Yvon Bec : Beethoven, La Missa Solemnis et l’esprit religieux


26 Mar 2015

(Revue Question De. No 54. Octobre-Novembre-Décembre 1983)

La Missa Solemnis de Beethoven est l’une des œuvres majeures du compositeur et sans doute la première messe catholique où le texte se trouve en retrait par rapport à l’expressivité. Cette exigence expressive de Beethoven se double d’une exigence quant au sens des paroles prononcées. Le compositeur étudie profondément le texte de la messe qu’il s’est fait traduire en langue allemande, et c’est sciemment qu’il escamote une partie du credo. Tout ce qui est prononcé de « Et in Spiritum Sanctum » jusqu’à « in remissionem peccato­rum » l’est par le seul ténor dont la voix se trouve alors couverte par la lourde marche des trombones.

En passant sous silence une part fondamen­tale du dogme, Beethoven prend ses distances à l’égard du clergé plus qu’il ne les prend à l’égard de Dieu.

La, situation de la Missa Solemnis dans l’œuvre de Beetho­ven en révèle l’un des aspects les plus saisissants. C’est qu’en 1818, date à laquelle il en entreprend la composi­tion, Beethoven émerge à grand peine d’une terrible période de dépression qui l’a tenu pendant six ans depuis le mois de mai 1812. Beethoven, au cours de sa vie, aura connu bien des périodes difficiles, mais aucune n’aura duré si longtemps ni n’aura eu cette essentielle gravité. Comparons là à celle de 1802, à l’issue de laquelle la rédaction du testament d’Heiligenstadt jouera le rôle d’une catharsis. C’est l’art, et l’art seul qui retient Beetho­ven alors au seuil du suicide. Mais, à partir de 1812 ce sont les forces créatrices qui sont atteintes, et la produc­tion, si riche auparavant, se raréfie régulièrement, jus­qu’à l’année noire de 1817 ; au bilan dérisoire : l’arran­gement en quintette du trio op. 1 et deux musiques vo­cales : le chant des moines et le Lied Resignation ; deux textes où la mort est souhaitée, appelée, et qui rejoint une des notes les plus sombres de sa correspondance, où Beethoven n’envisage plus la moindre action, fût-elle suicidaire : « En ce qui me concerne, je suis souvent au désespoir et je voudrais que ma vie finisse, car on ne voit jamais la fin de toutes ces infirmités… Dieu merci, si le rôle était bientôt fini de jouer… »

Enfin, en 1818, la crise se résout et la création, d’abord balbutiante, reprend. De ces cendres, c’est la sonate op. 106 qui naît tout d’abord, bientôt suivie, esquisses entremêlées, de la Missa Solemmis.

Et, entendant ces deux œuvres, comment cette ré­flexion de Beethoven à propos de ses premières œuvres, ne surgirait-elle pas à notre esprit ? « Quand j’ai revu mes premiers manuscrits, quelques années plus tard, je me suis demandé si je n’étais pas fou, pour avoir mis en un seul morceau ce qui suffisait pour en composer vingt… » N’est-ce pas cette même impression qui nous saisit lorsque nous écoutons ces « premières œuvres » d’après la résurrection » ? Ce rapprochement est signi­ficatif : en 1818, à 48 ans et avec la santé recouvrée, ce qui submerge Beethoven, c’est une nouvelle jeunesse, et « de toutes autres choses s’esquissent en son esprit ». Pour Beethoven, la pensée de Dieu apparaît sous deux modes ou plutôt deux fonctions opposées, mais qui ne se définissent que par rapport à lui-même en tant qu’il est actif ou passif. C’est ainsi que le Dieu de la Bible n’apparaît qu’aux moments de détresse et d’angoisse. « O dieu, abaisse ton regard sur le malheureux Beethoven, ne laisse pas cela durer plus longtemps. » Mais lorsque, en pleine vigueur, Beethoven lit sur la partition de Fidé­lio cette inscription de Moscheles ; « Terminé avec l’aide de Dieu » il y substitue cette autre « Homme, aide-toi toi-même ». Lorsque Beethoven est actif, on voit que sa conception du divin change de tout au tout.

En fait, ses aspirations religieuses semblent le mener vers une entité proche de ce que Spinoza nomme Dieu. Et trop d’intuitions beethovéniennes sur la nature de l’éternité (cf. : la lettre au peintre Macco) et sur la na­ture du divin convergent avec le spinozisme pour n’être que fortuites. Ces intuitions que nous trouvons, non dans de vagues invocations de malade, mais lorsqu’il affirme sa pensée avec le plus de cohérence possible pour lui, c’est-à-dire lorsqu’il met en rapport la pensée du divin et l’acte de création. Convalescent, il écrit encore, à côté des esquisses du Credo de la Messe « Dieu ne m’a jamais abandonné ». Mais lorsque, rétabli, il l’achève, son dis­cours rend un tout autre son ; nous savions déjà que pour lui « seuls l’art et la science haussent l’homme jus­qu’à la divinité ». Dès lors le sens des mots qui suivent n’est que trop clair : « Il n’y a rien de plus haut que de s’approcher de la divinité, plus que les autres hommes, et, de là, répandre les rayons de la divinité parmi le genre humain. » (Écrit en 1823 à l’archiduc Rodolphe après l’achèvement de la messe.) Il est tout de même étrange qu’au terme de la composition d’une « messe catholique » Beethoven rejoigne ainsi la plus haute dé­couverte du Ve livre de l’Éthique : lorsque la réflexion humaine se retourne sur soi pour s’aimer comme étant en elle-même. Dieu.

***

Beethoven, extraits des carnets intimes

C’est à juste titre que Beethoven apparaît aujourd’hui comme la personnalité la plus puissante de la musique occidentale. Héritier du siècle des Lumières, profondément influencé par la Révolution française, ouvrant toute grande la voie du Romantisme, il sut, au-delà de sa musique, réaliser cette synthèse unique que nous nommons : esprit de modernité. Beethoven n’eut point de précepteur mais se cultiva en autodidacte passionné et toujours ouvert au monde qui l’entourait. Lecteur infatigable des philosophes, il fut ainsi l’un des premiers esprits de son temps à s’intéresser à la littérature indienne récemment traduite par des orientalistes comme Anquetil du Perron et Hammer-Purgstall. Les extraits que nous présentons ici sont tirés de ses « carnets intimes » (manuscrit Fischhoff), suite de notes lapidaires et d’aphorismes écrits entre 1812 et 1916, où l’auteur de la Neuvième livre l’essentiel de sa vision spirituelle.

Dieu est immatériel aussi sommes-nous dans l‘impuissance à nous représenter son image ; parce qu’invisible, il est amorphe. Mais, par ce qu’il nous est donné de voir dans ses œuvres, il nous est permis de conclure à son caractère éternel, omniscient, omnipotent, à sa présence uni­verselle. Au Tout-Puissant, à lui seul, 1envie, la cupidité sont étrangères ; sa grandeur n’a point d’égale. BRAHMA : il a absorbé son propre esprit. Lui le Puissant, nous retrouvons partout sa présence. Son omniscience émane de sa propre inspiration et sa conception comprend toutes les autres. De toutes les qualités polycomphensives, la plus grande est l’omniscience ; pour elle, il n‘est pas de trinité, elle est absolument indépendante. Oh ! Dieu, tu es la lumière véritable bénie, éternelle de tous les temps, dans tous les lieux. Ta sagesse accepte mille et mille lois, cependant que toujours tu agis librement, à ton honneur. Tout ce que nous ado­rons, tu 1as précédé : à toi nos louanges, à toi notre adoration. Toi seul tu es Bienheureux (Bhagavan), toi l’essence de toutes les lois: l’image de la sagesse. Tous nous sentons ta présence ; tu portes toute chose ! ….

Voudrais-tu savourer le miel sans souffrir des piqûres de l’abeille ?

C’est avec calme et résignation que, plaçant ma confiance, ô Seigneur, dans ta bonté immuable, je veux me soumettre à toutes les éventualités du Destin. À toi, toujours dans le même esprit, éternellement à toi.

Que mon âme se réjouisse! Sois mon roc, ô Dieu ! Sois, ma lumière! Sois à jamais le refuge où viendra s’abriter ma confiance.

Les faiblesses de la nature sont inhérentes à la nature elle-même ; la Raison souveraine, par sa vertu, doit chercher à les guider et à les atténuer.

« Je suis ce qui est. »

« Je suis tout ce qui est, ce qui été et ce qui sera. Aucun mortel n’a soulevé mon voile. »

« Il est le Seul, l’Unique, il n’a pas été engendré, et tout ce qui est lui doit son existence. »

Les vaillants, les hommes supérieurs nous incitent à accomplir des actes nobles et méritoires ; les lâches, les mauvais, des choses basses, indignes. Car le vice passe par des chemins attrayants pour la volupté, engageant ainsi l’homme à le suivre. La vertu, au contraire, choisit des sen­tiers abrupts et ne peut nous séduire aussi vite et facilement, surtout si nous sommes invités à prendre un chemin doux et agréable.

Il est difficile de convaincre les autres quand on passe pour un menteur. Agis au lieu de demander.

« Considérons les difficultés de l’existence, qui jalonnent notre route, comme des guides vers une vie meilleure. » Pour mainte­nir les autres dans la soumission et l’obéissance, le moyen le plus sûr est de leur imposer la foi en la supériorité de notre sa­gesse. Cest en lui faisant verser des pleurs que le père fera pénétrer la vertu dans le cœur de son enfant, que le maître inculquera à son élève les éléments utiles de chaque science ; et c’est au prix de larmes que la loi, elle aussi, contraint le citoyen à se maintenir dans l’observance de la justice.

Sacrifie-toi sans espoir de gloire ni de récompense ! Fais d’abord des miracles si tu veux les dévoiler. Ainsi, seulement, tu pourras accomplir toute ta destie.

Et les nuages feraient-ils pleuvoir des torrents de vie,

Deux forces, toutes deux également grandes, également simples, issues d’un même principe : l’attrait et la répugnance.

Jamais le saule ne portera de dattes.

Ne gaspille pas ton temps avec de mauvaises gens : Une canne ordinaire ne te donnera jamais de sucre. Peux-tu te forger une bonne lame avec de la molle argile ?

La nature du loup, fut-il élevé par l’homme, sera- t-elle jamais changée ?

N’est-ce pas la même pluie qui, en sol salin, fait pousser les ronces et les épines et, dans les jardins, éclore des fleurs ?

Ne gaspille ni les semen­ces ni les soins précieux : Faire du mal à ce qui est bon et du bien à ce qui est mauvais; c’est la même chose.

Sans l’union des âmes, la jouissance des sens sera toujours un acte bestial. Elle ne nous laisse aucune impression de nature élevée, rien que le remords.

Tout ce que créa Dieu était pur et sans tache. Si, plus tard, aveuglé par la pas­sion, j’ai sombré dans le mal, après avoir longue­ment expié et m’être puri­fié je suis revenu à la source originelle, pure, no­ble, à la Divinité et à mon art. Je n’y fus point poussé par égoïsme qu’il en soit ainsi, toujours ! Les arbres ploient sous l’abondance du fruit ; gonflés d’une pluie bénie, les nuages s’in­clinent vers la terre et les bienfaiteurs du genre humain portent sans orgueil le poids de leurs richesses. Si la larme tremble au bord des beaux cils, oppo­se-toi énergiquement à son premier effort, ne la laisse pas tomber. Pendant ton pèlerinage sur cette terre, où les sentiers abrupts tan­tôt montant, tantôt descendant, rendent le bon chemin difficile à reconnaî­tre, la trace de tes pas sera parfois inégale, mais la vertu te guidera dans la voie juste.

Bienheureux celui qui, ayant appris à triompher de toutes les passions, met son énergie dans l’accomplissement des tâches qu’impose la vie sans sinquiéter du résultat.

Le but de ton effort doit être l’action et non ce qu’elle donnera. Ne sois pas de ceux qui, pour agir, ont besoin de ce stimu­lant : l’espoir de la récom­pense. Ne laisse pas tes jours s’écouler dans l’oisi­veté. Sois laborieux, ac­complis ton devoir, sans te soucier des conséquences, du résultat bon ou mau­vais ; cette indifférence ranera ton attention vers les considérations spirituelles. Cherche un refuge dans la sagesse seule car s’attacher aux résultats est cause de malheur et de mi­sère. Le vrai sage ne s’occupe pas de ce qui est bon ou mauvais dans ce monde. Raisonne toujours dans ce sens : c’est le secret de la vie.

Enfoui dans les ombres de la solitude éternelle, dans les ténèbres épaisses du fourré, impénétrable, inaccessible, inimité, amorphe, avant que les âmes aient été éveillées, son esprit, seul, remplissait le monde, comme des yeux mortels (pour comparer le Fini à l’Infini) qui se mirent dans la lumière.

*******

Extraits de la correspondance

À Émilie M. à H.

(autographe non retrouvé)

Teplitz, le 17 juillet 1812

Ma Chère, Bonne Émilie, Ma Chère Amie,

… Persévère, n’exerce pas l’art seulement, mais pénètre aussi en son être intime ; il le mérite, car seuls l’art et la science élèvent l’homme jusqu’à la divinité. Si tu de­vais un jour, ma chère Émilie, désirer quelque chose, n’hésite pas à m’écrire. L’artiste véritable n’a point d’or­gueil ; malheureusement il sait que l’art n’a pas de limi­tes, il sent obscurément combien il est éloigné du but et tandis qu’il est peut-être admiré par d’autres, il dé­plore de n’être pas encore parvenu là où son meilleur génie ne brille que comme un lointain soleil. J’aimerais sans doute mieux te voir, toi et les tiens, que certains riches chez lesquels se trahit la pauvreté intérieure…

À Amalie Sebald

(autographe à la New York Public Library)

Teplitz, le 16 septembre 1812

Moi un tyran ? Un tyran pour vous ! Seule une interpré­tation fausse de mon caractère peut vous faire dire cela, et en effet cette opinion de votre part pourrait impliquer un désaccord avec moi. Mais je ne vous en blâme point ; cela serait plutôt un bonheur pour vous si c’était vrai. Je ne me suis pas senti très bien depuis hier, depuis ce matin mon indisposition s’est accusée plus fortement ; quelque nourriture indigeste en est la cause et, à ce qu’il paraît, en moi la nature irritable réagit aussi bien au mauvais qu’au bon ; mais n’allez pas appliquer cela à ma nature morale – Les gens ne signifient rien, ce sont des gens et rien de plus ; pour la plupart ils ne voient dans les autres qu’eux-mêmes, c’est-à-dire tout juste rien ; oublions cela, le bon, le beau n’a pas besoin d’un public. Il existe sans le secours de personne et cela semble cependant être le fondement de notre accord – Bonne chance, chère A(malie). Si la lune m’apparaît ce soir plus brillante que le soleil pendant la journée, alors vous aurez la visite d’un petit être – le plus petit de tous les humains –

Votre ami

****

Brouillon à propos d’une édition intégrale de ses œuvres

(autographe au Beethovenhaus de Bonn)

Vienne, vers 1822

De même que les codes commencent aussitôt par les droits de l’homme que les exécuteurs toutefois foulent aux pieds, ainsi l’auteur commence sa déclaration.

Un auteur a le droit de présenter une édition revue et corrigée de ses œuvres. Mais comme il existe un si grand nombre de gourmands bouffe-cervelle et amateurs de ce noble aliment, vu que l’on prépare toute espèce de conflits, ragoûts, fricassées, etc., qui font l’enrichisse­ment de maîtres queux, et puisque l’auteur serait heu­reux d’encaisser autant de Groschen qu’on en donne quel­quefois pour son ouvrage, l’auteur entend démontrer que le cerveau humain ne saurait être vendu comme les grains de café ou toute sorte de fromage qui, on le sait, dérive du lait, de l’urine, etc. –

Le cerveau humain est en soi inaliénable.

Bref, une édition revue de tous mes ouvrages devrait être annoncée comme une entreprise légitime, étant donné qu’il en circule de si nombreux exemplaires inexacts et falsifiés (anarchie) (entre nous soit dit, nos idées ont beau être républicaines, l’aristocratie oligarchique n’en a pas moins son bon côté), étant donné qu’on est obligé, vis-à-vis de l’art de la musique, de prendre en considération les progrès de l’artiste et de son art ; vu que chaque cahier de chaque genre de musique sera réuni à un nouvel ouvrage quelconque du même genre, vu qu’on n’entend donner avec tout cela que l’annonce de la préparation de l’édition intégrale de mes œuvres, sans que le moment de sa publication puisse être encore annoncé d’une façon précise, et que l’on a en vue de préparer une édition des œuvres complètes entièrement revue et corrigée.