Robert Linssen : Aspects expérimentaux spirituels de l’enseignement de Krishnamurti


23 Nov 2008

(Revue Être Libre, Numéro 279, Avril-Juin 1979)

Toute l’œuvre de Krishnamurti peut être considérée comme un énoncé des obstacles psychologiques paralysant les possibilités de perceptions naturelles les plus hautes de l’esprit humain.

Il s’agit d’une véritable science de la « connaissance de soi » dont la mission essentielle consiste à rendre l’homme libre par la prise de conscience de ses conditionnements. En fait, nous ne sommes que « conditionnements », à la fois physiquement et psychologiquement. Nous ne sommes que conditionnements pour une raison à la fois simple et évidente dont nous n’avons que très rarement compris et senti l’ampleur des implications : en fait, physiquement et psychologiquement nous ne sommes que « mémoires » ou plus exactement matérialisation d’une programmation qui n’est rien d’autre qu’un réseau immense et complexe de mémoires dont certaines remontent aux origines de l’univers. Ceci n’est pas une théorie mais un fait élémentaire. Cette somme résiduelle du « passé » exerce une action constante et importante sur le comportement physique et psychologique de l’être humain. Elle tend à mettre ce dernier dans l’incapacité de se rendre disponible aux richesses naturelles d’un niveau de conscience infiniment plus profond que les uns appellent « l’Endroit de l’univers » (Gnostiques de Princeton), que les autres appellent « le Mental Cosmique » ou le « Non-Mental » (le Zen), que d’autres encore appellent le « Noumène ou Non-manifesté » ou « la Conscience-Energie » (Dr. Thérèse Brosse). Krishnamurti désigne cette réalité par des termes tels que « l’Inconnu, l’Intemporel ». Elle est un « Eternel présent ».

Dans son ouvrage « Se libérer du connu » — titre d’ailleurs très symptomatique —, Krishnamurti nous montre à quel point nos réactions, notre faculté d’observation sont conditionnés par des automatismes du passé : nos préférences, nos répulsions personnelles, nos peurs, nos préjugés nationaux, religieux, philosophiques. Il nous montre aussi l’important gaspillage d’énergies auquel conduit la fragmentation de notre niveau psychologique et divers éléments contradictoires générateurs de tensions conflictuelles constantes.

C’est dans ce désordre intérieur que Krishnamurti nous suggère de mettre de l’ordre afin de nous orienter vers une harmonie physique et psychique. Celle-ci nous permet de réaliser une disponibilité aux énergies du niveau fondamental de notre être qui est, par ailleurs, la Réalité unique de l’univers, de tous les êtres et de toutes les choses. Cette Réalité que Krishnamurti appelle parfois la Vie, ou la Vie créatrice — englobant ce que nous connaissons sous les termes de « vie et mort biologiques » — nous révèle un mode de vie simple, naturel, équilibré. Dans le silence intérieur résultant de la mise en ordre et de l’élimination de nos tensions conflictuelles se révèle le sens véritable de l’amour.

Il s’agit là d’un amour incorruptible, « l’ Amour-Etat-d’Etre ».

C’est — comme le dit souvent Krishnamurti — « la Flamme sans fumée… sans les fumées de la possession, de l’intérêt, du calcul, du marchandage, de la jalousie, de la haine, du sensualisme exacerbé… »

C’est cet amour que Krishnamurti compare parfois au parfum des fleurs qui charment aussi bien ceux qui les vénèrent que ceux qui les écrasent. Nous trouvons là, et là seulement, un climat de pureté, de spontanéité, de gratuité, de liberté. Signalons cependant que celui-ci n’entraîne pas une négation de l’amour humain tel que nous le connaissons mais il lui confère un tout autre sens des valeurs et beaucoup plus de profondeur et d’authenticité.

Toute l’œuvre de Krishnamurti a toujours mis en évidence le sens et l’importance de cet « état d’amour inconditionné » ainsi qu’une lucidité pure dégagée de l’emprise des acquisitions intellectuelles. Ces différentes valeurs de la vie intérieure étaient formulées par Krishnamurti à notre intention. Il nous suggérait d’en prendre conscience par nous-mêmes par l’exercice d’une vigilance constante au cours de toutes les circonstances de la vie dans nos relations avec les êtres et les choses.

Une ou deux exceptions sont à relever dans l’œuvre krishnamurtienne. La première se remarque dans « La révolution du silence » et la seconde, beaucoup plus importante, se manifeste avec ampleur dans le « Krishnamurti’s Notebook ».

C’est à cette dernière publication que nous consacrerons plus spécialement nos commentaires.

A partir de 1961, Krishnamurti commença la rédaction d’un carnet de notes de caractère privé. Il y transcrivait jour après jour, ce que déterminait en lui, d’un point de vue strictement vivant et expérimental, la pleine disponibilité aux contenus d’une Réalité suprême, inconditionnée, intemporelle, libérée des contingences de l’espace, du temps, de la mémoire, de la durée, de la continuité, de la mécanicité.

Nous nous trouvons donc ici, pour la première fois, en présence du témoignage vivant de ce que vit réellement Krishnamurti lui-même au niveau le plus profond de son intimité psychique et spirituelle.

Ces confidences inattendues de sa part, et cependant très attendues par beaucoup, ne doivent pas être lues ou méditées dans une optique d’imitation. Elles ont l’avantage de mieux situer encore la grande profondeur des niveaux psychologiques et spirituels vécus. Parmi les notions qui se dégagent de ce remarquable « carnet de notes de Krishnamurti », il en est plusieurs qui nous frappent parce qu’elles ne se déduisent pas nécessairement de l’ensemble de ses autres écrits, conférences ou discussions.

Les fragments qui ont retenus plus particulièrement notre attention sont ceux où se trouvent mis en évidence les points suivants :

1°) négation des valeurs habituelles et priorité fondamentale du niveau intemporel par rapport aux domaines de l’espace-temps physique et psychique ;
2°) le caractère étrange d’une sorte de « super-solidité » ou super-réalité indéfinissable dans les termes de notre langage ;
3°) l’absolue incommensurabilité du « monde de la réalité fondamentale » et de celui de l’espace-temps physique et psychique ;
4°) l’étrangeté de l’univers réel appelé par Krishnamurti « This otherness » ;
5°) la lucidité sans pensée ;
6°) l’état naturel de la plus haute méditation réalisé simultanément avec les activités concrètes;
7°) la lumière spirituelle ;
8°) un dynamisme intense qui se situe au-delà du mouvement et de l’immobilité que nous connaissons ;
9°) l’ampleur de la constante « bénédiction » intérieure non recherchée.

* *  *

1°) La négation des valeurs habituelles, du « connu » et le sens de priorité du niveau intemporel de la plénitude se trouvent évoqués clairement page 57 du « Krishnamurti’s notebook ».

Notons qu’il s’agit de traductions littérales.

Il est à noter que Krishnamurti ne se nomme pas directement et emploie intentionnellement l’expression « on » ou « nous »…

« On pouvait à peine croire que les yeux voyaient la dignité toute puissante de ces rochers, les montagnes sans arbres couvertes de neige, les pics rocheux sans fin, et à leur droite se trouvaient les vertes prairies, le tout tenant ensemble dans le vaste contour d’une montagne.  C’était réellement incroyable ; il y avait la beauté, l’amour, la destruction et l’immensité de la création… pas ces montagnes, pas ces champs, pas ces petites huttes… ce n’était pas en eux ni partie d’eux. C’était bien loin et au-dessus d’eux. C’était là, avec une majesté, avec un éclat que ni les yeux ni les oreilles ne peuvent entendre… c’était là, avec une telle plénitude et un tel silence que le cerveau avec ses pensées devint aussi peu de choses (rien) que ces feuilles mortes dans la forêt. C’était là, avec une telle abondance, avec une telle force, que le monde, les arbres et la terre disparurent (came to an end). C’était l’amour, la création et la destruction. Et il n’y avait rien d’autre. C’était l’essence des profondeurs. L’essence de la pensée est cet état quand la pensée n’est pas. La pensée ne peut jamais découvrir sa propre essence. Elle doit cesser pour que l’essence puisse « être ». L’essence de l’être est « non-être » et pour « voir » la profondeur du « non-être », il doit y avoir liberté du « devenir ».

Un autre fragment est encore plus évocateur du premier point sur lequel nous désirons insister. Nous lisons p. 35 du « Krishnamurti’s Notebook » (traduction littérale toujours) :

« Soudainement, nous sentions cette immense flamme de puissance destructive dans sa création. C’était une puissance qui existait avant que toute chose vînt en existence; elle était inapprochable, et par le fait de sa grande force, nous ne pouvions en approcher. Rien d’autre n’existe que cette chose unique. C’est au-delà et au-dessus de toutes les facultés humaines. C’était complètement éclatant et toutes choses qui ÉTAIENT semblèrent ne pas exister. Et l’immobilité de cette force et l’énergie destructive qui vint avec elle volatilisa les limitations de la vue et du son. C’était quelque chose d’indiciblement grandiose dont la hauteur et la profondeur sont inconnaissables. »

2°) Le caractère étrange de super-solidité ou de « super-réalité » indéfinissable dans les termes de notre langage se trouve curieusement évoqué (op. cit. p. 76) :
« Il y eut durant une heure et demie cette forme qui est une bénédiction. Cela a la qualité d’une énorme et impénétrable solidité ; aucune matière ne pourrait avoir cette solidité. La matière est pénétrable, elle peut être brisée, dissoute, vaporisée : la pensée et les sensations ont une certaine pesanteur ; elles peuvent être changées, détruites, mesurées et plus rien ne reste d’elles.
Mais cette force, que rien ne peut pénétrer ni dissoudre, n’était pas la projection de la pensée et certainement pas de la matière. Cette force n’était pas une illusion ni une création du cerveau. Aucun cerveau ne peut produire une telle force avec son étrange intensité et sa solidité.
»

Un autre passage évoque non seulement l’aspect étrange de « solidité » mais il est évident que le mot « solidité » ne convient pas complètement à ce que ressent Krishnamurti et qu’à ce niveau, un langage nouveau devrait être inventé. Parallèlement à cette notion de « solidité », le même fragment contient la mise en évidence très nette, non seulement du caractère de priorité de la Réalité fondamentale mais aussi de la « quasi-inexistence » de l’univers spatio-temporel qui nous est familier. Ceci est clairement exprimé en anglais dans les termes suivants (op. cit. p. 39) : « It was there and besides it, there existed nothing. It was there without another ». « Cela était là et à côté de cela, rien n’existait. C’était là, sans rien d’autre. »

Cette déclaration ressemble étonnamment à celle de l’Adavaïta Védanta c’est-à-dire la doctrine indienne de « l’Un sans second ». Il faut cependant se garder de conclusions hâtives et examiner le texte dans son ensemble. Dans son approche initiale, Krishnamurti ne postule aucune valeur « à priori ». Il nous prend tels que nous sommes, c’est-à-dire prisonniers d’innombrables conditionnements, s’il assigne — indirectement — une place de priorité à la Réalité qu’il nomme l’Intemporel ou l’Inconnu, il nous déclare, par ailleurs, que l’art de vivre réside dans le fait d’agir dans le monde du « connu » tout en étant fondamentalement disponible à l’Inconnu.

Ceci correspond au conseil de Wei Wu Wei (Ch’an-taoïsme) aux termes duquel « nous devons vivre nouménalement parmi les phénomènes… »

3°) L’absolue incommensurabilité du monde de la Réalité intemporelle et fondamentale avec celui qui nous est familier est cependant soulignée dans d’autres fragments du « Krishnamurti’s Notebook ». Nous lisons (op. cit. p. 39) :
« La pureté de « CELA » persistait, nous laissant sans pensée. Il n’est pas possible d’être « un » avec « cela » ; il n’est possible d’être « un » avec le flux rapide d’une rivière. Vous ne pouvez jamais être « un » avec ce qui n’a pas de forme, pas de mesure, pas de qualité. C’EST. C’est tout. »

4°) La notion d’incommensurabilité précédemment évoquée se complète normalement par l’expression « d’AILLEURS » (otherness) employée très fréquemment par Krishnamurti.

Nous la trouvons employée dans une phrase (op. cit. p 52) :
« Mais au-delà de tout ceci, il y avait le long de cette allée lavée par la pluie, un AILLEURS, un monde qui ne pourrait jamais être touché par la pensée humaine, par ses activités et tristesses sans fin. Ce monde n’est le produit de l’espoir ou de la croyance. Cet AILLEURS était là, couvrait tout, pas la moindre petite chose n’était oubliée. »

Une autre phrase — parmi cent autres que nous pourrions trouver dans le même ouvrage — évoque également l’AILLEURS (op cit. p. 58) :
« En nous promenant ce matin, il y avait une étrange immobilité du corps et du cerveau ; avec elle se produisit un mouvement entrant dans d’insondables profondeurs d’intensité et une grande félicité et il y eut cet AILLEURS. »

Le sens de cette incommensurabilité ainsi que celui de la priorité du « Tout par rapport aux parties » se trouve évoqué avec une telle similitude dans le taoïsme que nous ne pouvons résister au désir de reproduire le fragment qui suit, emprunté au remarquable ouvrage de John Blofeld « Le taoïsme vivant » (p. 277) :
« Le Tao transcende à la fois le fini et l’infini. Puisque le Tao est Tout, et que rien ne lui est extérieur, lorsqu’un être finit par laisser tomber l’illusion d’une existence séparée, il n’est pas perdu dans le Tao comme une goutte de rosée qui se fond dans la mer ; du fait même qu’il rejette ses limitations imaginaires, il devient IMMESURABLE. N’étant plus lié par les catégories de ce monde que sont le tout et la partie, il découvre qu’il est extensif avec le Tao. Plongez le fini dans l’infini, et bien qu’il ne reste qu’un, le fini, loin d’en être diminué, assume la stature de l’infini. Ceux qui ne sont que logiciens n’approuveront pas, mais si vous percevez la signification cachée, vous rirez de leurs arguties enfantines. Votre perception vous mettra face à face avec le véritable secret chéri par tous les sages accomplis — un secret glorieux, éblouissant, vaste, à peine concevable ! L’esprit de celui qui revient à la Source, devient la Source. Votre propre esprit, par exemple, est destiné à devenir l’univers. »

Un tel climat d’impersonnalité, d’immensité et d’universalité aussi proche de celui de Krishnamurti se trouve rarement évoqué avec un tel parallélisme quant au fond et quant à la forme.

5°) La lucidité sans pensée. Voici une attitude d’éveil intérieur fréquemment évoquée par Krishnamurti et contestée par de nombreux psychanalystes. Ce qui prouve que ces derniers ont encore beaucoup à apprendre malgré leurs prétentions.

Nous lisons (op. cit. p. 55) :
« Voir sans pensée, sans le mot, sans la réponse de la mémoire est totalement différent de voir avec pensée et sentiment. Ce que vous voyez avec la pensée est superficiel ; alors la vision n’est que partielle. Ce n’est pas du tout une vision (réelle). La vue sans pensée est la vue totale. Voir un nuage sur une montagne sans la pensée et ses réponses est le miracle du « neuf » ; c’est explosif dans son immensité ; c’est quelque chose qui n’a jamais été et ne sera jamais plus. »

6°) L’état naturel de la plus haute méditation est vécu simultanément avec les activités concrètes. Il s’agit en réalité d’un processus de fonctionnement intégral et constant des divers niveaux d’énergies participant à la structure intégrale de l’homme et de l’univers : niveau physique, niveau psychique, niveau « spirituel » appelé par Krishnamurti « l’Inconnu, l’Incommensurable, l’Intemporel ».

Au cours des lignes qui suivent, Krishnamurti nous montre que l’état de fonctionnement intégral, au cours duquel l’AILLEURS se révèle pleinement, peut se réaliser aussi bien durant le repos éveillé que durant l’activité, durant une promenade, une conférence ou même pendant le sommeil.

Nous lisons (op. cit. p. 100) :
« Hier était un jour étrange. Cet AILLEURS était là toute la journée, durant la brève promenade quoique demeurant et devenant très intense durant la causerie. »

Au cours d’un autre fragment — nous tenons à remarquer le caractère toujours soudain, non préparé des états d’être les plus fondamentaux —, Krishnamurti écrit (op. cit. p. 84) (traduction littérale) :
« SOUDAIN, le pays entier avec ses ombres et sa paix devint intense, intensément vivant et absorbant. CELA se fit un chemin à travers le cerveau tel une flamme brûlant l’insensibilité de la pensée. Le ciel, le pays et l’observateur, tous furent captés par cette intensité et il n’y eut seulement que cette flamme et rien d’autre. La méditation (durant cette promenade à côté du sentier qui serpentait de façon charmante à travers plusieurs champs verts) n’était pas là, non à cause du silence ou à cause de la beauté du soir absorbant toute pensée : CELA était là en dépit de quelque conversation. Rien ne parvenait à l’empêcher. Durant la promenade, cela continua, gagnant en profondeur et se mouvant sans direction. La méditation continua au-delà de la pensée, consciente ou cachée… elle était une vision au-delà de la capacité de la pensée. »

7°) Les allusions à une « lumière » spirituelle sont également évoquées à diverses reprises.

Il semble ne pas être seulement question d’une lumière symbolique, en raison des termes précis utilisés par Krishnamurti.

Nous lisons (op. cit. p. 140) :
« Il y eut, comme nous nous éveillions tôt ce matin, un éclair de « vision » qui semblait devoir se poursuivre à jamais. Il partait de nulle part et n’allait nulle part mais dans cette « vue » toutes choses et toutes visions étaient incluses. C’était une vision qui allait au-delà des torrents, des montagnes, au-delà de la terre, des horizons et des peuples. Dans cette vision, il y avait une lumière pénétrante et une incroyable rapidité. Le cerveau ne pouvait pas la suivre et le mental ne pouvait la contenir. C’était une pure lumière et une rapidité qui ne connaissait aucune résistance. »

Un autre fragment évoque la même perception (op. cit. p. 44)
« Au cours de la promenade ce matin, au-delà de toute méditation et de toute pensée, il y avait une lumière intense et brillante au centre du cerveau et au-delà du cerveau au centre de la conscience. C’était une lumière qui n’avait pas d’ombre et n’était située dans aucune dimension. Elle était là sans mouvement. Avec cette lumière, une force incalculable et une beauté au-delà de la pensée et du sentiment étaient présentes. »

8°) Krishnamurti évoque également une espèce de mouvement qui n’est ni le mouvement de translation que nous connaissons, ni le mouvement de transformation de nature. Il n’est pas non plus immobilité de la mort. Un terme nouveau devrait également être trouvé pour exprimer une valeur totalement inconnue.

Nous lisons (op. cit. p. 219) :
« La méditation « tenait » à cet AILLEURS, elle rendait le cerveau déjà calme, extrêmement silencieux ; le cerveau n’était simplement qu’un passage pour cette (réalité) immesurable, comme une rivière profonde et large entre deux parois rocheuses, cet étrange AILLEURS se mouvait, sans direction, au-delà du temps. »

Plus curieux et à la fois paradoxal encore, ce paragraphe (op. cit. p. 64) :
« Dans ce silence, il y a un mouvement immesurable, incomparable, un mouvement qui n’a pas d’être, qui est l’essence de la félicité, de la mort et de la vie. Un mouvement qui ne peut pas être suivi car il ne laisse pas de traces, et parce qu’il est immobile, sans mouvement ; c’est l’essence de tout mouvement. »

Faute de mots adéquats de notre langage humain, de telles expressions sont paradoxales. Notre langage porte essentiellement les empreintes de nos perceptions sensorielles. « Notre logique, née dans les solides, disait Bergson, est une logique des solides. »

Mais la réalité intemporelle, acausale à laquelle Krishnamurti accède, se situe en dehors et au-delà de toutes nos catégories.

Quoiqu’étant l’essence de la Vie, d’une Vie qui est au-delà et à l’intérieur de ce que nous connaissons comme vie et mort biologiques et psychologiques, il est facile d’admettre qu’à ce niveau, le « mouvement » est différent de ce que nous concevons comme mouvement et immobilité. Peut-être devrait-on employer le terme « transmouvant ». Au-delà de la dualité du fini et de l’infini, certains auteurs, comme Lupasco, parlent du « transfini ».

Signalons cependant qu’au niveau où se situe Krishnamurti, l’importance du processus expérimental vivant éclipse complètement celle que nous accordons aux mots.

C’est d’ailleurs ce que nous confirme le paragraphe ci-dessous (op. cit. p. 92) (traduction littérale) :
« Le cerveau était immobile, tellement tranquille qu’il pouvait entendre le moindre bruit… il y avait un mouvement qui débuta de nulle part et se poursuivit, à travers le cerveau, vers des profondeurs inconnues où le mot perd sa signification. Il surgit à travers le cerveau et alla au-delà du temps et de l’espace… Il y avait une énergie brûlante, une vitalité éclatante et immédiate et, avec elle, vint ce mouvement pénétrant. »

9°) L’ampleur et la constance d’une bénédiction non recherchée se trouve mise en évidence presque quotidiennement dans l’ouvrage commenté.

Nous lisons (op. cit. p. 53) (traduction littérale) :
« Cette étrange bénédiction vient quand elle veut, mais avec chaque visitation, se réalise une transformation, très en profondeur ; elle n’est jamais la même. »

Tout lecteur familier avec l’ensemble des écrits de Krishnamurti remarquera la différence entre l’ouvrage ici commenté et les autres publications. Signalons cependant qu’il est nécessaire que chacun reste vigilant à l’égard de certaines créations mentales construites à partir des descriptions faites par Krishnamurti afin de sauvegarder l’authenticité d’une expérience inconditionnée.

ASPECTS EXPERIMENTAUX SPIRITUELS DE L’ENSEIGNEMENT DE KRISHNAMURTI par Robert Linssen
(Revue Être Libre, Numéro 281, Octobre-Décembre 1979)

Nous avions résumé précédemment (dans le N° 279 d’« Etre Libre ») certains aspects expérimentaux de l’enseignement de Krishnamurti qui se trouvent spécialement mis en évidence dans le « Krishnamurti’s Notebook », sorte de recueil de confidences écrites par Krishnamurti.

Les textes de cet ouvrage fondamental évoquent sans aucune ambiguïté possible ce qu’est réellement le processus expérimental vivant de l’éveil intérieur complet.

Parmi les éléments ayant retenu notre attention, nous avons cité :

1° la négation des valeurs habituelles et la priorité fondamentale du niveau intemporel que Krishnamurti appelle « L’inconnu », ou le « Suprême » ou encore « l’autreté » (seule traduction possible du terme anglais « otherness » utilisé par Krishnamurti).
2° le caractère étrange d’une sorte de « super-solidité » indéfinissable dans les termes de notre langage, et devant laquelle, par contraste, les solidités qui nous sont familières interviennent à titre second et dérivé.
3° l’absolue incommensurabilité du « monde de la réalité fondamentale » et de celui de l’espace-temps physique et psychique.
4° un état de lucidité sans pensée, sorte de perception globale immédiate qui devrait être appelée supra-perception car elle englobe et dépasse la dualité du spectateur et du spectacle, du sujet et des objets.
5° la réalisation de l’état que nous considérons, en général comme celui de la plus haute méditation, peut être pleinement vécu au cours de toutes les activités quotidiennes du monde concret. C’est, en fait, le seul Etat Naturel et simple.
6° l’aspect de lumière spirituelle omniprésente, omnipénétrante.
7° un dynamisme intense se situant au-delà des catégories de mouvements que nous connaissons aussi bien que l’immobilité.
8° l’ampleur d’une constante « bénédiction » ou état de félicité impersonnelle, non recherchée, non attendue ou préparée.

Il faudrait ajouter à ce qui précède la notion d’intensité inférieure, de « puissance incroyable », de plénitude de vie et même de furie (fury). Encore faut-il dire, et ceci est très important, que cette puissance, cette intensité ne sont pas celle de l’ego mais résultent naturellement du « dépassement » de la conscience égoïste.

Par contraste au climat d’intensité compréhensible qui vient d’être évoqué, l’homme égoïste, conditionné que nous nommons « normal » est complètement « éteint ».

Pourquoi cette intensité est-elle compréhensible et naturelle ?

Chacun peut comprendre aisément que si vraiment l’être humain a la possibilité de se rendre disponible à la Réalité ultime et unique de l’Univers, une telle expérience produirait un déploiement de forces d’une ampleur exceptionnelle. Envisagé sous l’angle des valeurs de notre espace-temps, qu’est-ce qu’un être humain face à l’immensité de l’Univers ? Infiniment petit ultravirus sur la petite planète Terre, elle-même infime petite poussière dans notre galaxie, à son tour perdue dans les insondables immensités galactiques…

Mais là ne se situe que l’aspect extérieur et surfaciel des êtres et des choses. A l’intérieur réside la puissance et les richesses illimitées d’une énergie qui nourrit et soutient les univers. Face à son infime petite taille extérieure et surfacielle, l’être humain participe, au niveau de son intériorité et de sa réalité la plus authentique (mais actuellement la plus ignorée) aux jeux d’énergies et de puissances incalculables.

Il est donc naturel que la prise de conscience et la disponibilité à de telles énergies, décrites à l’échelle humaine, évoquent les caractères d’intensité, de toute puissance, énoncés dans les confidences écrites par Krishnamurti.

Ceci est d’autant plus compréhensible qu’il apparaît bien évident que « cette toute puissance et cette force » intérieures ne sont pas désignées comme les siennes propres mais comme celles de la Réalité Elle-même. Krishnamurti précise bien qu’elles ne se révèlent que dans son « vide » intérieur, c’est-à-dire l’absence d’ego.

Nous reproduisons, en traduction littérale (difficile) quelques fragments (pp. 134, 135 « Krishnamurti’s note book », éd. Golancz – London).

« Toute l’après-midi, l’« autreté » (en anglais « otherness » terme que Krishnamurti utilise pour désigner l’Inconnu ou Réalité ultime) était présente, en auto et dans la rue. C’était là, la plus grande partie de la nuit et tôt le matin, longuement avant l’aube, quand la méditation faisait son chemin dans les profondeurs et hauteurs inconnues. Cela était là, avec une furie insistante. La méditation tenait à cette « autreté ». Cela était dans la chambre… avec les branches de ce grand arbre dans le jardin ; « Cela » était là, avec une puissance et une vitalité tellement incroyable que je la ressentis jusqu’aux os…  « Cela » semblait faire directement pression à travers moi et rendit le corps et le cerveau complètement immobile. « Cela » a été là, toute la nuit, d’une façon douce et le sommeil devint une chose très légère, mais lorsque l’aube approcha, « Cela « devint une puissance écrasante et pénétrante. Le corps et le cerveau étaient très alertes, écoutant le bruissement des feuilles et voyant l’aube arrivant à travers les branches sombres d’un pin grand et droit. « Cela » avait une grande tendresse et beauté qui était là au-delà de toute pensée et de toute émotion. « Cela » était là et avec Lui était une bénédiction. Il existe une force qui n’a pas de cause, qui n’est pas le résultat de multiples décisions (volontaires). Cette force existe dans la négation (de la volonté personnelle)… c’est cette force qui surgit de la totale solitude… elle arrive lorsque tout conflit et effort ont complètement cessé. Elle est là, lorsque toute pensée et émotion se terminent et qu’il y a seulement (pure) vision. (When all thought and feeling have come to an end and there is only seeing). L’essence de la force est humilité. La force et la vertu vont ensemble car aucune des deux ne peut exister sans l’autre. Elles ne peuvent survivre que dans le vide (intérieur). »

Nous citerons enfin ce fragment encore plus évocateur d’une puissante vitalité intérieure (« Krishnamurti’s notebook », p. 92) :
« Il y avait une énergie brûlante, une vitalité éclatante, immédiate et avec elle, vint ce mouvement pénétrant. C’était comme un vent intense, gagnant force et furie dans sa course, détruisant, purifiant et laissant un vaste vide… Il y avait un complet éveil de la totalité, il y avait grande force et beauté… la force de quelque chose de complètement pur et incorruptible… » .

* * *

Un exposé complet du côté expérimental de l’enseignement de Krishnamurti doit présenter aussi bien les avantages que les inconvénients résultant des précisions révélées dans l’ouvrage « Krishnamurti’s notebook ».

Parmi les avantages, il semble à notre avis que plus aucun malentendu, plus aucune ambiguïté n’existent quant à la nature profondément transcendantale et spirituelle du niveau expérimental. Plus aucun doute n’est possible : il s’agit bien de l’accès à des valeurs vivantes inhérentes à une Réalité spirituelle, intemporelle, acausale, absolue, totalement incommensurable par rapport aux valeurs familières, aux cadres de références connus.

Ceci devrait être médité par ceux qui présentent l’enseignement de Krishnamurti comme une simple prise de conscience des conditionnements de la pensée se bornant à se libérer des préjugés du nationalisme ou des dogmatismes religieux. Krishnamurti ne se borne pas à dénoncer le caractère conflictuel de l’ego ni affirmer que le problème mondial est avant tout un problème apparaissant dans le cœur et dans l’esprit de l’homme considéré en tant qu’individu, etc. Trop de personnes s’arrêtent au niveau de ces évidences générales. Celles-ci sont exactes mais ne constituent que la partie la plus superficielle de l’enseignement. L’étude des fragments du « Krishnamurti’s notebook » que nous commentons, le montre bien.

Nous évoquions au début de ce paragraphe « un exposé complet ». Pour être « complet » au niveau expérimental, signalons enfin un aspect des révélations contenues dans le « Krishnamurti’s notebook » qui pourrait avoir quelques inconvénients. C’est à chacun de nous qu’il importe d’être suffisamment vigilant pour les éviter.

Ces inconvénients résultent du fait que les précisions révélées dans le livre en question (extrême solidité du réel, l’énergie brûlante, la force écrasante de l’« otherness », la lumière, etc.) ne peuvent en aucun cas former, dans le mental du lecteur, des clichés des « aprioris » ni des points de repère ou de « référence ». Ces projections imaginatives pourraient devenir les ultimes obstacles à la parfaite disponibilité.

R. LINSSEN.


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