Katia Barbérian : Balzac


27 Jul 2015

(Extrait de L’Univers de la Parapsychologie et de l’Ésotérisme, Tome 2, éditions Martinsart, 1976)

Dans une étude sur la littérature et l’ésotérisme, il n’est pas évident que le nom de Balzac apparaisse. La culture littéraire qui est la nôtre le présente volontiers comme un écrivain réaliste, témoin de son temps, traçant une sorte d’histoire naturelle de la société. C’est l’aspect connu de Balzac, trop connu s’il est vrai que cette connaissance nous empêche d’aller plus loin, de questionner le rapport que Balzac a entretenu avec des sources occultes. Et à travers l’exemple de Balzac, il est intéressant de voir la manière dont on voile, chez un auteur consi­déré comme classique, ce qui le rattache à une tradition ésotérique sans laquelle sa cosmologie et son anthologie demeurent inexplicables. Il n’est pas question pour nous de tomber dans l’excès inverse : faire de Balzac un auteur uniquement mystique, préoccupé des grands courants théosophiques et illuministes ; il importe, chez un artiste, de rechercher ce qui fait l’unité de l’œuvre, et précisément chez Balzac où le souci de l’unité est explicite. Balzac est à la fois ce peintre précis de la vie sociale au XIXe siècle, ses personnages, tels le père Goriot, Eugénie Grandet, Vautrin, Rastignac, etc., sont les personnages vivants d’un drame historiquement déterminé ; ils nous renseignent sur le visage quotidien ou exceptionnel de l’époque ; en ce sens, le réalisme, le matérialisme balzaciens ne sont pas de vains mots, et nous ne les mettons en doute que parce qu’ils sont les seuls caractérisant Balzac dans les classes de nos lycées. Ainsi devons-nous faire entendre la voix de l’autre Balzac : celui du Livre Mystique, c’est-à-dire de Louis Lambert, des Proscrits et de Séraphita, du Cousin Pons, d’Ursule Mirouët… Il est certain que nous pouvons dégager, dans l’œuvre balzacienne, des moments, comme on peut le faire dans n’importe quelle œuvre qui présente une apparence de système (et telle est bien la construction de l’univers balza­cien). Mais des traits dominants apparaissent, plus ou moins déve­loppés à travers l’œuvre. C’est pourquoi il n’est pas très fidèle à Balzac de scinder, de mettre d’un côté le réalisme, de l’autre la mystique. L’objet de cette étude sera au contraire de mettre en évidence une unité qui a présidé à la structuration de l’œuvre : préoccupations physio-psychologiques de Balzac, certes influencé par des maîtres comme Cabanis, Broussais, Bichat, et qui sont l’un des axes de son analyse caractérielle mais aussi : théorie de la causalité de la volonté, influencée par le magnétisme mesmérien, marques conjointes du christianisme et des doctrines théosophiques, swedenborgiennes, martinistes, ainsi que du néo-platonisme. Ce sont donc ces deux aspects de Balzac lui-même, projetés dans son œuvre, que nous nous efforcerons de dégager. Le lien de Balzac avec l’histoire de son époque, l’aspect social de la fresque qu’il propose, permet précisément de comprendre son ouverture à la tradition ésotérique présente dans le XIXe siècle. Il conviendra en outre de revenir, à un niveau psychologique indivi­duel, sur l’influence exercée par la mère de Balzac : elle fut une lectrice de Swedenborg et de Saint-Martin, ceci n’est pas négligeable. L’étude de l’œuvre s’ordonnera dans le souci unitaire dont nous parlions pré­cédemment : en premier lieu, rappel de la vie de Balzac, vie foisonnante tant par ses rencontres que par ses explorations intérieures ; à partir de là, nous donnerons les éléments permettant de structurer, schématiquement, l’ensemble de l’œuvre. Dès lors, nous dégagerons quatre lignes d’accès :

L’unité comme postulat de base.

L’anthropologie balzacienne, et sa théorie de la volonté efficiente.

Sa cosmologie, et son rapport au magnétisme.

Son mysticisme, et sa conception de l’artiste-voyant.

Nous clôturerons ceci par une mention particulière, celle de l’œuvre dont Balzac nous dit qu’elle est pour lui la plus importante, Séraphita, œuvre ésotérique s’il en est, dans laquelle se révèle à l’extrême le visage inconnu de l’écrivain. Tentative de percer les ressorts essentiels de la mise en œuvre balzacienne, et de les percer à partir de ce qui anime l’homme-Balzac, de ses interrogations nées dès les années collé­giennes de Vendôme, qui ne le quitteront plus jusqu’à son lit de mort. Comment ne pas rappeler l’intention balzacienne de « faire courir à travers son œuvre… une mélodieuse métempsychose chré­tienne qui commençait dans les douleurs terrestres et aboutissait au ciel ».

L’homme et sa vie

Le regard sur la vie ne saurait être indépendant d’un regard sur l’œuvre : celle-ci est déterminée par celle-la, et il y a un rapport de réci­procité entre les deux. La vie de Balzac, c’est à la fois son insertion dans une famille (« Il n’y a pas deux familles comme la nôtre »), son insertion dans une époque troublée, mais aussi les rencontres, de tous ordres, qui ont marqué son chemin : à la fois un déterminisme psycho­physiologique (nous savons combien il y était attaché), un rapport aux lieux, aux choses, aux gens, en même temps qu’une prise en main de sa propre destinée.

Honoré de Balzac naît le 20 mai 1799 à Tours. Son père, Bernard-François Balzac tire son nom d’une famille paysanne du Tarn, les Balssa ; ce qui le caractérise, c’est sans nul doute cette ambition qui le fit débuter comme petit clerc après avoir gardé les brebis de ses parents, et finir secrétaire au Conseil du Roi. Il eut une influence cer­taine sur son fils, ayant avec lui des discussions sur la sociologie, la politique, l’histoire, l’ethnologie, le droit, la religion, la physiologie, et on retrouve dans l’œuvre de Balzac la présence de ce père à la forte personnalité (voir César Birotteau). Bernard-François Balzac était franc-maçon, et curieux de ce qui concernait l’histoire religieuse, les civilisations orientales comme la civilisation chinoise. À cinquante et un ans, Bernard-François Balzac épouse Laure Sallambier, de trente-deux ans plus jeune que lui. Elle croyait aux sorcières, aux sciences occultes, et dans sa bibliothèque on trouvait Swedenborg, Saint-Martin, des ouvrages sur le magnétisme. Elle aura par là même une grande influence sur son fils. Balzac, dès sa naissance, sera mis en nourrice par sa mère à Saint-Cyr-sur-Loire : il lui pardonnera difficilement cet abandon, justifié cependant par la mort prématurée d’un enfant qu’elle avait nourri. À huit ans, en 1807, Balzac est mis en pension au collège de Vendôme ; c’est la première date importante de la vie de Balzac. Le séjour à Vendôme, dirigé par deux oratoriens, Mareschal et Dessaignes, est déterminant pour l’évolution ultérieure de la pensée de Balzac. Dessaignes, en particulier, avançait cette thèse que tous les fluides impondérables ne sont que des manifestations d’un même fluide éthéré. Déjà, le collégien Balzac élabore une théorie de la volonté qui lui accorde une puissance infinie ; il cherche dans la métaphysique une assurance d’unité, souci qui ne le quittera pas.

C’est en ce sens que les années de Vendôme sont déterminantes. Balzac a là des accès d’exaltation mystique dont nous trouverons trace dans Louis Lambert. En 1814, Balzac poursuit ses études à Paris, à la pension du royaliste Lepître puis à l’Institution de l’abbé Ganser. Notons, dans cette période parisienne, la rencontre avec le médecin de la famille, Nacquart, auteur d’un remarquable ouvrage sur les théories de Gall : La nouvelle physiologie du cerveau. L’âme est un effet des forces physiques et chimiques du corps. En même temps, Balzac suit au Collège de France les cours de Victor Cousin, au Muséum d’histoire naturelle ceux de Geoffroy Saint-Hilaire (zoologiste et anatomiste qui se pique de philosophie). Ce qui attire Balzac, chez Geoffroy Saint-Hilaire, c’est une doctrine unitaire. Ces rencontres intellectuelles sont importantes, car elles répondent à la quête balzacienne, recherche d’unité et d’une métaphysique conciliant la Bible et l’enseignement occultiste. Ce dualisme demeure présent tout au long de la vie de Balzac. De 1819 à 1820, Balzac essaie de travailler dans une mansarde louée par sa mère : les débuts dans l’écriture sont difficiles. Il quitte sa man­sarde à la fin de 1820, pour rejoindre sa famille à Villeparisis. En 1822 se situe une autre rencontre fondamentale pour la compréhension de l’œuvre balzacienne, celle de Laure de Berny, dont Balzac est passionnément amoureux ; elle est de vingt-deux ans son aînée, et aura sur lui une profonde influence littéraire et spirituelle. Balzac, de 1821 à 1824, collabore à des romans sous des pseudonymes collectifs. Il est soutenu dans sa création par Laure de Berny : la Dilecta a deviné le génie d’Honoré, elle est une amante passionnée, mais aussi l’amie qui éclaire la vie. On a parfois le sentiment que Balzac vit son rapport à Laure de Berny comme Rousseau vivait sa relation à Mme de Warens : c’est relativement explicité par Balzac lui-même. Vie difficile, matériellement et intellectuellement : Balzac se laisse tenter par les affaires, est acculé à une liquidation judiciaire ; il retourne à la littérature, mais là aussi la percée est dure, l’accès au public quasi impossible. En cette même période, Balzac rencontre la duchesse d’Abrantès et a une liaison avec elle. À partir de 1830, cependant, la vie de Balzac devient plus mon­daine, il est reçu dans plusieurs salons, en particulier chez Mme Réca­mier ; il y côtoie les artistes de l’époque, Chateaubriand, Benjamin Constant, Lamartine. La Peau de chagrin paraîtra en août 1831, et aura un grand succès. Dès lors, il semble que Balzac ne fera qu’approfondir l’intuition qu’il possède de ce que sera son œuvre. Le monde est Un : « L’échelle mystique de Jacob, l’échelle zoologique et l’échelle sociale; les sphères, les espèces et les classes ; le mouvement ascendant de la création, la transformation des espèces et l’ambition des hommes sont donc trois aspects différents d’une seule et même réalité » (Ber­nard Guyon). Balzac fera œuvre de naturaliste : une science expérimen­tale de l’homme en société, tel est donc la tâche à accomplir. La vie de Balzac est riche en aventures sentimentales diverses ; nous avons ici volontairement écarté ce qui ne nous aidait pas à comprendre l’essence de l’œuvre balzacienne.

Le 28 février 1833, Balzac reçoit la première lettre de « l’Étrangère » polonaise ; Éveline Hanska. C’est le début d’un amour à la fois sensuel et mystique, qui marquera désormais de sa trace passionnée toute la vie de l’écrivain de 1833 à 1850. Elle représente, comme Laure de Berny, la femme à la fois amante et amie, la conseillère ; elle répond à cette dualité de la nature balzacienne, également caractérisée par son matérialisme et par son aspiration mystique.

Honoré de Balzac meurt le 18 août 1850. Il laisse une œuvre, La Comédie humaine, qui accomplit son désir d’unité et, pourrions-nous dire, d’éternité. En parlant ici de l’homme et de sa vie, nous avons seulement voulu montrer la genèse vivante de cette unité, être balza­cien nous aussi, en fin dé compte. Les traits marquants de la vie de Balzac sont d’ordre psychologique et intellectuel :

De l’enfance, on peut retenir le sentiment d’être mal aimé par sa mère : n’est-il pas clair qu’il recherchera, dans les femmes marquantes de sa vie, une image de la mère qui lui fit apparemment défaut ?

De l’enfance à l’adolescence date aussi les premières grandes influences, toujours ordonnées selon deux axes : un matérialisme affirmé à travers cette certitude d’un déterminisme psychophysiolo­gique absolu ; un mysticisme débordant à partir de la rencontre avec la tradition occultiste (Swedenborg, Saint-Martin, Boehme…).

Nous essaierons, dans le cadre de notre analyse, de rendre évident le souci métaphysique qui fut celui de Balzac : l’unité de l’univers, l’existence d’un monde ordonné. Et cette unité, il semble que l’ésoté­risme seul puisse en rendre compte ; ce qui fonde la diversité est au-delà du divers. Balzac a voulu, dans sa fresque sociale, aller à la recherche de ce fondement. Et en cela, il fut ouvert à toutes les doctrines unitaires de son temps. Tel est l’axe de lecture qui sera suivi ici.

Tableau de l’œuvre

Pour analyser plus précisément l’ésotérisme balzacien, il faut donner un schéma général de l’œuvre. Cette œuvre est un système ; Balzac l’a voulue telle ; elle est cependant marquée par des étapes une progression se définit en elle. En 1841, Balzac signe avec un groupe de libraires un traité pour la publication de toutes ses œuvres ; il leur donne ce titre, qui produit l’impression d’un Tout organisé : La Comédie humaine. Il avait songé leur donner pour titre global Études sociales : en définitive, et en référence à La Divine Comédie de Dante, il choisit La Comédie humaine. Albert Thibaudet dira : « La Comédie humaine, c’est l’Imitation de Dieu le Père ». Retenons le gigantisme de l’œuvre : le projet de Balzac, s’il est à la dimension de son génie, ne le sera pas à celle de ses forces physiques ; il mourra, laissant cinquante-trois titres de romans non écrits. Mais le chemin a été difficile, de 1819 à 1841 ; essayons d’en dégager les étapes essentielles.

Dès ses années de collège, nous le savons, Balzac écrit des vers; ses camarades le surnomment : le poète. En fait, ce qu’il faut retenir de cette période, c’est qu’il dévore les ouvrages les plus divers d’écri­vains mystiques, de philosophes, et qu’il cherche une philosophie occulte et naïve. À dix-sept ans, il compose un poème en prose rythmée : Falthurne, esquisse du grand tableau que sera Séraphita. D’autres essais, tels le second Falthurne (1820), le Centenaire (1822) le Traité de la Prière (1824) témoignent des préoccupations religieuses de Balzac à cette époque (sur la base de l’illuminisme martiniste). En 1831, Balzac fait paraître La Peau de chagrin accompagnée en seconde édition de douze contes sous le titre de Romans et Contes philoso­phiques. En 1832 Nouveaux Contes philosophiques. Il y a là une pré­sence du fantastique, déjà manifesté dix ans auparavant dans Falthurne, Iténie… Ceci est explicable historiquement : l’influence des Contes fantastiques d’Hoffmann sur la génération de Balzac est indéniable. Les Contes philosophiques balzaciens découlent de l’axiome soutenu dans La Peau de chagrin : l’intensité d’une idée ou d’un sentiment désorganise les forces vitales. En 1831, paraîtront Le Réquisitoire ainsi que L’Auberge rouge, en 1835 Un Drame au bord de la mer; ajoutons-leur Le Chef-d’œuvre inconnu (1831) et La Recherche de l’Absolu (1834). Dans l’Introduction aux Romans et Contes philo­sophiques de 1834, Balzac rassemble la première partie de L’Enfant maudit, Les Proscrits, Louis Lambert (remanié) ; Les Proscrits et Séra­phita composeront un seul ouvrage : Le Livre mystique. Plus tard, ces œuvres seront agrégées définitivement aux Études philosophiques. L’occultisme, ou plus précisément le mysticisme occultiste, est l’un des ressorts fondamentaux de La Comédie humaine : il est présent aussi bien dans Le Lys dans la vallée (1835-1836) que dans Ursule Mirouët (1841), Le Cousin Pons (1847).

Il y a évidemment d’autres axes de lecture balzaciens, en particulier les affinités extraordinaires qui existèrent entre Paris et Balzac : ceci nous le découvrons dans les Scènes de la Vie parisienne dont la publi­cation va de 1833 à 1848, dans Le Père Goriot (1834-1835).

Est remarquable aussi le sens balzacien de la nature : citons Les Chouans (1829) où la nature est mêlée au drame qui bouleverse les personnages.

L’image de la femme est au centre d’un grand nombre d’œuvres : il y a une élaboration de la femme, tantôt amante mystique, ange doué d’une puissance spirituelle, d’une vertu exigeante, bref d’une pureté réelle, tantôt objet de désir, sensuelle et passionnée. N’étaient-ce pas les aspects du caractère de la Dilecta, et plus tard ceux de Mme Hanska ? (encore qu’un artiste projette dans la femme aimée l’idée qu’il se fait de la femme; Balzac n’a-t-il pas aimé dans « l’Étrangère » son mythe de l’Éternel Féminin ?) Notons ici Le Lys dans la vallée et même Séraphita, roman mystique mais qui relève d’une érotique particulière. Les figures féminines sont d’ailleurs nombreuses, et intéressantes dans l’ensemble de l’œuvre : Eugénie Grandet (1833), La vieille fille (1837), Splendeurs et misères des courtisanes (1838-1847), La Cou­sine Bette (1846), etc. Il est enfin banal de dire qu’à travers La Comédie humaine, nous avons à la fois un tableau psychologique de tous les types de caractère humain (du moins, Balzac en formait le projet) et une description précieuse de la vie de l’époque : intérêt à la fois psychologique et historique.

L’unité comme postulat de base

Marcel Proust écrivit ceci de l’œuvre balzacienne : « Balzac, jetant sur ses ouvrages le regard à la fois d’un étranger et d’un père, s’avisa brusquement, en projetant sur eux une illumination rétrospective, qu’ils seraient plus beaux réunis en un cycle où les mêmes person­nages reviendraient, et ajouta à son œuvre, en ce raccord, un coup de pinceau, le dernier et le plus sublime. » Ce qui apparaît ici comme essentiel, c’est bien l’idée de cycle, ou de cercle qui déroule un même thème à travers une diversité de personnages et de situations. Il y a une architectonique de La Comédie humaine : ce qui l’anime, et que nous essaierons de mettre en évidence ici, l’unifie. Balzac dira qu’il « a porté une société entière dans sa tête ».

Au collège de Vendôme, le jeune Balzac cherche l’unité du monde dans l’idée que la pensée et la volonté sont des substances réelles, des fluides analogues à l’électricité. Cette croyance à la puissance de la volonté, à l’action physique de la pensée (il est l’élève de Dessaignes, ne l’oublions pas) est l’un des axes de sa cosmologie, car il faut bien parler de cosmologie : non seulement pour faire ressortir cet aspect de Balzac plus ou moins méconnu (on passe volontiers sous silence la métaphysique balzacienne, en faisant de lui le peintre d’une société), mais aussi parce que le principe qui fait de l’œuvre un système est véritablement métaphysique. Tout au long de sa vie, Balzac sera préoccupé par cette élaboration d’un idéal religieux : il examinera les formes prises par le sentiment religieux au cours des siècles. Nous relierons ceci, dans les paragraphes suivants, aux théories du magnétisme mesmérien, ainsi qu’aux divers courants ésotériques dont sa mère lui avait donné le goût.

Nous trouverons donc le principe unificateur de l’œuvre dans la métaphysique balzacienne : il faut cependant insister sur les caractères propres à la religiosité de notre auteur. Cette religiosité est éclectique (nous savons que Balzac suivait les cours de Victor Cousin, et qu’il faut les rapprocher des théories professées par Louis Lambert) : il y a à la fois une influence du catholicisme traditionnel (ne parle-t-il pas de « douloureuse métempsychose chrétienne », encore que le terme de métempsychose appartienne davantage à une mystique orientale…), qu’on peut noter dans certains textes (cf. Louis Lambert, avant-propos de 1842 : il ne veut pas « ébranler les dogmes catholiques »), mais surtout une présence de l’illuminisme martiniste et swedenborgien. Là encore, il faut comprendre que cet éclectisme religieux est pour Balzac signe d’unité, qu’il y a réconciliation de la théosophie, du néo­platonisme, du catholicisme dans un christianisme transcendantal et poétique. Tel est donc ce qui assure la cohérence générale du système. À cela, il faut joindre les théories psycho-physiologiques : Balzac relie l’illuminisme et le rationalisme scientifique : il y a là le même souci d’unification. Le matérialisme de Cabanis et le mysticisme de Sweden­borg : tâche prométhéenne s’il en est !

C’est le terme de correspondance qui rendrait compte de cette trame qui fait de La Comédie humaine, effectivement, un tout organique, un corps dont les éléments n’existent qu’en référence à cette totalité. Balzac met parfois sur un même plan la méditation religieuse, la vision artistique et les rêveries du sommeil. Ainsi se retrouve toujours permanente, cette obsession de l’unité : quelque chose assure la corres­pondance entre les différents niveaux de l’être.

Il est des affinités mystérieuses entre les passions des individus et les lieux (cf. Eugénie Grandet et Le Curé de village : deux maisons pro­duisent le complexe psycho-physiologique de deux jeunes filles nées à leur ombre). Ces correspondances, ces affinités, l’écrivain Balzac les saisit : et chez lui, comme chez d’autres poètes qui nous ont inté­ressés (cf. Blake), la voyance est le fait de l’artiste. Le mot voyant fait très tôt partie de son vocabulaire. Référons-nous à Louis Lambert, roman autobiographique ; il nous est dit ceci : « soit qu’il fût doué d’une espèce de seconde vue par laquelle il embrassait la nature ». Et dans Facino Cane : « Chez moi, l’observation était devenue l’intuition, elle pénétrait l’âme sans négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs qu’elle allait sur-le-champ au-delà ; elle me don­nait la faculté de vivre la vie de l’individu sur laquelle elle s’exerçait en me permettant de me substituer à lui ».

En résumé, on peut dire que la pensée de Balzac se présente comme une pensée dualiste unifiée par un principe (que nous qualifions de religieux, de métaphysique) : dualiste en ce sens que Balzac affirme les thèses matérialistes de l’école des Broussais, Bichat, etc. ; il pense constamment le déterminisme psycho-physiologique des caractères, des passions à l’œuvre dans La Comédie humaine ; dualiste, car il ne saurait, d’autre part, écarter l’influence mystique des grandes traditions ésotériques, non plus que celle du catholicisme ; il veut faire courir à travers son œuvre « un radieux rayon de foi… ».

Dès lors, il cherchera l’unification des deux, et cette unification, il semble qu’on puisse la trouver dans une spiritualisation de la matière ou dans une matérialisation du spirituel. La pensée agit, elle est effi­ciente ; réciproquement, si tout dans l’univers est finalement « de même nature », la matière est énergie, c’est-à-dire spiritualisée…

Il faut voir là le principe ordonnateur. Ce n’est pas le cadre historique qui fait le rassemblement des personnages au sein de La Comédie humaine; ce ne sont pas non plus des motivations psychologiques réduites à elles-mêmes. Il faut remonter plus loin, fonder le système dans l’intuition de ce qui relie tout à tout. Il n’y aurait pas de Comédie humaine sans cela. Elle est recherche de l’absolu à travers l’épreuve du sensible, dépassement constant de la diversité à travers l’évidence d’unité. Rappelons ici le plan définitif de La Comédie humaine, et sur­tout cette division tripartite en effets, causes, principes. Les effets sont multiples, les causes sont déjà moins nombreuses, les principes encore moins. Ne voyons-nous pas là l’exigence philosophique de Balzac : il croit au déterminisme, mais ce déterminisme est en un sens ésotérique. Sans lui, il n’y aurait évidemment pas de totalité, de Cosmos : mais l’âme du tout appartient à un univers spirituel, et chaque personnage prend place au sein d’un ordre nécessaire.

L’anthropologie balzacienne

Nous l’avons vu précédemment, il y a chez Balzac une conviction originelle, et qui anime son discours : celle de la puissance de la pensée. L’anthropologie balzacienne, c’est-à-dire ce qu’il en est de l’homme, d’une manière générale, dans son univers, a donc pour moteur cette idée de la pensée. Ne nous méprenons pas, cependant, sur le terme d’anthropologie : les concepts philosophiques n’ont pas toujours chez Balzac la rigueur qu’on pourrait attendre. Dans son Traité des Sciences occultes, il écrit ceci : « les différentes philosophies sont toutes la même chose »… la vraie, la seule qui soit professable, c’est l’anthropologie; mais pour lui, l’anthropologie est un « enseignement de la philosophie occulte », une « science intime des choses » qui ne se comprend qu’en relation avec l‘« intuition », connaissance privilégiée qui appartient à quelques-uns (dont Balzac !)… C’est dire que l’anthropologie nous renverra à la cosmologie, c’est-à-dire à une conception de l’être en général qui seule peut nous éclairer sur les qualités de cet être parti­culier qu’est l’homme. Puissance de la pensée, avons-nous dit : et ce pouvoir spirituel est particulièrement évident chez les écrivains. Dans La Peau de chagrin (ouvrage essentiel pour l’analyse de ce thème), Balzac écrit ceci : « Il se passe chez les poètes ou les écrivains réellement philosophes un phénomène moral, inexplicable, inouï, dont la science peut difficilement rendre compte. C’est une sorte de seconde vue qui leur permet de deviner la vérité dans toutes les situations pos­sibles ; ou je ne sais quelle puissance qui les transporte là où ils doivent et où ils veulent être. Ils inventent le vrai par analogie, ou voient l’objet à décrire, soit que l’objet vienne à eux; soit qu’ils aillent eux-mêmes vers l’objet… Les hommes ont-ils le pouvoir de faire venir l’univers dans leur cerveau, ou leur cerveau est-il un talisman avec lequel ils abolissent les lois de l’espace et du temps ? » Ce passage suffirait pour révéler ce qui est en question ici : l’identité de la pensée et de la volonté. Balzac se considère comme un voyant (et ces passages ne sont pas sans rappeler Blake), et par voyance il faut entendre, selon nous, l’accès aux causes ; dévoiler les causes, c’est mettre en rapport le physique et le mental, montrer comment l’un influence l’autre, et réciproquement. Être voyant, c’est dépasser le dualisme. L’identité de la pensée et de la volonté est philosophiquement intéressante : elle appartient à une tradition non cartésienne ; elle est par contre l’une des propositions essentielles de la philosophie de Spinoza. À la fin du livre I de l’Éthique, Spinoza affirme : « La volonté et l’entendement sont une seule et même chose ». Balzac, d’une manière encore une fois assez éclectique, pose l’efficience de la pensée, donc une conception de la volonté comme essence de l’être (ne peut-on ici rapprocher cet aspect de Balzac de la volonté de puissance nietzschéenne ? C’est un point qui mériterait une attention particulière). Il convient de rappeler un texte peu connu de Balzac, Les Martyrs oubliés, publié en 1843 ; nous assistons a des conversations entre Raphaël et des amis médecins, chimistes, inven­teurs : Physidor, porte-parole de l’auteur, dit ceci : « Je voudrais vous dire un secret. Le voici : la pensée est plus puissante que ne l’est le corps ; elle le mange, l’absorbe et le détruit. » La pensée est donc maté­rielle.

De cela, il faut rapprocher un autre fragment de La Peau de chagrin : « Je vais vous révéler en peu de mots le grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent toutes les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : vouloir et pouvoir. » Condamnation de la volonté de puissance, dans la mesure où l’homme ne connaît pas cet enseignement ésotérique qui est celui de la matérialité de la pensée. L’homme ne se connaît pas : il n’est pas clairvoyant vis-à-vis de lui-même.

Nous parlons d’enseignement ésotérique : nous avons insisté sur les influences occultistes, martinistes, alchimistes qui se sont exercées sur Balzac. Sa théorie de la volonté, ou plus exactement de la pensée comme douée d’un pouvoir matériel, relève en effet de ce courant occultiste. L’organisme humain doit être pensé en fonction d’un déterminisme universel, où les effets sont enchaînés à des causes subtiles. Il y a des pensées plus ou moins intenses, des pensées plus ou moins capables de désorganiser les forces vitales. L’intensité est donc caractéristique de la pensée. Toute pensée humaine participe de l’être en général entendu comme volonté.

Il est certain que nous tenons là l’une des préoccupations cons­tantes de Balzac : il est à la recherche du principe. Ce principe, il l’aborde, tant à travers l’occultisme qu’à travers une sorte d’empirisme éclectique qui doit beaucoup à Victor Cousin, philosophiquement, et au docteur Virey, sur le plan de la science médicale. Rappelons que Balzac dit avoir « comparé, analysé, résumé les œuvres que les méde­cins de l’Antiquité, du Moyen Âge et des deux siècles précédents ont laissées sur le cerveau de l’homme ». Il s’alimente aux sources antiques : Cardan, Apollonius de Tyane, Porphyre, Paracelse, Plotin. Tout ceci nous conduit à lire Balzac à un double niveau.

Il apparaît couramment comme préoccupé de psycho-physiologie, adoptant les systèmes de Lavater et de Gall. Le destin des personnages est préfiguré, commandé par les signes inscrits en eux, particulière­ment dans les lignes, le relief, la forme du visage (nous retrouvons cette relation du physique et du moral). Les traits caractérisant un individu ne sont pas contingents : ils traduisent autre chose. Il y a là, constante, la philosophie déterministe qui est celle de Balzac : la caté­gorie de causalité fonctionne à tous les niveaux. Balzac s’intéresse à la science physionomique. Cela, nous le trouverons dans les descrip­tions minutieuses qui présentent les personnages. L’idée initiale est cette correspondance du physique au moral.

Mais ceci est l’aspect exotérique : il s’appuie sur un contenu ésoté­rique, qui fonde toute correspondance. La théorie matérialiste de la volonté est à rapprocher, selon nous, de l’alchimie. Balzac a une conception alchimique de la matière, et du mouvement ; la volonté ou, en d’autres termes, la pensée comme énergie, transforme ce qui est. Toute explication doit en revenir là.

Il y a donc une métapsychologie balzacienne, articulée sur une méta­physique de la pensée : c’est ainsi que s’effectue la grande synthèse de toutes les forces de l’univers, qu’elles soient humaines ou cos­miques. La Comédie humaine est analogiquement l’image du monde ; tout s’y enchaîne, selon des déterminations causales diverses. Mais l’analogie renvoie à ce dont elle est analogie : il y a une continuité physique à travers toutes les sphères, bref, une spécification de cette substance qu’on nomme « Volonté ».

La cosmologie balzacienne

Nous parlons de cosmologie : par là même, nous renvoyons, de La Comédie humaine considérée comme une simple fresque historique, une étude de mœurs aux dimensions particulièrement impression­nantes, à ce fondement ésotérique qui est, en dernier ressort, l’âme du système.

Nous nous appuierons ici sur l’un des ouvrages les plus significatifs de cette cosmologie : Ursule Mirouët (1841) qui comprend un Précis sur le Magnétisme. On peut aussi se référer à l’exposition de ce sujet dans Louis Lambert. Les idées sont des émanations, de « merveilleuses modifications de la substance humaine », de « la substance électrique » et « toute physique », de quoi se compose notre « être intérieur ». Celui-ci, « par un mouvement tout contractile » amasse cette substance ; puis, « par un autre mouvement », la projette au-dehors. Il convient ici de rappeler l’influence exercée sur Balzac par le magnétisme mesmérien : en effet, le Précis sur le Magnétisme, qui figure dans Ursule Mirouët n’est pas extérieur au drame ; il en est au contraire l’un des ressorts essentiels. Balzac s’intéressera donc au mesmérisme, dans la mesure où le magnétisme répond à son besoin d’unité : l’univers est fait des actions subtiles de ce fluide partout présent. La volonté humaine, nous l’avons vu, est l’une de ces manifestations. Balzac invoque également l’autorité des plus célèbres magnétiseurs contemporains, le Dr Koreff, le Dr Chaplain, le baron Dupotet, etc. ; lui-même se croyait doué d’une puissance occulte et magnétique, et faisait des passes sur son entourage.

Le chapitre d’Ursule Mirouët consacré au magnétisme montre la conversion du Dr Minoret, adepte du matérialisme, à la suite de l’obser­vation scientifique d’un cas de seconde vue : ainsi est démontrée l’existence de l’âme et du monde spirituel. L’exemple est intéressant, car il est révélateur du traitement balzacien des problèmes de cet ordre : le métaphysique est en quelque sorte expérimentalement déduit, il est une évidence que l’homme ne peut refuser.

Curieux mélange de positivisme et de mysticisme qui garantit l’unité à travers l’ensemble de l’œuvre. « Pour l’homme mis dans cet état [de sommeil somnambulique] les distances et les obstacles matériels n’existent pas, ou sont traversés par une vie qui est en nous, et pour laquelle notre corps est un réservoir, un point d’appui nécessaire, une enveloppe. » L’exemple donné dans Ursule Mirouët n’est pas seule­ment compréhensible à partir du magnétisme mesmérien ; il est aussi coloré de swedenborgisme : la patiente du docteur effectue ce que nous appellerions « un voyage dans l’astral ». « Son corps est en quelque sorte annulé… elle va vous prouver qu’il existe un univers spirituel et que l’esprit n’y reconnaît point les lois de l’univers matériel… » Là encore, Balzac effectue la synthèse de doctrines qu’on ne reliait pas nécessairement : cette tentative est une tentative qu’on pourrait qua­lifier, pour reprendre l’adjectif de Maurois, de prométhéenne. La syn­thèse du matériel et du spirituel s’effectue, pour ceux qui savent voir, au niveau de l’énergie, de cette substance électrique qui est aussi bien étendue que pensée. En quelque sorte, et pour reprendre un vocabu­laire scolastique, tout est attribut de l’Un, c’est-à-dire de ces fluides analogues à l’électricité. Dès les années de collège, Balzac se tient pour « voué à un commerce avec les esprits célestes »; or ce « com­merce » a pour lui un fondement physique ; on ne peut s’empêcher ici de relier ces théories à la Physique grecque ; l’idée d’un fluide, l’idée d’émanations qui pénètrent en nous, par exemple au niveau de la sensation (vision), se trouve chez Protagoras, et Platon y fait allusion dans le Ménon.

Il y a donc bien une cosmologie balzacienne, au sens où nous trou­vons des constructions cosmogoniques chez les philosophes de l’Anti­quité, et dans la tradition. Il est possible de donner une « équation électrique » de la totalité des existants. Ainsi peut se comprendre le réseau, l’entrelacement de causes et d’effets qui composent l’univers balzacien. Univers de correspondances et de transformations : le sym­bolisme des choses matérielles apparaît clairement. Dans Séraphita par exemple, le caillou du fjord a un langage spirituel ; nous trouverions, au long des ouvrages, de nombreux passages qui en témoignent.

Ce qu’il faut noter, c’est que l’intérêt de Balzac pour ce qui relève de la télépathie, de la claire vue, du somnambulisme, de la bilocation, des extases, des apparitions etc., relève de ce que nous appellerions aujourd’hui la parapsychologie, et est effectivement susceptible d’un traitement scientifique. Les phénomènes télépathiques relèvent d’une analyse de la pensée en termes d’ondes, en termes physiques comme le pressentait Balzac. La cosmologie balzacienne repose en définitive sur l’exigence d’unité, et sur le refus d’admettre des dualismes qualita­tifs au niveau ontologique. Il fallait donc revenir sur le magnétisme comme principe moteur du système.

Le mysticisme

Nous nous sommes attachés au principe spirituel qui anime le maté­rialisme balzacien (si paradoxale que paraisse la proposition). Avançons plus précisément dans la mystique balzacienne. La difficulté dans ce domaine, comme dans les domaines précédemment analysés, c’est que l’éclectisme y règne.

Essayons de dresser un tableau des influences exercées sur Balzac, donc de ses sources, et de la manière dont ces influences ont été vécues par le penseur. L’un des ouvrages les plus précieux pour saisir la genèse de la spiritualité balzacienne est l’autobiographie romancée de Louis Lambert. Au collège de Vendôme, dès 1813, les préoccupations de l’adolescent sont religieuses. Il vit dans l’exaltation mystique, lit les Pères de l’Église, les Actes des Martyrs : il y a donc là l’une des deux composantes de la mystique balzacienne : le catholicisme. Il est vrai que la position de l’auteur vis-à-vis du catholicisme demeurera ambiguë : sans doute parce qu’il ne pouvait satisfaire entièrement le tempérament passionné, mais soucieux de justifier positivement ses élans et ses intuitions. Il nous donne, à plusieurs reprises, des définitions du catholicisme : « Le catholicisme… consacre dans toutes ses institutions la grande lutte de la vie, le combat de la chair contre l’esprit, de la matière contre le divin. Tout dans notre religion tend à réduire cet ennemi de notre avenir. C’est le caractère par lequel l’Église catholique se sépare de toutes les religions anciennes. Notre religion est, comme je l’ai dit dans Le Médecin de campagne, un système complet de répression des tendances dépravées de l’homme. » Appa­raît ici le caractère essentiel du catholicisme il est une éthique, il a des effets pratiques, c’est-à-dire qu’il organise la vie de l’homme par un système de valeurs propres. Si Balzac est attaché au catholicisme, c’est pour le rôle concret (politique, moral) que celui-ci peut jouer. Il satisfait donc l’un des aspects de Balzac. Nous pouvons en trouver un exemple dans le catholicisme d’Henriette de Mortsauf, il y a là ces vertus théologales : foi, espérance, charité, qui fleurissent dans la plus pure orthodoxie. D’autre part, l’héroïne du Lys dans la vallée vit mora­lement déchirée entre l’exigence de vertu et son désir sensuel.

Mais l’évolution constante de la pensée religieuse de Balzac le conduira vers un christianisme de plus en plus substantiel, épuré. Il n’y aura pas pour lui de contradiction entre le catholicisme qu’il pro­fesse comme éthique satisfaisante, et l’occultisme dont il a très tôt rencontré les courants essentiels.

Le système de Louis Lambert est bien celui de Balzac. C’est en 1813, en rejoignant sa famille que Balzac découvre véritablement Sweden­borg, Saint-Martin, bref l’illuminisme cher à sa mère. La philosophie de Louis Lambert se rattache à la tradition ésotérique des cabalistes. Pour lui comme pour Swedenborg, il y a en tout homme deux êtres : l’homme extérieur, soumis aux lois de la nature, et l’homme intérieur, qui dispose d’une force vitale encore inconnue de la science, mais de même nature que la force matérielle. Chez certains individus privilégiés, l’homme intérieur peut se détacher de l’homme extérieur, c’est-à-dire qu’ils vivent en fait sur ce que nous appellerons un autre plan de conscience. « En unissant son corps a l’action élémentaire, l’homme peut arriver à la lumière par son intérieur. » Nous savons que Balzac a réuni dans Le Livre mystique : Louis Lambert, Les Proscrits, et Séraphita ; nous savons aussi l’importance accordée par Balzac à Séraphita, livre initia­tique, dont il disait : « On peut faire Goriot tous les jours ; on ne fait Séraphita qu’une fois dans sa vie. » Il y aura là toute une mystique de l’angélisation, entièrement swedenborgiste : l’homme intérieur peut accéder « aux abîmes supérieurs dans la profondeur de l’infini ». Balzac avait une connaissance profonde des idées de Saint-Martin, disciple de Swedenborg ; la philosophie théurgique dont il se réclame veut ramener le christianisme à sa simplicité primitive, donc à son authenticité. (Henriette de Mortsauf a des croyances martinistes, il importe de le souligner). « Il s’agit de donner des ailes pour pénétrer dans le sanctuaire où Dieu se cache a nos regards » (Les Proscrits). Il faut « sentir » Dieu ; c’est l’immanence, la foi théosophique : par elle, chaque créature communique directement avec les sphères supérieures. Il s’agit en définitive d’un retour au principe originel, d’une extase dans le divin.

Il est certain que la conception du monde que nous trouvons dans l’œuvre balzacienne doit beaucoup à Swedenborg et a Saint-Martin. Swedenborg (1688-1772), homme de lettres et naturaliste, eut vers la soixantième année une vision, et devint prophète. Pour lui, il existe un monde invisible qui est la correspondance du monde humain. Ce thème de la correspondance relève également du néo-platonisme, et la littérature l’utilisera par la suite, d’une manière plus ou moins précise (cf. Baudelaire). La pensée de Swedenborg eut en tout cas une répercussion dans les textes des philosophes et écrivains du XVIIIe siècle : on en trouve mention chez Kant aussi bien que chez Blake, chez Balzac comme chez Geoffroy Saint-Hilaire.« Cette doctrine donne la clé des mondes divins, explique l’existence par des transfor­mations où l’homme s’achemine à des sublimes destinées… ordonne le mépris de la souffrance en inspirant je ne sais quoi de maternel pour l’ange que nous portons au ciel… La prière active et l’amour pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l’Église romaine pour rentrer dans le christianisme de l’Église primitive. » (Le Lys dans la vallée).

Tout ceci montre le lien très intime qui unit Balzac et l’ésotérisme. Il n’est pas possible, selon nous, de faire passer au second plan la trame mystique de l’œuvre balzacienne. Faut-il parler d’un compromis entre le catholicisme et l’illuminisme ? Balzac était-il un initié martiniste ? (Robert Amadou montre que non). L’essentiel est de souligner la complexité de l’univers mystique ici présent. Balzac était fasciné par les phénomènes surnaturels de toute sorte : mais il en donnera une explication scientifico-mystique. Cependant, le choix des doctrines illuministes pour assurer l’unité de sa pensée est fondamental. Est-ce à dire que Balzac fut gêné par ce qui, dans le catholicisme, lui apparaissait comme dualisme de l’âme et du corps ? Par ce qui n’assurait pas une véritable correspondance entre le spirituel déployé dans toute son essence, et le matériel en train de se transformer ? C’est possible : l’insatisfaction religieuse et philosophique de Balzac perce toujours quand les tentatives de conciliation demeurent vouées à l’échec. Il est l’homme de la synthèse : et cette synthèse est alchimique, beaucoup plus qu’historique ou psychologique.

« Séraphita »

En 1835, Balzac publie Séraphita, ouvrage dont il avait donné l’esquisse en 1816 dans Falthurne. Il s’agit « du chemin pour aller à Dieu », et ce chemin est « la religion de sainte Thérèse et de Fénelon, de Swedenborg, de Jacob Boehme et de Saint-Martin » (Lettres à l’Étrangère), bref c’est le mysticisme.

Il importe de noter le thème de l’androgyne, qui est au centre de Séraphita (l’ange étant un être double : Séraphitüs-Séraphita), et qui fut l’une des grandes préoccupations de Balzac (cf. La Fille aux Yeux d’or). Ce thème est d’ailleurs un thème initiatique, présent dans la tradition hermétique. Balzac donne ici une version romancée d’un itinéraire initiatique. Nous nous bornerons à transcrire schématique­ment cet itinéraire : en d’autres termes, rendre évidente la structure de l’ascension mystique, ou de l’angélisation. Rappelons en premier lieu le plan de Séraphita qui est par lui-même totalement signifiant.

  1. Séraphitüs.

  2. Séraphita.

  3. Séraphita-Séraphitüs.

  4. Les nuées du sanctuaire.

  5. Les adieux.

  6. Le chemin pour aller au ciel.

  7. L’assomption.

Nous dégageons à partir de là la structure selon laquelle peut se faire la lecture de Séraphita (nous renvoyons à l’édition de Séraphita chez P. J. Osevald – collection La Source de la Liberté).

Premier axe : la recherche de là pureté par la spiritualisation de toute chose ; Balzac insiste ici sur la nécessité d’une dématérialisation, et sur le rôle de la prière comme aide à l’angélisation : « … léger de tout ton corps évanoui, … tu parles par la pensée ! » « Tous les êtres passent une première vie dans la sphère des instincts, où ils travaillent à reconnaître l’inutilité des trésors terrestres après s’être donnés mille peines pour les amasser. » « Pour parvenir à prier ainsi, obtenez un entier dépouillement de la chair… »

Second axe : la réminiscence, à relier avec la certitude métaphysique de l’éternité. On trouve ici une influence platonicienne et plotinienne évidente, ainsi que des rappels d’une tradition plus précisément orien­tale concernant la métempsychose et la réincarnation. « Le peu que nous apprenons des lois du monde visible nous fait découvrir l’immen­sité des mondes supérieurs. »

Troisième axe : l’identité de l’âme, de la volonté et de l’énergie.

Quatrième axe : la présence constante de tous les thèmes swedenbor­gistes : l’Ange comme androgyne, les trois stades de la régénération (l’amour de soi, l’amour du monde, l’amour du ciel), les voyages dans l’astral (« … j’ai été transporté dans un grand nombre de terres as­trales… »), Dieu comme verbe créateur (il y a ici un rappel de l’Apoca­lypse de saint Jean, qui assure le lien de deux traditions) : « … le mou­vement et le nombre sont engendrés par la parole » (ne faut-il pas éga­lement rapprocher ces passages du pythagorisme, explicite, selon nous, dans une telle expression : « la nature a ses hymnes » ?).

Cinquième axe : l’extase comme vision de l’unité, et comme terme des transformations. « Chaque monde avait un centre où tendaient tous les points de sa sphère. Ces mondes étaient eux-mêmes des points qui tendaient au centre de leur espèce. Chaque espèce avait son centre vers de grandes régions célestes qui communiquaient avec l’intarissable et flamboyant moteur de tout ce qui est. »

Tel est le cheminement de Séraphitus-Séraphita, androgyne sym­bole de l’ascension de l’âme vers l’être pur. Ce voyage mystique, emprunté au swedenborgisme, mais dans lequel on trouve des relents de pythagorisme aussi bien que de platonisme et d’aristotélisme, per­met une approche plus complète de l’ésotérisme balzacien. L’attachement de Balzac pour cette œuvre souvent considérée comme marginale doit retenir notre attention. Il y a là l’accomplissement unitaire que cherche Balzac depuis le collège de Vendôme. Certes, il ne s’agit pas de nier les multiples voies qui nous sont ouvertes par la lecture balza­cienne : richesse historique, sociologique, psychologique, tout cela appartient effectivement à La Comédie humaine. Mais au-delà demeure posée la question du principe métaphysique, du « premier moteur » (pour employer un langage aristotélicien). Cette fusion dans l’un, ces noces mystiques de l’individu et de l’universel sont le projet de Séra­phita : Séraphita où le voyant Balzac assiste à la projection de son propre désir d’Éternité dans la figure de ses personnages.

Refermons cette analyse par la parole de Balzac lui-même : « Ainsi, depuis le plus grand jusqu’au plus petit des mondes, et depuis le plus petit des mondes jusqu’à la plus petite portion des êtres qui le compo­saient, tout était individuel et néanmoins tout était un. »

KATIA BARBERIAN