Joël André : Astrospective


09 Apr 2015

(Extrait de la revue Autrement : La science et ses doubles. No 82. Septembre 1986)

Dieu contempla le Monde et dit :

C’est Moi qui ai fait Cela ?

C’était inscrit dans Votre thème, dit l’Astrologue.

L’astrologie est au fond sans prétention. Après avoir fondé la civi­lisation et la science, elle est restée, preuve de son peu d’ambition, aux mains des astrologues.

Monopole que l’informatique viendra peut-être briser, comme autrefois l’imprimerie enleva aux clercs celui de l’écriture et de la lecture. Mais pour divulguer quoi ?

Reprenons de bon cœur l’antienne médiatique : « Faut-il croire à l’astrologie ? » La réponse est non. Un astrologue-croyant est un astrologue-fossile. L’astrologie va vers sa désoccultation parce que les astrologues (on exclut ici les bateleurs) commencent à se méfier. Elle se réinsère dans la perplexité scientifique parce que d’innombrables glissements de repères obligent à chercher son invariant secret.

Chaque jour, l’astrologue banalise un fait-scandale, celui même du « thème » : que le ciel, ou la Carte du ciel, puisse donner la personne et l’événement à lire. Telle est, indécryptée, la Chose astrologique. Manque la Cause. Là gît pourtant, réel ou virtuel, le pouvoir perdu de l’astrologue.

LE THÈME DU ROI

Lorsqu’en 1666, le ministre Colbert interdit l’astrologie, ce n’est pas de la rue qu’elle est bannie, c’est de l’Académie des sciences. Le chantage est direct : les astronomes qui veulent le rester devront cesser d’être astrologues. D’où la grande scission, que, réactualise le débat contemporain. Mais que voulait Colbert ?

Il y avait un astrologue au château de Saint-Germain pour viser le ciel de naissance du futur Louis XIV. Et des plus illustres : Morin de Villefranche. Colbert fit en sorte que ce soit le dernier d’une lon­gue lignée. On ne fait pas le Thème du Roi… Soleil.

L’exclusion de l’astrologie est donc politique. Et le même enjeu est reporté dans le champ de la science : on ne partage pas le pou­voir absolu. Or l’astrologie, à partir d’un référentiel astronomique, éclipse le discours scientifique en surdéterminant le déterminisme.

Elle fait sens de toute loi, elle reconditionne la causalité. Lèse-majesté.

Science et pouvoir ont un projet commun : l’emprise active sur le devenir humain. L’astrologie rivalise, mais par emprise passive. Il lui suffit que la réalité lui ressemble. Elle est assujettie à ses pro­pres verdicts, comme ces astrologues qui mirent un point d’honneur à mourir au jour dit ! Or, ce que son avancement actuel lui dicte, c’est de se déconstruire…

L’ASTROLOGIE À REFAIRE

L’accès au thème, à la structure sujet-événement, relèvera de plus en plus d’un autre insight, d’une optique transformée. Les repères normatifs glissent, certaines identifications primordia­les sont en passe de prendre fin. L’astrologue conscient devra lui-même cesser d’être comme la marionnette d’un thème-d’astrologue.

De ce point de vue, il existe au fond deux sortes d’astrologues (et de consultants) : ceux qui cherchent à se repérer dans la structure pour en sortir, pour « changer de thème », et ceux qui marchent avec parce que ça marche.

Mais est-ce que ça marche ? Comme un somnambule sur un toit : si on le réveille… J’entends dire – et je constate personnellement – que « l’astrologie se vérifie merveilleusement tous les jours D. Ouais. Par rapport à quelle pratique, à quelle demande, à quel consensus pré-établi ?

Vérifier un modèle, c’est aussi chercher ses lignes de falsification. D’accord pour affirmer la précision déductive, voire prédictive, de l’astrologie. Elle n’est pas seulement étonnante, elle est luxuriante, extravagante. Très vite, c’est la jungle. Il faut s’y retrouver. S’orien­ter ! Combien d’astrologues le peuvent ? Combien peuvent éventuel­lement déconstruire leur démarche pour savoir où et comment ils se sont trompés pour tomber juste ? Les meilleurs faux témoigna­ges reposent, on le sait, sur une erreur-certitude des plus ingénues. Le tout est de la faire partager. La mémoire justificative de l’astro­logue vante ce qu’il a correctement prédit. Mais combien de « con­firmations » après coup ne relèvent que de la pure banalité statistique ?

Ce que l’astrologie peut avoir de fatidique et d’asservissant tient à son incapacité de dire comment le thème passe aux actes. Et com­ment le déjouer. J’y reviendrai, car c’est ce qui intéresse au pre­mier chef une astrologie émancipée. Mais pour l’instant, remarquons un présupposé bien camouflé : l’idée que l’astre déclenche l’être. Et si c’était l’inverse ?

C’est de cette question que dépend la remise à l’endroit de l’astro­logie, le ressaisissement de son pouvoir d’action. C’est aussi la ques­tion sur ses origines. La conjugaison des cycles planétaires et des devenirs terrestres s’est-elle imposée à la manière d’une programmation cosmique ? Ou suffit-il d’y voir une astro-programmation de l’homme par l’homme ?

Il est probable que sur le fond d’une résonance cosmique initiale, l’homme primordial a prélevé, parmi toutes les configurations astra­les possibles, celles qui évoquaient le plus sa structure interne. Pro­jection et auto-envoûtement auxquels l’espèce actuelle continue de répondre. Les stratégies originelles marquent pour des millénaires…

ZODIAQUE OU SYNDIAQUE ?

La toute première astrologique est au fond une extension du regard, une appropriation visuelle (un peu comme le cal­cul primitif est une extension de la main). Le postulat intuitif, que l’étymologie indo-européenne révèle, c’est que là où il y a un astre, il y a un être. Le transfert visuel fait le reste : l’être-de-l’astre se devine à son allure. Brillance et mouvement sont perçus comme intentions. L’astre devient partenaire, support et prolongement du Moi.

Le lever de la planète à l’horizon est à l’origine de l’acte astrolo­gique : horoscope, « regard sur ce qui se lève ». Ce lieu de passage, qu’on appelle aujourd’hui l’« ascendant », particularise la naissance du sujet, comme dans cet adage assyrien : « Si un enfant naît quand Vénus se lève, sa vie sera calme, voluptueuse ; où qu’il aille, on l’aimera. »

Le point opposé, coucher de la planète ou « descendant », assigne alors la position de l’« autre ». Suite de l’adage : « Si un enfant naît quand Vénus se lève et que Jupiter se couche : plus tard sa femme sera plus forte que lui. » En variant les tonalités planétaires, il vient : « Si un enfant naît quand Jupiter se lève et que Mars se couche, il aura du bonheur et verra l’abaissement de ses ennemis. » Chacun pourrait, à partir de telles astro-déductions, reconstruire l’astrologie.

Si chaque angle du ciel implique une position d’existence, chaque section intermédiaire de l’espace peut devenir une résidence de signi­fication. Les « signes » du zodiaque et les « maisons » du ciel natal sont deux variantes superposables de ce principe. La première est liée aux transitions solaires annuelles, la seconde au mouvement diurne de la Terre. En faisant tourner ces deux repères l’un sur l’autre, on parvient à « cadrer » les distributions planétaires, à les relier en un faisceau interprétable. Et surtout, mémorisable. Chaque thème est une archive de « symptômes » existentiels ou événe­mentiels susceptibles de se représenter lors d’une configuration sem­blable. Cette compilation « clinique » suffirait à éclairer l’universa­lité pratique de l’astrologie.

En fait, le rendement « anecdotique » des diverses procédures astrologiques (thèmes, progressions, directions, transits) nous paraît une dérivation superficielle d’un algorithme beaucoup plus puissant. Si l’on scrute l’abstraction sous-jacente à toutes ces procédures, l’assertion astrologique brute est la suivante : toute existence est sen­sibilité à d’infimes discontinuités du réel.

Ce que l’astrologie recouvre, c’est une véritable « analyse secto­rielle » d’un espace-temps-conscience dans ses découpes et dispari­tés signifiantes. Les circularités astrologiques (comme le zodiaque, « Roue du Vivant ») font allusion à une « physique de la conscience ». Ce sont des… syndiaques.

« DEVINE QUI VIENT D’INNÉ… »

Ici se situe pour nous l’occasion d’une émancipation de l’astro­logie et de son sujet, le natif du thème (le « né » comme dit Ptolémée).

Car impliquer la conscience signifie que le système ouvre sur autre chose. Toute l’interprétation préliminaire va permettre au consul­tant de reconnaître par où il est passé. Mais ce ne sera pas pour l’enfermer dans une névrose de destinée. Ce qu’on cherche est la seule indication vraiment originale de chaque thème : ce point de singularité d’où l’être commande l’acquis natal, ce qu’on pourrait appeler le point d’innéité. C’est la découverte de cette commande qui remet le sujet à l’endroit, au-dessus du thème.

Sans cette clé, le thème fonctionne comme une véritable cage. Ou une toile d’araignée, si l’astrologue en rajoute. Car une fois que le consultant a reçu son premier shoot de « Connais-toi toi-même », il s’accroche à l’astrologue et/ou à l’astrologie pour se connaître tou­jours mieux. Il s’éjecte dans le céleste réseau en ne laissant au sol qu’une coquille vide. On peut vérifier sa vie heure par heure par l’astrologie et certains « occultistes » fournissent des échéances datées sur dix ou vingt ans ! Il ne reste plus qu’à halluciner le futur. Quitte à lui donner un coup de pouce, et les conséquences néfastes d’une certaine astromanie ne sont pas rares.

Ce qui reste vrai, c’est que l’astrologie offre un passage du besoin de savoir à la complétude d’être. Mais pas, comme on le préconise çà et là, en « accomplissant son thème ». Qu’est-ce qu’un accomplis­sement qui tourne en rond ? La rencontre astrologique est une occa­sion de s’emparer du thème pour trouver son ouverture. C’est-à-dire déduire du thème une vérité qui n’est pas dans le thème.

Et qui est la gouverne réelle du consultant, son rappel à l’être. De ce surplomb peut s’exercer une conscience — emprise qui per­mettra (pas en un jour, mais un jour) de déjouer le thème-carcan, de faire mentir l’astrologie-au-forceps.

Évidemment, ceux qui en veulent pour leur argent seront déçus de ne pas subir le frisson de l’inévitable. À se demander si l’astro­logue qui ne donne pas le futur clés en mains est un « vrai » astro­logue. Ce paradoxe a été magistralement étudié par Goscinny et Uderzo dans leur album Astérix et le Devin et nous n’y reviendrons pas.

Ce qui nous intéresse, c’est de savoir si l’astrologie peut passer du bluff, même magistral, à l’action. C’est-à-dire se confronter à des milieux d’efficience pragmatique, leur apporter, plus que des stra­tagèmes ponctuels, des stratégies vérifiables. Telles seraient les conditions d’une authentique réhabilitation.

ASTROMATIQUE

D’abord, qu’entendons-nous par astrologie interventive ? Une prétention à changer le cours des événements ? Plutôt une autre façon d’attirer l’attention sur leur trame, une autre distribu­tion de l’information. « En temps de crise, dit Confucius, il faut chan­ger la sémantique. » Or qu’est-ce qu’une crise sinon une décision for­cée sur l’indécidable ? Ce qu’apporte l’astrologie à toute entreprise, c’est une autre forme de décidabilité.

Pour donner une idée du renversement de perspective, prenons l’exemple de la médecine jusqu’à son tournant du XIXe siècle. La pra­tique effective était presque entièrement réduite au diagnostic-pronostic. On guérissait d’autant moins que l’on connaissait mieux l’évolution probable d’une maladie. Le médecin faisait sa réputation sur la justesse du seul pronostic : durée du mal, rémission sponta­née ou décès. Une telle incurie est devenue inimaginable, et l’acte médical moderne se définit de façon contraire : guérir, c’est inverser le pronostic.

Pas plus que nous n’accepterions aujourd’hui une médecine réduite à des verdicts passifs, nous n’accréditerons demain une astrologie scindée en deux, étayée uniquement sur des laisser-faire. Reste à savoir par quelles médiations concrètes on pourra tester au mieux cette nouvelle instrumentalité.

L’informatique n’est pas seulement une facilitation de calcul pour l’astrologue, elle est aussi un moyen de désoccultation de ses opé­rations. Au lieu de se « projeter » dans le thème et de vouloir à tout prix en extraire une information fixée, il retrouve une distance à l’égard d’une préparation : des données objectives indépendantes de sa volonté, qu’il lui reste à aborder en se désencombrant d’un trop d’expérience.

L’entreprise, quant à elle, est un milieu favorable pour désocculter la rencontre astrologique. Le transfert se joue ailleurs et avant l’intervention de l’astrologue, puisqu’il s’agit par définition d’une volonté d’emprise déjà mise à exécution. Les dirigeants et décideurs savent ce qu’ils veulent faire, mais à travers un écran d’information barrée ou de surinformation. L’astrologie accède à l’autre face de l’information. Elle trouve (elle invente, au sens fort) une nouvelle donne par-delà les données.

Là encore, il s’agit de déterminer avant tout quel sera le point d’ouverture, mais de quel thème ? Celui de l’entreprise (oui, les socié­tés anonymes ont un thème personnel !) et surtout de la constella­tion multi-thèmes des dirigeants qui en incarnent le « vouloir » central.

Et ceci pourrait bien être le raccord qui manque à l’astrologie mondiale : savoir comment des agrégats de thèmes de gouvernants influencent la réalisation de tendances planétaires cycliques. Ou pourquoi la géopolitique manque d’astro-diplomatie…

L’HOMME SANS HORIZON

D’autres directions… Si le ressort caché de l’astrologie est bien une « astroma­tisation » déclenchée par l’homme depuis le fond des âges, l’ordinateur devient un instrument privilégié pour reconstruire astro­informatiquement les grandes étapes de la civilisation et de l’histoire. Des tentatives intéressantes ont eu lieu mais ont achoppé sur quelques particularités de l’actualité récente. Signes de déprogrammation ?

La génétique pourra-t-elle se contenter longtemps d’un alphabet moléculaire ? D’impérieuses raisons donnent à penser qu’il lui faut une syntaxe, et que celle-ci n’a pas peu à voir avec la multi-causalité astrologique.

Dans son très fort ouvrage Fondements et avenir de l’astrologie, l’ingénieur-informaticien Daniel Verney évoque l’apparition, avec la conquête de l’espace, d’un « homme sans horizon ». Il se pourrait que l’astrologie fasse là une incursion inattendue. La désorientation psychophysique du « mal de l’espace » serait à compenser par l’inté­gration consciente du thème natal. Façon d’emporter la Terre avec soi. Avant de trouver dans le cosmos les voies d’une émancipation envers l’astro-programmation originelle, d’une alliance moins con­traignante avec les nouveaux repères de la conscience. Faut-il croire à la galaxologie ?

JOËL ANDRÉ Astromaticien