Archaka : Bénédiction de l’abîme : Livre I


08 Jan 2014

Archaka (1942-1996) de son véritable nom  Jehan De Visme a écrit sous le pseudonyme « Alexandre Kalda ». Il a vécu à Pondichéry depuis 1975 jusqu’à sa mort. Il a été traducteur de Sri Aurobindo et professeur au Centre international d’éducation Sri Aurobindo (en 1986). Auteur de nombreux livres sur la vie intérieur et l’évolution de l’humanité selon la vision de Sri Aurobindo…

(Extrait de Bénédiction de l’abîme. Sri mira trust 1990)

Livre II

Imagine encore que cet homme redescende dans la caverne et aille s’asseoir à son ancienne place
PLATON, La République, Livre VII

« Nul ne peut atteindre le ciel qui ne soit passé par l’enfer », écrit Sri Aurobindo dans Savitri, où il précise que « l’enfer est un raccourci vers le ciel ».

Ne nous étonnons pas : l’Indien, pour qui le monde est la manifestation de la Joie créatrice de Dieu, est loin d’avoir la même conception du Mal que les Occidentaux. Ne voit-on pas, dans le Râmâyana, deux gardiens du paradis de Vishnou s’incarner sur terre comme démons et s’opposer à Râm, avatâr de Vishnou ? Et dans le Mahâbhârata, Krishna donner son armée au camp contre lequel il combat, aurige du char de son ami Ardjouna ? Vision, dans les deux cas, d’une inexorable vérité où, en Dieu, le Bien et le Mal sont un, sont dépassés, n’existent pas, lors même que, de notre côté, tout est inexpli­cable et douloureux conflit.

Ici encore, laissons Sri Aurobindo faire la lumière : « Dans sa manifestation cosmique actuelle, le Suprême, étant l’Infini et n’étant lié par aucune limitation, peut manifester en Lui-même, en la conscience de ses possibilités innombrables, quelque chose qui semble être son propre contraire, quelque chose où il peut y avoir l’Obscurité, l’Inconscience, l’Inertie, l’Insensibilité, la Dissonance et la Désintégration. C’est cela que nous voyons à la base du monde matériel et qu’aujourd’hui nous appelons Inconscient — l’Océan inconscient du Rig Véda, où l’Un était dissimulé et où il est apparu sous la forme de cet univers —, ou comme on l’appelle parfois, le non-être, Assat. L’Ignorance, qui est la caractéristique de notre mental et de notre vie, est le résultat de cette origine dans l’Inconscience. De surcroît, dans l’évolution à partir de l’existence incon­sciente, s’élèvent naturellement des pouvoirs et des êtres qui ont pour intérêt de maintenir toutes les négations du Divin, l’erreur et l’inconscience, la souffrance et la peine, l’obscurité, la mort, la faiblesse, la maladie, le désaccord, le mal. D’où la perversion de la manifestation ici-bas, son inaptitude à révéler l’essence véritable du Divin. Toutefois, dans cette assise même de cette évolution, tout ce qui est divin se trouve involué et exerce une pression pour évoluer : la Lumière, la Conscience, la Puissance, la Perfection, la Beauté, l’Amour. Car dans L’Inconscient lui-même et derrière les perversions de l’Ignorance, se cache et œuvre la Conscience divine qui doit apparaître de plus en plus, rejetant pour finir tous ses déguisements. C’est pourquoi il est dit que le monde a pour mission d’exprimer le Divin.  » (Lettres sur le Yoga).

Dans une autre lettre, Sri Aurobindo va encore plus loin et plus profond : « Pourquoi a-t-il fallu que le mal et le chagrin entrent dans le Bien et la Béatitude et la Paix du Divin ? Il est difficile de répondre à l’intelligence humaine à son propre niveau, car la conscience à laquelle appartient l’origine de ce phénomène et pour laquelle celui-ci se justifie pour ainsi dire automatique­ment en une connaissance supra-intellectuelle est une intelli­gence cosmique et non pas une intelligence humaine individualisée ; elle voit en de plus vastes espaces, elle a une autre vision et une autre manière de connaître, d’autres termes de conscience que la raison et les sensations humaines. On pourrait répondre ceci au mental humain : tandis qu’en soi l’Infini pouvait être libre de ces perturbations, une fois que la manifestation a com­mencé, une possibilité infinie a elle aussi commencé ; et d’entre les possibilités infinies que la manifestation a pour rôle d’ex­primer peu à peu, il y avait de toute évidence la négation, l’apparente négation effective — avec toutes ses conséquences — du Pouvoir, de la Lumière, de la Paix, de la Félicité. Si l’on demande pourquoi il a fallu, même si c’était possible, que cela soit accepté, la réponse la plus proche de la Vérité cosmique que puisse faire l’intelligence humaine est que, dans le passage du Divin dans l’Unicité, au Divin dans la Multiplicité, ou dans les rapports de l’un avec l’autre, cette alarmante possibilité est à un certain stade devenue une inéluctabilité. Dès lors, en effet, qu’elle apparaît, elle acquiert pour l’Âme qui descend dans la manifestation évolutive un charme irrésistible qui crée l’inéluc­tabilité — charme qui, en termes humains, au niveau terrestre, pourrait s’interpréter comme l’appel de l’inconnu, la joie du danger, de la difficulté et de l’aventure, la volonté de tenter l’impossible, de dénombrer l’incalculable, la volonté de créer le nouveau et l’incréé avec pour matériau son moi et sa vie, la fascination des contradictoires et de leur harmonisation dif­ficile. Ces choses traduites en une autre conscience, supra-physique et surhumaine, plus haute et plus vaste que le mental, ont représenté la tentation qui a conduit à la chute. Car, pour l’être de lumière originel sur le point de descendre, la seule chose inconnue était les profondeurs de l’abîme, les possibilités du Divin dans L’Ignorance et l’Inconscience. De l’autre côté, de la part de l’Unicité divine, un vaste consentement, une com­passion, un accord, une aide, une suprême connaissance que cette chose devait être, qu’étant apparue elle devait être ex­primée, que son apparition fait en un certain sens partie d’une sagesse incalculable et infinie, que, si le plongeon dans la Nuit était inévitable, l’émergence en un nouveau Jour sans précédent était aussi une certitude et qu’ainsi seulement une certaine manifestation de la Vérité suprême pouvait s’effectuer. » (Lettres sur le Yoga)

Dans ces conditions, il ne peut y avoir que bénédiction de l’abîme. L’énigme que représente l’existence du Mal fait néces­sairement place au mystère de l’Amour divin.

Comment Dieu nous voit-il ? Comment la Lumière éternelle et infinie voit-elle les Ténèbres ? Quel regard pose en vérité sur nous l’homme de Dieu qu’illumine la connaissance divine ? Ce sont là des questions auxquelles ces pages s’efforcent de répondre en prenant pour point de départ le célèbre mythe de la caverne que Platon raconte dans La république.

Le lecteur s’étonnera peut-être que le nom de Sri Aurobindo n’y soit guère mentionné. Mais celui qui sait lire entre les lignes le trouvera partout.

LIVRE PREMIER

Dure et lourde est la tâche du rédempteur du monde ;

C’est le monde lui-même qui est son adversaire,

Ses ennemis sont ceux qu’il est venu sauver.

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Toutes les choses obscures, sa connaissance doit rallumer,

Toutes les choses perverses, sa puissance dénouer ;

Il doit passer sur l’autre rivage de l’océan du mensonge,

Il doit entrer dans l’obscurité du monde afin d’y apporter la lumière.

Le cœur du mal doit être mis à nu sous ses yeux,

Il doit en apprendre la sombre Nécessité cosmique,

Le bien-fondé et les terrifiantes racines dans le sol de la Nature.

Il doit connaître la pensée qui anime l’acte du démon

Et justifie l’orgueil errant du Titan

Et la fausseté qui se cache dans les rêves distordus de la terre ;

Il lui faut pénétrer dans l’éternité de la Nuit

Et connaître la ténèbre de Dieu comme il connaît son Soleil.

Il doit pour cela descendre dans la fosse,

Pour cela, envahir les vastitudes de la douleur.

Impérissable et sage et infini,

Il doit encore traverser l’Enfer pour racheter le monde.

Sri Aurobindo, Savitri, Livre VI, Chant II.

Où est l’être qui n’a jamais souffert, ni jamais fait souffrir ? Heureux les affligés ! Heureux, bienheureux soyons-nous tous, car tous, sans aucune exception, nous sommes du début à la fin astreints à la souffrance. Serions-nous criminels et dépravés, le plus grand saint, le sage le plus parfait, le plus sublime messie ont eux aussi gémi dans les chaînes et, déli­bérément, ou involontairement, ont fait souffrir ceux qu’ils connaissaient avant d’atteindre à leur ampleur lustrale, et même après. Et malgré la lumière qui les emplissait, ils n’ont ensuite cessé de souffrir, d’une autre façon, peut-être, mais tout aussi réelle et certainement plus intense : c’était désor­mais la souffrance du monde entier qui affluait en eux et secouait leur être comme un séisme sacré.

Qu’alors ils aient compris l’agonie où chacun de nous, à chaque instant, se débat, qu’ils aient voulu nous sauver de la nuit tentaculaire, rien n’est plus sûr. Et qu’un amour immense ait jailli de leur centre pour nous donner la paix, nous pouvons en être certains. Mais nos maux ont-ils pour autant cessé ? En dépit de leur sacrifice, la douleur d’exister s’est-elle si peu que ce soit relâchée ?

Leurs paroles nous ont, certes, consolés bien des fois. Consolés, non pas guéris. Elles nous ont donné à croire en autre chose que le mirage martyrisant des jours. Mais ces paroles, comment les comprendre vraiment et les mettre en pratique ? Formés de la même argile que nous, animés d’un même souffle, pliés à une même manière de percevoir le monde et de le penser, ils ont parlé en notre nom et pour nous éclairer. Ils ont montré de quoi notre race est capable, à quel niveau elle peut se hisser dans l’intelligence de ce qui nous transcende. Pourvu que nous vivions selon leur exemple, nous aussi découvririons personnellement l’extase où leur âme était plongée. Était-ce ce qu’ils disaient ? Ou seulement ce que suggéraient leurs adeptes ?

Leur conquête de la souffrance est devenue doctrine et religion. Or, ils avaient souffert non pas pour nous, non pas à cause de nous, mais avec nous. On a dit cependant qu’ils s’étaient immolés, qu’ils avaient donné leur vie pour nous racheter comme si, accablés par notre condition, dont nous serions mystérieusement responsables, et surmontant leur dégoût, ils avaient décidé de s’immerger dans la houle vis­queuse de nos ténèbres afin de nous en délivrer. On l’a dit du Bouddha comme on l’a dit du Christ et de bien d’autres encore. Et l’affirmation contient sans doute une part de vérité.

Mais en soulignant notre infortune, elle nous y condamne et finit par nous proclamer indignes du divin holocauste. Notre misère ne prouve-t-elle pas que nos sauveurs sont morts en vain ? Leur abnégation n’est mise en doute par personne, leur pouvoir de nous rédimer n’est pas davantage contesté : nous seuls sommes fautifs. Si, après le don que le Bouddha et le Christ ont fait d’eux-mêmes, nous en sommes encore à nous haïr et nous entretuer, c’est que nous sommes incurables. Eux ont tout donné, pour que la lumière se fasse en nous. Mais nous les avons répudiés. Et nous piétinons dans une nuit interminable — celle-là même, nous devrions à la fin le comprendre, où ils avaient erré en suffoquant et à laquelle ils s’étaient arrachés en hurlant et en pleurant d’horreur.

Croyons-nous donc, en vérité, que nos grands Instructeurs spirituels auraient jamais pu nous enseigner s’ils n’avaient entièrement partagé notre sort ? Même cécité, même ignorance, mêmes craintes et mêmes souffrances en quoi au­raient-ils différé de nous ? S’ils devaient nous comprendre, ne devaient-ils pas nous ressembler ? Si leur destin n’avait été identique au nôtre, auraient-ils seulement pu en concevoir la calamité ? Nous-mêmes, pour la plupart, ne nous doutons pas de l’envergure du mal qui nous déchire. Nous savons seulement que nous souffrons. Eux ont affronté le tortion­naire fantôme que nous ne voyons pas et qui nous étrangle à chaque instant.

Pour eux, le mal que nous endurons et le mal que nous commettons ont révélé leur origine unique. Aucune dissem­blance entre les deux. Le pouvoir qui nous dévore nous induit à dévorer. Et patiemment, leurs yeux ont fouillé l’obscurité où nous nous lacérons les uns les autres tandis que d’invisibles mâchoires nous brisent. Toutes les souffrances, l’une après l’autre, ont transpercé leur cœur, et ils ont gémi au nom de la mère berçant son enfant mort et de la femme atterrée par l’abandon de son amant, ils ont senti tomber en eux d’innom­brables soldats qui, ennemis pour eux-mêmes, étaient réunis en leur âme éclairée, ils ont subi le viol des maux de toutes sortes dont, partout sur la Terre, chaque corps est la proie pantelante. Les souffrances morales et physiques ont toutes déferlé en eux, faisant sauter le barrage derrière lequel repo­sait leur puissance d’aimer. Alors seulement, ils ont compris le sens de leurs propres souffrances, et qu’elles n’étaient rien en regard de celles d’autrui. Les yeux éplorés de l’humanité entière ont scintillé en eux, tous les yeux gelés par l’effroi et l’incompréhension. Et de leurs yeux à eux, se sont alors écoulées des larmes d’amour pur.

Comment leur aurait-il été possible de préférer personne, d’être en un camp plutôt qu’un autre ? Face à la douleur uni­verselle, ne pouvait naître qu’une universelle compassion. Détachés du mal qui pouvait encore leur advenir, ils n’avaient plus souci que d’abolir en chacun la hantise avilissante des pouvoirs de la Nuit.

Leurs hagiographes en font des êtres parfaits depuis l’instant de leur naissance, ce qui, leur attribuant une nature différente, les rendrait incapables de comprendre notre im­perfection. Mais ils ne sont qu’un peu plus conscients que nous grâce à la rigueur de leur ascèse, et c’est cette conscience qui leur permet de voir à quel point nous ronge la hideur innommable de l’inconscience, et de vivre jusqu’à son paro­xysme l’épouvante qui nous roue quotidiennement de coups. De là, l’invincible besoin de nous en arracher et de déverser sur nous, quels que soient nos vices et nos crimes, la paisible radiance de leur amour sans conditions.

Nous ne le savons pas, mais nos fronts reposent sur les genoux des voyants, et leurs mains caressent nos cheveux. Ils sem­blent prier, recueillis dans le silence de visions intérieures et y lisant l’arcane de l’amour dont ils sont les instruments. Immo­biles en leur contemplation, ils bénissent le monde depuis leurs profondeurs illuminées. Une énergie inhumaine les envahit du pouvoir de nous purifier. Et leurs mains qui se posent sur nous, qui touchent le sommet de notre tête comme afin de l’ouvrir doucement à de neuves intuitions ou qui pres­sent notre front pour y susciter un regard plus réel, ou qui dessinent sur nos lèvres le diagramme de la vérité, sans doute ne les sentons-nous pas. Mais que croyons-nous que faisaient le Bouddha ou le Christ et tous les grands Instructeurs lorsque, les yeux clos, ils plongeaient en l’océan d’une Lumière irrespirée ?

Leur sourire, gravé par nous dans la pierre et le marbre, l’ivoire et le bois, l’argent et l’or, ou peint sur la toile et les murs nous laisse croire que ce qu’ils voyaient alors était beauté interdite à nos yeux. Mais qu’en savons-nous au fond ? Peut-être leur sourire était-il seulement la signature du pou­voir qui les habitait et, par leur intermédiaire, bravait la nuit du monde. Peut-être ce qu’ils voyaient était-il l’étendue de l’horreur qui nous écrase et leur sourire ne faisait-il qu’indi­quer la paix à laquelle il faut atteindre pour en être vainqueur. Peut-être et même sans doute continuaient-ils de partager nos maux mais en eux, une puissance s’était levée, redou­table et suprême, dont un sourire pouvait sauver le monde, ou le détruire.

La puissance d’aimer chacun sans un mot s’était levée en eux et les avait pris comme canaux pour ondoyer nos vies. Ils ne demandaient rien pour eux, pas même que fût exaucée leur prière. Et dans leur éperdue offrande silencieuse, l’astre de Dieu rayonnait, bénissant toutes les formes de vie, de celles qui nous paraissent les plus abjectes à celles qui nous semblent les plus belles.

Ainsi se célèbre le sacrifice dont nul ne se doute, qui est de contenir sans trembler toutes les plaies du monde, comme un paysage atroce en le calme transparent du cœur, et d’y faire descendre le fleuve céleste de la Grâce.

Ces rédempteurs aux yeux fermés balisent notre histoire sans que nous nous doutions du mystère dont leur être est le lieu. Nous ne voyons que le sourire aux commissures des lèvres et envions la sérénité. Nous n’imaginons pas que, der­rière les paupières closes, un drame se déroule dont notre salut est l’enjeu. Nous disons que le sacrifice de Jésus est sa cruci­fixion et ne comprenons pas que, tous les jours, le sacrifice se répétait lorsqu’il étendait les mains vers les mains et les fronts et les corps et, sans se soucier d’en garder un seul atome pour lui, y transfusait la lumière dont il était le vaisseau bien-aimé.

Nous le voyons avec nos yeux, qui sont de presqu’aveugles, tandis qu’il nous regardait avec les siens, qui étaient vision­naires. Nous croyons que, semblable à nous extérieurement, il vivait intérieurement comme nous, partagé entre des désirs impérieux et futiles, harcelé par le doute et l’envie de l’éteindre en régentant le monde. Mais rien de tel en lui. Tout était silence là où, pour nous, tout est stridence et bourdonnement. Tout était lumière là où, pour nous, tout est au mieux pénom­bre glauque et indistinct crépuscule. Ce qu’il disait, ce qu’il faisait n’était issu d’aucune recherche tâtonnante, mais nais­sait spontanément. Il n’en était que le support physique. Annihilé en Dieu, il ne pouvait exprimer que Dieu. Aurait-il tué, mis Jérusalem à sac, profané le temple unique du seul peuple d’alors qui adorât l’Unique, il n’aurait rien fait en réalité, mais Dieu aurait tué, mis à sac et profané. Car Dieu est de tous les côtés à la fois. Il est l’enfant que nous mettons au monde et le père que nous inhumons, l’épouse que nous chérissons, l’ami à qui nous nous confions, comme il est celui qui nous trahit, celle qui nous ment et l’ennemi qui se coule dans l’ombre et nous tue, nous et notre race sans que l’ex­plique aucun pourquoi. Dieu est à la fois Jésus, Jean et Judas. Et cette insupportable connaissance, le messie d’Occident la possédait. C’était elle, la source de son amour pour tous. C’était grâce à elle qui resplendissait, inaltérable, en lui qu’il pouvait se pencher sur toutes les formes de la misère et apaiser autant les regards implorants qui se rivaient à lui que l’esprit des fourbes qui se détournaient de lui pour tisser dans l’ob­scurité l’étoffe dont serait un jour recouvert son cadavre.

Jésus était ainsi. Et tous les sages, tous les voyants, tous les hommes de Dieu également, à quelque pays et quelque époque qu’ils appartiennent du moins depuis le moment où l’âme humaine a découvert l’Unique. De quelque manière qu’ils la formulent, leur connaissance du monde et de Dieu est la même. Et de quelque manière qu’ils le manifestent, le même amour est en eux. La même compassion pour tous les hommes les habite. Le même pardon pour tout le mal qui, à chaque instant, est fait non pas tant par les hommes que par leur entremise inconsciente.

Heureux les affligés ne veut pas dire que ceux-là seuls qui souffrent auront droit au bonheur de vivre dans le Royaume de Dieu. Cela signifie que nous souffrons tous et que, tous, nous entrerons dans le Royaume, parce que, tous, nous sommes Dieu. Même le paria, la prostituée, le dictateur et l’assassin. Oui, même eux ou bien faut-il dire eux surtout ? Leur misère n’est-elle pas incomparablement plus grande que celle de la plupart des hommes ? Ne sont-ils pas recouverts de plus de ténèbres ? Ne portent-ils pas le poids d’une igno­rance plus obtuse ? Celui pour qui le mensonge est le seul langage n’est-il pas plus écrasé que celui dont la conforma­tion exige la vérité ? Ne souffre-t-il pas davantage ? Et le par­jure et le voleur et le meurtrier ne sont-ils pas enchaînés à de plus grandes douleurs que ceux que guide une morale ? Les criminels du monde ne sont-ils pas condamnés à ne pas perce­voir en eux le délicat ruissellement de la beauté ? Pour eux, un seul maître, et qui les possède : le désir d’enténébrer, d’avi­lir, d’abaisser, de détruire. Est-il malheur plus grand ? Est-il affliction pire ? Ils sont incapables de goûter, ou seulement de vouloir, ou même d’imaginer un autre état. Il leur est imposé d’emplir le monde de leur pestilence. Hébétés, impénitents, ils vont de crime en crime sans pouvoir deviner la beauté dont ils se privent. Ils ne peuvent faire autrement. Ils ont été coulés dans les fonderies du Mal. L’avaient-ils voulu ? Il est trop tard maintenant. Ils ne peuvent pas plus reconnaître l’éthique grâce à laquelle nous mettons un peu de clarté dans le désordre de nos jours que nous ne pouvons percevoir les ultra-sons.

Quelque chose leur manque, ou bien a été détruit en eux et ne peut plus fonctionner. Un rôle leur a été assigné, qu’ils n’ont pas choisi et qu’ils remplissent avec une jubilation que nous disons perverse parce qu’elle va à l’encontre de nos lois. Nous ne voyons pas qu’en réalité ils ne sont pas exactement comme nous, même si, par l’apparence, ils relèvent de notre milieu. Pas davantage nous ne voyons à quel point leur misère est grande, dont ils ne semblent pas se rendre compte. Mais les voyants, les inspirés, les sages ont ce pouvoir : en le cri­minel, en le pécheur, ils reconnaissent une créature de Dieu. Non une image hallucinée, ou un reflet distordu de leur Seigneur, mais un fragment de la Divinité. Ne nous étonnons pas, dès lors, de découvrir des réprouvés autour des illuminés que nous révérons. Sur eux soit répandue la Lumière suprême. Que, sur eux, descende la Vérité. Qu’en eux s’ouvre un jour — demain ou dans une autre vie — la porte aujourd’hui scellée de la conscience divine.

Parce qu’ils ont eux-mêmes souffert et vécu dans l’ignorance, les grands voyants savent la marge qui nous sépare de leur béatitude. Au mépris de tout danger et défiant l’opprobre de leurs zélateurs, ils enjambent l’abîme qu’ils ont jadis franchi seuls. Et sur nous, ils font descendre l’amour en un torrent de lumière vivante. Nous ne voyons d’eux que des corps semblables aux nôtres. Mais en leur recueillement, ils sont pareils à des montagnes respirant doucement. Aussi imper­turbables et majestueux que des montagnes s’élevant vers le ciel, ils font descendre sur nous la force balsamique dont ils savent que nous avons besoin pour avancer dans notre vie aveugle. Et l’onde descend sur nous sans que nous le sachions, touche notre tête et s’y fraie un passage afin de nous irriguer d’images inconnues. Sur chacun de nous, elle descend, que nous soyons véridiques ou trompeurs, que nous recherchions la vertu ou nous roulions dans l’immonde. Elle descend, elle descend, elle ne cesse de descendre depuis les sommets du firmament, halée par l’âme des voyants dont l’immobilité nous accorde un nouveau mouvement. Ainsi nous est-il donné de découvrir et d’inventer et de vivre toujours plus clairement. Ainsi nous est-il pardonné pour ce que nous appelons nos péchés, nos crimes et nos erreurs et qui n’est que stigmates laissés en nous par les mains de la Nuit.

Peu importe, pour l’illuminé, le temps qu’il y faudra : la beauté, la grandeur qu’il perçoit sans avoir à les nommer s’incarneront un jour sur la Terre. Et de même que, demain, des perspectives inimaginées s’ouvriront dans les arts et les sciences et les systèmes de pensée, de même l’être le plus répugnant s’ouvrira-t-il dans l’avenir à la lumière que le sage fait couler en lui. Aujourd’hui asservi aux ténèbres et s’identi­fiant avec leur voracité, le criminel ne se doute de rien : faussaire, ou meurtrier, valet sans fin dupé par le Mal qui l’emploie ou tyran démoniaque qu’abomine le monde, il ne veut que cet orgasme noir où il se sent puissant et qui l’a­néantit. Or, sur lui, cependant, descend la même cascade de lumière et d’amour que sur ceux d’entre nous qui nous semblent les plus méritants. Cessons un instant de recenser nos vertus et de briguer pour elles des médailles célestes et regardons la vérité en face : inconscient du mal qui le saccage, le pécheur est celui qui souffre le plus, celui que recouvre la boue primitive dont notre espèce est née et qui n’a même pas la force de se plaindre. Et par son intermédiaire, le sage bénit le Mal afin de le transmuer.

Si le Christ n’a pas aimé les pires d’entre nous, il n’a aimé personne. Comprenons-le, admettons-le et voyons alors pourquoi les maudits l’ont renié, pourquoi ils ne se sont pas amendés, pourquoi, en dépit de tant de pardon, ils ont pré­féré s’enfoncer dans toujours plus d’ordure plutôt que de changer. Devons-nous vraiment nous en étonner ?

Il ne s’agissait pas d’un tour de prestidigitation. Parce que le Christ ou tout homme de Dieu bénit un être téné­breux, il faudrait que cet être devienne à tout jamais lumi­neux ? Exorcismes et miracles existent bel et bien, et il est plus d’un possédé qui a été délivré. Mais pour combien de temps ? Le plus souvent, une rechute s’est produite, comme dans le cas des schizophrènes qui paraissent guéris mais retournent à la démence, parce que l’envoûtement leur manque, qui les rend étrangers au monde et leur garantit d’autres lois.

Cela, le Christ le savait et l’acceptait, comme doivent l’accepter tous les hommes de Dieu. Car ce qui compte pour le voyant, c’est non pas de réussir un tour de magie, mais d’être le chenal de la force qui guérit le monde, l’inspire et le transforme. C’est d’être ce qui relie l’humanité à Dieu. Peu importe que le lien ne soit pas tout de suite perçu. La con­science à partir de laquelle œuvre le voyant n’est pas tem­porelle. Il voit la lumière, il la reçoit en lui, il la transmet aux hommes. De son bras tendu vers le ciel, il attire les déluges lumineux et, de son bras tendu vers la terre, il dirige les flots de la lumière. Il est aussi absent, aussi transparent, aussi impersonnel qu’il est possible, car il faut que rien, en lui, ne déflore cette lumière. Il lui livre passage à travers tout son corps et n’en conserve rien, mais la déverse entière sur le monde qui ne voit pas. Il n’est que l’aqueduc de la splendeur de Dieu.

Et au-dessus de chaque tête ou au fond de chaque cœur, s’élève grâce à lui une flamme invisible qui nous rattache à de plus hautes sphères et dont l’efflorescence, un jour, nous donnera Dieu à contempler. Car les meilleurs comme les pires d’entre nous, tous nous verrons Dieu un jour. Tous, nous le deviendrons. Le sage le sait d’un savoir indubitable. Pourquoi, dès lors, voudrait-il des résultats immédiats ? Pourquoi voudrait-il même quoi que ce soit ? Tout est d’avance accompli pour lui. Et le proscrit est d’avance purifié de la fange où il se vautre aujourd’hui. Dût-il, en cette vie, tromper chacun et se parjurer, dût-il voler et tuer, dût-il être la honte de son temps et de sa race, une vie lui sera donnée où, à son tour, il s’élancera hors de la matrice de ténèbres où, de crime en crime, il grandit jusqu’à désirer la lumière qu’il poignarde aujourd’hui, Ô sage, bénis le Mal, alors, qui est promesse de beauté. Bénis la Nuit, prémices d’Éternité. Et le sage de répondre :  »Il n’est peut-être pas de joie plus haute que de bénir un monstre.

— Pourquoi, dis-nous, ô sage illuminé. Pourquoi ? Est-ce donc allumer un feu au tréfonds des ténèbres ? Est-ce donc commencer de changer le plomb inerte en or vivant ? »

Mais le sage ne répond pas aux questions éperdues que nous lui posons dans les cycles du Temps. Il se contente de sourire, appelant au sein du criminel l’être de beauté que l’avenir révélera. Peu importe combien d’années, de siècles et de vies cet homme dérivera encore. Un jour viendra fatale­ment où il s’embrasera à la lueur déposée en lui par le voyant qui l’a béni.

Le dictateur, le débauché, le traître ou l’assassin d’au­jourd’hui, que savons-nous de ce qu’ils seront demain ? Le sage, lui, le sait. Et le voyant le voit. Au bout de tant de honte et d’arrogance, par-delà tant d’obscurité, c’est la lumière qu’il pressent et c’est Dieu qu’il adore en celui que nous vomissons, et c’est Dieu qu’il éveille sous son masque d’igno­minie.

De ses mains, s’écoule une force qui ne lui appartient pas et qui, peu à peu, doucement, sans se lasser, lave le visage couvert de boue. Le visage est celui de l’homme, et c’est celui du monde. Le monde a oublié qu’il est Dieu. C’est le secret même de la création. Comment cet homme s’en souviendrait- il ? Comment sa vie ne serait-elle pas un blasphème ? Le sage caresse le front du blasphémateur et l’ensemence d’un avenir divin. L’homme le pire ne fait que résumer nos souffrances, et le sage l’accueille en lui. Il le prend dans ses bras et lui dit des mots incompréhensibles. Et l’homme place sa tête sur les genoux du sage et, fermant les yeux, imagine peut-être des crimes plus pervers que tous ceux qu’il a déjà commis. Mais le sage lui caresse les cheveux comme afin d’effacer tant de vengeresse amnésie et de rassurer celui qu’il perçoit tout au fond de la nuit.

Notre tête à tous repose ainsi sur les genoux des sages, et tous nous sommes bénis. Nos maux n’ont pas cessé encore. Mais ils cesseront demain. Dans les membres des sages, vibre le rêve inachevé de Dieu. C’est ce rêve qu’ils sèment en nous tandis qu’ils nous bénissent même si nous ne nous appro­chons jamais d’eux. Depuis leur solitude — et ils sont seuls jusqu’au cœur de la multitude, ils sont seuls parce qu’ils sont l’Un et que tout se déroule en eux, dans l’unicité de leur être, et non pas hors d’eux, dans la dualité où nous existons —, depuis leur pure et sereine solitude, ils nous enveloppent d’amour et nous bénissent, nous serrent contre eux et font sourdre en nous les eaux dorées de la connaissance qu’un jour nous aurons de nous-mêmes et du monde.

Nous dormons dans leurs bras et ils instillent dans notre âme un songe imperceptible qui sera demain notre réalité. Notre sommeil est plein de rires, de halètements et de pleurs, funeste carnaval où tout est déguisement et où, sans que nous comprenions comment, ce que nous croyons vivre se trouve toujours changé en autre chose sur quoi nous n’avons nulle prise et qui, à plus ou moins longue échéance, nous condamne à mort tandis que se poursuit la ronde délirante des masques.

Au-delà des visages, le voyant plonge ses yeux de soleil dans notre être. Doucement, il souffle sur la braise d’un feu qui, demain, brûlera notre nuit. Il attise l’espérance. Il ne demande rien. Il ne fait même rien. À travers lui, l’acte s’accomplit pour que naisse un nouveau monde à l’image de la beauté qui le gouverne et vit en lui.

Le sage n’est plus personne en particulier. Impassible, il assiste à ce qui se passe au-dedans de lui-même comme à un rêve plus réel que la vie. Ses sens ne fonctionnent plus exacte­ment comme les nôtres puisqu’il ne se place plus, comme nous faisons tous, au centre du monde, mais que le monde est en lui. Témoin du jeu universel, il sourit aux galaxies apprivoisées dans son cœur et aux strates invisibles du cosmos. Il est plus vaste que tout ce qui est en ce monde ou les autres, et cependant il n’existe pas. Il est tout ensemble être et non-être à l’état pur. Et c’est ce qui lui donne le pouvoir de bénir non qu’il ait jamais voulu le faire, simplement une force s’est emparée de sa transparence extatique et l’a pris comme outil. Il n’est qu’un instrument disons un instrument de musique, une flûte, par exemple : le joueur pose ses lèvres à un bout de la flûte, et son souffle exhalé de­vient musique à l’autre bout. Le voyant ne joue aucune musique. Il n’en est que le véhicule conscient. Il sent les lèvres de Dieu se poser sur son âme et, telle une mélodie, la lumière l’envahir et s’écouler de lui afin d’enchanter la souffrance des hommes et d’en effacer peu à peu les torturants contours.

Bénédiction de l’abîme par Dieu lui-même, sa vie est devenue la vie, et il n’intervient pas dans ce qui lui arrive. C’est Dieu seul qui agit. Il est comme suspendu au-dessus du vide. Et une main le retient, lui permettant de survoler sans frémir les désastres quotidiens qui éventrent le monde. Rien n’est mal, rien n’est bien à ses yeux qui n’expriment qu’amour sans bornes et que paix infinie.

Sans doute ne pouvons-nous le concevoir : une vie devenue impersonnelle est l’inverse de la nôtre, et il nous paraît qu’elle représente un sacrifice énorme. Qu’y aurait-il de plus terrible à nos yeux que de ne plus être nous-mêmes ? Nous nous imaginons que la reddition de notre personnalité équi­vaut à notre anéantissement, quand, au contraire, il s’agit d’une exaltation à un plan supérieur. Nous ne mourons pas lorsque meurt notre ego. Nous devenons illimités. Nous acquérons la vastitude du ciel diaphane. Nous sommes l’océan bleu de l’azur, sa clémence insondable pour tous et la lumière de son amour.

Ainsi donc du voyant. Sa conscience n’est plus enfermée dans son corps. Fini le donjon de la pensée. Les murs en ont disparu, dissous dans la Lumière. Le prisonnier meurt-il une fois échappé de son cachot ? Comment le sage mour­rait-il en franchissant l’enceinte mentale qui nous limite ? Il est libre, il est illimité, il n’a plus de limites ni dans l’Espace ni dans le Temps. Et si nous continuons de lui voir un corps devant lequel d’aucuns tiennent à se prosterner, nous devons comprendre que ce corps est en lui, à l’inverse du nôtre où nous sommes pour le moment détenus.

C’est là, probablement, la chose la plus difficile à comprendre. Ce renversement des structures de l’être qui fait que l’intérieur passe à l’extérieur, et l’extérieur à l’intérieur, est pour notre raison plus improbable encore que les mondes d’au-delà. Et pourtant, c’est à partir d’une telle métamorphose que nous ont parlé les plus grands Inspirés. Et c’est parce que nous ne pouvons en saisir le mécanisme que nous nous méprenons sur le sens de leurs paroles. Leur expérience a cessé de ressembler à la nôtre. Et le plan où ils vivent n’a que de lointains rapports avec celui de nos jours.

Aussi longtemps que ne se sera pas produit pour nous ce retournement de la conscience, nous ne saurons ce que veu­lent dire la plupart des mots dont nos discours résonnent. La pureté, l’humilité, l’amour, la compassion, la Grâce, tous ces états sublimes représentent aux yeux du sage une réalité différente de ce que nous nous figurons. Ce sont les qualités naturelles de l’âme, et qu’elle exprime naturellement — aussi naturellement que nous respirons —, dès lors qu’elle n’est plus prisonnière des perceptions extérieures et de leur traduc­tion mentale.

Prisonniers, nous ne pouvons que nous tromper, égarés que nous sommes par les fausses perspectives de notre cellule et par la voix de notre geôlier qui nous dit que c’est là toute la réalité. Faut-il rappeler à l’Occident l’un de ses plus célèbres symboles ? Faut-il le renvoyer au mythe platonicien de la caverne ? Encore aujourd’hui, une grande partie de nos systèmes philosophiques tire son origine du disciple de Socrate, sans compter nos notions socio-politiques qui n’ont pas épuisé le contenu de La république. Notre subconscient est imprégné de la lumière de la plus belle pensée occidentale. Aussi ne devrions-nous pas nous étonner devant cette idée d’une geôle où nous serions enfermés, et trompés par des gardiens incarnant les forces de la Nature : elle est proche parente de l’image léguée par Platon.

Pour les amateurs d’exotisme mystique, elle appartient à l’Orient où le concept de libération (libération de l’illusion du monde, de la ronde incessante des renaissances) domine le bouddhisme et l’hindouisme. Mais en réalité, le texte de Platon et la faveur qu’il n’a cessé de connaître témoignent de son universalité. Il semble même que ce désir de délivrance soit l’une des constantes de l’esprit humain, comme si, partout sur la Terre, et non pas seulement en Inde, en Chine ou au Japon, l’homme s’était rendu compte de la tromperie dont il était victime, comme si, toujours, et partout, il avait com­pris qu’il était escroqué par un Menteur caché en lui et lui déniant tout droit à la vérité en lui faisant accroire que la vérité n’existe pas, ou bien qu’elle est ce qu’il voit, et rien d’autre.

C’est de ce pouvoir qui régit notre constitution psycho-biologique et que l’on appelle Puissance des Ténèbres, que le sage est affranchi. Et c’est pourquoi il est par-delà le Bien et le Mal et pourquoi il ne voit en chacun de nous, s’agît-il du plus effroyable criminel, que l’un des innombrables visages de Dieu. Ce pouvoir ne le gouverne plus, il l’a rejeté. Son âme s’est rebellée contre les diktats de la Nature qui nous envoûte tous. Elle a pressenti un mystère dont les plus émouvants paysages ou les musiques les plus sublimes ne sont que faibles annonciations. Perpétuellement insatisfaite, elle s’est dé­tournée de la tromperie universelle où chacun joue contre soi en croyant duper tout le monde. La fausse monnaie des sentiments et des idéaux, elle n’en a plus voulu. Elle étouffait dans le mensonge perpétuel des êtres et des choses. Que ce mensonge fût délibéré, ou non, n’était pas ce qui comptait. Seule, importait l’atmosphère oppressante qui s’en dégageait. Oh, s’en aller, quitter à tout jamais la bruyante agora du monde où tout est frelaté et où chacun se prostitue pour quelque pacotille. S’en aller loin de cette vaine bousculade et s’immerger dans le silence inconnu. Brandissant l’étendard de la révolution solitaire, l’âme s’est retirée du monde — parfois d’une façon conventionnelle et donc encore mondaine et parfois tout à fait, en sorte que, quittant le monde, elle est parvenue à quitter notre manière de percevoir le monde, seule révolution véritable pour l’être épris de vérité.

La quête de l’absolu qu’entreprennent les mystiques de tous les pays et de toutes les époques ne vise rien d’autre. Nous parlons, en termes édifiants, de recherche de Dieu, sans même avoir aucune idée de ce qu’est Dieu. Mais il s’agit en réalité de changer de conscience, ou plus exactement de modi­fier les mécanismes de notre conscience et de les affecter à d’autres destinations que celles qui leur sont proposées d’habitude. Par de longs et lents processus, il faut ouvrir une porte après l’autre dans la dimension secrète de notre être et, en même temps, boucher les issues par lesquelles entre depuis toujours la fausse lumière des perceptions mentales. Il n’est pas réellement question de dompter la bête en nous. Ou plutôt ce n’est pas seulement de cela qu’il est question. Plus profondément, il faut dominer la pensée, puisque c’est elle qui gauchit notre vision, la mutile et l’obscurcit. Notre cer­veau est la caverne dont nous devons nous échapper. Une fois dehors, nous connaîtrons la vérité. Nous ne serons plus les jouets d’illusions fantasmatiques. Nous connaîtrons la réalité du ciel et de la Terre et du feu dont le flambement pro­jetait des ombres torses sur la paroi de notre raison. Les formes et les sons auxquels nous avons cru tant que nous étions enchaînés à l’ignorance s’évanouiront, faisant place à leur réalité originelle. Et le monde nous apparaîtra dans toute sa splendeur.

Connaissant par expérience la misère et la vermine de la caverne où nous croupissons en applaudissant au vain spec­tacle des ombres ou en le vitupérant, comment le sage, le voyant, le messie, comment les hommes de Dieu qui ont vécu par le passé, vivent aujourd’hui, ou vivront demain pour­raient-ils nous condamner, et au nom de quoi ? Comment pourraient-ils juger en termes de Bien et de Mal nos actions, nos sentiments et nos pensées ? Le pire de nos délits, notre forfait le plus ignoble, le génocide le plus monstrueux ne sont qu’images du délire qui règne en la caverne où nous sommes internés depuis notre apparition sur la Terre, depuis le jour, exactement, où un être a commencé de penser, de se déprendre de l’innocence barbare de l’instinct animal et de percevoir le monde comme nous le percevons aujourd’hui.

Il est donc impossible à l’homme de Dieu de juger qui que ce soit. Pour lui, nous sommes tous des victimes méritant son amour et sa protection. Et il nous aime tous tant que nous sommes, sans préférence ni répulsion. Tous, il nous voit dans la même lumière de vérité, lors même que nous sentons les ténèbres s’appesantir. Trébuchant parmi des morceaux d’images et d’idées, nous nous trompons sans cesse et appe­lons dans le noir ainsi que des enfants perdus, ou peut-être abandonnés — ce qui explique et notre croyance à un Être supérieur qui nous sauverait et notre refus de cet Être qui nous semble avoir déserté le monde.

Posant les yeux sur nous, le voyant le sait et ne cherche pas à nous convaincre ou à nous convertir. Pour lui, ni religion ni athéisme ne sont la solution. Ni l’affirmation doctrinale ni la négation dogmatique ne sauraient définir ce qui est au-delà des dualités. Il se contente de nous enve­lopper de son amour — qui que nous soyons, quelles que soient nos vertus ou nos ignominies. Il ne discute pas. Il se tait. En souriant, il nous écoute nous vanter ou critiquer autrui. Et son sourire doit à la longue effacer de notre esprit toute tendance à la critique ou à la vantardise. Sa force est dans son sourire, que rien ne lasse ni ne rebute. Il sait. Il se tait. Il accueille également le religieux et le profanateur et les prend dans ses bras.

Pour lui, la foi en un Créateur vigilant se muant en Rédempteur et l’affirmation que Dieu est mort procèdent d’un seul et même mouvement de notre être effaré par les ombres de la caverne, aveuli par l’absurdité du cauchemar qu’il nous faut vivre. Et s’il nous parle, c’est pour nous dire de nous aimer. Car entre détenus, nous nous querellons à qui l’emportera sur les autres dans l’art de dessouder les chaînes qui nous rivent à l’intérieur d’un monde incompréhensible et nécessairement vain. « Ne voyez-vous pas que vous êtes tous semblables ? nous dit-il. Ne voyez-vous pas que votre condition à tous est la même et qu’à tous manque la même chose ? Faites la paix entre vous. Aimez-vous les uns les autres. Alliez-vous afin de trouver ensemble le moyen de dépasser l’illusion dont votre esprit est captif. »

Comment ne nous parlerait-il pas ainsi, à quelque siècle et quelque latitude qu’il appartienne ? Comment ne nous aimerait-il pas tous et n’aurait-il pas pitié de nous ? Il a vu la Lumière, il est sorti de la caverne, il a changé de dimension, il s’est fondu en la suprême clarté du monde et, comme le suggère Platon, il est redescendu vers ceux dont il a, jusque-là, partagé le sort infirme [1].

Regardez-le : il se tient sur le seuil, et ses yeux plongent dans l’obscurité qui, pour lui, s’est changée en lumière. Tous ses anciens compagnons lui apparaissent subitement identi­ques. Ils ne sont plus partagés en clans dressés les uns contre les autres. Ils sont tous réduits au même état de galériens. Eux, c’est-à-dire nous, c’est-à-dire les cinq milliards d’hommes que nous sommes aujourd’hui après les innombrables mil­liards d’hommes qu’il y eut avant nous.

Or, son devoir n’est certainement pas de fouetter ses anciens compagnons pour les punir, ou les faire aller plus vite. Son devoir n’est certainement pas de déclarer les uns mauvais et les autres justes. Son devoir est de les aider tous, de les éclairer, de desceller leurs fers — de les délivrer.

Il ne peut être d’autre rôle pour le sauveur de l’humanité : non pas juger en termes de Bien et de Mal et divorcer d’une partie d’entre nous afin de couronner l’autre, mais répandre sur chacun de nous un même amour éternel, que rien n’entame ni ne déçoit jamais. Parce qu’il nous connaît et connaît nos souffrances, les ayant autrefois partagées, il sait exactement de quoi nous avons besoin. Et parce qu’il connaît à présent la Vérité, il sait également ce qui doit nous être donné. Et nous qui ne le voyons pas dans la lumière où il vit, mais à travers l’ombre où nous vivons, nous recherchons cet amour dont l’idée nous élance et dont, seule, une contrefaçon nous par­vient. Nous ne comprenons pas, en effet, nous ne pouvons pas comprendre cet amour divin qui s’étend à tous, à travers l’Espace et le Temps, sans se soucier des mérites ou des démé­rites de chacun. Nous sommes tous forçats d’une même caverne, et c’est toute la caverne qu’éclaire le regard de l’homme de Dieu.

Nulle distinction n’est donc plus possible pour lui entre les enchaînés. Autrement, il n’aurait pas vu l’Un, ne se serait pas identifié à lui, ne le retrouverait pas dans la multitude, ne serait pas lui-même un avec cette multitude innombrable. Il ne percevrait que la division, le morcellement, le jeu de l’ombre et de la lumière. Il ne saurait pas ce qu’est Dieu, et que Dieu est le seul Être ici-bas et au-delà. Il serait un homme comme les autres, encore prisonnier de la caverne. Et c’est justement parce qu’il ne l’est plus que nul partage ne se fait plus, en lui, entre les deux pôles qui nous attirent. Tel homme peut bien avoir jonché sa vie de crimes et d’ordure, et tel autre s’être purifié dans les eaux de la prière, ni le crime ni la prière ne les ont libérés.

Quel que soit son nom, l’homme de Dieu les voit d’un œil égal. Il est l’agnus Dei. Tous chantent vers lui sans bien le distinguer. Ils se doutent vaguement de sa présence qu’ils adorent sans comprendre ou insultent sans savoir. Miserere nobis. Et comme leur chœur souterrain le demande d’âge en âge, il enlève les péchés du monde. Les péchés n’existent pas pour lui. Tout est lumière. Mais il se souvient de ce qu’il a vécu lui-même quand il était enchaîné. Il se souvient des ténèbres où il agonisait avec le reste du monde. C’était cela, le péché. C’était cette cagoule qui l’aveuglait et, l’étouffait — et qui continue d’étouffer ses anciens compagnons. C’était cet asservissement aux lois de forces inexpugnables. Lui, a pu arracher la cagoule et rejeter la tutelle de la Nature. Mais eux, sont toujours les esclaves d’un invisible potentat. Jusqu’au dernier, il doit s’efforcer de les délivrer. Libera nos a malo. Sur chacun, il doit se pencher et, à chacun, murmurer des paroles d’apaisement, d’amour et d’espérance.  »Oui, toi aussi, tu verras la lumière, et toi, et toi là-bas, et toi encore. Tous, je vous le promets, vous verrez la lumière interdite par le maître de la caverne, demain vous serez tous libres et sem­blables à moi. » Tous, c’est-à-dire, encore une fois, non pas seulement les vertueux, mais aussi les pécheurs, les criminels qui nous répugnent et les dictateurs sanguinaires.

Dès lors, il faut comprendre une chose, et qui a de quoi nous faire hurler de dégoût : si Jésus a aimé tous les hommes, si le Bouddha a éprouvé la même compassion pour tous, Jésus a aimé Hitler — ou tout autre fléau des nations — et le Bouddha a eu pitié de lui. Non pas qu’il nous faille nous pré­cipiter dans les rues en brandissant des étendards à croix gammée et en chantant des hymnes nazis. Non pas que Jésus ou le Bouddha aient eu la vision du fauteur d’hécatombes et des Juifs massacrés à sa gloire. Mais Hitler était lui aussi prisonnier de la caverne. Son action même en est la preuve. Si éclairé qu’il se soit prétendu en son délire, il était, comme nous, et plus que nous encore, assujetti aux illusions dont l’ombre projetée sur le mur de la caverne est pour nous tout le film de l’existence. Trompé plus que nous, il a trompé plus que personne, misant sur une division raciale de l’humanité, lors même que l’humanité est une.

En ce sens, il est d’ailleurs le produit hideusement parfait de ce plan de la dualité où nous vivons. Car le projet d’éli­miner telle ou telle ethnie en faveur d’une race de seigneurs ne fait pas que nous renvoyer à certains concepts hégéliens, ni non plus qu’illustrer une féodalité endémique sous un vernis de démocratie. Il représente le mal même dont nous sommes tous atteints : la perception duelle du monde, le sens de l’individu séparé du reste et, dans ce reste, le sens de la séparation de tous les éléments qui le constituent. Poussé jusqu’à ses limites les plus atroces et les plus absurdes, ce sens inné de la dualité aboutit à Auschwitz — ou à Hiroshima. Parce que nous ne voyons pas que l’univers est un et que nous sommes un avec lui, nous nous opposons fatalement dans des conflits quotidiens ou dans de guerres qui, désormais mondiales, ne peuvent que nous anéantir, si nous ne com­prenons pas à temps d’où nous vient tout le mal.

Sans doute n’est-il pas un instant question de permettre demain à un nouveau Hitler de prétendre, pour lui et son parti, à l’hégémonie du monde. Nous ne saurions accepter que soient édifiés de nouveaux abattoirs où disparaîtraient des millions d’entre nous. Et si le mot honneur a un sens à nos yeux, qu’il nous soit donné de nous battre et de mourir pour l’honneur de l’humanité sous les coups du tueur. Ne renions pas les larmes de ceux, innombrables, qui se sont succédé et nous ont précédés dans la caverne. Mourons, un chant d’espoir et d’adieu sur les lèvres, plutôt que de courber le front devant celui qui voudrait encore faire régner la divi­sion dans nos cœurs et sur la Terre.

Cependant, au-delà de l’aversion pour le Mal et au-delà de la souffrance que le Mal inflige au monde, l’homme de Dieu voit l’âme. Les actes abominables, il les voit. Mais en même temps et surtout, il voit l’âme du criminel, du meurtrier, du dictateur. Sur l’âme de chaque être, il concentre son regard et, au milieu des tourments qui lui sont infligés à lui comme au reste du monde, il continue de percevoir l’âme et de l’aimer.

Il sait que l’âme du criminel, du meurtrier, du dictateur est aussi pure que celle de leurs victimes. Car l’âme est une étincelle de Dieu. Et Dieu est toute beauté, toute lumière, toute pureté. Tandis qu’autour de lui s’affrontent les nations et que, par milliers, s’effondrent tous les jours les corps des combattants, il voit encore l’âme en sa gloire et sa douceur. Il ne peut s’empêcher de la voir. Nue comme le feu, elle n’est pas obscurcie par ce que nous croyons commettre d’indigne. Au contraire, elle s’en nourrit, devenant ainsi plus brillante.

L’homme de Dieu ne peut pas ne pas voir l’âme de chaque être, s’agît-il du plus abject. S’il ne la voyait pas, il ne con­naîtrait plus son âme. S’il cessait de voir Dieu dans le mouve­ment du monde, dans l’abaissement comme dans l’exaltation du monde, cela voudrait dire qu’il a perdu la vue, qu’il est de nouveau prisonnier de la caverne obscure. Et cela est impos­sible. Il ne peut pas plus revenir en arrière que nous ne pouvons voir l’univers avec les yeux des singes.

L’homme de Dieu est à jamais homme de Dieu, et il ne peut voir que Dieu en tout ce qui existe, quand bien même ses sens et sa raison en seraient-ils parfois horrifiés et quand bien même lui faudrait-il vaincre d’ultimes résistances en lui pour ne pas sombrer dans la folie : tout est désormais si con­traire aux lois qui régissent le cerveau humain que la vision de Dieu, rompant les barrages ataviques, pourrait l’emporter dans sa coulée surpuissance.

Il sait, oui, il sait qu’en termes humains, c’est un monstre qui se dresse devant lui, ou un vampire couronné qui veut sucer le sang des peuples. Mais en termes divins, il sait qu’il n’existe que Dieu, même en ce qui nous brise, nous déporte et nous tue.

Si, avec les moyens extérieurs et intérieurs dont il dispose, il doit lutter contre la félonie et l’oppression, il n’en doit pas moins continuer de savoir que, derrière le masque de celui qui le trahit, ou bien de l’oppresseur, se trouve un visage d’amour.

Il ne nous viendrait pas à l’idée de mettre à mort l’acteur qui joue Macbeth ou Caligula. Seuls, les rôles sont coupables, si l’on peut dire. Et ils sont dus à l’auteur de la pièce, non à ses interprètes. Ce que nous voyons se faire et se défaire au­tour de nous est l’œuvre de Dieu seul. Nous n’en sommes que les acteurs. Par-delà les mots et les gestes qui nous sont con­fiés, notre âme sourit en sa clarté sereine et offre à son Sei­gneur le sacrifice de son jeu.

Telle est l’essence même de la sagesse du sage. Et c’est ainsi que se traduit sa connaissance que tout est Dieu. Ces personnages historiques qui dévastent nos pays et ceux qui nous blessent dans l’anonymat de la vie quotidienne font partie de la même distribution que nous. Acteurs comme nous, jouant dans le même drame que nous, ils sont tous aussi parfaitement purs que nous derrière le faux-semblant des masques.

Dieu n’est pas plus divin dans Jésus que dans Judas. Ce ne sont que des rôles qu’il confie aux âmes choisies par lui en son être éternel et infini. Shakespeare est-il moins shakes­pearien dans Roméo et Juliette que dans Hamlet ou Le roi Lear ? Cela ne veut rien dire. Et c’est là toute la connaissance du voyant. Terrifiante sagesse de celui pour qui tout est l’Unique ! On comprend, à l’énoncer, que ceux qui s’efforcent de la conquérir s’effondrent parfois avant d’y atteindre. Combien d’ascètes sont morts ou devenus fous sur le chemin qui mène à la transcendance de nos perceptions ? Tous sont partis en quête de cette pierre philosophale qui inverse les mécanismes de notre mentalité et finit par les dissoudre dans le Silence — hébétude ou extase où le monde se présente enfin sous un jour différent qui ne blesse plus, mais est béatifique. Dieu ! Dieu ! C’est lui ! Je l’ai enfin trouvé, je le suis devenu, je ne m’interroge plus sur rien, tout est bien, tout est parfait, tout est lui. Et la pire infamie en est miraculée. Le monde resplendit dans la stupeur éternelle de Dieu qui se connaît en toute chose et tout être sans exception car la moindre exception romprait son unicité. S’il y avait une seule chose qui ne fût pas Dieu, Dieu n’existerait ni n’aurait jamais existé, ni rien qui puisse créer le monde, aucun lieu qui puisse le con­tenir, aucune force qui puisse l’étendre ou le détruire. Tout simplement, il n’y aurait pas d’être. Rien n’existerait, ni Dieu ni le monde, si tout n’était pas Dieu, car ce que nous appelons Dieu, depuis les temps mosaïques, c’est Celui ou Cela qui est, l’unique Existence qui se cache à elle-même, l’Être pur qui semble ne résider qu’au-delà, mais imprègne et constitue tout ce qui est ici, du fait même de son unicité.

Il n’y a pas Dieu et le monde, si n’existe que l’Un, comme le pressent le voyant lors de son illumination. Il y a l’Un en tant que Dieu et que monde à la fois. Idée si impossible à concevoir qu’elle en a jeté plus d’un dans la démence et que plus d’un axiome des grandes religions semble relever du délire. L’Illusion radicale de la pensée bouddhique pour laquelle rien n’existe vraiment, ni monde, ni âme, ni Dieu, ou l’Illusion moindre du mayavada indien pour lequel le monde est un mirage et l’Un transcendant la seule réalité donnent le vertige à l’esprit occidental dont, en revanche, le sens du prochain qu’il faut aimer comme soi-même, selon le Léviti­que, et comme le Fils de Dieu nous a aimés, selon l’Évangile, déconcerte plus d’un Oriental.

Pour réconcilier le Créateur et sa création, qui nous sem­blent séparés par un abîme infranchissable, combien d’efforts n’avons-nous pas tentés, dès lors que nous est venue l’intui­tion de l’Éternel et Infini. Comment Yahvé, le Brahman, le Tao ou Allah, comment l’Être unique auquel le voyant s’identifie dans son extase peut-il être simultanément le Devenir myriadaire, temporel et fini ?

C’est la seule question que nous ayons à nous poser, la seule, en vérité, que nous nous posions aveuglément dans tous nos gestes et toutes nos paroles. Et lorsque nous y aurons répondu, alors nous serons capables de ne plus voir que Dieu dans le monde, et nous serons nous-mêmes Dieu. Sur le chemin de cette réalisation, les voyants nous guident l’un après l’autre, les avatârs et les messies apportent chacun sa pierre à l’édifice où, lorsque nous y entrerons, tout nous apparaîtra différent, à commencer par nous-mêmes.

Aussi longtemps que la question sera en nous comme un gouffre que nous cherchons à fuir et qui nous avale à l’heure de notre mort, nous serons prisonniers de la caverne, abrutis par le spectacle des ombres projetées sur le mur face auquel nous sommes condamnés à vivre et à périr. Et sur nous, s’étendra, discrète ou formidable, la compassion des voyants qui, en nous, reconnaissent des images de Dieu, même si nous semblons agir contre lui ou le nier.

Eux qui ont surmonté les crevasses béant sous leurs pas et conquis ce graal solaire de la transfiguration du monde, ils ont le droit de nous bénir. Eux qui ont dominé le doute et la folie et la torture infligée à leurs pensées, à leurs sentiments et à leurs sensations, eux qui ne sont pas morts de livrer ce combat contre les Ténèbres afin d’en faire jaillir la Lumière, eux qu’ont déchirés les crocs de tant de bêtes invisibles que leur amour n’arrivait pas à convertir et qui, dans le Mal qui leur était fait, sont parvenus à reconnaître le Dieu de leur queste, en vérité, ils ont le droit de nous bénir, de déverser sur nous la Lumière qui, descendue d’un ciel inconnu de nous, venait à chaque pas les réconforter.

Et ils ont le droit de nous tenir ces propos insensés où transparaît quelque chose de Dieu qui, à la fois, nous épou­vante et nous ravit. Écoutez-les, écoutez les mots qu’ils rap­portent de leur duel contre la dualité, de leur découvrement de ce qui, pour nous, est couvert, de leur mise à mort de cela même qui nous tue. Écoutez, écoutez !

Dieu ne se sacrifie pas plus en mourant sur la croix qu’en revêtant en chacun de nous l’ignorance du monde. Dans l’illuminé, le sage, le parfait, il est entièrement Dieu, et en­tièrement Dieu dans le débauché, le voleur et le despote.

Il a autant de joie à être le grain de poussière que la mon­tagne, l’oiseau qui chante que le serpent qui rampe, le meur­trier ou l’idiot que l’adorant et le génie. Sous quelque forme que ce soit, hideuse ou admirable, sous quelque masque et derrière quelque acte que ce soit, gloire ou bassesse, amour ou répulsion, beauté ou flétrissure, seul existe en réalité le sourire de sa Joie. La joie d’être le démon est pour lui une avec la joie d’être l’archange. La joie d’être l’homme qui souffre ne se distingue pas de la joie d’être ce qui cause la souffrance, ou ce qui la dépasse. La joie d’être l’univers, la joie d’être dans l’univers, la joie de contenir l’univers sont une même joie. La joie d’être le tout ne diffère pas de la joie de n’être rien.

Écoutez encore, écoutez surtout l’ultime chant de leur sagesse. O sublimes, ô terribles paroles que nous ne pouvons comprendre lors même qu’elles nous définissent. Vous êtes Dieu ! Chacun de vous est Dieu ! Tous ! Tous ! Vous êtes tous Dieu !

À cela se résume l’entière sagesse des voyants de toujours et de partout. Il n’existe que Dieu — et nous-mêmes, dès lors, sommes fatalement Dieu. Des cimes de leur royauté inté­rieure, les sages le proclament. Ombre, tu es Lumière. Pécheur, tu es saint. Homme, tu es Dieu. Temps, tu es Éternité. Uni­vers, tu es le corps de l’unique Vivant. Et nous ne pouvons comprendre, même s’il nous arrive de croire. Le sens nous échappe, de ces mots qui nous sont répétés sur tant de tons différents d’un bout à l’autre du monde.

Comment pourrions-nous être Dieu, nous, les impurs, les condamnés de la caverne, les prisonniers des Ténèbres ? Nous mentons et trahissons à chaque instant. Nous volons, nous blessons, nous tuons. Et nous effrayant que nos pauvres petits crimes ne soient découverts, nous nous barricadons dans un dédale où nul ne doit pouvoir nous trouver et dont nous asphyxie la folle architecture. Nous savons bien que nous ne sommes pas Dieu. Ce pitoyable délire en est la preuve suffisante et définitive. Dieu ne saurait se conduire comme nous, dans cette démence qui ricane et bave et singe sa gran­deur.

Il n’est, au fond, pas une de nos paroles qui ne soit fausse. Nos plus hautes conceptions sont d’âge an âge démenties, que nous avons pourtant honorées pour leur pouvoir de vérité. Sans fin, nous nous trompons sur la réalité des choses et des êtres et conformons nos jours à cette tromperie. Tout est en nous fabulation de sorciers mythomanes. Et nous nous prenons nous-mêmes à nos récits. Qui d’autre que nous pour­rions-nous leurrer d’ailleurs ? Nous ne croyons qu’aux mensonges dont nous vêtons l’âpre nudité du Vrai, du Réel, de l’Être de lumière qui rêve au fond de nous. Comment serions-nous Dieu ? Risible sacrilège dont nous irrite aujourd’hui l’anachronisme, car il est évident que rien ni personne n’évoque la Divinité en notre monde miné de toutes parts et menacé d’anéantissement.

Et pourtant, dit le sage, oui, pourtant vous êtes Dieu. Il faut le répéter : sans doute continue-t-il de voir ce que nous faisons, d’entendre ce que nous disons, de sentir ce que nous éprouvons. Sans doute continue-t-il de percevoir notre infir­mité vaniteuse. Mais en même temps, autre chose s’offre à lui, dont nous-mêmes ne sommes pas conscients et qui, toutefois, est l’essence de notre être : ce que l’on appelle l’âme, cette clarté intérieure qui est le rêve de Dieu en nous. Et c’est cette beauté somnambule que le sage bénit, afin de la guider à travers la hâblerie du monde et qu’elle puisse mani­fester ce pour quoi elle est en notre corps.

À la fois, il voit le mensonge où nous sommes enfermés et la Vérité enclose en nous. Tout ce qui appartient au men­songe est par lui d’avance pardonné. Tout ce qui ressortit à la vérité, il l’éveille et l’encourage, le tire peu à peu de sa gangue obscure. Maïeutique sacrée qui peut s’étendre non sur des années mais sur d’innombrables vies. Qu’importe pour le sage. En chacun de nous, il dépose l’énergie de lumière qui doit nous vivifier. Il n’attend aucun résultat en particulier. Il se contente de participer aux cycles de l’évolu­tion, de se couler dans le majestueux tournoiement des astres, d’être le chenal qu’emprunte l’Énergie créatrice afin de parachever son œuvre terrestre en même temps qu’à d’incalculables distances elle fait fleurir de nouveaux soleils autour desquels, dans des millions d’années, graviteront peut-être des terres nouvelles.

C’est pourquoi il importe d’insister : nous continuons de peiner dans le noir, enchaînés à l’illusion de nos sens et in­carnant cela même qui saccage nos jours. Et il le sait. Il con­naît tous nos maux, qu’il a jadis partagés. Et il les voit nous faire grimacer sous l’artifice d’un sourire que nous croyons sincère. Comment ne nous plaindrait-il pas ? Comment, à notre seule vue, la mansuétude ne sourdrait-elle pas de lui afin d’oindre nos plaies que, dans notre ignorance, nous qualifions de crimes et de péchés ?

Voyant nos ulcères et nos chancres, il ne peut éprouver pour nous que de l’amour et le désir de nous sauver. Quelque dégoût qu’un autre, à sa place, en ressentirait, il se penche sans frémir sur le mal qui nous ronge et caresse doucement nos traits défigurés. Nous voudrions nous cacher, mais sa bonté inexorable nous extrait patiemment de notre vermine. Et peut-être sommes nous pis, avec lui, que nous ne le sommes entre nous, car nous devinons en lui le pouvoir de nous guérir.

Ce qui nous possède n’étant pas disposé à lui céder la place, nous l’insultons et le bafouons, et lui soutirons cela même qu’il vient nous donner. Ou bien nous crachons dans la main qu’il nous tend. Mais lui, continue de sourire. N’ayez peur ni de moi ni de ce qui est en vous. Il vient, il vient nous délivrer. Encore une fois, il s’approche de nous. Et encore une fois, nous le rejetons.

Sa lumière blesse nos yeux habitués aux ténèbres. Sa lumière nous aveugle et nous déséquilibre. Qu’il parte ! Qu’il s’en aille ! Qu’il rejoigne sa demeure sacrée ! Qu’il nous laisse agoniser dans nos excréments ! Mais le voyant s’éloigner de nous, nous le rappelons. Ne nous laisse pas mourir dans cette fange. Ne nous abandonne pas. Ô agneau de Dieu, toi qui enlèves les péchés du monde, aie pitié de nous, reviens. Et il revient, prêt à nous aimer davantage en dépit de tout ce que nous lui avons fait subir sous d’autres noms dans le passé.

Nos crimes nous sont tous remis, affirme son sourire tandis qu’il nous prend dans ses bras et nous berce contre son cœur. Nos crimes n’ont jamais existé que dans le cauche­mar de la caverne. Et sous l’apparence de Moïse, du Bouddha, de Jésus et d’autres encore, dont, parfois, le nom n’est pas parvenu jusqu’à nous, il se penche encore et encore sur nos grabats. Et il y a comme de la tristesse dans ses yeux quand il voit l’étendue de nos maux. Et en même temps, il y a une telle puissance. Le voilà qui se redresse et qui tonne. Le voilà qui crie des anathèmes et semble nous maudire parce que, une fois de plus, nous profanons ce qu’il nous donne. Mais en réalité, il nous exorcise, il chasse de nous la maladie qui nous enfièvre et qui, nous faisant voir une illusion, nous oblige à la vivre.

Quel est donc le secret de sa force inlassable ? Et comment peut-il supporter tout ce que nous lui imposons ? Le sait-il lui-même ? Sait-il seulement pourquoi il nous aime tant, alors que nous sommes si incapables ou si peu désireux de répondre à son amour et qu’au visage supplicié du Christ nous préférons toujours le rire grivois de nos putains ? Et qu’éprouve-t-il en son cœur qu’il nous offre ainsi qu’un hâvre, lorsqu’il s’aperçoit qu’à la sainteté de ses paroles nous opposons toujours l’obscénité de nos glapissements ? Ses yeux continuent de luire dans notre nuit, telles de petites flammes de paix veillant sur nous. Qui est-il donc ? Qui est-il donc pour nous aimer ainsi, nous qui ne savons que l’offenser, lui mentir et finalement le mettre à mort ?

Lui-même répond sans crainte : « Ce n’est pas moi qui aime. C’est Dieu en moi qui vous aime. Nul homme au monde, vous le savez bien, ne pourrait vous aimer de cette manière. Seul, Dieu peut avoir pour vous cet amour qui donne et pardonne tout.

— Mais bien-aimé, disent les plus hardis d’entre nous, Dieu, s’il existe et s’il est dans sa nature de nous aimer, ne peut nous aimer que d’une manière abstraite et impersonnelle. Tandis que toi, nous te voyons. Et tu nous aimes concrètement et personnellement.

— C’est l’Impersonnel en moi qui vous aime personnelle­ment. Je suis ici, devant vous, afin que vous compreniez que Dieu vous aime tous personnellement. Qui que vous soyez, quoi que vous fassiez, quoi qu’il vous arrive, Dieu vous aime tous personnellement et pour toujours.

— Amen », répondons-nous, incapables de comprendre et déjà repris par l’obsession de notre ombre.

Mais à remuer l’ordure où le Sort nous enfonce et où nous croupissons, le voyant millénaire découvre déjà autre chose. Lui qui, d’âge en âge et de peuple en peuple, change de corps et de visage tout en incarnant le même pouvoir, découvre patiemment un autre degré de l’amour. Et ses yeux s’em­plissent de larmes, tandis que son corps se prosterne, étrei­gnant la Terre dont il est né et qu’il veut protéger et sentant un oiseau de lumière ouvrir en lui ses ailes et s’élever au firmament. À présent, il sait, il sait vraiment. Et sa gorge se crispe et son cœur se noue. Il sait. Oui, il sait vraiment tout. Et il est vraiment capable d’aimer.

L’amour que, jusque-là, il a donné aux hommes, si intense et si vaste qu’il fût, était encore un amour que, depuis les hauteurs célestes, il adressait aux hommes dans la caverne. Et il s’émerveillait d’éprouver divinement son amour pour chacun et pour tous. Il sentait Dieu en lui, et il se sentait Dieu. Mais les hommes restaient des hommes, une espèce inférieure possédée par d’invisibles goules, vidée de son sang par d’omniprésents vampires. Leur grouillement infirme lui inspirait une pitié sans doute intarissable. Et il consentait joyeusement à leurs insultes et à leurs coups. Il était prêt à mourir pour les consoler, les éclairer, les sauver. Il leur offrait en sacrifice une vie dont il savait d’avance qu’elle était impé­rissable : elle ne s’éteignait pas dans le noir inconnu de la Mort, mais au contraire s’évasait dans la Lumière de l’Éternel et Infini. Rien ne pouvait ternir l’éclat de son âme unie à Dieu. Tout l’avivait. Et plus il consentait à s’abaisser vers la vilenie humaine, plus il s’exhaussait vers des sommets divins.

Sans doute sa patience était-elle réelle, et n’y avait-il rien à reprendre à son holocauste. Sans doute se soumettait-il sans discuter à la voix qui, en lui, commandait qu’il ne ré­servât rien. Mais peut-être y avait-il encore la satisfaction d’être aussi docile entre les mains de Dieu, la fierté d’être sans orgueil devant ses tourmenteurs, l’indicible vanité d’être parfaitement humble. Et la lumière qui émanait de lui en était comme tamisée sans qu’il le voulût ni qu’il en fût même conscient.

Ne voulant rien pour lui, il ne se demandait pas s’il exis­tait un état supérieur ni ce qu’il fallait faire pour y atteindre. La force de Dieu œuvrait en lui. C’était la seule chose qu’il sentît réellement. Elle descendait il ne savait d’où et, après avoir investi son corps et l’avoir roulé dans une houle de vibrations colossales, elle était entrée dans ses membres et les martelait, les pétrissait du dedans, éveillait à travers tout son être des frémissements d’astres, ici et là et là encore, dans son visage et au creux de sa poitrine et dans son dos et son ventre, de frémissantes coulées ininterrompues dans ses bras et ses jambes et dans ses mains et ses pieds, comme pour le transformer peu à peu, comme pour brûler du dedans l’obscur tégument de chair qui le recouvrait et que l’on pre­nait pour lui. Et ce feu inlassable et très doux qu’il n’avait pas allumé lui-même et qui se nourrissait de sa substance était pour lui symbole de l’oblation et signe qu’elle était agréée.

Aussi continuait-il de faire face au mensonge, au stupre, à la folie des habitants de la caverne. On pouvait bien le tuer. L’onde qui le caressait intérieurement le rendait immortel. Dieu était en lui. Qu’importait si le monde niait Dieu ? Il venait donner Dieu au malfaiteur le plus indigne comme au plus pur des religieux. Qu’importait si nul ne comprenait, le malfaiteur préférant son abjection et le religieux ses frêles enluminures ? Il ne prêchait même pas, ne cherchait pas à convertir. Il se contentait de paraître et de vivre : la norme de ses jours était plus haute, et chacun s’en émouvait à sa manière, celui-ci en s’efforçant de devenir meilleur et celui-là en empirant.

Le frisson de l’être divin, cependant, se faisait plus précis en lui et l’emplissait de pouvoirs qu’il ne recherchait pas. Des sens inconnus se mettaient à travailler. Il entendait sans le vouloir le son de voix lointaines, la colère d’une foule quelque part dans le monde, le halètement d’amants qui s’étreignaient à une distance qu’il n’aurait su évaluer. Il voyait sous les visages transparaître d’autres traits. Il voyageait dans le Temps et dans les multiples dimensions de l’univers. Il connaissait le passé innombrable des hommes, retrouvait en lui des bribes de leurs anciennes vies ou bien d’anciennes morts. Les dieux le visitaient, et il pouvait un instant les devenir. Dans l’immensité silencieuse de son âme illuminée, la création tout entière se manifestait. Et ses mains, comme des conques, recueillaient le pouvoir de bénir. Irrigués de fluides, ses bras laissaient couler jusqu’en la paume de ses mains la sagesse et l’amour grâce auxquels vraiment nous aider.

Or, il y avait plus encore à découvrir et à manifester.

Livre II

 [1] Pessimisme ou lucidité, Platon décrit en termes inoubliables ce retour du voyant : « N’apprêtera-t-il pas à rire à ses dépens, et ne diront-ils pas qu’étant allé là-haut il en est revenu avec la vue ruinée, de sorte que ce n’est même pas la peine d’essayer d’y monter ? Et si quelqu’un tente de les délier et de les con­duire en haut, et qu’ils le puissent tenir en leurs mains et tuer, ne le tueront-ils pas ? » (La république, Livre II)