Michel Bertrand : Au delà des deux visages du matérialisme


28 Jan 2011

(Revue Aurores. No 43. Mai 1984)

Comme les lecteurs le comprendront, il ne s’agit pas, dans cet article, de présenter, â travers une analyse de différents systèmes socio-économico-politiques, une nouvelle proposition idéaliste issue d’une réflexion concernant les systèmes en vigueur dans nos sociétés dites évoluées. Non, il est question ici d’un constat de changement de valeurs et donc, de comportements et de mentalités, survenu progressivement dans le temps depuis le début du monde gréco-romain. Avec lui, l’attrait pour le matérialisme a grandi, investissant tout le champ de nos activités alors que la perte du sens de notre existence devient évidente. La faillite de ces systèmes impose aujourd’hui la nécessaire résurgence d’une dimension spirituelle en l’homme. M. Bertrand nous dit son sentiment à cet égard.

LE matérialisme ressemble au dieu Janus qui présentait tantôt une face tantôt l’autre. Mais si l’éclairage est différent, la réalité demeure identique comme le personnage qu’elle représente.

Dans son premier aspect, en effet, le matérialisme se présente sous le masque du libéralisme, étiquette dont aime à se parer le capitalisme occidental. Prétendant s’appuyer sur le principe démocratique et la souveraineté du peuple, dont il usurpe en réalité les droits, le capitalisme libéral se propose —c’est du moins son but avoué officiellement— d’instaurer une société d’abondance s’appuyant sur un régime de liberté dans tous les domaines (social, moral, religieux) avec pour corollaire la responsabilité personnelle des individus vis-à-vis du corps social.

En fait, il est volontairement démagogue. L’apparente liberté politique provenant du pluralisme et du suffrage universel comme de la libre expression «théorique» de la presse et des «médias» se trouve en réalité singulièrement diminuée par le jeu des intérêts économiques dominants et des groupes de pression (milieux financiers, industriels, etc…) qui contrôlent la diffusion de l’information à tous les niveaux aussi bien que le financement des partis politiques. Quand il ne s’agit pas d’une pression exercée directement sur les gouvernants par le truchement des grands trusts et des sociétés multinationales.

Quant à l’objectif qu’il se propose en principe, à savoir d’assurer la prospérité du plus grand nombre et de faire parvenir la société toute entière à un état de liberté par l’affranchissement des sujétions que sont le travail pénible, le manque de loisirs, de pouvoir d’achat, de biens de consommation, il est lui aussi un leurre évident.

Et s’il advenait que le capitalisme libéral atteigne ses buts, assurerait-il pour autant le bonheur des gens? Certes non. Car les idéaux qu’il propose (culture, sports, loisirs, activités ludiques) ne sont fondamentalement que des «distractions» de Dieu. Replié sur l’homme retranché de ses horizons vers la transcendance, le capitalisme est athée. Il ne s’intéresse pas au domaine spirituel ou quand il le fait, c’est pour le «singer» et proposer la spiritualité sur les marchés comme un produit de consommation au même titre que les autres.

Où sont la liberté, la dignité humaine, le respect de la famille et toutes ces belles paroles qui sont dans la bouche des porte-paroles de la société occidentale lorsque l’on voit le «matraquage» publicitaire (télé, journaux, affiches, radio) qui s’exerce continuellement en faveur de la dispersion, de la futilité, du sordide.

Quant aux activités proprement religieuses, la société capitaliste libérale prétend en faire une question individuelle (d’opinion) laissée à la libre appréciation de chacun. Ceci explique en partie l’invraisemblable prolifération des sectes, des mouvements «spiritualistes», des pseudo-religions et des groupements contre-initiatiques de toutes sortes.

Tantôt l’ennemi du genre humain présente le visage doré de l’opulence et du profit matériel. C’est «Mammon» sous les apparences du «veau d’or». Tantôt il montre le visage menteur de l’ «ange de ténèbres» déguisé en «ange de lumière» et parle de justice, de fraternité, de «lendemains qui chantent».

C’est alors sous les traits du communisme qu’il se présente. Car le communisme, lui, ne cache pas son athéisme. Il s’en fait même un titre de gloire disant aux hommes: «La religion est l’opium du peuple». Et «si vous vous détournez de ces chimères, nous les hommes pourrons construire une société plus juste, plus fraternelle et plus humaine». Qui ne souscrirait à ce programme alléchant?

Pourtant, il faut se dire une chose bien simple: si le ressort de l’action communiste était le bien et l’amour de l’humanité, il serait l’expression divine même et pourrait être institué en tant que législation religieuse. Or le monothéisme reste silencieux sur la question du communisme, comme sur le capitalisme d’ailleurs. Car c’est le cœur de l’homme qu’il faut changer et non le vêtement.

La perversion du communisme ne provient pas de la mise en commun des richesses et des biens mais de la doctrine pernicieuse qui le sous-tend à savoir le marxisme. Ne voulant pas se soumettre à Dieu, Karl Marx et son époque (ses contemporains) montrent à l’homme des idoles qu’ils lui demandent d’adorer: le progrès; le paradis promis sur la terre et tout de suite, la science qui doit le libérer de toutes les contraintes, l’orgueil enfin de ne devoir son génie qu’à lui-même et à ses efforts prométhéens pour organiser le cosmos. Tentative d’auto-déification de l’Homme, le marxisme en fin d’analyse, dit que tout est permis «puisque Dieu n’existe pas». Le monde véritable est celui de la matière constamment soumise au changement.

Le succès extraordinaire du communisme, représenté il est vrai par divers courants et mouvements politiques depuis une soixantaine d’années dans le monde entier (Russie, Chine, Afrique noire, Cuba, etc…) ne peut s’expliquer sans une complicité des pays capitalistes dans l’instauration de ces régimes.

Les échanges entre les pays occidentaux et les «démocraties socialistes» ont pris dans la vie économique internationale une place très importante. Ce principe de tolérance mutuelle entre puissances capitalistes et puissances communistes ainsi posé —et l’on ne voit pas ce qui viendrait vraiment le mettre en cause sinon une révolution d’une autre essence— nous voulons dire une révolution spirituelle qui re-centre l’homme sur Dieu; cela étant établi, disons-nous, on ne peut juger un arbre qu’à ses fruits. Or si les fruits du capitalisme sont pourris, ceux du communisme sont amers. C’est au XVIIIème siècle que se développe au grand jour un courant jusqu’alors souterrain parce que refusé par le corps social tout entier, cette attitude de l’esprit caractéristique de ne tenir pour certain que ce que la raison peut admettre comme une évidence. On doit malheureusement au philosophe allemand (prussien) Kant d’avoir systématisé cette emprise tyrannique de la raison qui doit tout soumettre à son examen y compris le donné de la foi. Allant plus loin encore, Kant reconnaît pour l’esprit humain l’impossibilité d’appréhender autre chose que les phénomènes et par conséquent l’impossibilité d’atteindre la vérité métaphysique qui est de l’ordre du «noumène». En fait, avec Kant et ses successeurs (Hegel, Nietzsche, Karl Marx) on assiste à une véritable inversion des données traditionnelles qui partent de Dieu pour expliquer le monde à partir d’un message divinement révélé.

Les progrès matériels dus à l’évolution des techniques, l’essor du commerce et de la finance consécutifs à la découverte du «nouveau Monde», l’apparition subséquente du «libre examen» rationnel et des sciences dites «profanes» détournèrent l’homme occidental de son attitude «contemplative» orientée vers le haut pour attirer son regard vers le bas et l’examen des causes «secondes», seules visibles à l’œil de la raison, lorsque se ferme «l’œil du cœur» . C’est ainsi, que la Renaissance et la «Réforme» du XVIème siècle, présentées généralement au monde comme des acquis positifs par rapport à l’«obscurantisme» du Moyen-âge sont, au plan spirituel, des régressions. Car l’«humanisme» qui est né à cette époque correspond à la tendance inhérente dans l’homme qui consiste à ne tenir pour vrai, estimable et digne d’intérêt que ce qu’il peut constater par ses sens et donc transformer d’une manière visible.

LA DÉGRADATION DES MENTALITÉS

Pour l’occident, ce penchant remonte à la genèse de la pensée gréco-romaine, essentiellement «réflexive» et a-religieuse et qui, pour cette raison, est portée aux nues. La raison, privée des lumières divines, penche vers le «rationalisme» et ce dernier ne tarde pas à se transformer en «matérialisme» plus ou moins avoué. C’est parce que les mentalités se sont dégradées, perdant de vue la finalité spirituelle de l’être humain, que les sociétés se sont peu à peu sécularisées et non l’inverse. Dans une société traditionnelle, le système économique basé sur le «profit» et le «mercantilisme» est rejeté comme un corps étranger. Et ce n’est pas parce l’or de l’Amérique (El Dorado) s’est mis à affluer brusquement sur le marché européen que les banques et les financiers cosmopolites ont pris une telle extension mais bien parce que l’esprit de lucre et de profit s’est emparé de larges couches de la société qu’une telle exploitation des richesses est devenue possible, permettant du même coup la croissance parasitaire des oligarchies financières qui dominent l’Occident.

Tant que l’homme ne désire pas vraiment une chose, celle-ci n’arrive pas. Rien n’arrive qui ne soit voulu par l’homme, sur le plan de l’histoire, à condition que Dieu l’ait permis (cela ne veut pas dire que Dieu l’a voulu) ou toléré. Une «nécessité» de l’histoire est un pur leurre et on le voit bien avec le renouveau islamique qui va à «contre-courant» des idées reçues ce qui déconcerte à la fois les marxistes et les capitalistes retrouvant un «consensus» qui justifie leurs options matérialistes communes, au-delà des divergences de tactique pour savoir si la tyrannie matérialiste s’implantera par la force (communisme) ou sans heurt (capitalisme).

On espère ainsi détourner peu à peu les religions de leur finalité spirituelle pour les engager à prendre pour but des objectifs purement humains et matériels. Ainsi serait détruite peu à peu dans le cœur des croyants le principe même de la foi: à savoir que le visible est gouverné par l’Invisible. Car «nul ne peut voir Dieu et vivre». «Mais si tu ne vois pas Dieu susurre le «démon» marxiste, c’est parce que tu es toi-même un Dieu qui ne connaît pas son pouvoir!» Prenant le contre-pied de la profession de foi, le marxisme proclame ce blasphème: «Il n’y a pas d’autre Dieu que l’Homme». Dans sa négation, il rejoint le point de vue capitaliste dont les tenants proclament: «Il n’y a pas d’autre Dieu que le Monde».

Ainsi, en dépit d’un antagonisme de façade qui correspond à un désaccord sur la méthode à mettre en œuvre (persuasion ou contrainte) pour arriver à leurs fins, Capitalisme et Communisme ne sont pas, en profondeur, ennemis, mais complices pour instaurer la tyrannie matérialiste d’un monde faux, remplaçant Dieu par des ersatz (drogues), œuvrant pour le triomphe du «règne de la quantité» [1] au sein d’un monde clos, sorte de «vortex» démoniaque soumis à un perpétuel changement et guidé par des lois exclusivement «mécanistes» qui laissent la place à une vie «psychique» mais bannissent à jamais des horizons humains le principe de la «vie spirituelle».

Une petite oligarchie, sorte de pseudo-élite émanant de la contre-initiation, serait chargée de gérer un tel monde «sans lumière et sans joie» et d’en prévenir les sursauts anarchiques. Quant à la possibilité d’une «troisième voie», qui aurait la faiblesse de croire que la liberté de se développer lui serait accordée au point où nous en sommes? Quel espoir reste-t-il au-delà de ce double visage qui, en fait, n’en est qu’un?

LES FINS DERNIERES

S’il en est ainsi, la réalité existentielle, sans le regard de la foi, apparaît «désespérante». Se livrant à l’influence de l’esprit des ténèbres, l’homme moderne ne s’enfonce-t-il pas irrémédiablement dans l’opacité du monde matériel qui l’entraîne toujours plus bas, sous l’empire d’un vertige mortel et du souffle glacé suscité par un dynamisme de chute?

Pourtant, le plan divin ne peut être mis en échec. L’Espérance, gagée par la Foi, est fondée sur la Parole de Dieu Verbe agissant dans l’homme et seul capable de mobiliser ses énergies spirituelles.

Ainsi, des signes de dérèglement apparaissent dans le système, des «failles» se révèlent à l’Ouest comme à l’Est. La pseudo-civilisation actuelle se comporte comme un moribond en proie aux sursauts de l’agonie. En vérité le «présent monde» est condamné. Sa fin n’est plus qu’une question de temps. Déjà, les germes d’une renaissance spirituelle sont perceptibles ici et là, sous le souffle vivifiant de l’Esprit Divin, à travers l’inexorable processus de «dissolution» qui consume toutes les «entreprises illusoires». Le principe du Mal court à sa propre perte en épuisant les ultimes possibilités contenues dans le sein de la Manifestation. Au terme de l’involution caractéristique de la fin du présent cycle, nous sommes sur le point d’atteindre le «stade zéro» de la «glaciation finale» (pétrification), signal des «trompettes» de l’Apocalypse et de la descente du Verbe sous sa forme ignée. C’est le même Feu de la Résurrection qui restituera tout être sous son vrai jour, brûlant les uns et illuminant les autres, «en un instant, en un clin d’œil», l’illusion du «temps historique» venant se briser sur le rocher de l’Éternel Présent.

Le monde nouveau, né de l’embrasement de l’univers dans le foyer divin transcosmique d’énergie et d’amour, est déjà né d’une Vierge. Et dans le cœur de chaque homme, la lumière de la Grâce fait briller une dernière fois la liberté de s’orienter vers la Vérité.

Michel Bertrand


[1] Pour reprendre le titre d’une œuvre magistrale de René Guénon.