Micheline Flak : Au XIXe siècle : Quelques découvreurs de l’orient


29 Jun 2010

(Revue Énergie Vital. No 12. Juillet-Août 1982)

Pendant que se mettaient en place les phénomènes avant-coureurs de la Révolution française, un autre évènement de taille se faisait jour qui touchait au cœur notre civilisation toute entière : c’était la découverte des écritures sacrées de l’Orient.

Une cascade de richesses

En janvier 1784, fut fondée par les Anglais, alors maîtres de l’Inde, la Société Asiatique de Calcutta. Sa fonction était de rassembler et de traduire les œuvres majeures de l’Orient. Fort bien guidés, semble-t-il, par les pandits du Bengale, les membres de la toute jeune Association choisirent d’abord pour cible la Bhagavad Gîta. Rien moins que ce joyau au cœur du Mahabharata. La traduction anglaise, la première dans une langue européenne, était de Charles Wilkins. Elle parut en novembre 1784.

La carrière de la Société de Calcutta commençait de main de maître. Du coup, de grands textes persans, chinois, arabes et égyptiens suivirent de près les publications indiennes. L’accueil de l’élite occidentale répondit d’enthousiasme à ces initiatives. On découvrit que l’Asie n’était pas comme on s’était trop plu à le croire — dans la lumière crue de la culture dominante — un monde inquiétant de fakirs, d’Infidèles, de pagodes et d’ignobles Moghols, mais une cascade de richesses qui jetait ses clartés irisées sur notre propre culture et sur nos plus anciennes traditions.

Le sanscrit apparut comme le véhicule d’une haute cosmogonie certes, mais aussi comme la racine commune d’où avaient surgi les idiomes majeurs de l’Europe. Et cette langue-mère se prêtait à tous les raffinements du romanesque. Telle l’histoire touchante de Sakountala traduit par le célèbre orientaliste William Jones. Elle ne connut pas moins de cinq rééditions de 1790 à 1807 dans la seule Angleterre. L’Europe s’emballa. Reyer en fit la musique d’un ballet d’Opéra1. Le mouvement romantique s’amplifiait partout des harmonies du génie oriental.

Le choc de deux cultures

On se souvint de la secte des gymnosophes ou « sages nus » qui avait tant intrigué et subjugué Alexandre le Conquérant et ses amis. On se rappela la conversation qu’eut Onecritus avec Dandamis, le maître indien. Interrogé sur ce qu’il pensait de Pythagore, Socrate et Diogène, et de leurs doctrines, Dandamis avait répondu que « ces grands homes lui apparaissaient comme doués de génie mais qu’ils avaient vécu un peu trop passivement dans le sein des lois ». Un reproche qu’encourent encore bien plus la plupart des penseurs du XXe siècle dont la philosophie ronronne sans fin dans les limites étroites du social et du politique, sans aucun refuge dans l’Inconditionné.

Le souffle des forêts intemporelles, où les sages de l’Inde et de la Perse avaient eu leurs visions, passa avec plus ou moins de force au travers des grandes œuvres romantiques : celles de Woodsworth, Coleridge et Carlyle en Angleterre, Goethe, Schelling, Novalis et Schopenhauer en Allemagne, Lamartine, Hugo et Michelet sans oublier Nerval chez nous. Elles ont été profondément influencées par cette aurore des premiers âges.

Mais c’est peut-être aux États-Unis que la rencontre avec l’Orient jeta ses feux les plus purs. Là, Emerson, chef de file de l’école transcendentaliste, aperçut dans toute son ampleur la dimension neuve que la pensée orientale donnait aux mots « Esprit » et « Religion ». Nous reviendrons un peu plus tard sur le rôle de l’Amérique. Qu’il nous suffise de dire ici que ces découvreurs de l’Orient, qu’ils fussent poètes, penseurs philologues, ou simplement spécialistes des littératures diverses de la Perse, de la Chine, de l’Égypte ou de l’Inde, ne mirent pas dans la balance leur seul intellect. Beaucoup s’engagèrent avec une passion qui transforma leur recherche en destin.

Sur les pas de Zoroastre : Anquetil Duperron

Prenons l’exemple d’Abraham-Hyacinthe Anquetil Duperron, l’un des plus grands précurseurs et artisans de « la Renaissance Orientale2 ».

Rien ne destinait apparemment ce Parisien né en 1731 à partir pour l’Inde. Mais à l’âge de 23 ans, voilà qu’il tombe un jour dans une bibliothèque sur quatre feuillets couverts d’une écriture inconnue d’origine perse. C’était le décalque d’un original déposé à Oxford par un voyageur anglais. Fasciné par ces signes, Anquetil qui connaît bien le grec, le latin et l’hébreu, décide en 1754 d’aller chercher sur place le document complet : le livre sacré de Zoroastre ! L’étonnant, c’est qu’il y réussit. Il nous donne dans la Préface du Zend-Avesta, qu’il publia en 1771, un aperçu de la foi qui sous-tendait sa quête : « On a mesuré les astres, sondé les abîmes de la mer, parcouru toute l’étendue du globe et déterminé sa forme ; on a surpris le secret de la nature dans ses productions, dans les lois qui règlent son cours. Tout cela est pour l’homme, et l’homme est ignoré ».

Il nous conte comment il alla trouver l’officier chargé de former les recrues pour la Compagnie des Indes et le supplia de l’embarquer comme soldat. Ce serait une belle scène pour un cinéaste ! On comprend les hésitations du Commandant qui, finalement, se laissa émouvoir. Anquetil raconte : « J’avais pour tout bagage deux chemises, deux mouchoirs, une paire de bas, un étui de mathématiques et une Bible hébraïque ». Curieux attirail pour un guerrier au long cours !

Arrivé à Pondichéry, il dut surmonter les pires difficultés à cause des batailles que se livraient dans ces parages l’Angleterre et la France. De péripéties en péripéties, il vient à bout de tous les obstacles et en 1758 arrive à Surate où il acquiert la confiance et la langue des destours Parsis, et trouve en Darab son maître. C’est ce dernier qui l’initie à l’antique langue Zend et aux mystères du culte du Feu. Sa « route des épices » l’avaient rendu dépositaire d’une collection de 180 manuscrits.

De retour à Paris, il les dépose tous le 15 mars 1762 à la Bibliothèque du Roi. On a beau l’accuser d’être un faussaire, il entame avec confiance son immense travail. La grande aventure se poursuit, soutenue par une énergie et une rigueur morale sans faille. Elles sont en harmonie avec les œuvres qu’il déchiffre. « Je revins en 1762 plus pauvre que lorsque je partis. J’étais riche en connaissances que ma jeunesse me laissait le temps de rédiger à loisir et c’était toute la fortune que j’étais allé chercher en Inde. »

Après le Zend-Avesta, il publie en 1786-1787 quatre Upanishads contenues dans son ouvrage « Recherches sur l’Inde » et cinquante autres sous le « Oupnek’hat » en 1801… en traduction latine !

D’une austérité étonnante, il s’exerce à vivre dans un dénuement volontaire et refuse les pensions que le Roi, puis l’Empereur lui offrent, de peur d’être trop riche ! Il meurt en ascète en 1805. Sa pensée et sa vie avaient été marquées par les sages qu’il avait fréquentés dans ses voyages et dans les livres.

L’ère des grands savants

On retrouve cette même exigence morale chez un autre grand chercheur, Sylvestre de Sacy, dont les cours à l’École des Langues orientales étaient suivis par toute l’Europe et qui refusera de prêter le serment de haine contre la Royauté réclamé à tous les fonctionnaires par le Gouvernement du Directoire.

On retrouve chez lui, comme chez Anquetil, l’impressionnante volonté de servir la science tout en obéissant à sa conscience.

C’est à Antoine-Léonard de Chézy que revient l’honneur, en 1814, d’avoir créé la première chaire de sanscrit en Europe. Chézy professait les affinités des langues celtique et germanique avec le sanscrit. Émile Burnouf, célèbre helléniste et latiniste de l’époque, suivait ses cours avec son fils Eugène. Ce dernier fut « le grand Burnouf » dont les travaux devaient éblouir tous les orientalistes de l’époque. Chez lui, le lien entre la philosophie grecque et l’Orient sembla avoir été clairement perçu. Héritant de la chaire de sanscrit de de Chézy, il affirmait aussi qu’« il n’était plus possible désormais de faire une étude du latin et du grec sans remonter jusqu’au sanscrit ».

Reprenant les travaux d’Anquetil, il établit l’identité d’origine entre le Zend et le sanscrit. Sa méthode de travail était remarquable. Il recherchait à la trace les radicaux des vocables inconnus dans les Vedas, le Grec, le Latin et jusque dans les idiomes germaniques. En élaguant les lettres et les suffixes et en raisonnant par analogie, il arriva à recomposer la langue morte dont il fit pour son usage un dictionnaire et une grammaire. Il avait 32 ans et devait un peu plus tard déchiffrer les inscriptions de Persépolis et Hamadan.

Ce Champollion du Zend et du Pâli s’est gagné la reconnaissance de tous les Bouddhistes pour avoir publié en 1852 « Le Lotus de la Bonne Loi ». Les dévots de Krishna se souviendront aussi qu’il fut le premier traducteur européen du Bhagavad Purana qui relate l’épopée de ce Dieu hindou.

On ne s’étonne pas que de telles figures aient pu paraître en Inde même avec l’autorité des maîtres et on raconte que lors d’une dispute religieuse, des brahmanes de Bombay appuyèrent leurs arguments sur les commentaires du Yaçna que Burnouf avait donnés.

Dans sa leçon inaugurale au Collège de France, il s’écriait : « C’est l’Inde avec sa philosophie et ses mythes, sa littérature et ses lois que nous étudierons dans sa langue. C’est plus que l’Inde. C’est une page des origines du monde, de l’histoire primitive de l’esprit humain que nous essaierons de déchiffrer ensemble. »

On ne s’étonne pas que pour lui la philologie ait été inséparable de la philosophie. C’est justice que nous rendions hommage à de tels pionniers. Tous, parmi les orientalistes du XIXe siècle, n’ont pas eu l’esprit doué d’une telle ouverture.

La peur du nouveau

Certains allaient à ces textes avec un point de vue borné tel ce Barthélémy Saint Hilaire pour qui « le Bouddha a été un de ces penseurs naïfs et aveugles… qui se perdent dans leur propre pensée, faute d’en approfondir suffisamment le principe3 ».

C’est le même qui commentant le Samkhya Karika émettait sur la doctrine exposée dans ce grand texte un jugement catégorique : « Nous la condamnons sans réserve4 ».

On trouve là en effet l’expression extrême d’une attitude assez générale face à la nouveauté. Il est souvent arrivé, sauf chez les plus grands, que les écritures sacrées n’aient été appréciées que dans la mesure où elles corroboraient un certain idéalisme chrétien. Les « darshans », les « points de vue » qui — comme le Samkhya — laissaient supposer la possibilité de techniques d’accès à la transcendance par les moyens psycho-physiques « ici et maintenant » — c’est-à-dire par le yoga — pouvaient-ils vraiment être compris ? De telles perspectives n’entraient pas dans le schéma mental des penseurs de l’époque. L’Europe n’était pas vraiment prête à « libéraliser la foi ».

L’avance américaine : Emerson et Thoreau

Aussi le yoga trouva-t-il son seul écho dans le terroir yankee sinon dégagé, du moins plus libre des préjugés de la culture judéo-chrétienne. Au village de Concord, centre du transcendantalisme américain, affluaient en pleine période de la conquête de l’Ouest, toutes les productions de l’Est lointain, que ce fût en anglais, en français ou en allemand, Emerson se les faisait régulièrement envoyer par ses correspondants internationaux. Aussi Thoreau, lecteur vorace et attentif, peut-il écrire : « Il serait digne de notre époque de collectionner et de publier ensemble les écritures sacrées de toutes les nations, les chinoises, hindoues, perses, hébraïques et autres pour en faire l’écriture sacrée de l’Humanité… Une telle juxtaposition inviterait à comparer et à libéraliser la foi humaine. C’est un travail que le temps rédigera sans doute et qui sera le plus beau fleuron de l’imprimerie. Ce sera la Bible, le Livre des Livres que les missionnaires pourront emporter aux confins de la terre5 ».

Une telle vision couronne sans aucune doute la découverte de l’Orient au siècle dernier. Cela explique que l’Amérique à la fin du XIXe siècle ait été le terrain choisi pour le fameux Congrès des Religions. C’est à Chicago en 1893 que Swami Vivekananda, mandaté par son maître Ramakrishna, vient apporter le message vivant des Vedas et des Yogas, le premier d’une lignée de maîtres chargés d’unir l’Orient à l’Occident.

Pour les chercheurs de vraie vie que furent les gens de Concord, l’évènement spirituel suscité par les grands textes signifiait une remise en question des vieux systèmes de pensée et une réintégration du sacré dans la vie quotidienne. En pleine période de « Ruée vers l’Or », Thoreau opte sans hésiter pour les richesses du dedans. Il fait de sa vie un embarcadère pour les continents inexplorés — cet inconscient que nous portons en nous. La pensée orientale ne va pas faire de lui un ermite coupé du monde mais un homme d’action, capable de se jeter dans la mêlée quand les grands, les éternels principes seront en jeu. Il le montrera en prenant parti contre l’esclavage, à la veille de la Guerre de Sécession. L’un des premiers, en lisant le Samkhya, il avait découvert la méditation et la pratiquait, à Walden du moins, d’une manière assez systématique. Concord fut donc un véritable haut-lieu de la rencontre Orient-Occident, un promontoire qui tourné vers l’Europe, portait en avant-coureur l’influence d’un autre hémisphère.

La connaissance des grands textes du yoga nous rend facile de parfaire cette étape aujourd’hui avant que le cours immense du 3ème millénaire n’ouvre à l’humanité (qui sait?) d’autres voies d’évolution de la conscience.

L’influence sur la Pensée Européenne

Il est délicat d’estimer le rôle qu’a pu jouer la Découverte de l’Orient en ses prolongements. Vu le climat de rationalité et de conformisme qui prévalait au XIXe siècle, l’ouverture à un système de pensée différent et à des états de conscience inconnus n’a pu être que l’effet d’individus isolés ou de petits groupes marginaux. Pour ce qui est des individus, on en a vu plus haut quelques exemples remarquables. Au-delà d’un certain maniérisme inspiré des romans orientaux alors à la mode, on a vu naître des sociétés secrètes comme la Société Théosophique fondée en 1875 par Madame Blavatsky.

En dépit de leurs excès d’ésotérisme, ces cercles fermés ont exercé une influence très forte sur bien des secteurs de la société. Un exemple : les médecins de l’École de Nancy qui devaient contribuer à former Charcot et Freud.

On ne peut encore affirmer avec certitude ce qui sortira du contact d’un Orient mieux connu et intégré au sein de la science occidentale. C’est un chapitre à peine entamé, mais d’ores et déjà passionnant.

Une bibliographie succincte :

L’Enseignement de Ramakrishna, édité par J. Herbert, chez Albin Michel.

Swami Vivekananda, Jnana Yoga, Les Yogas pratiques, Entretiens et causeries (ces trois titres édités chez Albin Michel).

1 Dont Théophile Gauthier écrivit le livret.

2 Titre d’un livre de Raymond Schwab, Payot 1950.

3 Cité par Raymond Schwab, « La Renaissance Orientale », Payot 1950, page 131.

4 Idem

5 A Week Monday, 1842