Marcel Rainoird : Belzébuth, affaire à suivre


30 Apr 2014

(Revue Question De. No 50. Novembre-Décembre 1982)

Voici que près de trente ans (en 1982) se sont écoulés depuis la parution en France de sa Critique objectivement impartiale de la vie des hommes, trente ans jalonnés de marques visibles ou plus secrètes de la transformation du monde. « Le fait fondamental », comme l’a écrit Alfred Sauvy, « est que d’importants changements sont discrètement survenus sur notre planète depuis vingt ans ».

Une sur-actualité de tapages et d’exploits tend à masquer toutes sortes de ruptures. On a un peu piétiné sur la lune. Il n’y a pas si longtemps, la pana­cée « progrès », rajeunie par de nouvelles étiquettes – croissance, expansion, développement – a bien dopé et dupé la moralité publique. Avec la crise de l’énergie, l’Occident, depuis longtemps soupçonné de déclin, est pris dans le piège qu’il destinait aux autres. Dans les H.L.M. comme dans les palaces, l’atome – cette appellation nouvelle de l’antique djinn – nourrit également espoir ou cauchemar pour demain. Quelques-uns crient : « Tant va la cruche à l’eau… ! ». Sur la toile de fond du grand jeu de la dissua­sion se profile l’hypothèse du très regrettable accident de parcours. Par-delà les « confortables » discordances des tensions et des crises, l’impensable prend rang de possible. Idée neuve d’un auto-péril pour l’humanité tout entière, idée neuve de la malédiction suspendue d’un péché terminal – le bouquet, la honteuse bavure, comme le pendant à l’autre bout des temps d’une autre malé­diction, autrement subtile celle-là, dénommée péché ori­ginel.

L’unique peur

Dans le lot des pays réputés les plus évolués, l’améliora­tion du niveau de vie en vingt ans, en cinquante ans même, n’a nullement contribué à diminuer la peur désor­donnée d’une mort qui nous demeure à jamais étran­gère. Accroissement, même de ce côté-là.

Ne dirait-on pas que les autorités – toutes les autorités, officielles ou officieuses – en tout cas reconnues et réputées garantes de notre sécurité, de nos « droits », de nos conforts matériels et moraux, feignent d’être les orga­nisateurs d’un jeu qui les dépasse. « Quand les mots se mettent à enfler, quand leur sens devient ambigu, incer­tain, et que le vocabulaire se charge de flou, d’obscurité et de néant péremptoire, il n’y a plus de recours pour l’esprit. » (Marcel Aymé).

Nostalgie d’un pouvoir que l’on souhaite – comme lui?même le voudrait – assez « pharaonique ». Dommage qu’on ait perdu le maître-mot. Une information essen­tielle manque. Entre l’édification du bonheur pour demain et l’aménagement d’abris anti-atomiques, la marge de manœuvre reste faible.

Trente ans au cœur du XXe siècle, un peu plus que la période comprise entre les deux guerres, c’est à peu près le temps de gestation des Récits de Belzébuth. La confé­rence qui forme la conclusion essentielle de l’ouvrage était rédigée au début des années 1920.

Or il est peu banal de constater que ces Récits, cette Critique, apparemment si peu entendus au moment de leur parution en France il y a près de vingt-cinq ans, ne sont pas sans rapports avec un certain nombre de pro­blèmes quant au destin du vivant, entrés depuis peu dans l’orbe de la conscience collective et que la première moi­tié de ce siècle n’avait jamais formulée.

Gurdjieff visionnaire, précurseur ? De nos jours, est-il encore possible de ne pas s’interroger ? Même lorsque Belzébuth, au passage, cerne d’un trait piquant l’Amé­rique ou le Paris d’entre les deux guerres, on se retrouve très vite sur le terrain où il entend désarçonner son lec­teur, loin des années folles, du fox-trot et des cheveux courts.

Les Récits s’inscrivent dans une perspective historique quelque peu bouleversée, en tout cas inattendue. Des symptômes contemporains trouvent leur origine dans des faits d’avant le déluge. Incessants déplacements du lec­teur parce que la vision s’exerce simultanément à diffé­rents niveaux, chacun d’eux avec de multiples entrées dans la préhistoire, la biologie, l’art, la physique, l’astro­nomie.

Cependant, tout en s’attachant à démonter les méca­nismes du comportement individuel et social de l’homme contemporain, Gurdjieff remet à sa juste place ce qui obnubile tant le praticien des sciences humaines, à savoir le progrès technique, industriel avec ses aléas, ses succès ou ses crises. Il ignore ou lacère les élucubrations théo­riques, il pulvérise les apparences. Son histoire de l’hu­manité se veut essentielle. Que ce soit dans la fresque ou dans le détail, en plan d’ensemble ou en gros plan, elle se situe au niveau des causes originelles. Qu’il s’agisse de faits mondiaux ou de faits divers, quel que soit l’angle d’attaque, la variation du ton – depuis l’injonction solennelle jusqu’à la farce, jusqu’au canular – Gurdjieff s’attache à certains événements, parce qu’ils entrent dans le champ d’une information créatrice.

« Les événements m’ennuient, les événements ne sont que l’écume des choses, moi ce qui m’intéresse, c’est la mer » écrivait Valéry.

 Ce fragment de la nature

Il serait bien téméraire de proposer une quelconque grille de lecture des Récits. Ils nous mènent à des espaces de réflexion « sans la titillante manie de vouloir conclure, de vouloir juger ». Si les paradoxes les plus surprenants de cette Critique font mouche aujourd’hui, est-ce d’avoir balayé cette écume ? Ne semblent-ils pas retentir comme l’écho de certains thèmes privilégiés de la recherche actuelle : l’incertitude dans les sciences physiques, la dis­continuité majeure du développement humain, le patient bricolage – adaptation de l’évolution, l’équilibre entre les espèces, une conception nouvelle du rapport de l’homme à son environnement (« Ce fragment de la nature qu’est l’homme », dit Jean Rostand), la croissance des vies humaines et la liaison entre nombre, durée et qualité ?

Quant à la guerre, « au processus de destruction mutuelle », Gurdjieff ne disait-il pas lui-même qu’elle apparaissait comme un fil rouge à travers tout son livre ? Bien des développements déroutants lors de la publica­tion… le restent. Mais quelque chose nous alerte. Quel que soit le stade d’avancement du récit, le propos péda­gogique liminairement énoncé, le nombre de crocs-en-jambe préparés à l’intention du lecteur, on est ramené sans cesse au mystère de la transformation de l’énergie, trame et ressort de toute son œuvre.

 Dieu et ses moustaches

Ce serait certainement une erreur de sortir de leur contexte certaines idées centrales qui reviennent sou­vent : « la grande Nature », « l’infortunée Nature de la Planète Terre », « l’échange des substances » ou « la nutrition réciproque », voire « l’harmonie cosmique géné­rale ». Il ne s’agit pas d’un système mécaniste dont on peut disserter de l’extérieur. Si, dans Belzébuth, l’ampleur des déplacements dans l’espace et dans le temps donne de toute chose des éclairements multiples surpre­nants, n’y a-t-il pas souvent deux aspects extrêmes, en apparence irréductibles, et c’est de leur impossible-pos­sible rencontre acclimatée que naît une issue. Exemples : l’homme-appareil cosmique et l’homme-limace, le Temps, impitoyable destructeur mais en même temps facteur de compréhension ; la conscience « toute embrassante » et la conscience, germe enfoui au plus central de l’homme. Le malheur de notre époque, le manque d’idéal conju­gué au manque d’idées, l’influence de doctrines plus ou moins orientales, la montée de générations nouvelles n’appréciant plus les « sucreries » de Papa, la diffusion des thèmes écologiques ; autant de données qui, a priori créent un climat de sympathie.

Cela non plus n’irait pas sans danger d’imaginer certain parallélisme entre nos malaises, nos doutes, l’actuelle remise en cause de nos valeurs de civilisation et sa cri­tique impitoyable des opinions reçues. Sans doute lit-on dans l’introduction des Hommes Remarquables : « Il est très regrettable que la période actuelle de culture – que nous nommons et qui sera nommée par les générations ultérieures, civilisation européenne – soit intercalaire, pourrait-on dire, dans l’évolution de l’humanité ; en d’autres termes, qu’elle soit un abîme, une période d’ab­sence dans le processus général de perfectionnement humain… » Mais dans les Récits, la remontée aux causes englobe et dépasse l’espace historique. La racine du mal vient de plus loin encore.

Pascal, aux mondains de son temps, signalait les fai­blesses (et les possibilités) de la pensée humaine. Gurd­jieff se situe au même niveau d’exigence. Mais les choses ayant été de mal en pis, notre XXe siècle a besoin de thé­rapeutiques plus corsées. Dans Belzébuth, c’est tout le courant de la pensée humaine depuis les origines et trans­mis d’âge en âge qui est montré, démontré, dénoncé dans ses stéréotypes, à commencer par la notion même de Dieu : Si nous sommes à l’image de Dieu » … cela veut dire… que « Dieu » nous ressemble, cela veut dire que notre « Dieu » a des moustaches. « Votre Monsieur Dieu », dit-il ailleurs.

Voici comme retournée à l’usage d’un vaste dessein, la remarque impie de Voltaire : « Dieu a créé l’homme à son image, mais l’homme le lui a bien rendu. »

Tout au long de ses Récits, Gurdjieff joue simultanément de deux thèmes en décryptant deux mondes, celui de la Grande Nature, de « l’échange harmonique des sub­stances », et celui du psychisme disharmonisé des hommes. D’un côté le Dieu de la « courtaude » raison, de l’autre le Père Commun tout embrassant ; ici les tra­vaux saints des véritables envoyés, là l’œuvre attentatoire des savants de nouvelle formation. Les deux motifs sont si réellement assemblés qu’on en reçoit cette impres­sion d’espace autre, de vie ailleurs, que donnent parfois certains tapis anciens de l’Orient.

Tout est possible, encore

Là encore, il ne s’agit pas d’une simple mise en situation des extrêmes, c’est par la vertu d’une opération que lui-même appelle « résultats du débat confrontatif » que naît la cohérence. Débat réel, débat instruit toutes lumières réunies – l’un des noms de Belzébuth ne signifie-t-il pas également « porteur de lumières » – débat approfondi par une intelligence qui a « compris » la synthèse de deux courants, l’un grec, renforcé d’une science venue d’Asie Mineure, l’autre perdu, recouvert, issu d’une Égypte d’avant les Sables, qu’il laisse entrevoir, allégé de tout le poids de la vieille malédiction judéo-chrétienne.

Gurdjieff regonfle en fait la conception d’une très haute idée de l’homme et pour ainsi dire retourne à l’envoyeur le vieux cliché qui a beaucoup servi : « Si Dieu est mort, alors tout est permis » devient : « Si Dieu est Un, alors tout est possible encore ».

Nous autres, gens du Livre, avons su ou devrions savoir par la Parole Révélée que l’homme est un vaurien, un insolent qui gâche ses meilleures chances. Gurdjieff au fond, ne dit pas autre chose quand il exhibe cette amande égarée après des siècles d’exégèse.

Quant au vœu d’or toujours debout mais affublé de nou­veaux noms, lorsque Belzébuth le dénonce, impossible de « noyer le poisson », impossible de continuer à croire que les idoles ne sont que de vieilles statues de bois.

Personne n’a jamais été aussi loin dans le saccage des sacro-saintes valeurs reconnues : Bien et Mal, Paradis et Enfer, « désir d’avoir une âme », « funeste dieu auto-tran­quillisateur » ou encore « Dieu intérieur malfaisant ».

Ce n’est pas tout, le programme des invectives fondamen­tales se trouve en quelque sorte réactualisé. Aussi bien les motivations profondes qui sous-tendent le complexe politico-socio-culturel contemporain sont-elles mises à nu dans le feu d’une éloquence qui pulvérise du même coup ces bonnes « raisons » qui nous gouvernent. Citons « leur fameuse éducation », « leurs fameuses sectes », la ques­tion « La Religion pour l’État ou l’État pour la Religion », « Les affaires du général Tordu » et « La technique de provocation » par laquelle une poignée de pays puissants a trouvé l’art de faire servir à leurs desseins tous les autres pays.

Ainsi, chaque chose que Belzébuth regarde sur la terre apparaît comme la dérision d’une autre. Et sans doute la richesse de pareille mise en scène « toute englobante » était-elle nécessaire pour montrer l’envers qui révèle l’endroit et faire entendre en même temps que rien n’est pour toujours acquis – que la notion de grâce doit être associée à l’idée d’un difficile labeur quand bien même le destin naturel de l’homme serait conforme aux canons d’une heureuse nécessité.


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