XXX : Avec de gros sabots


19 Jun 2014

(Revue Être. No 1. 15e année. 1987)

Pourquoi aussi loin que l’histoire nous permette de remonter dans le temps au moyen de témoignages écrits, constate-t-on que des situations identiques font naître des comportements humains similaires ?

Lorsque des clans s’accusent mutuellement de massacres d’innocents, la question qu’il convient de se poser n’est pas de savoir quel en est le responsable mais qui était capable d’accom­plir de telles actions ? La réponse demeure la même : chaque accusateur l’était. Dans une guerre, seul le sort des armes décide de quel côté les crimes pourront être dénoncés et réprimés… Pour Sartre, ceux qu’il appelait « les salauds » n’étaient-ils pas simplement ceux qui ne pensaient pas comme lui, Sartre, qui s’était érigé en temple de la Justice, de la Vérité et de la Vertu ?

En quoi la situation que l’on trouve actuellement au Moyen et Proche-Orient diffère-t-elle de celle qui existait à l’époque des Assyriens, des Babyloniens, des Palestiniens et des rois David et Salomon ? On trouve les mêmes rivalités, la même volonté de puissance, le même esprit de vengeance, le même fanatisme exterminateur. En un mot les mêmes instincts, la même folie.

Pourquoi n’a-t-on été capable de rien d’autre que de donner des interprétations de l’être humain sans pouvoir faire naître l’homme nouveau sur lequel on n’a cessé de tenir des discours sans fin ? Tout simplement parce que malgré toutes les tenta­tives entreprises pour y parvenir, il n’a pas été possible de modifier la nature humaine, fût-ce au prix d’exterminations.

Accepter l’existence et s’y résigner – la vie humaine restant une vallée de larmes – en expiation du courroux divin et en rémission de nos fautes ou de celles de nos ancêtres, telle est la perspective juive où Dieu est conçu à l’image de l’homme comme père abusif, susceptible et punisseur mais, en revanche, protégeant et vengeant son peuple. Cependant, on songe à ce cri terrible d’un écrivain juif : « Où Dieu était-il à Auschwitz ? »

Le modèle chrétien n’a rien changé à la nature humaine en la désignant comme cause de la déchéance de l’être humain créé bon, le laissant, de ce fait, soumis à la faute originelle. Le salut n’est jamais garanti malgré le sacrifice du Christ, sacrifice inutile puisque la conquête du salut doit être à nouveau tentée par chaque croyant.

L’image d’un Dieu bon n’est plus reçue aujourd’hui. Voilà pourquoi les successeurs des colporteurs de Dieu se sont faits revendeurs des droits de l’homme.

Reste à savoir pourquoi l’homme nouveau demeure à venir ? Jusqu’à présent on n’a rien fait d’autre que s’efforcer par le système de récompense/punition, élection/damnation de conte­nir les excès de la nature humaine, néfastes pour l’équilibre de la communauté, au moyen d’une morale, ou de permettre l’épuisement de ces excès vers l’extérieur au moyen d’une guerre – sainte ou pas —. On a agi sur la manifestation sans pouvoir en modifier la cause ; on s’attache aux symptômes faute de pouvoir agir sur ce qui les a provoqués.

Actuellement en affublant des connaissances conjecturales du mot science on s’est imaginé redonner du lustre à des connaissances plus ou moins déconsidérées. La philosophie s’est reconvertie dans l’épistémologie, c’est-à-dire dans le dis­cours sur les sciences, faute d’être capable de les pratiquer. Ce qui touche aux comportements des individus s’appelle main­tenant sciences humaines. L’économie et la politique sont élevées au niveau de sciences. Mais le comble se trouve atteint par le discours religieux qui se fait désormais dans des « insti­tuts de sciences religieuses » (sic). C’est toujours la même supposition : il suffit de changer les mots pour changer les choses. Tout cela porte un nom et s’appelle de la pédanterie, de la falsification. La caractéristique d’une science réside dans sa « prédictibilité », qui tient dans cette formule : « Ceci étant, si cela survient, il en résultera ça. » Parvenir à coup sûr à telle situation implique la maîtrise des éléments qui jouent un rôle déterminant dans un phénomène donné et qu’on appelle aussi les composantes, ou les paramètres s’il s’agit de grandeurs mesurables. Par exemple, faute de pouvoir prendre en compte toutes les composantes qui entrent en jeu dans un phénomène météorologique et surtout de connaître l’importance respective de celles-ci ainsi que leur interaction, la prévision météorolo­gique ayant des chances d’être exacte se limite actuellement à quelques jours. Au-delà on entre dans le domaine de la pré­diction. Ne parlons pas de maîtrise en ce domaine, les chants, les danses, les prières et les processions pour faire tomber la pluie restant des moyens aussi aléatoires pour y parvenir que le miracle.

L’ignorance dans laquelle on se trouve de connaître les composantes déterminantes de l’être humain, en particulier la méconnaissance de ce à quoi correspond cette aspiration à la perfection, à la plénitude qui existe au fond de tout être humain et que connaissent bien les manipulateurs de foules – ils l’utilisent pour parvenir au pouvoir, promettant bonheur et paradis pour demain ou ailleurs – cette ignorance exclut la possibilité de changer l’être humain, de parvenir à l’homme nouveau. Comment faire pour supprimer l’hypocrisie, la ruse, la duplicité tant que l’essentiel consiste à sauver les apparences, à ne pas perdre la face ; tant que le semblant, le paraître priment l’être ? « Surtout, que ça ne se sache pas », telle est la grande préoccu­pation de tous les appareils politiques ou religieux, leur impos­ture à se vouloir parfaits, purs, uniquement préoccupés par le bien de tous, masquant leur volonté de conserver et d’accroî­tre leur pouvoir. Et puis que vaut le jugement d’un système qui se juge lui-même ? La probabilité d’erreur est totale. Cela explique l’impossibilité pour lui de se réformer de l’intérieur et d’empêcher son propre déclin.

L’être humain se trouve ainsi fait qu’il projette hors de lui ce qui vit inconsciemment en lui et qu’il accroche l’image de ses rêves, de ses désirs au réel quotidien. En chacun de nous se trouve un fauve qui aspire à la perfection, Caïn et Abel confondus et indissociables. D’où cette dualité projetée à l’échelle de l’univers : Dieu et Satan ; le héros et le monstre ; les bons et les méchants avec toujours un happy-end : le triom­phe définitif du bien sur le mal, au terme de sa propre vie ou à celui de l’Histoire pour l’humanité entière. Cette dualité foncière est bien connue depuis les temps les plus reculés. Elle a été résumée par cette phrase de Paul de Tarse : « Je fais le mal que je ne veux pas et je ne fais pas le bien que je veux ». Pascal dit, lui : « Qui veut faire l’ange fait la bête ».

L’être humain du Cro-Magnon et de l’époque actuelle sont identiques paraît-il, même sur le plan de l’intelligence. La taille des pierres il y a plus de dix mille ans à l’aide d’un percuteur moins dur, pour en faire des outils destinés à percer et à tran­cher, demande autant de réflexion, d’habileté technique et d’autre part pédagogique pour transmettre ce savoir au moyen du langage que la plus grande découverte moderne. Ce qui a changé concerne l’accroissement de la capacité de conservation des connaissances acquises. Que, pour une cause ou une autre, nous nous trouvions réduits à notre seule mémoire organique et nous retournerions en quelques générations à l’âge des caver­nes, faute de livres et maintenant de mémoires magnétiques.

Ceux qui n’ont pas changé et ne risquent pas de changer, ce sont les gens qui tiennent des discours en des domaines où ils n’ont aucune prise. Le plus bel exemple nous en est fourni par la croyance selon laquelle lorsque l’on connaît bien un phénomène on peut le modifier, voire le supprimer. Ainsi sont nés en 1949 des instituts dont le but est d’étudier d’une manière exhaustive le phénomène guerre en vue de l’éliminer. En France, les chercheurs en ce domaine se sont appelés des polémologues (du grec polemos : guerre). Le seul résultat auquel sont par­venus ces « experts en sciences humaines » a été de pouvoir vivre grâce à l’étude du phénomène guerre qui continue à se manifester en permanence en quelqu’endroit de la planète terre. La guerre est inhérente à la nature humaine et chaque appareil en place aura toujours des hérétiques, des renégats et des schismatiques à combattre de l’intérieur – aujourd’hui, on dit : des ennemis de classe, des sociaux-traîtres, des déviationnistes et des impérialistes. Autres temps, autres mots, mais la cons­tance de l’homme demeure. Ce qui vient d’être dit vaut dans bien des domaines, la spiritualité entre autres.

Tout ce que l’être humain a su faire, répétons-le, en dehors de tenir des discours, a consisté à agir sur les conséquences en étant persuadé qu’ainsi on supprimerait la cause. Ceci peut être résumé d’une façon caricaturale par cette formule : il suffit de fermer les maisons de plaisir pour supprimer la prostitution.

On tient là l’esprit tout rousseauiste, du siècle des Lumières à l’expérience cambodgienne, en passant par la révolution de 1789, le marxisme et le maoïsme. On pensait qu’en acclamant Abel on finirait bien par tuer Caïn. Toutes ces tentatives ont fini dans la terreur. Un des principaux responsables de l’exter­mination cambodgienne a résumé dans une phrase lapidaire la cause de l’échec prévisible de toute tentative pour changer le sort humain : « Nos idées étaient bonnes, mais les hommes étaient mauvais ».

Après avoir imaginé un Dieu transcendant, qu’il a ensuite humanisé, l’être humain en est venu à se diviniser lui-même en tant qu’homme. Nous en sommes là aujourd’hui.

L’humanité se trouve-t-elle condamnée irrémédiablement au vain espoir de changer la nature humaine avec tous ses débordements, ou encore à refuser celle-ci d’une manière ou d’une autre par la mortification des sens, la fuite dans un monastère (on dit qu’on « quitte », qu’on « fuit » le monde), la fuite dans les paradis artificiels, ou la fuite ultime que constitue le suicide ?

Et, s’il existait une possibilité tout autre ?

Si la nature humaine n’était que l’apparence extérieure d’une réalité-source, la folie ayant consisté jusqu’alors à pro­jeter l’intuition de cette nature-source soit à l’extérieur de soi-même et du monde en imaginant la divinité, soit sur les êtres et les choses en imaginant le sacré. Il suffit de s’installer comme gourou pour qu’en peu de temps des dévots vous canonisent ou, foin de cette limitation, ne fassent de vous un dieu vivant infaillible, c’est-à-dire une idole. Pourquoi projeter hors de soi ce qui se trouve en soi, à la source de soi. Pourquoi humilier jusqu’à l’autopunition sa nature humaine, comme si elle consti­tuait l’unique obstacle à retrouver un paradis. Pourquoi, en sens opposé, glorifier celle-ci en lui supposant un destin à part parmi les diverses formes du vivant, comme si les hommes, ainsi que toutes les autres espèces n’étaient pas soumis à la mort ?

Les pères du taoïsme, le Bouddha, les pères du Tch’an, Socrate, le Christ et tant d’autres disent la même chose sous une forme adaptée à leur temps et à leur auditoire. Avoir le Tao, voir l’esprit originel, trouver le Royaume des Cieux, entrer dans le Nirvâna, se connaître soi-même revient à se trouver dans le dévoilement de l’unité de son être, du vivant et de l’existant.

Dès lors, il n’y a plus à réprimer ou à vanter sa nature apparente parce qu’elle n’éprouve plus le besoin de se faire valoir, non plus que celui de se nier. Il n’y a pas à refuser le monde, ni à le louer : le monde et soi-même (qui fait partie du monde sans séparation possible) sont vécus sur un autre plan. Nous n’avons plus d’image de marque personnelle à cultiver, ni à nos propres yeux en fonction d’un modèle idéal à imiter, ni aux yeux des autres en leur montrant seulement ce qui nous met en valeur, notre beau profil, en jouant le jeu hypocrite de la mondanité. On se retrouve humble, au sens étymologique du terme qui signifie près de la terre, non par vertu acquise par l’effort, mais comme conséquence d’être là où tout apparaît dérisoire, soi-même compris. C’est le signe de l’unité vécue à son échelle, sans vouloir projeter à nouveau une expérience spirituelle, propre à un être humain, au plan de l’universel, au moyen de l’imaginaire, c’est-à-dire de l’intellect. Ce qui est vécu se trouve être éprouvé comme immense, immuable, total et absolu tout en relevant du plan humain, mais ce qui procure ces impressions ne peut plus être dissocié de soi, ni soi de cette sorte d’allégresse qui vous fait libre de ce qui appartient au domaine de la séparation et du devenir. On est bien sûr, tou­jours soumis à un destin sans échapper à la loi des actions et réactions concordantes. Simplement, on ne travaille plus pour sa propre gloire, celle d’un clan ou d’une cause, on s’efforce de faire ce qui vous est imparti, au mieux de ses capacités.

Tel est, à notre sens, la seule possibilité de transformation de l’homme, par sa réintégration consciente dans sa dimension originelle. Celle-ci ne s’obtient pas sur commande, ni par quel­que procédé magique garanti, mais s’opère d’elle-même le moment venu puis s’installe à demeure en qui s’en trouve l’objet (à condition de ne pas faire obstacle par ses prétentions et trancher péremptoirement de ce qu’on ignore).

Le message qu’ont donné le Bouddha, Socrate ou le Christ concerne uniquement la réintégration dans notre identité pro­fonde, dans ce qui nous fonde au-delà de toute distinction. Il peut sembler ne pas avoir pris racine, dans le cas de Socrate, avoir été dénaturé, dans le cas du Bouddha ou du Christ, par les gens de l’intellect qui en ont discouru à perdre haleine. Les uns ont écrit à ce sujet, d’autres, habiles, s’en sont emparés pour créer à leur profit des systèmes de pouvoir, le ramenant au niveau humain d’une morale, c’est-à-dire d’un conformisme socio-religieux. Il n’en demeure pas moins que ce message reste de tous les temps parce qu’il rend compte de la dimension d’absolu inhérente à la nature humaine et invite chacun à la sonder sans relâche jusqu’à ce que soudain, elle jaillisse au sein de notre nuit et de notre ignorance.


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