que l’on cherche à s’informer en se basant sur des connaissances acquises, on est perdu, car on ne fait que traduire tout ce qui vit en termes de ce qui n’est plus. Mais si l’on n’a aucun point d’appui, aucune certitude, on est libre de regarder ; si l’on n’a aucun acquis, on est libre d’acquérir, ce qu’on voit étant libre est toujours neuf. L’homme plein d’assurance est un être humain mort.

Mais comment pouvons-nous être libres de regarder et d’apprendre, lorsque, depuis notre naissance jusqu’à l’instant de notre mort, nous sommes façonnés par telle ou telle culture, dans le petit moule de notre moi ? Nous avons été conditionnés pendant des siècles par nos nationalités, nos castes, nos classes, nos traditions, nos religions, nos langues par l’éducation, la littérature, l’art ; par des coutumes, des conventions, par des propagandes de toutes sortes, des pressions économiques, des modes d’alimentation, des climats différents ; par nos familles et nos amis ; par nos expériences vécues ; bref, par toutes les influences auxquelles on peut penser, et cela, de telle sorte que nos réactions à tous les problèmes qui se présentent sont conditionnées.

« Est-ce que je me rends compte que je suis conditionné ? » C’est la première question à se poser, et non « Comment puis-je me libérer de mon conditionnement ? » Il se peut que cela ne vous soit pas possible. Donc vous dire « je dois me libérer » peut vous faire tomber dans un nouveau piège et dans une nouvelle forme de conditionnement. Savez-vous que même lorsque vous regardez un arbre en vous disant que c’est un chêne ou un banian, ce mot, faisant partie des connaissances en botanique, a déjà si bien conditionné votre esprit qu’il s’interpose entre vous et votre vision de l’arbre. Pour entrer en contact avec l’arbre nous devons y appuyer la main. Le mot ne nous aidera pas à le toucher.

Comment sait-on que l’on est conditionné ? Qu’est-ce qui nous le fait savoir ? – Comment sait-on que l’on a faim, non en théorie, mais lorsque la faim se fait réellement sentir ? De même, comment, quand, savons-nous que nous sommes conditionnés ? N’est-ce pas lorsque nous réagissons à un problème, à une provocation ? Car nous répondons à l’événement selon notre conditionnement, et celui-ci étant inadéquat réagit toujours d’une façon inadéquate.

Lorsqu’on en devient conscient, est-ce que le conditionnement d’une race, d’une religion, d’une culture donne un sens d’emprisonnement ? Considérez une seule forme de conditionnement votre nationalité. Soyez-en sérieusement, complètement conscients, et sachez si vous en éprouvez un sentiment de plaisir ou de révolte ; sachez si vous vous révoltez ou si vous voulez rompre à travers tout ce qui vous conditionne. Si vous êtes satisfaits de votre conditionnement, vous ne faites évidemment rien à son sujet. Si cependant vous n’êtes pas satisfaits lorsque vous en devenez conscients, vous vous apercevez que vous n’agissez jamais sans lui, jamais ! Et par conséquent vous vivez toujours dans le passé, avec les morts.

On ne peut se rendre compte de la façon dont on est conditionné que lorsque survient un conflit dans une continuité de plaisir ou dans une protection contre la douleur. Si tout est harmonieux autour de nous, notre femme nous aime, nous l’aimons, nous avons une maison agréable, de bons enfants, beaucoup d’argent dans ce cas nous ne sommes en aucune façon conscients de notre conditionnement. Mais lorsque survient l’accident, la femme infidèle, la perte d’une fortune, une menace de guerre ou toute autre cause de douleur et d’angoisse, alors nous savons que nous sommes conditionnés. Lorsque nous luttons contre une chose, quelle qu’elle soit, qui nous dérange, ou lorsque nous nous défendons contre une quelconque menace, extérieure ou intérieure, alors nous savons que nous sommes conditionnés. Et comme la plupart d’entre nous, la plupart du temps, sont perturbés, soit en surface soit en profondeur, ce trouble, ce désordre indique que nous sommes conditionnés. Tant que l’animal est choyé il réagit agréablement, mais dés qu’il rencontre un antagonisme, la violence de sa nature éclate.

Nous sommes troublés, mal à l’aise, du fait de la vie elle-même, de la situation politique et économique, de l’horreur, de la brutalité, de la douleur dans le monde aussi bien qu’en nous, et tout cela nous révèle combien étroitement nous sommes conditionnés. Et alors, que devons-nous faire ?

Accepter d’être ainsi, notre vie durant, comme le font la plupart d’entre nous ? Nous y habituer comme on s’habitue à vivre avec des maux de tête ? Nous en accommoder ?

En chacun de nous est une tendance à s’accommoder des choses, à s’y habituer, à blâmer les circonstances. « Ah Si les choses étaient autres, je serais différent ». Ou bien « Donnez-moi une occasion favorable et je me réaliserai. » Ou « L’injustice de tout cela m’écrase. » Nous ne cessons d’accuser les autres, notre milieu, la situation économique, d’être la cause de tous nos désordres.

Si l’on s’habitue à vivre dans un état troublé et confus, c’est qu’on a l’esprit insensibilisé, tout comme ceux qui s’habituent si bien à la beauté qui les entoure qu’ils ne la remarquent plus ils deviennent indifférents, durs, leur esprit s’épaississant de plus en plus. Ceux qui ne s’habituent pas à vivre dans cette condition cherchent à s’en évader, soit en se droguant, soit en adhérant à un groupe politique, en s’agitant, en criant, en assistant à des matchs de football, en allant au temple ou à l’église, ou en cherchant d’autres divertissements.

Pourquoi fuyons-nous les faits tels qu’ils sont ? Nous craignons la mort — ceci n’est qu’un exemple — et nous inventons toutes sortes de théories, des raisons d’espérer, des croyances, afin de la déguiser. Mais elle est toujours là. Pour comprendre un fait, il nous faut le regarder, non le fuir. La plupart d’entre nous ont aussi peur de vivre qu’ils ont peur de mourir, peur pour leur famille, peur de l’opinion publique, de perdre un emploi ou une sécurité… peur de mille choses. La vérité toute simple est cette peur et non notre crainte d’une chose ou l’autre. Cela dit, pouvons-nous affronter ce fait lui-même ? On ne peut l’affronter si ce n’est dans le présent. Si on ne lui permet pas d’être présent, parce qu’on le fuit, on ne peut jamais le rencontrer. Ayant élabore tout un réseau d’évasions, nous sommes prisonniers de notre habitude de fuir.

Si l’on est tant soit peu sensitif et sérieux, on ne se rend pas seulement compte du fait que l’on est conditionné mais aussi du danger qui en résulte, de la brutalité et de la haine qu’il engendre. Voyant ce danger, pourquoi n’agissons-nous pas ? Est-ce parce que nous sommes paresseux, la paresse étant un manque d’énergie ? Et pourtant, nous ne manquerions pas d’énergie si nous nous trouvions devant un danger immédiat, tel qu’un serpent sur le chemin, un précipice ou un incendie. Pourquoi donc ne faisons-nous rien lorsque nous voyons le danger de notre conditionnement ? Si vous perceviez le danger que le nationalisme fait courir à votre sécurité n’agiriez-vous pas ?

La réponse est que vous ne voyez pas. Peut-être, par un processus intellectuel d’analyse, voyez-vous que le nationalisme est un phénomène d’auto-destruction. Mais il n’y a, en cela, aucun contenu émotionnel, lequel, seul, confère de la vitalité. Si votre vision du danger que représente votre conditionnement n’est qu’un concept intellectuel, vous ne ferez jamais rien pour y parer.

Tant que la perception du danger demeure dans le champ des idées, il reproduit un conflit entre l’idée et l’action, et ce conflit absorbe votre énergie. On n’agit que lorsqu’on voit, dans l’immédiat, à la fois le conditionnement et le danger, à la façon dont on se verrait au bord d’un précipice. Ainsi, « voir » c’est agir. En général, nous traversons l’existence d’une façon inattentive, réagissant sans réflexion au milieu qui nous a formés. De telles réactions ne font que créer de nouvelles sujétions et nous conditionner davantage. mais sitôt que nous accordons à cette emprise une attention totale, nous sommes complètement affranchis du passé détache de nous tout naturellement