Frédéric Lionel : Bien des choses sont à déchiffrer en ce monde


18 Feb 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

— A quoi bon, personne jamais ne saura me comprendre !

Francis se tut et se tassa sur son siège. Il avait sonné à ma porte, s’imaginant, je m’en rendis compte plus tard, trouver un surhomme muni d’une baguette magique, pouvant le libérer de ses tourments.

Il venait de loin. C’est à San Francisco qu’un médecin avec lequel j’avais sympathisé un an auparavant, au cours d’un séminaire organisé dans un camp de jeunesse établi dans les Alpes, lui avait conseillé de se mettre en rapport avec moi.

— Lionel, lui avait-il dit, est peut-être à même de t’indiquer la meilleure façon d’assumer ton destin. Ce qui te manque, ce sont tes racines. Il t’aidera à les découvrir et cela te rééquilibrera.

Francis, poussé par sa neurasthénie, avait décidé d’entreprendre le voyage. Il avait traversé le continent américain en auto-stop, s’était embarqué sur un cargo, travaillant dans la cambuse pour payer son passage, et était arrivé à Paris sans un sou, avec, pour seul point d’attache, mon adresse.

Son histoire ressemble à celle de beaucoup d’individus qui n’arrivent pas à s’intégrer, ni dans le monde en général ni dans la société en particulier. En somme, Francis se sentait mal à l’aise dans sa peau.

Né de parents israélites, émigrés aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, il refusait d’être considéré comme juif. Ce refus quasi viscéral était la conséquence de vexations qui le marquèrent profondément dans son plus jeune âge.

Ses parents, chassés d’Allemagne, avaient gagné le midi de la France. La famille, installée loin des villes dans l’arrière-pays, échappa aux poursuites engagées contre les Israélites lors de l’occupation de la zone Sud.

Les journaux de l’époque entretenaient néanmoins une propagande insidieuse, contribuant à maintenir une ambiance de permanente anxiété autour du garçonnet, qui s’imagina voir de l’ostracisme même là où il n’y en avait pas.

Dès lors, blessé en profondeur, il espérait, lorsqu’il toucha le sol américain, échapper d’emblée à une appartenance raciale ressentie comme une tare.

Il ignorait que le milieu israélite, partout dans le monde, tient à son identité et, soudé par des épreuves dramatiques, n’admet pas qu’on veuille renier ses origines. Au contraire, il s’agit d’être fier d’appartenir au peuple élu par le Très-Haut. Un peuple qui n’accepte dans son sein que des enfants nés de mères de race juive.

Dans l’intention de se fondre dans la communauté autochtone du pays nouvellement sien, Francis avait, dès sa majorité, changé de nom. Ses traits, néanmoins, le trahissaient et le sachant, il ne se sentait à l’aise qu’avec des groupes contestataires.

A la longue, jouer de la guitare pour passer le temps ne convenait pas à sa nature. Il voulait gagner de l’argent, beaucoup d’argent pour en imposer au monde. Il échoua dans cette tentative et en éprouva un dépit d’autant plus vif qu’il s’imaginait pouvoir réussir en acceptant de s’intégrer dans une communauté puissante qui ne demandait qu’à accueillir un fils repenti.

Un orgueil à rebours l’en empêcha. Peut-être s’ingéniait-il à échapper à un univers restreint, pensant atteindre un idéal qu’il aurait, du reste, été incapable de définir.

Dans le monde marginal qui devint le sien, côtoyant des individus déracinés comme lui, il en vint à conclure que seule la compréhension de causes lointaines, ayant conduit à son incarnation présente, le libérerait d’un vague à l’âme insoutenable.

Sous l’égide d’un hypnotiseur il tenta de découvrir le secret de ses existences passées. En vain ! Ballotté, instable, contestataire, Francis rendait le monde responsable de ses tourments. Un monde qui ne le comprenait pas.

— Je tenais à être accepté pour moi-même, m’affirma-t-il. Mais appartenant à la race maudite telles étaient ses paroles je me sentais brimé et rapetissé.

« Un jour, dans un grand magasin je surpris un chenapan en train de chaparder. Je saisis son bras par un regrettable réflexe qui date de mon enfance, non pour le dénoncer, mais pour lui faire remettre en place l’objet dont il s’était emparé. Il hurlait et pour se défendre me désignait comme étant le voleur. Je protestai de mon innocence. En vain ! C’est le « youpin » qu’on fourra en taule. J’y suis toujours, en taule. Le monde est trop petit pour moi, je voudrais le quitter pour un ailleurs. Comment le trouver et en fait existe-t-il ?

Et de répéter : « Personne ne saura me comprendre ! »

Son désenchantement frisait le désespoir. Nous parlâmes longuement. Je posais des questions en m’étonnant qu’aux U.S.A., patrie de toutes les races, une ségrégation aussi sévère puisse se manifester.

—— Il y a chez vous des ministres juifs et non des moindres, protestai-je. Votre imagination doit vous jouer des tours.

Il secoua la tête.

— Les choses ne sont pas aussi simples qu’il y paraît. Un homme « arrivé » de religion juive est accepté, voire recherché par l’establishment, c’est-à-dire par les gens en place. Il représente une puissance, celle de l’argent et celle de ses relations, lorsqu’il a gardé avec la communauté de ses coreligionnaires un contact étroit.

« Pour arriver à cette situation privilégiée, il faut se faire soutenir par elle, donc, non seulement admettre, mais souligner son appartenance. Je n’ai pas voulu le faire et c’est pourquoi je suis un paria.

« Mon ami de San Francisco m’a conseillé de retrouver mes racines. Je me demande lesquelles. Pourquoi suis-je aussi farouchement opposé à m’intégrer aux miens ? Serait-ce un accident que d’être incarné là où je ne veux pas être ? Serait-ce une dette que je suis appelé à payer ? Cela m’a été dit, mais je ne vois pas de quelle dette il pourrait s’agir. J’en ai parlé à mes parents. Les pauvres, ils ne comprennent pas et sont malheureux !

Ses yeux brillaient, il serrait les poings.

—— Pour voir clair en vous, répliquai-je, il faut accepter d’être tout simplement vous-même. Il n’est pas impossible que des circonstances karmiques, que vous ignorez, aient créé des liens au cours d’une longue évolution, qui peuvent expliquer bien des choses. Comme il s’agit d’explorer tous les recoins de notre monde, il n’est pas défendu d’imaginer que l’exploration d’une tradition axée sur l’Ancien Testament s’inscrive dans votre destin. Peut-être, ayant à la suite de circonstances pénibles réussi à dépasser certaines notions, dépassées parce que trop rigides, vous êtes appelé à aider d’autres à en faire autant avant que le destin ne leur force la main.

« Par orgueil vous prêtez le flanc à des vexations souvent imaginaires. Nous parlerons de tout cela une autre fois, car avant tout, il faut trouver une solution qui vous permette de résoudre les problèmes immédiats.

Habile de ses mains et loin d’être bête, Francis n’eut pas trop de mal à trouver du travail, tantôt sur un chantier de construction, tantôt chez un charpentier chez lequel il logeait.

Je le vis souvent. Seul ou lors de réunions au cours desquelles de nombreuses questions furent soulevées, car grande est la perplexité de jeunes et de moins jeunes qui cherchent leur voie en ce monde.

— Se vouloir autre qu’on est empêche tout progrès, répétai-je à son intention, mais j’eus beaucoup de mal à lui faire admettre que s’accepter tel quel, dans sa totalité, sans préjugés, constituait un préalable sur la voie conduisant à la liberté, non celle dont on se targue, mais celle qu’on atteint par une transformation intérieure qui change tout.

Très progressivement poussé, sans aucun doute, par le désir de découvrir un lointain passé qui dévoilerait l’origine de ses malheurs, il s’intéressa aux problèmes spirituels. Il mit beaucoup de temps à comprendre que l’exploration de l’existence peut conduire à la connaissance des lois de la Vie, et cette connaissance peut éviter la souffrance que provoque l’ignorance.

Il nia longtemps et farouchement que les Ecritures saintes de l’Est comme de l’Ouest méritent une grande attention, ne serait-ce que comme support d’une révélation apte à guider le chercheur.

— « Au commencement était le Verbe », lui expliquai-je, et c’est le Verbe qui manifeste la Sagesse divine. Elle se reflète dans les innombrables formes qu’emprunte la Nature. A nous de la découvrir et de nous conformer à son dessein.

Il sourit sans conviction, captivé néanmoins, malgré lui.

— Seule la Vérité affranchit, insistai-je ; mais personne ne la possédant jamais, il faut avoir le courage de se libérer du conditionnement intellectuel, générateur d’habitudes auxquelles on s’accroche par crainte de perdre pied.

Buté, il écoutait.

— Vous êtes fier de votre intellect et vous voulez le faire briller. Dès lors, vos paroles ne transmettent pas le rythme des choses en ordre. L’Ordre Cosmique transcende l’apparence des choses que votre raison raisonnante juge et condamne, sans comprendre que l’apparence de tout ce qui existe voile ce qui n’apparaît pas.

Il haussait les épaules, peu convaincu.

— Vos théories ne m’aident pas à me situer par rapport au monde, se plaisait-il à répéter.

Je répondis qu’une vision du monde élargie débouchait sur une prise de conscience et que tout égocentrisme devait être dépassé pour changer, non pas les choses, mais soi-même.

Peu à peu il se détendait et ne protesta plus lorsque j’expliquai que seul celui qui accepte de laisser tout bagage derrière soi peut découvrir la porte étroite qui mène au Royaume de Dieu et de sa Justice.

Tant que l’homme croit mériter les faveurs du Ciel, tant qu’il s’enorgueillit de qualités, souvent imaginaires, tant qu’il se complaît dans le rôle de victime, il ne passe pas. N’oubliez pas que c’est votre mental, votre intellect qui déterminent vos actions et que ces actions réagissent sur votre intellect, commandant en cascade un mécanisme conduisant de réaction en réaction, d’affrontement en affrontement, à ce que vous ressentez comme absurde.

« Cette Loi, éclairée par la Lumière invisible de la Conscience, s’appréhende par une faculté qu’on ne se connaissait pas. Pour que cette faculté puisse s’épanouir, la vigilance s’impose. Elle seule dissout les fausses notions en les rendant conscientes, soit les habitudes routinières, les idées enregistrées et stagnantes, les concepts qui sont les relents d’un passé mort.

« Il n’est pas invraisemblable que les événements ayant marqué votre prime jeunesse aient contribué à vous détacher de certaines de ces idées stagnantes auxquelles, par atavisme, vos parents tenaient, mais qui ne cadraient plus du tout avec ce que vous ressentiez.

« Vous n’ignorez pas qu’il est courant, de nos jours, d’évoquer l’Age Nouveau. Il y a de par le monde des communautés qui se forment afin de se préparer à accueillir cette époque « bénie » en laquelle fleurira, dit-on, la justice, non celle des hommes, mais celle des dieux, et en laquelle se révélera, à écouter certains augures, sous une forme nouvelle, le Christ rédempteur.

« Je sais que vous n’y croyez pas, puisque vous affirmiez un jour que cela n’était pas pensable, « le loup ne cohabitant pas encore avec l’agneau ». Cette affirmation, quoique incontestable, est, malgré tout, une idée stagnante. Elle sert à maintenir un cadre traditionnel imperméable au rythme d’un cycle profondément marqué par l’éclosion et le rayonnement du christianisme.

« Il n’est pas impossible d’imaginer que les lourdes épreuves qui ont, au cours des siècles, marqué le peuple élu, découlent en partie de cette intransigeance qui rend difficile l’intégration harmonieuse d’une communauté humaine des plus intelligentes dans un Occident très diversifié, quoique issu d’une souche commune.

« Cela dit, il est satisfaisant de se préparer à cet âge d’or, en échappant par la même occasion à l’insatisfaction d’un monde dont la confusion effraye, tout en oubliant, peut-être, que l’âge nouveau sera ce que nous en ferons, puisque nous sommes, aujourd’hui et maintenant, le fruit du passé, conscient du présent, et la semence de l’avenir.

La satisfaction, sous toutes ses formes, est un obstacle d’autant plus insidieux qu’il est plaisant d’être satisfait. Nous voulons goûter le plaisant de l’existence. Il est donc attirant d’assimiler la recherche du plaisant et la fuite du déplaisant, en poursuivant une quête religieuse, méditative, fraternelle, morale, spirituelle ou charitable. Nous nous faisons plaisir en nous étourdissant par une croyance née d’idées conçues à notre échelle, sans pour autant résoudre avec intelligence les problèmes du moment.

Cette constatation nous ramène à la vigilance, car elle seule révèle ce qui se passe en nous. La vigilance incite chacun à porter son regard sur tout ce que lui offre, à l’instant présent, le monde, sans réagir, sans s’offusquer, sans juger, afin d’être le témoin impartial de mouvements, de bouleversements, de confusions, de psychoses qui s’exercent sous mille et une formes, suggérant une accélération du temps qui, lui aussi, n’a plus la même consistance.

Tout va tellement vite, se plaît-on à dire. L’espace à la fois se contracte et s’étend ; le paysage change, modelé par l’homme ; bref, le monde en lequel nous rentrons n’a plus rien de commun avec celui que, tous les instants, nous quittons.

Rien n’est donc statique, rien n’est stagnant. La Vie se meut dans le passage kaléidoscopique de l’existence. C’est en épousant le rythme du moment que nous sommes

vivants, à condition de transcender, en conscience, nos croyances conditionnées, représentant le bric-à-brac du personnage, incapable de percevoir le Souffle du Verbe, « Conscience-Vie » de l’Éternel Mouvement.

Prendre conscience de la Réalité de la Vie est chose instantanée, car le temps perpétue les fausses notions qu’entretiennent de vieilles habitudes. La vigilance est un état de continuelle présence sur le tapis roulant de l’existence. C’est à l’instant présent qu’il s’agit d’être vigilant, donc lucide ; c’est à l’instant présent qu’on se débarrasse du bandeau qu’on porte sur les yeux, de peur d’être aveuglé, de peur, aussi, de voir s’écrouler un univers connu, donc rassurant, donc satisfaisant.

La peur sous toutes ses formes étreint la créature. Cette peur est la conséquence directe de l’avidité qu’engendre l’intellect et que nourrit la mémoire des occasions manquées. L’orgueil veut effacer tout échec. Il conduit à combattre la peur en refusant de réviser les idées nouvelles auxquelles on tient, parce qu’elles paraissent rassurantes.

Les théories et les systèmes s’opposent et l’homme, par sectarisme religieux, racial ou autre, s’oppose à l’homme et se prend, ainsi, dans le filet de la dualité existentielle à laquelle il est partout confronté. Il participe au conflit des opposés et ne s’en sortira qu’en reconnaissant comme vrais les enseignements de la Tradition dont les messages forment le patrimoine mystique de l’humanité, transmis par des Sages issus de civilisations disparues dans les profondeurs insondables du passé.

La Tradition, en effet, n’est ni un système ni une doctrine. Elle est le fil qui relie, siècle après siècle, les vérités reçues des hauteurs akashiques, destinées aux hommes susceptibles de les interpréter selon le langage de l’époque.

Seule, par l’accumulation des formes et des interprétations, se dresse l’équivoque. La Tradition plonge ses racines dans la nuit des temps, pour conduire à l’aboutissement. C’est ainsi que la Tradition porte en elle la Vérité que projette l’Évolution. Elle est la loi qui trace l’Itinéraire. Elle est de l’homme méconnue, parce que trop souvent le langage maquilla le témoignage. Elle est simple comme la Vie, car elle est vivante Présence en Eternel Mouvement.

Sans vouloir nous étendre sur la fabuleuse antiquité de la Tradition, on est en droit de se demander ce que préconisaient les Sages chargés de la transmettre. Ils préconisaient, en premier lieu, La Connaissance de Soi, c’est-à-dire celle de l’Etre intime de l’homme, de ce qu’il est en conscience et en esprit.

Par cette Connaissance l’homme redécouvre l’origine de la pensée et les causes d’aberration de cette pensée, soit l’art de penser juste sans se laisser duper par l’illusion qu’induit l’ignorance, le plus grand ennemi de l’homme. Même si l’examen du monde actuel rend l’observateur angoissé, restons optimistes. Ecoutons plutôt Démosthène parler aux Athéniens.

« Si notre situation est tragique, j’y trouve les meilleures raisons de croire en l’avenir, car, enfin, nous avons fait tout ce qu’il fallait, sans rien négliger pour qu’elle fût telle. Si notre conduite avait été sage et habile, et que nous fussions où nous en sommes, alors, nous serions vraiment en danger. Comme notre position résulte de nos fautes, nous n’avons pas lieu d’être ni surpris ni inquiets. »

Nous pourrions de nos jours tenir le même langage. Consolons-nous en constatant que rien n’est nouveau sous le soleil. Ne soyons pas inquiets, mais ne soyons pas, non plus, satisfaits.

Ne soyons pas satisfaits, pour accéder à la Liberté de l’Esprit que la Vie, et non l’existence, illumine. Soyons des philosophes en mouvement, puisque tout ce qui est statique va à l’encontre de la Loi de la Vie, qui est notre Loi.

Est philosophe l’homme qui se libère de tout ce qui fait écran à l’intelligence, afin que le discernement que suscite la vigilance le dirige vers des voies nouvelles, fort différentes de celles qui, précédemment, l’entraînaient à tourner en rond.

Tel est l’impératif conduisant à une véritable transformation.

Le philosophe en mouvement observera avec lucidité, pour s’en détacher, les robots humains qui se groupent éternellement en catégories, chapelles ou partis politiques, s’unissant par moments, contre un adversaire commun, afin de mieux le combattre par la suite.

Par ces mots, je terminais ma dernière lettre adressée à Francis, en Europe.

Il avait, en effet, décidé de se marier avec une compatriote rencontrée au cours de ses pérégrinations. Il partit donc la rejoindre aux États-Unis.

Peu après, il m’invita au mariage, en m’indiquant qu’il avait créé une entreprise artisanale sur la côte du Pacifique.

« Celle qui sera ma femme m’accepte tel que je suis. Je n’ai donc aucun mérite à faire comme elle. Je suis ce que je suis, et pouvoir vous l’écrire sans le moindre regret prouve que sans avoir tout compris de ce que vous me disiez, j’en ai pourtant assimilé une partie! »