Robert Linssen : Bergson et la Science Moderne


04 Nov 2008

Publié sous le nom de Ram Linssen
(Revue Spiritualité, Numéro 11, 15 Octobre 1945)

Ce qui constitue l’originalité de l’œuvre de Bergson, c’est la richesse d’un dynamisme empruntant ses éléments à tout ce que la Vie-Elle-même, offre de plus vivant, de plus intense, de plus immédiat, de plus palpable, tant en nous-mêmes que dans ce qui nous entoure.

Les arguments de base de Bergson ne sont pas ceux de la métaphysique pure.

Son œuvre repose sur des constatations bien positives, faites avec la clarté d’un jugement remarquablement pénétrant, exprimées en un langage dont la pureté mesure la netteté des pensées profondes qui l’animent.

Le contrôle des arguments que Bergson emprunte dans ses études sur l’Evolution des espèces, autant que ceux qu’il emprunte aux données immédiates de la conscience, est accessible à tous.

Pour le grand public, Bergson est avant tout le représentant de l’intuitionnisme moderne. Mais il est en fait bien plus encore.

Il est venu au moment précis où la philosophie, lasse de se heurter toujours au même mur, devait trouver autre chose que les traditionnelles affirmations de l’esprit cartésien. Là où il y avait incohérence et multiplicité, il apporte les germes d’une unité, d’une homogénéité véritablement géniale. Là, où il n’y avait que raisonnement statique, et mécanisation stérile de la pensée, il a installé de façon définitive le règne d’une conception éminemment dynamique, étonnement vivante de la vie.

Comme l’exprime Etienne Olivier, Bergson a fait renaître au cœur des hommes avides de foi, des espérances qu’ils semblaient avoir perdues définitivement. Il nous enseigne que ce monde n’est pas un immense engrenage de forces aveugles, et que l’intelligence ne représente pas la seule formule de connaissance. Il nous fait comprendre qu’au-delà de nos pensées, demeure un principe qui les dépasse : l’intuition.

Non seulement il affirme, mais il démontre et chose précieuse entre toutes, il nous fait parfois entrevoir les démarches pratiques nécessaires à cette ascension silencieuse et solitaire qui nous permettra d’appréhender au dedans de nous-mêmes, l’élan premier d’un dynamisme fécond, essentiellement libre, parce que suprêmement un et homogène.

Parmi les œuvres fondamentales de Bergson, nous emprunterons les passages les plus suggestifs de l’Evolution créatrice, et de l’Essai sur les données immédiates de la conscience.

Ayant analysé l’histoire du mouvement évolutif dans son ensemble et sur une très vaste échelle, Bergson y discerne les traces indiscutables d’un progrès, d’une intelligence. Il y voit l’ensemble de coordinations provoquées ici à la surface du monde extérieur, par une puissance de profondeur perpétuellement mouvante. Le Réel pour Bergson, n’est autre que cette continuité indivisée et suprêmement homogène, elle seule est libre, parce qu’infinie, et non objectivée. Si nous sommes esclaves des limites, c’est parce que le mental nous projette sans cesse dans l’espace.

La source de nos conflits provient des divisions arbitraires que crée la pensée. Divisions bien arbitraires en effet, car ainsi que la science le démontre l’Univers est essentiellement un.

Tout est solidaire de tout. Les êtres organisés ou inorganisés, ont entre eux des actions réciproques infiniment plus vastes que n’était en droit de le supposer Bergson lui-même. La biochimie, la physico-chimie moderne, et la biologie, nous font envisager l’Univers, comme un seul et même tout.

Un seul et même tout, dans son essence suprêmement homogène et indivisible. Un seul et même tout dans l’espace même.

L’histoire de l’évolution de la vie, dit Bergson, si incomplète qu’elle soit encore, nous laisse déjà entrevoir comment l’intelligence s’est constituée par un progrès ininterrompu, le long d’une ligne qui monte à travers la série des vertébrés jusqu’à l’homme.

L’éminent paléontologue Marcellin Boule vient de se demander dans son ouvrage « Les Fossiles » si l’on peut voir réellement dans les successions de l’histoire évolutionniste, une hiérarchie, un progrès.

Si on envisage en particulier, dit-il, l’embranchement des vertébrés on ne saurait nier que des poissons aux mammifères et à l’homme il n’y ait une véritable ascension. Il y a progrès par une libération des contraintes du milieu ambiant… progrès plus décisif encore par le développement et la complication chez les primates et surtout chez l’homme du système nerveux…

« Ainsi », poursuit Marcellin Boule « le progrès est plus physiologique qu’anatomique, plus psychique que physiologique »…

« Dans l’ensemble le monde organisé semble avoir obéi à une loi générale de progrès, à la fois dans l’ordre physique et dans l’ordre psychique. »

Les biologistes les plus éminents, et de nombreux penseurs, sont à présent d’accord pour reconnaître que l’évolution actuelle est essentiellement psychique. « C’est dans les profondeurs de la conscience humaine, nous dit le professeur Ed. Leroy, qu’il faut trouver encore vive la différentielle d’évolution. »

C’est ce que Bergson avait pressenti lorsqu’il écrivait « l’Histoire de l’évolution nous montre dans la faculté de comprendre, une annexe de la faculté d’agir, une adaptation de plus en plus complexe et plus souple de la conscience des êtres vivants aux conditions d’existence qui leur sont faites.

Notre intelligence dit-il, est destinée à assurer l’insertion parfaite de notre corps dans son milieu, à se représenter les rapports des choses extérieures entre elles, enfin, à penser la matière.

Il envisageait (ce qui était fort hardi à son époque) l’homme comme l’envisagent la plupart des grands penseurs actuels : un instrument conscient de la Nature.

Mais Bergson s’attache à expliquer le mode opérationnel de cette prise de conscience progressive de l’énergie.

L’intelligence humaine écrit-il, se sent chez elle tant qu’on la laisse parmi les objets inertes, plus spécialement parmi les solides où notre action trouve son point d’appui, nos concepts ont été formés, à l’image des solides, notre logique est surtout la logique des solides.

Mais de là, devrait résulter aussi, nous dit-il, que notre pensée sous sa forme purement logique est incapable de se représenter la vraie nature de la Vie, la signification profonde du mouvement évolutif.

« Créée par la Vie, comment embrasserait-elle la vie dont elle n’est qu’une émanation, qu’un aspect ?»

« L’essence des choses nous échappera toujours, nous nous mouvons parmi des relations, l’absolu n’est pas de notre ressort, arrêtons nous devant l’inconnaissable.

Bergson nous définit ici le rôle et les limites de l’intelligence. N’est-il pas curieux de rapprocher cette pensée, de celle du psychologue indien Krishnamurti, lorsque ce dernier affirme «

Vous ne pouvez pas connaître la Vérité, car elle est essentiellement vivante, créatrice. Vous ne pouvez connaître que ce qui n’est plus, que ce qui est mort, statique ».

De même Bergson nous dit que l’homme est incapable par sa seule intelligence, de connaître l’essence des choses. Cette connaissance est possible, non par les démarches de l’intelligence, mais par l’intuition.

Un savant suisse, le professeur Eugène Guye, vient de mettre en évidence un principe dont l’application semble universelle.

L’échelle d’observation, dit-il, crée le phénomène.

Faites un mélange de billes noires et blanches, et disposez le à un mètre de vous ; vous discernerez parfaitement les billes noires ressortant par contraste de teinte, des billes blanches.

Placez ensuite, sans rien changer dans la disposition de ce mélange, l’ensemble des billes noires et blanches à 100 mètres de votre point d’observation. Vous aurez l’impression de contempler un ensemble homogène de teinte grisâtre.

L’échelle d’observation crée le phénomène.

Le blanc ou le gris ou le noir, dépendront de la situation que nous occupons.

Observons un fragment de marbre. A l’échelle ordinaire, nous avons un fragment solide, compact, d’aspect homogène. Changeons l’échelle d’observation : grossissons quelques milliers de fois ce fragment, et nous verrons qu’à l’échelle moléculaire déjà l’homogénéité n’existe plus. Ce marbre se révèle composé de particules infimes ne se touchant pas absolument. De plus, chacune de ces molécules effectue en l’espace de chaque seconde des milliers de milliards de vibrations. Changeons encore l’échelle d’observation: A l’échelle atomique, toute solidité s’évanouit. Il n’est plus question que d’ondes évanescentes, de centres de forces en prodigieux tourbillonnements.

Autant d’échelles d’observation, autant de phénomènes. Le principe est véritablement universel.

La manière dont nous réagissons aux évènements, dépend essentiellement de notre attitude mentale. L’échelle d’observation crée le phénomène, que ce soit physiquement, mentalement, ou émotionnellement.

C’est pourquoi Bergson d’abord, dans son cours au Collège de France et ses continuateurs surtout, insistent sur la nécessité d’une grande souplesse de la pensée et d’une déspécialisation du mental.

Tout esprit trop spécialisé devient victime de sa spécialisation. Il devient esclave d’une échelle d’observation particulière qui créera pour lui toujours les mêmes phénomènes. Et s’il veut arriver à une compréhension plus large, il faut qu’il change son échelle d’observation étriquée, en se déspécialisant, en s’universalisant de plus en plus.

C’est l’une des raisons pour lesquelles, la signification du processus évolutif ne nous devient évidente que pour autant que nous nous attachions à une vue d’ensemble. C’est donc une question d’échelle d’observation. (Le Comte de Nouy)

Et le grand mérite de Bergson est de nous arracher irrésistiblement à notre échelle d’observation statique habituelle, pour nous hisser au-delà de nous-mêmes et au-delà de l’apparence extérieure limitée des choses, et plonger jusqu’aux splendeurs insoupçonnées de notre essence profonde, qui se confond avec l’essence de ces choses.

Ne disons pas de Bergson qu’il s’évade des détails. Mais le propre des hommes de génie c’est, comme le dit le Dr Carrel, de discerner au-delà des parties apparemment séparées d’un organe, les liens secrets qui en font un tout.

L’intuition n’est rien d’autre, que cette faculté de perception spontanée, synthétique, globale.

Si l’on s’attarde aux détails, l’histoire de l’évolution laisse entrevoir à certains moments, des périodes de stagnation, de tâtonnement, voire même de recul. Ceux-ci paraissent prédominants, si nous nous mettons à l’échelle d’observation étriquée des détails.

Il y a dès lors des espèces qui aboutissent à de véritables impasses. Mais si nous changeons l’échelle d’observation et que nous arrivons à nous affranchir suffisamment des limites qui nous sont inhérentes, pour posséder une vision panoramique de l’histoire d’un univers, nous verrons que ces impasses multiples ne sont que les voies latérales secondaires, branchées sur la route lumineuse et triomphale d’un élan perpétuellement créateur.

Notre intellect, né dans cet univers solide, aime ce qui est statique et le « moi » lui-même, dont le principal instrument d’autoprotection est l’intellect, possède cette même tendance à l’inertie, à la conservation.

Dans la matière physique, comme dans la matière mentale, se trouve cette tendance à la répétition, à l’habitude, à la cristallisation. Mais dans la matière physique, et dans l’esprit se trouve aussi un aspect de genèse et de création dont nous sommes les instruments vivants.

Dans la mesure où nous répondons aux exigences des tendances conservatrices, nous nous fossilisons, nous perdons toute vitalité réelle, toute originalité créatrice, nous adoptons un rythme de vie mécanique, stérile. Nous sommes alors esclaves et déterminés.

Dans la mesure où nous dépassons les résistances statiques de la pensée, de ses répétitions, de ses habitudes, nous adhérons à la plénitude de vie de l’élan créateur éternel, que certains considèrent comme Dieu lui-même.

Et Bergson nous achemine admirablement vers cette découverte de nous-mêmes, féconde entre toutes. Mais il fait appel, bien plus à l’intuition qu’à l’intelligence étroite.

La Nature dit-il, nous a donné l’intelligence pour la vie pragmatique utilitaire et non pour l’explication des choses.

Nous dépassons donc les buts de l’intelligence en tentant de les interpréter. Bergson nous conduit à admettre l’existence de l’intuition par cette pensée : « Si la forme intellectuelle dit-il s’est modelée peu à peu sur les actions et réactions réciproques de certains corps et de leur entourage matériel, comment ne nous livrerait-elle pas quelque chose de l’essence même dont les corps sont faits ?

Cette faculté d’appréhender au-dedans de nous, et au-delà même de nos pensées, l’essence profonde de notre être et des choses, est l’intuition.

On appelle intuition, dit Bergson, cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur des objets pour coïncider avec ce qu’ils ont d’unique et par conséquent d’inexprimable.

Mais comment se transporter au sein des objets ? La science actuelle peut-elle fournir les éléments d’une réponse à cette question ?

L’essence, énergétique qui tel un fluide subtil, pénètre et soutient les choses extérieures réside également en nos propres profondeurs.

La physico-chimie nous démontre que l’ensemble des apparences de ce monde de surface se résout aux ultimes profondeurs, en une seule et même énergie. James Jeans, l’éminent mathématicien anglais considère cette réalité profonde comme un océan d’ondes plus rapides que l’éclair, immense étendue de lumière qui tel un géant éternel aux muscles fluides soutient l’infinie variété des univers.

Cette essence est omniprésente, homogène, et donc omnipénétrante. Quelque chose d’identique à notre essence profonde se trouve donc au sein de tout ce qui nous entoure.

Comment arriver à cette perception intuitive suggérée par Bergson? En nous dépouillant des limites inhérentes à notre échelle d’observation particulière. La vie quotidienne s’en charge pour autant que nous ayons la sagesse de discerner les leçons qui se cachent dans les heurts, les conflits avec nos semblables, dans les souffrances de l’esprit et du cœur, qui lentement mais sûrement, nous arrachent à nos limites, pour nous insérer toujours davantage dans le sillage de la vivante Unité.

(A suivre.)

Bergson et la Science moderne par Ram Linssen
(Revue Spiritualité, Numéro 12, 15 Novembre 1945)  (Suite)

Pour comprendre à quel point Bergson est un précurseur, il faut diviser l’histoire de la pensée humaine en deux phases.

Une phase statique, qui débuta avec l’homme et se termina lors de l’apogée de la puissance mentale, et une phase dynamique, ou les notions de choses et d’objets solides, disparaissent au profit de valeurs essentiellement dynamiques de l’Univers.

L’intelligence incarne la puissance statique, divisante, morcelante et analytique. L’intuition au contraire est dynamique, synthétique.

Si nous devons en croire de nombreux penseurs et psychologues modernes, l’humanité inaugure présentement le règne de l’intuition.

Bergson, il y a 60 ans, émettait déjà la même opinion :
« Une humanité complète et parfaite, dit-il, serait celle où l’intuition et l’intelligence atteindraient leur plein développement. »

Plus la philosophie avance, plus elle s’aperçoit que l’intuition est l’esprit même, et en un certain sens « la vie même » (E. C. p. 290).

L’intelligence s’y découpe par un processus imitateur de celui qui a engendré la matière. Ainsi apparaît l’unité de la vie mentale.

On ne la reconnait qu’en se plaçant dans l’intuition pour aller de là à l’intelligence, car de l’intelligence on ne passera jamais à l’intuition.

Les sceptiques, dit Bergson, pourraient dire que nous ne dépassons pas notre intelligence, puisque c’est avec notre intelligence, à travers notre intelligence, que nous regardons encore les autres formes de conscience. Et l’on aurait raison de le dire s’il n’était pas resté autour de notre pensée conceptuellement logique, une nébulosité vague, faite de la substance même aux dépens de laquelle s’est formé le noyau lumineux que nous appelons intelligence. Là, résident certaines puissances complémentaires de l’entendement, puissances dont nous avons plus qu’un sentiment confus quand nous restons enfermés en nous, mais qui s’éclaireront et se distingueront quand elles s’apercevront elles-mêmes à l’œuvre.

Pour recevoir le message précieux de ce qui dépasse la pensée, il faut donc procéder à cet effacement de nous-mêmes, devant la présence intérieure, qui tel un Témoin Silencieux, préside en observateur impassible au défilé de nos images incessantes.

C’est à cet effacement que le psychologue Carlo Suarès fait appel, lorsqu’il dit que nous devons être pleinement lucides, totalement absents à nous-mêmes, et présents au monde. En un mot, une fenêtre ouverte, ici à la surface, où jaillit la lumière des profondeurs.

Mais il s’agit d’un éveil de tous les instants. Si nous voulons vivre réellement, il nous faut faire passer tous les automatismes inconscients de la pensée ; il nous faut abandonner toutes les tendances statiques de notre être.

Exister, dit Bergson, consiste à changer, changer à se mûrir, se mûrir à se créer indéfiniment soi-même.

Nos errements et nos illusions proviennent des déformations de l’intelligence, qui nous représente des choses et des états statiques là où il n’y a que des changements, et des actes dynamiques, qui nous représentent des séparations, des divisions, là où il n’y a que continuité et unité.

Il n’y a pas de chose, nous dit Bergson, il n’y a que des actions.

Si je considère le monde où nous vivons, je trouve que l’évolution automatique de ce TOUT lié d’aspect statique, est de l’action qui se défait, et que les formes imprévues, d’aspect dynamique, qu’y découpe la vie, représentent de l’action qui se fait. Or, j’ai tout lieu de croire que les autres mondes sont analogues au nôtre.

Si, partout, c’est la même espèce d’action qui s’accomplit, soit qu’elle se défasse, soit qu’elle tente de se défaire, je parle d’un centre, d’où les mondes jailliraient comme les fusées d’un immense bouquet, pourvu que je ne donne pas ce centre pour une chose, mais pour une continuité de jaillissement.

« Dieu ainsi défini, n’a rien de tout fait, il est vie incessante, action, liberté. La création ainsi conçue n’est pas un mystère, nous l’expérimentons en nous, dès que nous agissons librement. »

Le secret de la liberté véritable, réside pour Bergson, dans la capacité que l’on a de s’insérer parfaitement dans le dynamisme perpétuellement renouvelé de cette création constante.

L’univers des apparences forme bien l’ensemble des débris éteints d’une fusée perpétuellement fuyante, qui est Dieu.

Et toutes les fois que nous n’agissons pas de façon profondément individuelle, nous nous écartons du sillage lumineux de l’éternelle fusée qui nous anime et nous soutient, qui anime et soutient toutes choses.

La liberté véritable, nous dit Bergson, réside dans le fait de vivre dans le temps qui s’écoule, et non dans le temps écoulé.

Mais vivre dans le temps qui s’écoule exige de notre part une attention soutenue, un état d’observation intense, continuellement en éveil, attentif à nous dissocier instantanément de tout ce qui aurait tendance à nous éloigner de la fusée divine elle-même, pour nous perdre dans son sillage. Etre ou ne pas Etre (Shakespeare).

Et le grand coupable de cet égarement hors du Présent Eternel d’un Eclair prodigieusement vivant quel est-il ? C’est le mental.

La pensée s’interpose entre la fluidité continuelle du mouvement de la Vie et nous-mêmes. Elle nous fait fuir le Présent. La pensée nous projette soit dans le passé, soit vers le futur.

C’est la pensée qui fige, qui cristallise, qui s’attache, qui conserve, qui arrête ou tente d’arrêter ce qui est essentiellement vivant, qui érige arbitrairement des cloisons étanches et des divisions, là où il n’y a qu’unité d’un tout harmonieux, c’est la pensée qui crée la notion de chose, pour mieux nous perdre dans l’espace, nous accrochant aux choses.

La chose, dit Bergson, résulte d’une solidification opérée par notre entendement. Il n’y a jamais d’autres choses que celles que l’entendement a constituées.

Les choses, dit-il, se constituent par la coupe instantanée que l’entendement pratique à un moment donné dans un flux dynamique, et de qui est mystérieux quand on compare entre elles les coupes statiques, devient clair quand on se reporte au flux.
(P. 271.)

Essayons de voir, nous dit Bergson, non plus avec les yeux de la seule intelligence qui ne saisit que le tout fait et qui regarde du dehors, mais avec l’esprit, je veux dire avec cette faculté de voir qui est immanente à la faculté d’agir. Tout se remettra en mouvement, et tout se résoudra en mouvement. C’est à cette mise en évidence d’un dynamisme profond et continu, que s’attache toute l’œuvre de Bergson.

L’élan de vie dont nous parlons, dit-il (p. 273), consiste dans une exigence de création. Il ne peut créer absolument, car il rencontre devant lui de la matière, c’est-à-dire un mouvement inverse du sien. Mais il se saisit de cette matière et il tend à y introduire la plus grande somme possible d’indétermination et de liberté.

C’est bien ce que démontre toute la biologie moderne. Toute l’évolution consiste à créer des êtres de plus en plus indépendants des contingences du milieu extérieur. L’être n’atteindra le maximum de liberté, que lorsque toutes ses racines physiques et psychiques seront tributaires seulement de la source intérieure et profonde qui demeure enfouie dans sa propre conscience. Là se révèle la suprême liberté d’un monde échappant à tout déterminisme, car là peut se percevoir le flux indivise et homogène de la durée réelle qui est liberté.

La science moderne nous enseigne que dans les profondeurs de l’atome, nous nous trouvons devant un monde qui échappe à toute explication mécaniste. Toutes les lois traditionnelles de détermination de causalité, d’individualité s’effondrent dans l’essence profonde de la matière.

C’est ce qu’a mis en évidence le savant Heisenberg, dans son fameux principe d’indétermination, par lequel il s’avère impossible de déterminer parfaitement, la position d’un corpuscule atomique parallèlement à sa quantité de mouvements.

L’essence des choses échappe donc au déterminisme.

L’intuition étant définie par Bergson comme la capacité d’apprécier l’essence des choses, la plus grande somme d’indéterminisme et de liberté appartiendra bien à ceux qui, dépassant les déformations de la pensée, parviennent à saisir la réalité dynamique de la Vie dans la pureté originelle de sa spontanéité divine.

C’est à la conquête de cette réalité dynamique, que tend tout l’effort de Bergson.

Il désire nous montrer que la vie psychologique n’est pas une multiplicité, qu’elle transcende, et le mécanique et l’intelligent, mécanisme et finalisme n’ayant de sens que là où il y a multiplicité distincte, là où il y a spatialité.

L’intelligence née dans l’espace, est toujours prise aux pièges de l’espace. Son rôle est d’expliquer, d’objectiver. Mais cette mission lui confère une déformation professionnelle qui nous fait commettre de tragiques erreurs de jugement. Il faut que la pensée cesse d’extérioriser. Il faut qu’elle se taise, qu’elle rentre en elle-même. Lorsqu’elle extériorise, elle vit sous la magie de ses propres créations. Elle vit dans du créé. Elle vit par conséquent dans l’espace. Il faut que nous apprenions à rentrer en nous-mêmes, pour découvrir CE qui au delà de nous-mêmes et au delà de nos pensées n’est pas reflété, n’est pas extériorisé. CELA qui n’est le reflet de RIEN, est SA propre réalité, CELA, essentiellement vivant s’écoule librement, spontanément, libre de la cause et de l’effet, c’est la durée réelle.

Dans cette homogénéité seule, se trouve la liberté qui peut affranchir l’homme du mirage des illusions que crée sa pensée déformante. Dans cette réalité profonde, non objectivée, non déroulée dans l’espace, se trouve l’homogénéité. Et dans l’homogénéité seule, se trouve l’infinitude et la liberté, car l’homogénéité, interdit les rapports entre parties distinctes, les parties distinctes et la multiplicité n’existant pas dans ce qui est homogène.

La Liberté dit Bergson, se produit dans le temps qui s’écoule, et non dans le temps écoulé. Il s’agit de saisir à sa source vive, l’élan perpétuel de vie qui nous anime et non de poursuivre les reflets évanescents. Il s’agit donc de dépasser la pensée pour vivre au delà de la pensée, la suprême sérénité et le silence prodigieux, qui règnent aux ultimes profondeurs de tous les êtres.

Bergson définit bien, cette dualité de notre être (p. 178. Essai D.I.): « Il y aurait donc deux « moi » différents dit-il dont l’un serait comme la projection extérieure de l’autre. Nous atteignons le premier par une réflexion approfondie, qui nous fait saisir nos états internes comme des êtres vivants, sans cesse en voie de formation, comme des états réfractaires à la mesure, des états qui se pénètrent les uns les autres, et dont la succession dans la durée n’a rien de commun avec la juxtaposition dans l’espace homogène. Mais les moments où nous nous ressaisissions ainsi nous-mêmes sont rares, et c’est pourquoi nous sommes rarement libres. La plupart du temps, nous vivons extérieurement à nous-mêmes, nous n’apercevons de notre « moi » que son fantôme décoloré, ombre que la pure durée projette dans l’espace homogène… Notre existence se déroule donc « dans l’espace plutôt que dans le temps : nous vivons pour le monde extérieur plutôt que pour nous : nous parlons plutôt que nous pensons, nous sommes agis plutôt que nous n’agissons nous-mêmes. Agir librement dit-il, c’est reprendre possession de soi, c’est se replacer dans la pure durée »… p. 184 « Mais, si nous sommes libres toutes les fois que nous voulons rentrer en nous-mêmes, il nous arrive rarement de le vouloir ».

Rentrer en-soi-même sous entend ne puiser qu’à CE qui perpétuellement mouvant et dynamique, nous inonde d’une richesse qui semble inépuisable. Il faut renoncer aux cultes extérieurs. Il faut pour cela dénuder son esprit et procéder à cette révolution totale, qui bouleverse de fond en comble toutes les assises d’une pensée traditionnelle. Il faut devenir au dedans de soi l’ennemi de toute systématisation, un danger pour toute cristallisation. Il faut, avec une ténacité de tous les instants, un éveil continu, rester au sein de la masse, sans subir la psychologie de la masse, au sein des corruptions de la pensée sans en subir les déformations. Il faut à cet effet, rester libre de tout dogme, de toute imposition extérieure quelle qu’elle soit, non pour permettre de vivre à sa guise la réalisation déchaînée, de ses plus basses aspirations, mais au contraire pour écouter avec une attentive ferveur les influx infiniment précieux d’une Présence Souveraine, qui dépasse la pensée. Mais l’accès de cette route de Lumière n’appartient qu’à ceux qui sont suffisamment riches de cœur pour supporter la solitude. La route n’est ouverte qu’à ceux dont la virilité mentale est suffisante, pour ne pas se laisser embourber dans l’enrégimentement de la pensée. On ne peut pas enfermer la Vie dans un système. Elle brise les cadres quels qu’ils soient.

Le but que Bergson poursuit, est de nous inciter à cette Liberté suprême que l’on ne peut acquérir qu’au prix du renoncement à l’égoïsme. Car renoncer aux travestissements continuels de la pensée, c’est renoncer à l’égoïsme. C’est renoncer aussi à l’illusion du temps. Car le temps ne naît que dans la pensée. Il existe une impulsion cosmique, une vie universelle dont tout être vivant est le dépositaire, par le simple fait qu’il vit. Il nous appartient de devenir les auxiliaires conscients de cette poussée cosmique, dont le caractère irrésistible a si bien été traduit par Bergson lui-même. (p. 293 Ev. Great.)

Depuis les premières origines de la vie dit-il, jusqu’au temps ou nous sommes, il existe une impulsion unique, indivisible.

Tous les vivants se tiennent, et tous cèdent à la même formidable poussée. L’animal prend son point d’appui sur la plante, l’homme chevauche sur l’animalité et l’humanité entière est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant, et en arrière de nous, dans une charge entrainante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peut être la mort.

Même peut-être la mort dit Bergson lui-même…

Oui, il nous appartient, à nous qui sommes nés il y a quelques ans, et qui mourrons dans quelques ans, de saisir au dedans de nous la trace de cet Eclair Eternel, qui n’a ni commencement, ni fin et qui n’étant pas né, n’est pas soumis à la mort.

A nous, humbles poussières, apparitions éphémères qui vivons dans le temps et l’espace, il appartient de nous insérer dans le sillage Lumineux de la Féerie Divine, pour autant que nous ayons le courage et l’audace de dépasser nos égoïstes limites.

Il nous appartient de nous faire les auxiliaires de cette charge entrainante dont parle Bergson, de cette poussée irrésistible, capable de culbuter toutes les résistances, capable de nous hisser au-delà de nous-mêmes, pour tendre enfin vers cet ultime sommet de Lumière, de Puissance, d’Intelligence et d’Amour qui est DIEU.