Jean Klein : Au-delà du connu


07 Nov 2012

(Revue Être. No 1. 1974. 2e Année. Le titre est de 3eMillénaire)

Qui voit dans l’acte le sans acte et dans le sans acte l’acte, celui-là est un sage parmi les hommes, il est en état d’union, il fait la totalité des actes.

Bhagavad-Gita, IV-18.

Nous regarder comme une entité autonome, individuelle caractérise notre conditionnement et, de ce point de vue, la compréhension est impossible. Un concept est une fiction, dépourvue de toute substance et d’indépendance, comme une image de rêve, et à ce niveau, tout ce que nous entreprenons demeure conditionné par un moi, est intentionnel, est acte partiel.

L’acte accompli sous l’influence d’un concept, du je individuel, nous enferme dans un cercle vicieux, nous sommes alors acteur, penseur, et forcément enchaînés aux conditions de cette action et de cette pensée.

L’acte pur, sans choix, le non-choix, l’acte infini de la conscience est complètement indifférent au pur et à l’impur, au beau et au laid. Les conceptions élaborées d’un point de vue moral ne sont qu’une limitation de l’acte, qui est en soi absolument indivis, plénitude. L’acte spontané du Soi est libre de l’opposé qu’implique toute espèce de choix.

Dans l’absence d’un moi, conscience unitive, il n’y a ni penseur, ni acteur, dans un acte créatif, il n’y a personne qui agit, tout se fait sans l’ingérence d’un moi, « cela se fait » et cet acte est alors un acte total.

Quand surgit un désir non encore formulé, qui n’a pas pris consistance en revêtant une expression verbale ou en se fixant sur un objet, il faut en prendre conscience en restant complètement non engagé. Ainsi l’agitation s’apaise et son dynamisme se meurt dans le suprême observateur, notre Je qui contient tout et ne peut rien désirer que lui-même. L’impulsion, la sensation ne font que tendre obscurément vers une expression sans fixation sur un concept. Il s’agit de devenir conscient en restant non engagé; il se produit alors un renvoi à ce que nous sommes, plénitude sans objet. Quand cette claire vision est obtenue, rien ne s’avère plus évident que l’ultime réalité de la conscience limitée.

La vie réelle se situe au-delà de la naissance et de la mort, de l’apparition-disparition, elle n’est pas limitée par notre mental ni liée par la mémoire. La vie, cette apparente inconnue, se fait connaitre quand le connu éphémère actuel s’avère être une compensation, une quête sans issue; ce connu perd sa limitation et se résorbe dans l’éternel contemplateur qui se révèle comme étant toute présence, être, vie.

Dans la sphère du connu, toute chose est classée, cataloguée, figée. Au-delà de ce connu, il y a découverte constante, toute chose pointe vers la conscience-témoin et toute chose se résorbe en elle.

La peur, l’anxiété sont asservissement à la mémoire, au connu. L’émotivité, l’affectivité qui aveugle sont des réflexes d’un psychisme aliéné, les idées, les idéals ne sont que fuite devant un continuel renouvellement.

Quand s’ouvre la perspective de ce que nous sommes, notre Soi, cette connaissance est comme le point de départ. Dès lors, notre vie prend une tout autre signification. C’est une connaissance instantanée, une perception directe et les investigations proposées par l’instructeur nous amènent à cette intuition. Perspective signifie orientation, « pointer vers », et l’expérience de notre vrai soi consiste à « s’y établir », à ne plus être prisonnier de la perspective fausse et limitée du moi.

La pensée discursive, intentionnelle, ne peut jamais nous conduire vers le pointé, l’être. L’intuition directe de la perspective nous éclaire, nous montre qu’il n’y a rien à accumuler, rien à acquérir, et le dynamisme de la recherche se vide. Dès que l’illusion se dissipe, le chercheur se révèle être l’objet même de sa recherche, le trouvé, la plénitude qui est une grâce.

L’ultime équilibre dépend de l’installation dans le soi. La crampe initiale, l’égo, se résorbe en lui, et l’esprit, le mental, le corps sont unifiés, harmonisés.

Tout notre organisme psychosomatique baigne dans l’euphorie, toute fluctuation mentale est apaisée quand sourd la joie. A ce premier frémissement dont les flots passent avec une extrême rapidité, laissez-vous glisser dans la joie sans objet; l’objet n’est au fond qu’un reflet de la joie, paix infinie du soi. Ce dernier est une réalité constamment présente, sous-jacente, bien que nous ne l’éprouvions généralement que sous une forme amoindrie.

La nature essentielle du soi brille dans le vide apparent qui réside toujours entre deux pensées, deux sensations, deux états, et elle devient constante omniprésence, même entourée d’objets.

Toute paix, la joie de la vie courante est une expression de notre propre soi. Interroger une chose consiste à la laisser parler, s’exprimer, la laisser vivre sans interposer entre elle et nous un voile plus ou moins opaque, tissé par notre moi.

En préservant les moments sans formulation, en demeurant dans la sensation, soit tactile, soit auditive, comme témoin non engagé, on voit la sensation se résorber dans le témoin silencieux.

Ce que nous sommes, notre soi, toute présence, a son apparente extension dans un espace-temps et, à ce niveau-là, on peut parler de vivre et de mourir : une image dans le mental, mais ce que nous sommes, notre nature foncière, n’a ni naissance, ni mort.

La naissance existe seulement comme naissance d’un moi, d’un je, et la mort seulement comme la mort de ce dernier.

Tout phénomène se déploie dans un espace-temps, image de notre mental, un concept. S’abstenir de penser pendant un laps de temps, par un acte de discipline, de volonté, est également produit par un moi conceptualisé, l’affirmation d’un moi. Tenter de ne pas conceptualiser est encore une conceptualisation. Pour que l’arrière-plan devienne un vécu, il faut que tout concept soit résorbé; toute objectivation est une entrave pour intégrer ce que nous sommes foncièrement. Dans les limites de la pensée, du concept, nous ne pouvons jamais nous éveiller. Notre véritable nature n’est pas objectivable. Pour avoir accès à l’éveil, tout effort dans un horizon conceptuel, circonscrit-par un moi objectivé, est une entrave. Quand cette intention nous a abandonnés, nous sommes envahis par la grâce, tout est grâce.

Le soi est lucidité silencieuse qui ne se laisse pas définir comme un silence, avec comme opposé le bruit.

Comment faut-il concevoir le silence et son opposé ? Si vous voulez vous défaire de l’agitation en vue d’un état de silence, vous rejetez, vous agressez, vous vous défendez, par contre, si vous l’acceptez, l’agitation qui fait partie du silence se perd et se fond en lui; vous atteignez le silence du soi, au-delà du silence et de l’agitation. Il ne faut pas vouloir se défaire de l’agitation, en restant à son niveau, il faut en avoir une écoute totale, elle se meurt alors dans le silence, car elle n’est rien d’autre que silence.

Quand nous parlons du présent, nous ne voulons parler que de ce présent éternel : « présent à soi », dénué de tout artifice mental, psychique.

Le chercheur peut être considéré comme un moi projeté qui éprouve une carence; détaché de l’unité, il cherche vainement à ne plus être dans cet état de spasme. Quand la recherche est abandonnée, le dynamisme se résorbe dans l’observateur silencieux et le moi qui n’est qu’un mouvement centripète devient un mouvement centrifuge : l’être, notre Soi. Le chercheur que ne talonne plus le dynamisme de la recherche, s’intègre dans le trouvé, sa véritable nature, celle qu’il connaît par une intuition inaliénable.

Seule une entité conceptuelle peut être liée, enchainée, ou libre; un « je suis » objectivé, conceptualisé. Quand l’habitude, le réflexe nous a quittés, il n’y a plus liberté ni enchaînement.

Toute tendance à vouloir connaître objectivement le connaisseur, celui qui est inconnaissable conceptuellement, est un empêchement pour une aperception de notre vraie nature qui est Etre, connaissance non duelle.

Toute conceptualisation, objectivation, est extraversion, ce que nous sommes foncièrement est intraversion, là où il n’y a ni extérieur, ni intérieur.

Pour que l’inconnu devienne connu, le connu doit cesser d’encombrer la conscience. C’est le mental qui a créé des notions comme enchaînement et liberté. Il s’élimine sans effort ni discipline quand le silence est devenu réalité en nous. Il y a être, connaissance et amour, sans la présence d’un moi. C’est de ce silence-vie qu’émane le parfum de l’existence.