Dominique Casterman : Au-delà de la fragmentation


13 May 2016

(extrait du livre inédit Au-delà du monde visible par Dominique Casterman. 1996) 

Dans le chapitre précédent, j’ai émis des idées cent fois évoquées dans la très vaste littérature traitant des questions sur l’évolution de la vie. Il m’a semblé qu’il n’était pas inutile d’en faire une très sommaire rétrospective pour comprendre comment, à force de réduire le tout à la somme des parties, on en est arrivé à introduire dans l’ambiance de notre temps une vision du monde fragmentée. Ce découpage de l’univers, mais aussi de l’humanité, en une structure de choses, de formes, d’événements séparés les uns des autres, quoiqu’en relation externe, conduit à nous concevoir de plus en plus comme des entités séparées. Il est évident que cette façon de voir le monde crée sa (propre) fragmentation où tout ce qui existe est réduit à une abstraction fondée sur les différences singulières et les indépendances relatives. Cette vision séparatrice engendre dans les faits des situations incohérentes, des conflits et l’incompréhension réciproque. La méthode analytique n’est pas en soi mauvaise, mais elle l’est devenue dès l’instant où elle a été considérée comme la seule référence valable. Spécialisation et généralisation, analyse et synthèse, réductionnisme et holisme, raison et intuition sont les moyens complémentaires de toute recherche. Si l’analyse des parties est exempte de rigidité excessive, on évite alors la fragmentation au bénéfice d’une perception intelligente et mouvante mettant en relation constructive et intelligible la partie et le tout. C’est d’ailleurs comme cela que fonctionne la nature. Cette prise de conscience étant la base même de toute démarche écologique.

L’humanité, par exemple, est constituée d’individus, de communautés, de nations, de races, de régions climatiques, de caractéristiques géographiques, etc., tous différents les uns des autres. Cependant, bien que l’humanité soit un tout indivisible caractérisé par l’interdépendance de toutes les parties, il est navrant de voir à quel point on accorde une importance excessive aux distinctions entre les différentes communautés, nations, professions, croyances, habitudes culturelles, etc. Cette vision séparatrice tend à faire fonctionner chaque entité pour son seul propre compte, sans prendre en considération les liens intimes (c’est-à-dire autres que seulement externes) reliant chaque structure à un ensemble plus vaste.

Dans son livre La danse de l’esprit, Bohm dit : « La fragmentation est donc une attitude mentale qui prédispose l’esprit à voir les séparations entre les choses comme absolues et définitives plutôt que comme le résultat d’un mode de pensée n’ayant qu’une utilité et une validité relatives et limitées. Il s’ensuit par conséquent une tendance générale à compartimenter les choses d’une façon inadéquate et erronée à partir de notre façon de penser. Ce qui est à l’évidence et en soi destructeur. »

L’obsession d’une croissance économique illimitée est encore un exemple, parmi d’autres, des conséquences destructrices, à long terme, d’une vision fragmentaire s’appliquant de manière excessive dans les secteurs de la production et de la consommation. L’incohérence et le désordre relevant de cette absence de perception globale ou holistique est de plus en plus manifeste : pollution croissante, exploitation démesurée des ressources naturelles, surpopulation, technologie militaire effrayante, solitude au sein des grandes cités, etc., Le monde moderne est fondé sur le ‘‘produire plus’’, sur l’‘‘avoir plus’’, sur le ‘‘consommer plus’’. Cette avidité du profit gouverne le monde et influence les besoins du consommateur, comme si nous avions oublié que ‘‘les arbres ne grandissent pas jusqu’au ciel’’. Le cercle est ainsi bouclé, sans voie d’issue, sinon celle qui consiste à sortir du cercle lui-même en voyant clairement que notre obsession de l’‘‘avoir plus’’ conduit à la destruction de l’humanité. Nous avons suggéré que l’humanité est fondamentalement interdépendante et inter-reliée dans toutes ses parties, mais que notre vision du monde et de nous-même suscite la fragmentation et l’esprit du ‘‘chacun pour soi’’. Pour changer de civilisation, il est obligatoire de modifier nos modèles, de consentir à écouter notre être profond, et à cesser d’accorder une primauté excessive à la distinction sans tenir compte que tout interpénètre tout.

La théorie des ensembles met en avant que tout phénomène est constitué de sous-ensembles qu’il est impossible de séparer radicalement les uns des autres sans mettre en péril la structure globale. D’ailleurs, les sciences de la vie et la physique quantique-relativiste, ou théorie quantique des champs, suggèrent que la fragmentation n’existe pas, ni dans la réalité primordiale ni dans la réalité globale. Chaque événement est en quelque sorte plongé dans un champ dynamique ou l’énergie et l’information sont unes. Les différents processus sont liés entre eux comme un tout cohérent, et cet aspect des choses est observable à tous les niveaux de la réalité, et est donc actif aussi au sein de la société humaine dans son ensemble. Tous les problèmes que nous connaissons sont les reflets d’un dysfonctionnement lié au fait que chaque entité tend à vouloir fonctionner selon ses propres modèles au préjudice d’une vision globale. Celle-ci met en avant la priorité du fait des relations sur la séparation directement impliquée par les croyances multiples qui conditionnent rigidement les individus et les groupent auxquels ils se rallient.

Il est certainement utile de modifier les cadres extérieurs de nos institutions, mais pour que ce changement soit réellement efficient, il doit être associé à une modification, en profondeur, dans la structure de caractère de l’individu. Ce changement radical est une transformation de notre représentation de la réalité unie à une perception lucide de nos peurs, de nos croyances, de nos émotions, etc. Cette double approche est nécessaire pour comprendre les forces qui déterminent les idées directrices qui font l’histoire de l’humanité depuis des millénaires d’ignorance. La connaissance de soi est incontournable, sans quoi les changements s’apparentent à des modifications de surface et, très vite, les anciens schémas de la vision séparatrice referont surface.

Le besoin de dominer, de contrôler, d’avoir plus, est l’aspect visible d’une peur profonde, d’une peur enfouie dans nos schémas émotionnels et non intégrée dans la lucidité de la conscience. Il nous faut repenser l’intelligence d’où peut germer une compréhension constructive, cohérente et utile de notre vie. Dans ce contexte, l’éducation n’est plus conçue comme un système créant de toutes pièces l’intelligence par l’accumulation des connaissances, mais comme un système pédagogique dont l’objectif est de susciter inlassablement la compréhension de notre condition en tant qu’être humain. Il s’agit d’appréhender la vie dans son ensemble et de comprendre les conditionnements qui nous déterminent afin de nous structurer prioritairement autour de l’être.

Notre cerveau est un ‘‘réceptacle’’ d’informations saisies d’instant en instant par la conscience. Toutes les informations qui tendent par leur propre rigidité à exclure les autres indications repoussent le libre jeu de l’intelligence, c’est-à-dire la mise en relation des différents points de vue. Le cerveau est doté de zones associatives d’où procède la possibilité de réunir des données complémentaires à propos des circonstances, intérieures et extérieures, de notre vécu. Nous pouvons donc avancer l’idée qu’une structure est d’autant plus cohérente que l’information circule bien. Dans ce cas, nous pouvons avancer l’idée que le rôle de l’intelligence, à l’œuvre dans tout l’univers, est de relier instantanément chaque partie à l’ensemble. Cependant, notre conscience conditionnée par une vision superficielle considérée comme totalement vraie, car fondée sur la croyance ‘‘naturelle’’ que nous sommes des entités séparées1, ne voit pas que toute chose s’intègre dans un jeu complexe de relations et ainsi se crée l’idée fausse que la fragmentation est réelle.

La conscience est cela qui contient d’instant en instant l’information. Ce qu’on appelle communément la conscience de soi, c’est la conscience d’être un moi distinct en face des autres et du monde. Le cerveau est le collecteur des informations internes et externes, cependant que la conscience est cela qui connaît. On peut alors parler de conscience-information, c’est-à-dire d’images, de pensées, de sensations, d’émotions, intelligibles. Chaque fois que nous prenons conscience d’un objet, ou plus exactement de l’image d’un objet, nous créons, ou plutôt cela se crée en nous, une transition entre

l’information captée par le cerveau et l’expérience consciente.

Dans son livre L’homme superlumineux, le professeur Dutheil dit : « Les couleurs n’ont en fait aucune réalité, aucune existence objective. La couleur n’est qu’une longueur d’onde ; c’est notre cerveau qui crée la sensation de couleur. Notre cerveau ou notre conscience ? (…) À la base, il doit y avoir un flux de lumière, c’est-à-dire de photons, qui agit sur la rétine. Il doit toucher à l’intérieur de la rétine des cellules appelées cônes qui renferment des pigments à trois longueurs d’onde dont le mélange permet de reproduire toutes les couleurs (…) Mais il ne suffit pas que la lumière frappe les petits cônes. Il faut ensuite qu’aient lieu certaines réactions photochimiques et qu’on code comme dans un ordinateur les paramètres physiques définissant la couleur perçue (intensité, longueur d’onde, composition spectrale). Le message est transmis par l’intermédiaire d’impulsions électriques à travers une chaîne de neurones jusqu’au cortex,… provoquant une activité électrique. Une fraction de seconde plus tard, nous percevons la sensation. C’est une fraction de trop. Comme dans le chapeau d’un prestidigitateur, une opération magique a eu lieu. Avant, on a une longueur d’onde et une activité électrique, après, on a une sensation… »

« (…) Les sensations ne sont pas des grandeurs physiques, elles échappent à la mesure. Entre le moment où apparaît une activité électrique sur le cortex et le moment où le sujet éprouve une sensation, il y a discontinuité. Tout se passe comme si la sensation était inexplicable en termes de physique classique. Elle n’appartient pas à notre espace-temps… »

« (…) La clé de l’énigme est sans doute là. La sensation est vraisemblablement déterminée par la conscience, comme la mesure au niveau quantique. Elle appartiendrait à l’espace de la conscience et non à notre espace-temps classique. Elle appartiendrait simultanément, synchroniquement, au moment précis de la production d’une activité électrique sur le cortex (…) subitement, on passe de l’espace physique aux grandeurs mesurables, à un espace subjectif, intérieur, qu’on peut identifier à celui de la conscience. »

« La conscience est la seule localisation possible pour les sensations. Le cortex cérébral ne serait qu’un relais et non le stade ultime de la sensation comme le croient encore nombre de physiologistes. »

L’expérience consciente s’apparente à un reflet, dans un autre espace-temps que celui qui nous est commun, de la matière nous pénétrant sous forme de stimuli physiques extérieurs quantifiables, pour finalement ‘‘basculer’’ dans la sensation consciente qui, elle, ne peut être mesurée. Le monde dont nous faisons l’expérience est l’aspect sensation-conscience d’un autre aspect qui est le monde extérieur qualifié généralement de ‘‘réel’’. La totalité n’est donc ni conscience ni matière, elle est les deux sans être ni l’un ni l’autre en particulier.

Du point de vue de l’enseignement métaphysique, nous pouvons évoquer ce qui suit : Dieu se concevant lui-même est principe actif : conscience ; Dieu conçu par lui-même est principe passif : matière ; Dieu conscience absolue est principe absolu. Sachant qu’un principe d’identité unit ces trois aspects qui n’en font qu’un, mais que notre langage discriminatif sépare pour tenter d’expliquer l’origine nouménale de la totalité cosmique. Sachant encore que le même principe d’identité unit l’origine nouménale et la totalité une cosmique. La métaphysique traditionnelle, science sacrée de ce qui est au-delà du physique, et symbole du patrimoine de sagesse immémoriale de l’humanité est fondée sur la trilogie nouménale qui est composée du Principe absolu et de ses aspects actif et passif. Le Principe absolu est Un, et en lui sont réunis ces trois notions : Principe absolu, aspect actif, aspect passif. Cela est possible car Il est cause de Lui-même (actif), causé par Lui-même (passif) et donc cause absolue. Cette triade divine est aussi énergie absolue et virtuellement, donc nécessairement, créative d’où la manifestation du cosmos comme un tout indivisible. Cette totalité cosmique est une manifestation directe du Principe absolu qui se manifeste comme un tout car c’est dans sa nature de le faire ; il ne s’agit pas d’un désir, Dieu ne désire rien puisqu’il est le tout ! Dans cette vision, il n’y a pas de séparation entre le mouvement de création pure issu de la trilogie nouménale et le cosmos dans son ensemble. Les entités séparées en apparence ont, du point de vue de la durée, un début et une fin mais le cosmos dans son ensemble échappe à cette dualité temporelle. Pourquoi, en effet, la trilogie nouménale, créerait un jour et, un autre jour, cesserait de créer ? La psychologie humaine n’est pas la psychologie divine ! Dieu est aussi Amour infini, Il unit les trois notions évoquées précédemment : le Principe absolu et ses aspects actif et passif, d’où l’énergie infinie de la trilogie nouménale active dans le cosmos comme totalité indivise et intemporelle.

Nous pourrions parler longuement de ces questions de métaphysique traditionnelle et surtout, point le plus important pour l’être humain, de la possibilité de passé de la connaissance intellectuelle à la connaissance vécue. Pour ma part, je ne ressens pas le besoin de pratiquer une discipline particulière, sinon de libérer le mental de ses fixations afin de favoriser l’éveil de l’intelligence indépendante, et de se libérer des opinions illusoires.

Revenons à notre cerveau, et sans conteste il est l’instrument d’une forme de conscience qui est perception des éléments matériels d’information du monde extérieur. Au niveau des structures, des formes, des organismes, etc., la conscience s’apparente, d’une part, à la ‘‘perception’’ non cérébrale qu’a chaque structure individualisée de ses données propres permettant à chaque entité de s’auto-structurer (principe actif-passif) ; et, d’autre part, la possibilité, variable d’une structure à l’autre, de saisir de l’information du milieu. Quand des stimuli physiques extérieurs pénètrent notre structure nerveuse pour ‘‘basculer’’ au niveau du cortex dans l’univers sensation-conscience, on peut supposer que le monde extérieur bascule dans l’univers de la conscience pour l’enrichir, sous forme de mémoire (le monde intérieur), et se déployer à nouveau. C’est les flux et le reflux de l’holomouvement du physicien D. Bohm.

Dans son livre La création de conscience, E. Edinger décrit le rêve qu’une femme lui contait : deux personnages étaient mis en scène sous les traits d’un père et d’un fils ; chaque fois que le fils volait un secret (accroissement de connaissance), il était enseveli dans la terre. Edinger nous montre que le rêve indique la nécessité du processus et de son caractère répétitif ; que père et fils participent pour l’éternité à un drame cyclique de vol (accroissement de connaissance), d’enterrement (la connaissance est potentialisée), de résurrection (redéploiement vers le monde extérieur). Les parenthèses sont mon interprétation, mais il est intéressant de noter la correspondance entre la théorie de Bohm qui suppose un flux continu de repliement vers l’intérieur et de déploiement vers le tout et, dans le rêve, l’enterrement symbolique du secret volé, peut-être seulement emprunté, puisqu’il ressuscite au sein d’un processus cyclique, pour l’éternité.

Ce serait toutefois un préjugé de penser que le cerveau humain soit le plus apte à saisir de l’information du milieu. La physique quantique a montré qu’au niveau des particules élémentaires, l’information circulante est non locale, de type holographique, donc infiniment plus vaste que ce dont nous sommes ordinairement conscients par l’intermédiaire des informations dépendantes de l’instrument cérébral.

Le chimiste anglais bien connu, Lovelock, suggère que la Terre tout entière fonctionne comme un seul organisme vivant. Il pense que toute vie sur Terre travaille de concert et maintient la stabilité de son environnement. En d’autres termes, le climat, les composés chimiques de l’atmosphère, la biodiversité, etc., sont dépendant d’une information globale qui nous concerne tous. Dans ces conditions, il est très difficile d’établir une nette distinction entre vie et non-vie tant tout sur Terre est imbriqué de façon si complexe. De l’avis de D. Bohm, les distinctions entre vie et non-vie ne sont que des abstractions. Pour lui, tout dans l’univers est vivant au même titre que la conscience est implicite dans toute matière. L’intelligence serait cette capacité, innée à toute structure, de relier la partie qu’elle est provisoirement avec le tout, faute de quoi il n’y a pas d’existence possible. Il nous faut prendre garde de ne pas confondre différence et identité. Nous sommes tous différents mais aussi nous sommes un ; un principe identitaire unit tous les êtres et toutes les choses entre eux, au sens où le mystique chrétien Eckhart affirmait que « quand un homme voit tout en tout, alors il est au-dessus de la simple compréhension ».

Le physicien D. Peat qui connaît bien les théories de D. Bohm pour avoir travaillé avec lui sur des textes communs, dit dans son livre L’univers miroir : « Les hommes de science croient que la conscience n’est rien de plus que de la matière – un phénomène électrochimique. La théorie de Bohm résout ingénieusement ce paradoxe. »

« D’abord, comme le montre le modèle holographique, la lumière, l’électromagnétisme, le son, toutes les énergies, contiennent enfouis en eux, dans chaque région de l’espace, des informations concernant l’univers tout entier. Ainsi, quand ces énergies pénètrent dans la conscience par les organes des sens, la conscience est-elle confrontée à chaque instant au tout. Elle est (ainsi que la perception) le tout. En outre, comme le pose l’hypothèse de Pribram, ces énergies sont traduites par l’appareillage sensoriel et enregistrées dans le cerveau de manière holographique. »

« Ensuite, le cerveau et le mécanisme sensoriel étant eux-mêmes composés de matière, laquelle est aussi des ondes, les matériaux et le processus même du cerveau sont une empreinte holographique du tout. L’ordre de la conscience et l’ordre de la matière, l’observateur et l’observé, sont donc l’un comme l’autre des projections et des expressions de l’ordre implicite dans lequel tous deux ne font qu’un. Chacun est un miroir se reflétant lui-même. L’esprit est une forme subtile de la matière, la matière est une forme grossière de l’esprit. »

Le tourbillon est un phénomène très instructif, il est une forme singulière et insolite en mouvement, se distinguant provisoirement du cours d’eau, mais sans jamais pouvoir en être indépendant. Le particulier émerge d’un processus d’intégration qui le dépasse et l’englobe. Quand chez l’être humain, comme c’est généralement le cas, la conscience vécue de l’unité cosmique fait défaut, la croyance d’être une entité séparée prend une place excessivement prédominante. Aussi longtemps que l’individu sera incapable de distinguer l’énorme disparité entre identité et différence, la vision fragmentée n’aura de cesse. Le bon sens, ou l’esprit rationnel, élabore des structures, ou règle, qui définissent ensuite ce qui sera accepté comme vrai ou faux. L’esprit projette sa vision personnelle du monde sur le monde réel. Cela dure jusqu’au jour où l’esprit rationnel, poussé à ses limites, finit par céder devant l’évidence que toute vision du monde ne procède pas exclusivement du monde réel mais aussi de notre propre cerveau.

Personne ne peut dire si l’être humain est bon par nature. Nous savons par contre qu’il est possible de créer les conditions favorables (c’est-à-dire conditionné) à des comportements bons, attentifs, utiles pour le plus grand nombre. Mais il est aussi possible de créer les conditions qui pousseront à des comportements mauvais, destructeurs, nuisibles pour le plus grand nombre. Il existe une troisième voie : créer les conditions favorables à l’épanouissement spirituel de l’être humain qui introduirait, dans l’éducation, un enseignement juste procédant de la métaphysique traditionnelle. Un enseignement juste serait celui qui s’adresse autant à la raison qu’à l’intuition, et dont l’objectif serait d’écarter les opinions illusoires. Celle d’où découlent toutes les autres est sans doute notre incapacité congénitale à voir la différence entre le moi existentiel et le Soi nouménal. Cette carence nourrit la confusion entre identité et différence. Dans ces conditions, nous restons forcément otages de nos croyances. Dans les profondeurs de l’être réside le Moi suprême, l’être essentiel qui est un avec le principe de l’univers et par lui à la totalité cosmique. Mais tant que nous vivons dans la prison de l’ignorance, et que nous sommes incapables de voir à quel point nous sommes séparés de notre Moi réel, nous sommes inconscients de notre identité avec le tout de l’univers. Et nous restons captifs des habitudes de penser logiquement selon les règles du dualisme. Seul l’être essentiel, uni au principe de l’univers et à son unité globale, est en amont de tout dualisme.

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1 Le jeune enfant n’étant pas doué d’intellect, il est impossible et ‘‘anti naturel’’ de lui inculquer l’idée qu’il n’est pas son corps, qu’il n’est pas ses émotions, qu’il n’est pas ses pensées. L’enseignement métaphysique juste ne peut se passer de l’intellect, pour autant que celui-ci ne soit pas d’emblée corrompu par la partialité primaire du mental.