Dagpo Rimpoché : Le bouddhisme en occident


05 Nov 2017

 Historique et situation du bouddhisme tibétain jusqu’au milieu des années 1980

(Revue Question De, No 61. 1985)

Depuis quelques années, le nombre d’Occidentaux s’intéressant au Bouddhisme croît régulièrement, et des Centres ont été ouverts un peu partout dans le monde.

Je me réjouis de cette diffusion mondiale du Dharma, car je crois qu’il peut apporter une aide appréciable à tous. Mais parfois aussi, je suis inquiet : j’ai l’impression que les erreurs et les interprétations hasardeuses se multiplient et se répandent plus vite que les connaissances exactes.

Selon moi, il est indispensable, avant tout, de bien comprendre ce qu’est le Bouddhisme, le vrai Bouddhisme.

Au-delà des rites et des habitudes contractées au cours des temps, le Bouddhisme est en fait un mode de pensée, une attitude principalement intérieure. Pratiquer le Dharma consiste à adopter certaines pensées considérées comme bonnes et à en rejeter d’autres nuisibles. Le but recherché est un bonheur stable fondé sur un épanouissement de la personnalité. Il s’agit donc d’opérer une transformation INTÉRIEURE, et non extérieure. « L’habit ne fait pas le moine » : ce proverbe français est tout à fait approprié ici. Selon le Bouddhisme, affecter une conduite et un langage « religieux » relève de l’hypocrisie et non de la pratique lorsque le mental ne correspond pas.

Être bouddhiste implique essentiellement de faire des efforts sur soi-même, de prendre ses responsabilités, de s’assumer et de tout mettre en œuvre pour s’améliorer. Et celui qui fait des progrès intérieurs change aussi aux yeux des autres. Il acquiert un plus grand rayonnement. Il devient plus calme, « plus adulte » ; il attire la confiance, la sympathie. Mais il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs : le premier travail doit être intérieur, et de lui, tout naturellement, découlera une modification extérieure.

De ce qui précède se dégage déjà une conclusion. C’est que la tâche entreprise par les pratiquants du Bouddhisme peut être accomplie n’importe où et n’importe quand. Loin d’être incompatible avec les activités quotidiennes, elle ne peut qu’en tirer profit. Le travail, la vie en société, en famille sont autant d’excellentes occasions pour qui veut améliorer son caractère. Le pratiquant n’a pas à fuir le monde et à se retirer dans un superbe isolement !

Éliminer ses défauts et développer ses qualités, voilà une haute ambition, sans doute considérée comme louable (bien qu’ardue) par la majorité. En ce sens, me semble-t-il, le Bouddhisme est universel, car il propose les méthodes pour atteindre ce but.

Si le Bouddhisme est universel, chercher à le « moderniser », à 1″‘occidentaliser » ne reviendrait-il pas à le rabaisser, à restreindre sa portée ? Selon moi, le faire serait regrettable. Plutôt que de ravaler les courants spirituels, ne vaudrait-il pas mieux s’élever à leur niveau ? D’autant que l’évolution s’accélère, et l’on risque d’être toujours en retard d’une mode !

De plus, à ce jour, la plupart des tentatives faites pour actualiser les courants spirituels ont le plus souvent abouti soit à les rendre insipides, édulcorés, soit à provoquer une réforme, un retour en arrière brutal. Dans les deux cas, c’est un échec.

En conséquence, je suggérerais plutôt de conserver le Bouddhisme originel, sans lui infliger aucune soi-disante modernisation, trop vite désuète.

Mais le Bouddhisme originel, je le rappelle, est selon moi une recherche intérieure, une progression spirituelle. Il ne s’agit pas de jouer les « traditionalistes fanatiques » et de garder à tous prix le décorum actuel intact.

Le Bouddhisme, apparu en Inde, s’est répandu dans de nombreux pays d’Asie. Partout la Pensée a été respectée précieusement ; par contre la forme s’est diversifiée. Ceci est un processus naturel, normal, auquel il ne convient pas de s’opposer. La « naturalisation » est nécessaire à condition qu’elle ne dénature pas l’essentiel. Supposons que les premiers moines bouddhistes tibétains se soient entêtés à garder l’habit monastique indien. C’eût été une forme de suicide car ils seraient rapidement morts de froid. Inversement, les moines tibétains réfugiés en Inde doivent à présent alléger leur tenue. Donc, ne nous attachons pas à la forme, mais soyons stricts sur le fond.

D’autre part, il semble que certains occidentaux aient un goût prononcé pour les sciences ou religions comparées. Ils sont soucieux d’effacer les différences, pour ne conserver que les similitudes. Ils aspirent à un tronc commun, et veulent fusionner Christianisme, Islam, Bouddhisme, Marxisme, Psychologie, Physique, etc. A mon avis, c’est une démarche assez vaine, car elle apporte surtout une grande confusion dans les esprits. Elle pourrait avoir un résultat positif : la tolérance, si elle ne dissimulait souvent une puissante paresse mentale et le désir inconscient de ne pas s’engager, de ne pas choisir, ni de décider. On préfère rester à la croisée des chemins. A première vue, c’est plus confortable ; mais cela ne mène pas loin.

Les gens ont des personnalités variées. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’ils empruntent des voies diverses : Bouddhisme, Christianisme… Au sein même du Bouddhisme, il existe plusieurs chemins, établis par le Bouddha afin de répondre aux besoins et aspirations d’individus différents les uns des autres. Acceptons donc les différences, et ne cherchons pas toujours à tout uniformiser.

En résumé, sachons que le Bouddhisme est, fondamentalement, une manière de penser. Pratiquer le Dharma revient à tenter de s’améliorer. Plutôt que de confectionner un mélange (indigeste) comprenant des éléments tirés de toutes les religions, philosophies et sciences, essayons de déterminer la voie qui nous convient, par laquelle nous sommes susceptibles de nous épanouir, et tenons-nous à elle !

Et cela, sans oublier qu’il faut persister pour réussir. Et enfin, n’assimilons pas le Bouddhisme à une simple psychothérapie. Certes, le Dharma peut aider les angoissés, les névrosés, les dépressifs. Cependant, il s’adresse en premier lieu à toutes les personnes qui désirent progresser sur le plan spirituel et acquérir ainsi sérénité et bonheur.

DAGPO RIMPOCHÉ est un lama, érudit de grande réputation qui reçut des enseignements de trente-quatre Maîtres, dont les plus prestigieux furent sans conteste les deux tuteurs de Sa Sainteté le Dalaï Lama. La majeure partie de ses études se déroula au Tibet même et porta sur les Sutras et les Tantras. Il reçut de nombreuses initiations et entrepris les retraites correspondantes pour réaliser ce qui devait l’être. Il étudia aussi l’astrologie, la grammaire, l’histoire, la poésie… Et il ne cesse d’approfondir ses études comme la tradition l’exige.

Dagpo Rimpoché, encore nommé Jhampa Rimpoché ou Bamtcheu Rimpoché, est né en 1932 dans la province du Kongpo (située au S.E. de Lhassa, la capitale du Tibet).

Reconnu comme tulku par le XIIIe Dalaï Lama (auquel il est d’ailleurs apparenté) comme la réincarnation d’un maître éminent Dagpo Lama Rimpoché, il est entré dès l’âge de six ans au monastère de Bamtcheu, dans le Dagpo.

A treize ans, il commença l’étude des cinq grands textes (Logique, Paramitas, Madhyamika (la Voie du Milieu), les règles monastiques du Vinaya, Abhidharma) au monastère de Dagpo Tratsang (encore nommé Dagpo Chédoup Ling). C’était un monastère qui possédait des règles très strictes, peut-être était-il l’un des plus sévères du Tibet. On y étudiait la philosophie, (ce qui n’était pas le cas dans tous les monastères).

Dagpo Tratsang fut fondé par Djé Lodeu Tènepa, disciple et sixième successeur de Djé Tsonkhapa Tchénepo.

Les études étaient extrêmement poussées dans ce collège monastique, qu’il s’agisse des cinq grands textes ou des Tantras, et la tradition bouddhiste indienne des débats dialectiques fidèlement conservée.

Une attention toute particulière était donnée au « Lamrim « , la « Voie Progressive vers l’Éveil ». C’est pour cette raison qu’on donne parfois le nom de « LAMRIN TRATSANG » à Dagpo Chédoup Ling.

Tous les ans, en avril, ce collège consacrait une session à l’étude et à la pratique intensive du LAMRIN, et tous les trois ans l’Abbé du monastère en fonction devait exposer complètement le grand LAMRIM. (Il existe différents textes, plus ou moins longs).

Pendant onze ans Dagpo Rimpoché a mené ses études monastiques intensivement. Puis pour les parfaire, il s’est rendu à Drepoung Gomang, l’une des plus fameuse université monastique du Tibet. C’est à cause de graves événements qu’il a du se résoudre à quitter son pays, quatre mois après la fuite du Dalaï Lama en juillet 1959. Il séjourne en France depuis 1960 et enseigne le tibétain à l’université.

Il effectue des travaux de recherche, participe à la traduction et à la rédaction d’ouvrages concernant le bouddhisme ou le Tibet.

Depuis 1978, à la suite de demandes réitérées de la part d’occidentaux, il a accepté d’enseigner le Bouddhisme.

Précisons encore que dès 1959, quelques moines de Dagpo Chédoup Ling se sont regroupés en Inde, à Mathipatisha près de Bodh-Gaya, et malgré les difficultés matérielles de tous ordres, ils tentent de reconstituer un centre monastique afin d’instruire selon leurs traditions les jeunes moines qui décident de se joindre à eux. Ce monastère chantait des textes religieux de façon très particulière. Seuls quelques moines âgés ayant pu fuir du Tibet à temps les connaissent encore, et tiennent à transmettre leur héritage.

LES ÉCOLES DU BOUDDHISME AU TIBET

De l’avis de Dagpo Rimpoché, opérer une distinction entre les divers « bouddhismes » et les qualifier : d’indien, de tibétain, de chinois ou de japonais, est une complète et regrettable erreur.

A ses yeux, il existe le « Bouddhisme », le Dharma du Bouddha, c’est-à-dire l’Enseignement du Bouddha Sakyamuni.

Certes il est possible de discerner des traits originaux selon les pays, mais ils sont superficiels et portent principalement sur les vêtements monastiques, les instruments rituels, sur « 1’extérieur », et n’ont en rien altéré la Doctrine. Or, le bouddhisme est le contraire d’une pratique extérieure.

Que rites, us et coutumes donnent des colorations diverses est sans importance. Mais si la pensée du Bouddha est dénaturée ou perdue, il ne faut plus parler de « bouddhisme », et mieux vaut alors trouver une autre désignation…

Le bouddhisme au Tibet a été hérité de l’Inde, de même que les fameux chapeaux rouges et jaunes qui soi-disant sont l’apanage de telle ou telle école tibétaine…

Les écoles bouddhistes qui se sont épanouies au Tibet sont nombreuses : les quatre plus connues sont :

les Nyingma,

les Kagyu,

les Sakya,

les Guéloug.

Beaucoup d’entre elles possèdent des « sous-écoles » (sous n’étant pas péjoratif il est aussi peut-être possible de dire des « branches mineures »). Toutes ces écoles recherchent le même but et ne connaissent qu’une seule et même doctrine : celle du Bouddha qu’elles suivent. Les différences sont mineures et portent essentiellement sur les textes de base choisis pour l’étude, dans la progression adoptée, dans les méthodes utilisées.

Au Tibet le sectarisme était inconnu. Les Tibétains ressentaient les écoles comme un tout qui pouvait se faire complémentaire. Ils n’estimaient pas les diverses traditions comme antagonistes, ni « ennemis jurés ». Chaque famille tibétaine compte encore parmi ses proches, des adeptes des différentes écoles, chacun suivant librement celle qu’il choisit par préférence personnelle. Le fait qu’il existe différentes écoles qui se sont d’ailleurs reconstituées en terre d’asile, n’est en aucun cas la preuve d’un schisme quelconque à l’intérieur du bouddhisme.

Il n’y a pas eu d’oppositions, de luttes majeures comme le protestantisme et le catholicisme en ont connu par exemple.

Au nom du Bouddha, il n’y a jamais eu la moindre « guerre de religion », ce qui aurait d’ailleurs été contraire aux principes bouddhistes. Certes, force est de constater qu’au Tibet comme ailleurs, les hommes sont ce qu’ils sont, il pouvait donc se présenter des sectaires, des intolérants, mais ils étaient vraiment une minorité. Une telle attitude engendre d’ailleurs ce que les Écritures appellent : le REFUS DU DHARMA, ce qui est chose grave.

Le grand empereur indien Ashoka, devenu bouddhiste, a loué la tolérance envers toutes les croyances. Il estimait qu’en honorant les autres, en les respectant, le mérite et l’honneur en rejaillissaient sur sa propre foi qui savait vous rendre bienveillant, bon et tolérant.

Les Tibétains — héritiers des pandits bouddhistes indiens — se sont toujours efforcés de mettre en pratique ce qui leur avait été transmis.

Du temps du Bouddha déjà, plusieurs écoles avaient vu le jour. Le Bouddha lui-même avait dispensé ses enseignements en tenant compte des tendances, des inclinations personnelles de ses disciples… Il est impossible de dire : le Hinayana est mieux que le Mahayana ou l’inverse. Il n’est pas possible de prétendre que le tantrisme est la panacée universelle.

Les Tibétains pratiquent d’ailleurs le Hinayana, le Mahayana et le Tantrisme. Ils ont eu la possibilité de pouvoir recueillir tous les enseignements du Bouddha. Il s’avère impossible de prétendre en ignorer l’un au profit de l’autre… et de critiquer les méthodes de l’un par rapport à l’autre… ce serait faire preuve d’une très grande ignorance.

L’enseignement fondamental a été précieusement et fidèlement conservé. Le terme de « secte »  » a été ici évité soigneusement. Il a désormais évolué et n’a plus conservé son sens premier « d’école philosophique ». Il est devenu franchement péjoratif Le bouddhisme tibétain n’est en rien à classer parmi les « sectes orientales » qui fleurissent à l’heure actuelle. C’est un art de vivre, une philosophie, certains le considèrent comme une religion qui a « pignon sur rue » et qui a fait ses preuves depuis bien longtemps déjà. Il importe donc de veiller à ce qu’il ne dégénère pas et à s’inspirer de la rigueur des Tibétains en la matière… quand enthousiastes et déterminés ils étudièrent et « recueillirent » le bouddhisme auprès des grands pandits bouddhistes indiens.

Les monastères tibétains par Dagpo Rimpoché

La culture tibétaine est imprégnée de bouddhisme et ses plus grands foyers d’inspiration restent les monastères. Nous utilisons ce terme de « monastère » pour suivre l’habitude prise par les traducteurs, mais avec quelques restrictions.

Au Tibet existaient des ermitages où méditaient des anachorètes, à l’écart du monde, et des gompa « monastères » non cloîtrés. Il s’agissait plutôt d’universités, au sens étymologique (« communauté ») comme au sens moderne : « établissement public d’enseignement supérieur », public car ouvert à tous, à condition de suivre les règles de bienséance et l’éthique voulue. Nous étudions ici la situation avant l’invasion chinoise de 1959 et après en exil.

LES MONASTÈRES DU TIBET AVANT 1959

Avant 1959, les Tibétains jouissent pleinement de leur liberté, de ce fait ils disposent donc d’une authentique liberté religieuse. S’ils sont en majorité bouddhistes, certains pratiquent le Bon, l’Islam, l’Hindouisme ou le Christianisme. A Lhassa, les musulmans disposent de deux mosquées, les chrétiens d’une église. De nombreux yogi hindouistes s’entraînent sur le versant tibétain des Himalayas (à l’Everest, et au Mt Kailash, célèbre lieu de pèlerinage tant bouddhiste qu’hindouiste d’ ailleurs).

Des monastères Bön-po étaient implantés un peu partout et surtout dans le Kham, l’Amdo et le Tsang. Leur organisation est à peu près calquée sur celle des monastères bouddhistes. Les jeunes moines Bönpo qui en éprouvaient le désir vont parfois étudier dans les grands monastères bouddhistes du centre (Ganden, Drépoung, Séra) puis retournent dans leur propre communauté pour éventuellement y transmettre leurs connaissances, adaptées bien entendu au Bön.

Avant 1959, les quelque trois mille monastères bouddhistes, étaient de deux types :

– les uns abritent des moines ou des nonnes ayant prononcé de nombreux vœux dont celui de célibat-chasteté, et certains d’entre eux proposent l’étude de la philosophie.

– quelques centres accueillent des laïcs, lesquels – célibataires ou mariés et dotés d’une famille – entendent cependant se consacrer surtout à la pratique. La plupart de ces Sirkim gompa relèvent des écoles Nyingma et Kagyu. Cette tradition existe depuis le roi religieux Tritsong Dét-sène (IXe siècle). A Samyé même il y avait toute une partie du monastère qui était spécialement aménagée pour recevoir un tel établissement laïc.

Dans les montagnes se trouvent des ermitages (Riteu) isolés, pour recevoir de une à vingt personnes. Laïcs comme moines s’y retirent à vie ou pour des retraites de durée variable, afin d’approfondir et de réaliser ce qu’ils ont auparavant étudié et bien compris. Les retraites sont jugées indispensables, par tous les bouddhistes, religieux ou non. Elles ne nécessitent pas obligatoirement un isolement complet et se font aussi bien dans un monastère que dans un ermitage ou chez soi. Si le disciple est capable de la supporter, s il la conduit bien, s’il s’assume, la retraite facilite les progrès spirituels. Mais seulement dans ce cas… Les pratiquants s’adonnaient à l’étude, puis à des méditations d’analyse et à des méditations de concentration. Méditer c’est réfléchir à ce qu’on a appris par l’écoute ou la lecture pour fortifier, améliorer et conforter son esprit et le bien entraîner pour réaliser et obtenir les résultats dus aux Enseignements.

ORGANISATION GÉNÉRALE DES MONASTÈRES

L’entrée au monastère est possible à tout âge à partir de sept ou huit ans pour tout être normalement constitué et doté de sens intacts.

Les familles tibétaines envisagent avec joie d’avoir un ou plusieurs enfants religieux car ceux-ci auront ainsi l’occasion d’étudier et – selon leurs capacités – de grimper dans la hiérarchie plus facilement. Ils jouiront alors de la notoriété et seront respectés de tous les laïcs. Par la suite, s’ils préfèrent revenir à l’état laïc, libre à eux ! Mais en abandonnant leurs devoirs ils y perdront tous leurs avantages et prérogatives.

La vocation pouvant se déclarer à tout moment, les « jeunes recrues » peuvent aussi bien être de vénérables vieillards qui tiennent à mieux préparer leur prochaine vie.

Comment s’effectue alors le choix du monastère ? Par la proximité, la réputation, les liens amicaux ou familiaux avec un moine ou un Maître. Pour leur enfant, les parents consultent souvent un moine de leur connaissance qui les conseille. Ils peuvent solliciter des divinations (Mo) ou l’astrologie. Les jeunes Tulku (réincarnations recherchées et reconnues) sont placés dans le monastère de leur prédécesseur dont ils héritent des biens et y sont élevés comme les autres enfants, encore que plus strictement. Ils sont soumis aux règles communes.

Les Tibétains n’étant pas sectaires, les membres d’une même famille peuvent sans aucun problème appartenir indifféremment à l’une ou l’autre des écoles bouddhistes. Par exemple, le père peut être Sakyapa, la mère Guélougpa, un fils moine Nyingmapa et l’autre Kagyupa, selon leur goût personnel et les circonstances : passage d’un Maitre réputé, attrait personnel… (Voir l’encadré)

Le postulant est le plus souvent pris en main par deux Maîtres dont l’un lui enseigne la doctrine et l’autre – remplaçant des parents – l’initie à la vie monacale, lui inculque les règles et traditions du monastère. Ces deux fonctions peuvent aussi être remplies par une seule et même personne. L’organisation est d’une intelligente souplesse, seul le résultat compte.

Le nouvel arrivé ne prononce pas immédiatement de vœux, surtout s’il est très jeune. Pour prendre les trente six vœux de novice (guétsul), l’âge minimal de huit ans est requis et pour les deux-cent cinquante-trois vœux de moines (guélong) celui de vingt ans. En fait, on prend ces derniers souvent bien plus tard, parfois seulement après avoir obtenu le titre enviable de Guéshé. C’était le cas à Dagpo Datsang [1]. Le postulant est alors plus mûr, plus déterminé, plus sûr.

LA VIE AU MONASTÈRE

Les Tibétains, comme les Français, sont indépendants et très individualistes. La vie en communauté leur est plutôt pénible. Aussi leurs monastères ressemblent-ils assez à un vaste campus universitaire. De plus les laïcs y circulent sans restriction pendant la journée et peuvent même, sous certaines conditions, y passer la nuit dans des lieux réservés à cet usage.

A côté de bâtiments collectifs (temple pour les réunions, bureaux, réserves et intendance) on trouve des logements individuels avec foyer. En effet, les moines ne sont pas totalement pris en charge. Ils doivent en grande partie, et plus ou moins facilement, se suffire à eux-mêmes. Ils mangent quelquefois ensemble au cours de certaines cérémonies, mais le plus souvent ils se nourrissent seuls ou en petit comité avec quelques amis, ou élèves. L’entretien et le logement du novice sont assumés par son Maître-tuteur, qui est en principe originaire de la même région que lui. Des sortes de petites familles se forment ainsi : un ou deux adultes, quelques enfants et adolescents, rarement plus de dix. Ce système pose parfois des problèmes matériels au tuteur, cependant il est plus humain pour les jeunes qui ne sont pas perdus dans la masse et l’anonymat. Des souvenirs, des us et coutumes, des habitudes, des expériences sont ainsi susceptibles d’être partagés, et le fait de se bien connaître, de s’estimer permet une entraide plus facile et une saine émulation pour les études à effectuer.

LA HIÉRARCHIE

Au sommet, sa Sainteté le Dalaï Lama est le chef spirituel et temporel du Tibet. Il dispose en théorie d’un pouvoir absolu. Tous les Dalaï Lama ont eu soin de se choisir avec précaution des collaborateurs valables, dans un but d’équité et de justice et afin d’assurer le plus grand bien-être possible à leur peuple. Se devant ainsi de donner l’exemple le plus parfait, ils ont toujours eu à cœur de servir leur peuple en pratiquant ce qu’ils enseignaient : la parole du Bouddha.

Jusqu’en 1959, le système politique du Tibet était, soi-disant, de type féodal, en fait il est trop original pour qu’on puisse le ranger dans une catégorie fixe. A de rares exceptions près, les Tibétains les plus humbles jouissaient d’une assez grande liberté et l’ascension sociale n’était pas exclue. Les abus (il y en a dans tous les pays) se perpétuaient généralement dans les provinces les plus éloignées du gouvernement central ; une fois connus à Lhassa, les manquements et injustices étaient sévèrement réprimés.

Pour les affaires religieuses, le Dalaï Lama était secondé du « Grand Chambellan » et d’un conseil de quatre moines qui lui transmettaient rapports, suggestions et avis par l’entremise du premier ministre. Les fonctionnaires tibétains étaient pour moitié des laïcs, pour moitié des moines. Ils étaient formés à Lhassa dans deux écoles spéciales.

Contrairement à ce que beaucoup croient, le Dalaï Lama n’est pas le chef direct de l’école Guélougpa. Il est le chef suprême de tous les Tibétains au-dessus des écoles, et il doit d’ailleurs étudier et connaître toutes les traditions bouddhistes. Chaque école a son chef direct particulier, désigné par elle-même, selon des traditions établies de longue date.

A la tête de l’école Guélougpa se trouve le Ganden Tripa, successeur de Djé Tsonkhapa, appelé à ces hautes fonctions en considération de sa valeur personnelle, de ses connaissances et réalisations spirituelles mais jamais de sa naissance. Kyapjé Yongyin Ling Rimpoché (Tuteur Senior du XIVe Dalaï Lama) a été Ganden Tripa de 1963 à 1983, le 97e depuis Djé Tsonkhapa. Le 98e Ganden Tripa a été nommé après son décès. Les traditions se continuent en exil. S.S. le XIVe Dalaï Lama en est le garant et il y veille attentivement.

N’importe quel moine Guélougpa intelligent et consciencieux a une chance d’accéder un jour au trône abbatial de Ganden même s’il est issu d’une famille humble ou pauvre, même s’il n’est pas un Tulku. Les mères ont coutume de dire à leurs fils : « Si` tu pratiques en ton cœur avec énergie, courage indomptable et grande ardeur le trône de Ganden 5 Tripa n’est pas « sous scellés » (donc le trône du successeur de Djé Tsonkhapa ne t’es pas inaccessible si tu fais les efforts nécessaires tout t’est permis, tout t’est possible, tout dépend de ton sérieux, de ta persévérance… dans ces conditions le trône de Ganden Tripa peut t’être destiné…)

Le chef de l’école Nyingma est Mindoling Trizing (resté au Tibet), celui de l’école Sakya, Sakya Tritchène (lama laïc réfugié en Inde). Au sein de l’école Kagyu, il y a plusieurs chefs qui dirigent chacun une branche : Karmapa Rimpoché (décédé en 1981, veillait aux destinées des Karma Kagyu), Drouktchène Rimpoché (pour les Drougpa Kagyu), Drigoun Kyapgueune (pour les Drigaen Kagyu)… (Il y a quatre « grandes » écoles et huit « sous » écoles karguypa).

Le système hiérarchique est pratiquement identique dans tous les monastères et dans tous les collèges monastiques. Les plus grands monastères, comptant jusqu’à 10 000 moines, étaient divisés en collèges (Datsang) pour plus de commodité (2 collèges à Ganden, 4 à Drépoung [2] 3 à Séra). Le collège lui-même comporte plusieurs unités régionales, subdivisées en unités locales.

Le collège est dirigé par un abbé dont le rôle est avant tout d’enseigner, par un maître de discipline chargé de faire respecter les règles monastiques du Vinaya et les us propres au monastère concerné, un maître de chant (ounzé) qui supervise les cérémonies et commence les prières ensuite reprises en chœur. L’abbé est élu par l’ensemble des moines ou choisi par le Dalaï Lama parmi quelques noms proposés par les moines des monastères après concertation. Les maîtres de discipline et de chant sont, soit élus, soit désignés, par l’abbé, soit promus à l’ancienneté en tenant compte de leur savoir faire et de leur expérience.

Les collèges sont gérés par des administrateurs et des intendants, nommés pour deux ou trois ans et renouvables par roulement. Les unités régionales et locales sont également organisées ; mais elles jouissent d’une certaine indépendance.

Les grands monastères, possédant plusieurs collèges, ont un bureau central où siègent des représentants des divers collèges.

LES RESSOURCES

Les monastères du Tibet étaient d’autant plus autonomes qu’ils étaient plus éloignés de la capitale. Ils possédaient de grands domaines achetés, des terres accordées par le gouvernement ou des propriétés offertes par de riches fidèles. Ils pouvaient aussi en louer. L’exploitation en était assurée par des fermiers ou des métayers, généralement bien traités. Mais on ne peut nier qu’il y ait eu des intendants de monastères rudoyant leurs subordonnés, surtout dans les contrées isolées et difficiles d’accès.

A côté des fruits de la terre, les monastères recevaient de temps à autre des subsides du gouvernement et des dons des fidèles en nature. Mais c’étaient là des revenus très aléatoires et irréguliers.

Les ressources des monastères étaient utilisées pour l’entretien des bâtiments, l’organisation des fêtes et cérémonies, l’édification de statues, de tankhas, l’impression de livres… Une très faible partie seulement était distribuée, encore qu’irrégulièrement, aux moines.

Ceux-ci devaient donc se suffire à eux-mêmes. Si leur famille était aisée, et habitait la même région, ils ne rencontraient pas trop de difficultés pour subvenir à leurs besoins. Sinon, il fallait trouver un mécène ou… se priver sérieusement ! Beaucoup de moines restaient assez souvent plusieurs jours sans manger, ou leur régime était bien frugal.

A l’occasion de certaines cérémonies, ils étaient nourris et recevaient une obole, qui ne couvraient cependant pas tous leurs besoins.

Qu’on se rassure pourtant. Si certains moines étaient faméliques et en haillons, c’étaient souvent par choix personnel, on ne les laissait quand même pas mourir d’inanition. La famine était d’ailleurs inconnue au Tibet avant 1959. Le Dalaï Lama devait dire un jour « qu’a à cette époque les moines étaient volontairement pauvres ». [3]

LES ACTIVITÉS MONASTIQUES

En Inde, après l’implantation des monastères reconstitués au Karmataka, en dehors des fonctions hiérarchiques citées précédemment, les moines partagent leur temps entre l’étude, la méditation, les rituels et des travaux divers pour la collectivité. Tous les jeunes sont astreints aux « corvées » (cuisine, entretien des bâtiments, jardinage, culture, etc.).

Les moines apprennent à lire et parfois à écrire ; ils étudient selon leurs capacités. Ils ont à mémoriser un grand nombre de prières qu’ils récitent ensuite quotidiennement pour se souvenir des préceptes bouddhistes qu’ils doivent appliquer ; ils participent plusieurs fois par jour à des cérémonies collectives ; ils méditent, font des retraites, des pèlerinages et toutes autres pratiques [4]. Pour tous, la base de l’étude comme de la pratique est l’ETHIQUE, l’observance des vœux pris qu’il faut se garder de briser. Les moins doués intellectuellement accomplissent des tâches manuelles et administratives et sont chargés de la plupart des rituels. Les autres peuvent étudier quelques-unes, voire la totalité des dix sciences : les cinq sciences principales (médecine, arts et métiers [5], grammaire, logique, « science intérieure » c’est-à-dire doctrine) et les cinq sciences secondaires (poésie, synonymie, astrologie, théâtre, composition). A partir d’un certain niveau, ils sont partiellement exemptés de cérémonies, pour leur permettre de disposer de plus de temps pour l’étude et la méditation, ou pour pouvoir se consacrer à transmettre leurs connaissances et leurs expériences aux autres.

LES ÉTUDES DANS LES COLLÈGES PHILOSOPHIQUES (Sényé Datsang).

Les monastères qui offrent l’enseignement de la philosophie, en majorité d’obédience Guélougpa, représentent à peine 1% de l’ensemble et encore tous leurs moines ne l’étudient-ils pas. Cela dépend des dispositions personnelles. Les moins doués ou n’en ayant ni le goût ni l’attrait s’occupent de la gestion, de la cuisine, de l’imprimerie.

Pour les étudiants, l’accent est mis sur la logique et la « science intérieure » qui comporte les Paramitas [6], l’Abhidharma, le Madhyamika [7], le Vinaya [8] et le Pramana [9].

Les trois plus grands monastères philosophiques de lignée Guélougpa sont Ganden (rasé pendant la révolution culturelle, en cours de reconstruction par des Tibétains volontaires et bénévoles), Drépoung et Sera, tous trois autour de Lhassa. Ils ont été organisés sur le modèle de trois célèbres universités bouddhistes de l’Inde ancienne : Nalanda, Vikramasila et Odantapuri. A côté d’eux, il faut citer également Tashilunpo (Tibet Central région du Tsang), Dagpo Datsang et Ngan Datsang (Sud), Kumboum et Labrang Tashikyil (Amdo), Chamdo et Lithang (Kam). A la différence d’autres monastères, Ganden, Drépoung et Séra n’ont pas de section médicale car la capitale possédait deux écoles de médecine (le Chagpori détruit pendant les bombardements de Lhassa en 1959 et Mentsikhang, où l’on préparait l’examen de Menrampa (sman-rams-pa), docteur en médecine.

Dans les régions moins favorisées culturellement, parce que plus éloignées du centre du pays, les monastères philosophiques comportent souvent des cours de médecine, d’astrologie, de sculpture, de peinture (tankhas, fresques et autres motifs symboliques et traditionnels).

Les études en philosophie bouddhiste sont longues, prenantes et ardues. Elles exigent beaucoup de persévérance et au moins vingt années d’efforts soutenus. En fait, elles durent toute la vie car la pensée peut être toujours affinée. L’esprit peut toujours s’améliorer, se maîtriser, se parfaire, s’aiguiser, s’affermir. Les moines se considèrent comme autant de combattants partis à la conquête d’eux-mêmes.

Les moines sont regroupés par « classe » en fonction de leur date d’entrée au monastère. Ils ont un programme à suivre mais ils choisissent librement leur maître. Le plus souvent, les cours sont individuels, sauf lorsque plusieurs personnes d’un niveau sensiblement égal ont opté pour un même professeur, qui les regroupe. Cela facilite l’organisation d’une saine émulation, d’un encouragement mutuel parmi des amis de Dharma. Ils s’épaulent et s’encouragent mutuellement.

Tout d’abord, l’étudiant doit mémoriser les textes fondamentaux, ce qui facilitera d’autant l’explication de son maître, qui suivra obligatoirement. Il y réfléchira et enfin s’il est Guélougpa il débattra du sujet concerné avec ses condisciples lors de séances de discussions très animées qui ont lieu journellement matin, midi et soir, ce qui lui permettra de voir s’il a bien assimilé les leçons et le Maître jugera par la même occasion si la compréhension est correcte. Dans le cas contraire, il réexpliquera si besoin est d’une autre façon pour faire assimiler la notion juste. La transmission est ainsi fidèlement assurée. Il faut beaucoup de rigueur pour que la relève soit tout aussi valable que dans le passé.

Les Guélougpa et aussi mais moins systématiquement les Sakyapa, ont repris la dialectique en vigueur chez les bouddhistes indiens des temps jadis. En effet, y a-t-il de meilleurs moyens pour affermir les connaissances et les rendre inoubliables ? De là vient aussi leur prodigieuse mémoire, leur rapidité et leurs facultés de concentration. De plus, ce qui se conçoit bien, s’énoncera clairement.

Parfois, des débats interclasses sont organisés, ce qui permet aux uns de progresser plus vite, aux autres de réviser et de corriger les erreurs commises par leurs cadets. L’entraînement est alors plus intensif, encore plus soutenu. Des nuits entières peuvent y être consacrées, et les participants sont tellement pris par cette activité qu’ils en oublient le temps… et leur fatigue !

En plus de tout ceci, les moines pratiquent tous la méditation, indispensable pour intérioriser les connaissances et obtenir des réalisations spirituelles fermes et solides. Mais attention, il faut là aussi avoir des bases et certaines connaissances sont nécessaires. Ne médite pas qui veut. Une telle discipline ne s’improvise pas, et les objets de méditation doivent être judicieusement choisis à l’aide des Maîtres.

Chez les Guélougpa, les études de philosophie sont couronnées par les examens de Guéshé, « docteur es philosophie » , qui consistent en débats, séries de questions-réponses qui se succèdent à un tel rythme que l’attention ne peut se permettre un seul instant de distraction. Il y a plusieurs degrés de Guéshé, l’on brigue l’un ou l’autre, selon ses dispositions, son courage, et ses goûts. Les premiers grades sont accordés par le monastère d’origine. Par contre le titre prestigieux de « Guéshé Lharampa » est décerné au cours du Monlam [10], durant le premier mois de l’année lunaire. Au Tibet, le candidat était soumis à des débats devant des milliers et des milliers de personnes qui, toutes, avaient droit de l’interroger et de manifester et qui ne s’en privaient pas !

Pendant toute la durée des études de philosophie la plupart des moines abordent aussi les Tantras, qu’ils continuent d’ailleurs à étudier et à pratiquer ensuite, pour tenter d’obtenir les réalisations correspondantes.

En fait, tous les Tibétains, même laïcs, demandent des initiations tantriques aux maîtres de leur choix, toujours soigneusement sélectionnés ainsi que des transmissions de lignée, des enseignements et des instructions, afin d’ensuite les pratiquer pour améliorer leur esprit, donc leur conduite. Dans certains monastères, existait, bien séparé, un collège spécialisé en Tantras. (C’était le cas à Drépoung et Séra par exemple). Dans d’autres, (Ganden), il n’y a pas de séparation si marquée. Il était alors possible de demander à un Maître compétent des cours particuliers concernant le Vajrayana. Mais pour s’adonner à l’étude et à la pratique des Tantras, il faut s’y être préparé et suivre une éthique très rigoureuse.

Une fois Guéshé, le moine a plusieurs possibilités :

  • Rester dans son monastère, y pratiquer et y former à son tour des disciples et élèves. Au Tibet jamais ses Enseignements n’étaient tarifés, car le Dharma considéré comme très précieux est à vrai dire « sans prix ». Certains trop pauvres étaient pris en charge par le Maître. D’autres, s’ils le pouvaient, avaient à cœur de lui faire des dons en espèces, ou en nature pour le remercier de ses bienfaits. Mais les Maîtres ont coutume de dire à leurs élèves que la seule offrande qui les touche vraiment est celle de leur pratique.

  • Se retirer dans un ermitage et se consacrer à la méditation, en alternant l’analyse et la concentration pour pouvoir « réaliser ».

  • S’installer dans un village ou parcourir le pays et donner des enseignements, toujours gratuitement, mais les Tibétains reconnaissants avaient coutume de faire des dons ; aider les villageois ou les pasteurs de leurs conseils, leur apprendre à lire, les aider de mille et une façons à naître, à vivre, à savoir apprivoiser la souffrance, et à mourir.

Il peut bien sûr faire ces trois types d’activité en alternance, selon les occasions qui se présentent à lui.

Il est aussi possible d’entrer dans l’un des deux collèges tantriques : Gyumé ou Gyuteu [11], y étudier à fond les quatre niveaux de Tantras toujours en procédant à des débats et passer les examens de Guéshé Nag-rampa.

S’il remplit ensuite tour à tour les fonctions de maître de discipline et d’abbé dans son collège tantrique, il a de fortes chances de devenir un jour Ganden Tripa, Chef de l’école Guélougpa, à condition de… vivre assez longtemps, et d’être apte à présider aux destinées de l’École.

A Gyumé et Gyuteu, outre des Guéshés, des moines peuvent entrer directement sans connaître la philosophie. Leur rôle est alors de célé­brer les rituels, d’étudier les divers instruments de musique et d’apprendre à chanter d’une manière spéciale, sur les deux registres, grave et aigu.

LES COLLÈGES NON-PHILOSOPHIQUES

De loin les plus nombreux, ils étaient répartis sur tout le territoire tibétain. Les moines y célébraient un grand nombre de rituels des Sutras et des Tantras. Ils consacraient beaucoup de temps aux récitations des prières et à la méditation. Ils se rendaient aussi chez les laïcs qui leur demandaient de procéder à des cérémonies. Ils participaient aussi à des danses rituelles (Tcham) à certaines époques bien précises de l’année. Il y avait une parfaite osmose entre la Sangha et les laïcs. Il s’agissait d’une communauté au vrai sens du terme, vivant au même rythme, ayant les mêmes intentions. Selon les cas, ils étudiaient parfois la médecine ou l’astrologie, car c’était aussi une manière de pratiquer le Dharma, en aidant à soulager ceux qui souffrent.

Avant 1959, il y avait au Tibet environ cent mille moines et vingt mille nonnes qui assumaient partiellement ou en totalité certaines fonctions vitales : ils participaient au gouvernement, étaient médecins, profes­seurs, conseillers, astrologues, peintres de tankhas, acteurs même [12], orfèvres, artisans (sculpture, peinture, broderie), tailleurs…

LES MONASTÈRES TIBÉTAINS DEPUIS 1959

1. Au Tibet

Les lecteurs connaissent vraisemblablement l’histoire récente du géno­cide du Tibet. Il est donc inutile de s’appesantir ici sur ce sujet pénible : l’occupation par les chinois communistes, la privation des libertés même des plus élémentaires, la persécution généralisée des religieux obliga­toirement défroqués et rendus à la vie laïque contre leur gré, quand ils n’étaient pas tout simplement tués ou déportés, le règne de la ter­reur, la destruction du patrimoine culturel, en premier lieu de monas­tères, de précieux textes, puis de châteaux et forteresses, de temples, de villages entiers, et enfin la répression impitoyable de toute tenta­tive de rébellion contre l’occupant.

De 1980 août 1983, il y a eu un semblant de libéralisation, une certaine détente due uniquement à l’ouverture du Tibet au tourisme de groupes. Les autorités chinoises tentent en effet d’impressionner favo­rablement les touristes peu avertis, c’est pourquoi ils ont alors permis la réouverture de quelques temples aux fidèles ; elles ont même fait restaurer des édifices, des statues et des fresques. Elles ont extirpé des camps quelques anciens moines pour leur faire célébrer des cérémo­nies. La propagande aidant, il est permis de croire et certains le pensent à une totale liberté de culte retrouvée. Or, les apparences sont souvent trompeuses et la réalité est très différente.

Les derniers événements survenus depuis août 1983 (arrestations et exécutions publiques massives, sans procès, de dissidents) prouvent mal­heureusement que la situation n’évolue guère et que les  »progrès » annoncés sont sujet à caution. La méfiance règne toujours dans les rangs des Tibétains déçus de tant de promesses réitérées mais non tenues… Ils sont sans illusion et regagner leur confiance semble bien difficile.

2. En dehors du Tibet

A la suite de Sa Sainteté le Dalaï Lama, environ 100 000 Tibétains de toutes conditions sociales se sont enfuis de leur pays envahi. La majorité d’entre eux se sont implantés dans les pays frontaliers : Inde, Népal, Bhoutan. Ils y ont trouvé des conditions de vie totalement différentes. Beaucoup, incapables de supporter les changements d’altitude, de cli­mat, de nourriture, sont morts de tuberculose, d’épuisement et de désespoir.

Grâce à la compréhension bienveillante du gouvernement indien, le Dalaï Lama a pu créer un gouvernement en exil à Dharamsala. Sou­tenue et aidée par les autorités indiennes, Sa Sainteté essaie d’assurer les besoins vitaux de son peuple et de préserver sa culture dans la mesure du possible.

Or celle-ci est indissociable de la religion. Le Dalaï Lama a donc fait appel aux moines exilés pour qu’ils transmettent vite leur savoir aux jeunes générations. C’était et c’est encore un impératif devoir et toute priorité lui est accordée pour qu’un patrimoine soit sauvé.

Sept mille moines et nonnes, dont quelques Lamas, ont réussi à quitter le Tibet avant qu’il ne soit trop tard et que le « rideau de bambous » ne se soit abattu isolant le pays et l’asservissant pour essayer de le dompter. Mais les plus âgés et les plus fragiles ont été décimés. Les maladies firent d’irrémédiables ravages. Inquiet, le Dalaï Lama exposa la situation au gouvernement de sa nouvelle terre d’asile qui comprit d’autant mieux que les Indiens sont eux-mêmes profondément reli­gieux. Terrains et subsides furent accordés, afin de reconstituer des foyers culturels.

La communauté Bonpo de Delanje s’est ainsi installée à Simla où elle met tout en œuvre pour maintenir ses traditions.

Pour les bouddhistes, il y a eu d’abord, dans les années 1960, un essai malheureux à Baxa, dans le Bengale oriental, où furent regrou­pés 1325 moines de toutes les écoles, dûment sélectionnés pour leur érudition et leurs qualités spirituelles. Mais la région était mal choisie, les Tibétains, habitués à l’air vif et sain des hauts plateaux ne résistè­rent pas à la chaleur humide et étouffante du Bengale. Plusieurs grands Maîtres disparurent prématurément. Malgré les conditions adverses, les résidents de Baxa s’efforcèrent de perpétuer et de développer leurs con­naissances, par des enseignements et des débats auxquels tous partici­paient. Ils continuaient coûte que coûte à faire « tourner la Roue du Dharma ». Les pertes humaines étant vraiment trop importantes, le camp de Baxa dût être fermé. La tuberculose y faisait d’effroyables ravages.

C’est alors que le gouvernement indien alloua aux Tibétains, laïcs et moines, des parcelles de terre à défricher dans des régions du centre et du sud. (et notamment au Karnataka, l’ex-état du Mysore).

En 1968 fut inauguré à Sarnath (Bénarès) un Institut des Hautes Études Tibétaines, dépendant de l’université sanskrite. Des moines et des laïcs y étudient la philosophie bouddhiste ; ils peuvent y obtenir des diplômes universitaires, doctorat compris.

Après l’échec de Baxa, les moines ne furent plus tous réunis dans un seul endroit mais reconstituèrent leurs communautés d’origine. Dans le camp de Mundgod, sept mille réfugiés sont répartis en dix villages, dont deux sont monastiques : le camp n° 1 abrite des moines Nyingmapa et les moines Guélougpa de Ganden, le camp n° 2 des Sakyapa et des Guélougpa de Drépoung.

A Bylakuppe cohabitent des moines Nyingmapa, Kagyu et Guélougpa (Séra et Tashilunpo). Le collège tantrique de Gyumé se trouve désormais à Hunsur (Sud de l’Inde), celui de Gyuteu à Bomdila (Assam). Les monastères de Namgyal (autrefois au Potala), des oracles de Net-chung, et de Gadong, sont à Dharamsala. Dagpo Datsang, longtemps auprès de Bomdila, est depuis 1982 dans le Madhyapradesh. Le monastère de Sakya Trizin s’est implanté à Dehra Dhun, ainsi que le monastère Nyingmapa Mindoling ; celui de Karmapa Rimpoché est à Rumtek (Sikkim).

Si dans ces monastères reconstitués, les moines essaient de mainte­nir la doctrine et les règles, puis de les enseigner aux jeunes, ils n’ont certes pas la tâche facile. Ils ont la garde d’enfants peu âgés (trois ans parfois) orphelins, semi-orphelins ou abandonnés par des parents trop pauvres, qui ne reçoivent évidemment aucune aide familiale. Les moi­nes doivent aujourd’hui se métamorphoser en véritables chefs de famille, mais sans disposer des mêmes ressources : en tant que célibataires (donc soi-disant sans enfants à charge), ils ont reçu moitié moins de terre que les laïcs. Le nombre de moines a grandi, mais la surface des terres à cultiver n’a pas varié ! Le gouvernement tibétain a trop à faire avec les problèmes des laïcs pour s’occuper des moines ; les riches bienfaiteurs sont morts ou ruinés depuis longtemps. Il ne faut donc pas attendre d’aide de l’extérieur, sinon un peu de l’Occident, soit des Tibétains qui s’y sont installés, soit de quelques Occidentaux au courant des dif­ficultés auxquelles les Tibétains sont confrontés.

Pour tenter de subvenir à leurs besoins les moines cultivent leurs champs (maïs, riz, légumes), quand il n’y a pas suffisamment d’eau, ils tissent des tapis, éditent des revues, fabriquent de l’encens, reven­dent des pull-overs, impriment des cartes, peignent, brodent, créent des poupées de collection et font preuve d’imagination et de courage.

Ils ont à peu près gardé la même organisation qu’au Tibet : admi­nistration générale mais vie indépendante, etc. Cependant, les effec­tifs sont infiniment plus réduits, la répartition et la charge des travaux a donc changé. Les érudits se trouvent malheureusement astreints aux mêmes corvées que les autres ; les Guéshé au lieu d’enseigner et de méditer sont transformés en secrétaires ou intendants. Leur capacité n’est plus employée ni utilisée exactement comme il se doit.

Le temps consacré aux études supérieures a considérablement diminué, et c’est fort dommage, car si les quelques très grands Maîtres encore en vie et leurs disciples suffisamment doués ne disposent pas assez de temps disponible, d’ici quelques années des trésors spirituels seront irrémédiablement perdus. L’étude est longue, variée, ardue, et néces­site un plein temps… Certains Occidentaux ont conscience de ce dan­ger et parrainent les études de jeunes moines, mais si c’est actuelle­ment mieux que rien c’est encore comme une goutte d’eau dans l’océan des besoins pressants.

Les jeunes Tibétains qui veulent étudier aujourd’hui doivent témoigner de rares qualités de courage, de persévérance et de résistance. Leur moral doit être à toute épreuve. En dehors de la philosophie à laquelle ils voudraient se consacrer, ils doivent effectuer des travaux manuels dès l’âge de dix ans. Il leur faut aussi s’initier aux matières « modernes » (sciences, anglais, mathématiques) pour éventuellement s’insérer dans une école ou un bureau indien, en cas de nécessité, et s’ils abandon­nent un jour la vie monastique. Et ces tâches, ils les accomplissent dans des conditions de vie très dures. La nourriture est extrêmement pau­vre. La ration journalière se réduit en général à une galette de pain par adulte, une demi-galette par adolescent de moins de dix-huit ans, accompagnée de quelques légumes, parfois de riz et du dal (lentilles), presque jamais de viande, ni d’œufs.

L’hygiène est plus que rudimentaire, par manque d’eau. La pro­miscuité est parfois intolérable. Dans une cellule de 12 m2 il est cou­rant de trouver deux ou trois adultes et cinq à six enfants. Pour dor­mir, le tour de rôle est pratiquement de rigueur ! Les Tibétains ne déses­pèrent pas pour autant. Ils savent qu’ils traversent une période criti­que, mais ils espèrent néanmoins diffuser un message de paix et d’amour empreint de sérénité et d’altruisme.

Pour cette raison, de nombreux Maîtres, à commencer par Sa Sain­teté le Dalaï Lama ont accepté de se rendre dans des pays occidentaux. Un Institut monastique tibétain a été fondé à Rikon pour la commu­nauté tibétaine en Suisse, et des centres bouddhistes s’ouvrent un peu partout dans le monde.

Les Lamas, les Geshé et les moines qui les animent ne poursuivent aucun but prosélyte. Ils tiennent simplement à faire partager leur expé­rience spirituelle, véritable art de vivre qui leur a permis de faire face et qui leur permet encore d’affronter et de surmonter les pires difficultés.

Contre vents et marées, les Tibétains continuent de pratiquer leur religion, d’étudier, de célébrer les fêtes prévues annuellement. Par exem­ple, les Guélougpa n’ont jamais négligé le Mônlam . Dès 1961 ils l’ont à nouveau organisé à Bodhgaya, puis à Baxa, et depuis 1972 il a lieu tour à tour dans les différents monastères de Mundgod. Le Monlam de 1983 avait lieu à Drépoung. Il a revêtu un caractère particulière­ment solennel. Il a été présidé par Ganden Tri Rimpoché et Sa Sain­teté le Dalaï Lama, et a réuni des milliers de personnes, Tibétains, Occi­dentaux, moines, laïcs, Bon-po, bouddhistes de toutes les écoles. C’était le 25e anniversaire du passage des examens de Gesché Lharampa du Dalaï Lama. Tout un peuple se souvenait et vivait du souffle de son Très Précieux Protecteur. Que de prières et de souhaits en ces jours de Fête, pour tous les êtres bien sûr, mais aussi pour que fort longue soit la vie du Grand Quatorzième.

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1 C’est le monastère de Dagpo Rimpoché encore nommé Bamtcheu Rimpoché. Ce monastère était connu de tout le Tibet pour ses chants et la rigueur de sa discipline.

2 Il ne subsiste désormais que deux collèges à Drépoung : Gomang et Loseling. Aucun adepte des deux autres n’a pu sortir du Tibet. Les lignes de transmission ont donc été partiellement brisées dans certains cas.

3 Voir : « La Vie de Gesché Rabten » (du centre de Tharpa Chöling à Vevey en Suisse) Ed. Dharma.

4 Des prosternations, des récitations de mantras, etc.

5 Apprentissage de la sculpture, de la peinture, de l’art des fresques et tankhas, de l’orfèvrerie, etc.

6 Les Perfections.

7 La Voie du Milieu.

8 Les règles monastiques.

9 La logique.

10 La Grande Prière en faveur de tous les êtres sans exception. Elle n’a plus lieu au Tibet même, mais subsiste chez les Tibétains réfugiés.

11 En Occident, on traduit Gyuten par « haut », Gynmé par « bas », mais ces appellations con­cernent des infrastructures et leur situation géographique. Or, souvent on en a conclu qu’au col­lège tantrique de Guten on étudiait les Tantras dits de « classe supérieure » alors qu’à Gynmé seuls les Tantras « inférieurs » retenaient l’attention des adeptes. Une telle conception est bien entendu erronée.

12 Mais les représentations étaient religieuses. Il ne s’agissait pas de distractions « mondaines ». .