Jean Markale : Bréviaire noirs pour les temps


20 Apr 2013

(Revue Question De. No 41. Mars 1981)

Quelque part, au fond du département actuel de la Haute-Garonne, près du bourg d’Auri­gnac, non loin d’une route assez fréquentée, mais en un lieu où personne ne s’arrête, se trouve la fameuse grotte d’Aurignac, qui a donné son nom, dans la chronologie préhisto­rique, à la période aurignacienne. Le site est simple. On comprend très bien qu’il ne suscite aucun enthousiasme de la part d’un visiteur cherchant du pittoresque à tout prix et déjà blasé par les Eyzies ou par le Mas d’Azil. Cette grotte n’est en fait qu’un minuscule abri sous roche, une anfractuosité probablement naturelle, peu profonde, peu conforme à ce que l’on attend d’un habitat aussi célèbre. À côté, une petite cavité ser­vait sans doute de réserve. Sous la colline, une rivière coule lentement au milieu des arbustes et des rocs. C’est tout. Et pourtant, comme cette simplicité est émou­vante…

Je ne peux en effet m’empêcher de rêver à cet Homme d’Aurignac, à ce modeste survivant des grandes glaciations. Il est classé comme Homme de Néanderthal. Il a vécu à la période où le Paléolithique s’infléchit pour devenir une véritable civilisation. Cela s’explique : dans cette lutte âpre menée par l’Homme face aux cataclysmes naturels et au froid, c’est le plus intelligent qui a survécu, c’est le plus habile, le plus adaptable qui a provoqué l’étonnante mutation que l’on constate à ce moment dans la race dite « primitive » qui occupait le monde. Et d’abord, cet Homme d’Aurignac avait bien choisi son site. Il était bien abrité, tranquille dans cette vallée, et à proximité de l’eau, cette matière vitale dont il ne pouvait se passer. Et il connaissait non seulement le Feu, mais la manière de le provoquer en frottant deux bâtons ou faisant jail­lir une étincelle de silex sur des feuilles sèches.

Le vin de l’esprit

L’eau… On en fait tellement d’usage que cet élément ne nous intéresse pour ainsi dire plus. On a tort. L’eau, en notre vingtième siècle finissant, — et pourrissant — va manquer si l’on n’y prend garde. À force de faire couler les robinets, à force de répandre des engrais dans le sol, cette eau, pourtant la chose la plus essentielle qui soit pour la vie, avec le soleil, cette eau va manquer ou deve­nir inconsommable. Déjà l’eau du robinet est une eau morte, filtrée, aseptisée, javellisée, ionisée, dénaturée au nom de l’Hygiène. Bientôt, elle sera pire : elle sera dan­gereuse, et comme le dit plaisamment Rabelais dans son prologue de Pantagruel à propos de la sécheresse provo­quée par Phaëton lorsqu’il approcha trop près de la terre son « char lucifique », bienheureux seront ceux qui auront « cave bien fraîche et bien garnie ». Après tout, le vin est une matière vivante, car il est en perpétuelle mutation, en perpétuelle évolution, et peut-être serons-nous sauvés par le Vin. Je parle du Vin symbolique, bien entendu, celui de l’Esprit, celui qui est chanté par les poètes musul­mans. Mais la boutade vaut d’être retenue pour elle-même, car elle va plus loin que la simple plaisanterie éthylique.

Mais il est douteux que l’Homme d’Aurignac ne se soit livré à des spéculations métaphysiques très développées. Il avait fort à faire à assurer sa survie matérielle, à satis­faire ses besoins fondamentaux, se protéger, se nourrir et procréer, au bout desquels s’allumaient les faibles lueurs de la méditation sur le destin et sur les grandes ombres qui surgissaient partout dans un monde trop vaste pour être expliqué. Le feu du ciel, les tempêtes, les pluies, les gelées, les tremblements de terre, tout cela était manifes­tation des puissances inconnues qui dominaient la vie et la mort. La terreur était sans aucun doute le sentiment le plus courant de cette existence tourmentée et précaire.

Cru et cuit

Mais l’Homme de cette grotte d’Aurignac avait l’eau devant lui, l’eau non polluée qui lui permettait d’étancher sa soif, qui lui permettait de se laver, qui lui permettait de se nourrir car elle devait être riche en coquillages et en poissons. Et puis, il avait le feu, et il avait appris à faire bouillir l’eau. Révolution culinaire, on ne peut plus extraordinaire : ses ancêtres lointains d’avant les froids étaient de simples cueilleurs de fruits et n’avaient pas connu d’autres problèmes que ceux de la sécheresse (cette fameuse sécheresse du temps de Phaëton, cette séche­resse-catastrophe qui précéda le déluge bienfaisant). Ses pères, privés de fruits, reculant devant les glaces, avaient dû traquer les bêtes — et parfois les hommes eux-mêmes — et se nourrir de leur chair crue, à l’imitation des grands fauves qu’ils avaient vu dévorer leurs proies. L’Homme d’Aurignac pouvait maintenant faire rôtir sa viande ou son poisson sur un feu de braise. La civilisa­tion du Cuit succédait à la civilisation du Cru. Et le fin du fin consistait désormais à faire bouillir la nourriture dans des pots de terre. Le chaudron était né, bien fragile certes, mais réel, le chaudron qui hante les vieux récits légendaires, jusqu’à devenir le célèbre chaudron d’abon­dance et d’inspiration des Celtes, ce chaudron inépui­sable, archétype évident du Graal chrétien qui contient le sang du Christ, symbole de toutes les richesses maté­rielles et spirituelles. Et, en un sens, la gastronomie venait de naître, eu égard à la variété considérable des mélanges auxquels on pouvait procéder dans le chaudron mis à bouillir sur le feu, devant la grotte, sur la plate-forme qui dominait, et qui domine encore, la rivière, en cette vallée tranquille où, après tout, il faisait bon vivre. Quand je suis allé à Aurignac, devant la grotte, le silence était impressionnant. Même les oiseaux se taisaient. Le bruit de la route, pourtant peu éloigné, était filtré par un rideau d’arbres. J’étais hors du temps et de l’espace, dans un pays qui n’était pas le mien, où je ne retrouvais pas le granit ou le schiste rouge de mon enfance, ni les pins bleutés sur la lande, au milieu des souffles du vent qui vient perpétuellement de la mer. Mais j’étais bien. Et je pensais à cet Homme, à ce groupe d’hommes, de femmes et d’enfants qui avait vécu ici. Et je ne pouvais m’empêcher d’être ému.

Le repas de la fraternité

Alors, mon imagination s’enflamma. Je voyais le repas de ce groupe humain, sur la plate-forme, autour du foyer, autour du chaudron d’où émanaient des fumées, des vapeurs, des odeurs. Tous étaient assis en rond, comme si le feu et le chaudron étaient au centre du monde, comme s’ils étaient les nouveaux dieux, les dieux familiers, favorables, bienfaisants. Je me disais aussi que ceux qui cherchent désespérément une explication ésotérique de la fameuse Table Ronde de Merlin l’Enchanteur et du roi Arthur, feraient bien d’imaginer ce festin de la horde primitive ou de la tribu celtique — car, les Celtes, dans leurs demeures, avaient aussi un foyer central autour duquel ils se réunissaient — avant de se lancer dans des spéculations hasardeuses. Qu’est donc la Table Ronde en définitive, sinon la réunion des convives à un même repas, le repas de la communauté, celui qui devrait être le repas de la fraternité.

D’ailleurs, cela montre l’importance extraordinaire qu’a revêtue et que revêt encore le repas dans la vie des groupes humains. D’abord, au point de vue strictement nutritionnel, puisqu’en définitive c’est le but essentiel de toute ingestion d’aliments de subvenir aux besoins de l’être animé. Mais encore au point de vue de la cohésion du groupe. Le banquet de telle ou telle association est toujours une occasion de retrouvailles et d’échanges. Le repas de fête aussi, qu’il soit de communion, de mariage ou de funérailles. Il existe des déjeuners d’affaires où se traitent la plupart des grandes options économiques de ce temps. Malheureusement, le repas familial a tendance à disparaître, d’une part à cause de la dispersion de plus en plus fréquente des membres de la famille, d’autre part à cause d’un instrument qui peut être diabolique, le poste de télévision, lequel condense en lui les attentions et les énergies qui devraient être réparties sur les convives. Pourtant, le fait de partager la nourriture avec un être aimé est une des plus grandes joies de notre existence, car alors s’opère une lente fusion des corps et des cœurs, alors s’opère la transcendance, le rituel magique qui unit et qui transforme.

C’était le sens de la Communion, dans le rituel catho­lique. Les Protestants l’ont même gardé, tout en refusant la présence réelle de Dieu sous les apparences du pain. Et le repas des mystes d’Eleusis n’était pas d’essence différente. C’est la Cène symbolique et éternelle où le Dieu, égal à ses créatures, partage le pain et boit le vin, sources de vie et promesses de l’éternité commune. C’est, dans la tradition celtique ancienne, le Festin d’immorta­lité des Tuatha Dé Dannan, autour du foyer, en présence du dieu Mananann, lequel répartit la nourriture qu’il puise à son chaudron d’abondance. Tout cela est une réa­lité humaine. C’est si vrai que c’est toujours au cours d’un repas, en partageant la nourriture, que, dans les cam­pagnes, on risque de vous passer la chose, euphémisme sécurisant pour ne pas prononcer le mot de sortilège. Car le caractère magique du repas ne fait aucun doute : la manducation, geste sacré en lui-même, prélude à une opé­ration véritablement alchimique, la transmutation des énergies contenues dans les aliments au profit de l’être qui les absorbe. Et dans un repas en commun, si tous les convives absorbent la même nourriture, il se produit une transmutation égale pour tous, à la fois d’ordre psy­chique, d’ordre spirituel, d’ordre matériel.

Festin d’immortalité

Cela nous conduit à examiner l’importance des nourri­tures ingérées par les convives. On sait que de tout temps, en n’importe quelle région de la planète, dans n’importe quelle civilisation, les tabous alimentaires ont été nombreux, et correspondent à une sorte de diététique autant sacrée que relative à l’hygiène. Et de toutes façons, l’ambivalence joue : si le vin est interdit à la consommation chez les Musulmans, c’est qu’il acquiert avant tout une valeur divine incommunicable aux mor­tels. Quant à expliquer cet interdit par la non-tolérance de l’alcool dans des régions à climat chaud, c’est facile et peu convaincant : dans d’autres régions encore plus chaudes, les boissons alcoolisées sont à l’honneur. La consommation du porc est proscrite chez les Musulmans et chez les Juifs. Elle est pourtant courante chez les Celtes où le porc est un animal divin dont on absorbe la force spirituelle. Dans le Festin d’immortalité des Tuatha Dé Danann, c’est de la viande de porcs qu’on mange, car les porcs sont les animaux de l’Autre-Monde. Lors de la grande fête celtique de Samain du 1er novembre, qui correspond à la Toussaint chrétienne et au Halloween anglo-saxon, période importante puisqu’elle marque le point de rencontre entre la vie et la mort, parce qu’elle se situe en dehors du temps et de l’espace dans une communion parfaite entre les êtres, le festin comprenait l’ingestion de viande de porc, d’andouille, de noix, de lait baratté, de pain et de beurre frais. Et on y buvait de la bière, outre mesure d’ailleurs, jusqu’à l’ivresse.

Il semble qu’il y ait, dans ces obligations alimentaires, une référence à l’ordre du monde, à l’ordre des saisons. La fête de Samain coïncide avec la fin de l’été. C’est le début d’une nouvelle période, car dans l’Europe du nord-ouest, il y a en fait deux saisons qui s’articulent autour du 1er novembre et du 1er mai. À partir de Samain, comme on le dit en Bretagne, on entre dans « les mois noirs ». C’est le temps du mystère, le temps où, sous la terre, s’opère l’étrange phénomène de la germination. Si l’on veut établir une comparaison avec la tradition hellénique, c’est le temps où la fille de Déméter est prisonnière dans le royaume d’Hadès. Mais elle y vit. Et à la surface, le monde dépérit en apparence. Il faut donc se contenter de l’apparence. Les Celtes ont été de grands chasseurs de sangliers et ensuite de grands éleveurs de porcs. C’était conforme à ce que la nature leur proposait. Et comme ils étaient également éleveurs de bovins, les laitages prenaient toute leur importance dans un pays où l’hiver n’était jamais totalement froid et permettait aux trou­peaux de brouter pendant presque tous les mois noirs. En Bretagne, la pratique des laitages, beurre, lait caillé, lait baratté (lait ribot) était quotidienne jusqu’à ces der­niers temps. Maintenant, tout est remis en cause, parce que nous ne savons plus faire fonctionner notre estomac au rythme de la nature environnante, au rythme des saisons. Les gourmets savent bien qu’on ne peut consommer toute l’année certaines sortes de fromages. Le fro­mage de chèvre n’est pas bon en été : il est même malsain.

Fruits nouveaux

Cela n’empêche pas que les marchés en soient remplis, été comme hiver. Et si les laitages sont aujourd’hui condi­tionnés, aseptisés, pasteurisés, trafiqués, et par consé­quent stériles, morts comme l’eau, c’est toute notre ali­mentation qui est bouleversée, planifiée stupidement. Cela a une importance considérable non seulement sur la santé (recrudescence des cancers et des maladies cardio­vasculaires), mais aussi sur l’Intelligence et la Spiritua­lité.

Car nous sommes ce que nous mangeons. La tradition populaire, cette Sagesse de la Terre, nous enseignait qu’à chaque région, telle nourriture était spécifique et donc bonne et qu’à chaque saison, tel ou tel aliment, dispensé par la nature était bon. Les mois noirs, c’était la période des pommes, la période des fruits secs. Au mois de mai, à partir de la fête celtique de Beltaine, les fruits nouveaux venaient purifier l’organisme. Et c’est là que le rôle de la fraise peut être mis en évidence. Certains s’étonnent que les fraises leur donnent de l’urticaire. C’est normal puisque la fraise est un dépuratif qui chasse les miasmes des mois noirs. Mais aujourd’hui, on mange des fraises pour ainsi dire toute l’année. Curieuse pratique qui ne tient compte d’aucune tendance de l’organisme. Les humains risquent d’être dépurés toute l’année. Mais à force de se dépurer, ils ne seront plus que des robots bien huilés, au mécanisme parfait fonctionnant à vide.

Consommer sur terre

Et surtout, ce qui est le plus inquiétant, c’est que dans le monde entier, par le jeu des échanges commerciaux et des profits des entreprises, la nourriture devient standardisée, pour ne pas dire américanisée. Sait-on que les blés cultivés en France ne sont pas planifiables ? Le pain consommé dans notre pays est fabriqué à partir de blé canadien. Cela confine au grotesque. Mais cela est tra­gique. Car l’essentiel de la Sagesse de la Terre consistait à faire consommer à chacun les produits de son propre pays, les produits qui contenaient exactement les élé­ments nutritifs dont chacun avait besoin. La nourriture universelle contribue à faire de l’humanité une race qui s’abâtardit de plus en plus au fur et à mesure que le Dieu Plan prend la place des anciennes divinités régio­nales, parfaitement adaptées au mode de vie et de pensée de chacun. Le Christianisme a donné l’exemple en impo­sant l’image d’un Dieu unique. L’Industrie capitaliste a pris le relais dans un monde où le profit a supplanté le bien-être et le plaisir immédiat le bonheur.

Cela n’est pas un rêve.

Cela n’est pas une vue de l’esprit, une nostalgie du Passé. Cela nous est simplement donné par la Génétique, cette science qui tente d’expliquer, non pas la vie, mais les mécanismes qui président à celle-ci. Et la Génétique met en lumière le fait incontestable que si l’Humanité a pu survivre et se perpétuer, c’est essentielle­ment parce qu’elle était à la fois une et multiple. Chaque fois qu’une race humaine (encore faudrait-il s’entendre sur le sens du mot « race ») a vécu en vase clos, elle s’est abîmée dans l’oubli. Mais chaque fois qu’une race humaine a tendu vers l’universalisme, elle ne s’en est pas moins détruite. La survie de l’être humain est due à un équilibre précaire entre des forces en apparences contra­dictoires qui sont en fait des réalités complémentaires. Déjà l’Homme d’Aurignac, qui possédait sa propre cul­ture, son propre mode de vie, était en contact avec les autres. Et c’est de ce contact avec les autres que sa descendance a été assurée, et par là le progrès de l’huma­nité tout entière. « Ces échanges ont maintenu, ou étendu, le polymorphisme de notre espèce et conféré à l’homme une extraordinaire faculté d’adaptation » [Jacques Ruffié, titulaire de la chaire d’anthropologie physique au Collège de France, le Monde, 5 décembre 1980]. Mais pour échanger avec les autres, il faut avoir soi-même quelque chose qui soit spécifique, qui soit de nature à profiter aux autres. C’est ce que, malheureusement, on oublie trop souvent en notre époque de planification planétaire.

Pain et riz

On dira qu’il y a loin de l’Homme d’Aurignac à cette pieuvre monstrueuse qui menace le monde, barrière de béton infranchissable à toute idée généreuse, à tout élan chaleureux. Il n’y a cependant que la distance de quelques millénaires, et qu’est-ce que c’est au regard de l’éternité ? Mais alors que l’Homme d’Aurignac a su éviter le piège et échanger sa propre culture avec celle des autres, allons-nous être moins intelligents que lui et nous anéan­tir à force de nivellement ? Toute la question est là : allons-nous sauver nos cultures spécifiques pour mieux les faire servir à l’intérêt universel, ou au contraire, allons-nous nous laisser broyer par la machine infernale qui a d’abord été mise en marche pour l’amélioration du sort de l’Homme et qui, sans aucun contrôle, tourne maintenant à vide comme si personne ne pouvait ou ne voulait, l’arrêter ? C’est dans cette optique qu’il faut repenser le problème des entités régionales, des ethnies spécifiques. C’est dans cet esprit qu’il faut repenser le problème de la faim dans le monde et par conséquent celui de la distribution des nourritures non seulement en fonction des surplus à écouler, mais des nécessités inhé­rentes à chacun d’avoir la ration alimentaire qui lui convient à l’intérieur d’une situation donnée, économique, culturelle, climatique et psychologique.

Le Pain, nourriture traditionnelle de l’Europe occiden­tale, serait sans profit pour un Asiatique. Mais est-on sûr que le riz convienne vraiment à des Occidentaux ? Il semble y avoir, dans l’instant présent, une sorte de sno­bisme effréné quant au mode de vie oriental. Or celui-ci est parfaitement valable en extrême-orient parce qu’il est le résultat d’observations innombrables faites au cours des siècles et qu’il est destiné à une population vivant dans des conditions bien précises. On ne sait vraiment pas comment il sera ressenti par la population de L’extrême-occident. D’ailleurs, quelque chose devrait alerter notre sens critique si nous en avions encore un : les Japonais, depuis que le Japon s’est industrialisé et que la plupart de ses habitants ont adopté un genre de vie américanisé, une nourriture plus riche en protéines, n’arrêtent pas de grandir. Est-ce un progrès, ou une dégé­nérescence ? Il semble bien que l’augmentation de la taille, en dépit de l’illusion qu’elle provoque, ne soit en définitive qu’une lente dégénérescence, un abâtardisse­ment de la race. Alors, ne jouons-nous pas avec le feu ?

L’équilibre

De plus, cette alimentation sur-protéinée qui est celle des pays industrialisés provoque des conséquences aber­rantes : d’abord, parce que les animaux de boucherie sont nourris de protéines végétales, on en prive de plus en plus les pays du Tiers-Monde, où la faim est toujours tragique dans la vie quotidienne. Ensuite, un élevage industriel ne résout pas le problème des éléments minéraux indis­pensables à l’équilibre vital. Or les viandes consommées par l’Occident manquent de certains éléments, le magné­sium en particulier, d’où répercussions sur les consom­mateurs. Et ne parlons pas des maladies engendrées par la sur-consommation de viande, maladies de type cardio­vasculaire pour la plupart, mais également les anémies graisseuses, la boulimie, l’embonpoint, le cancer et autres fléaux des peuples nantis (du moins le croient-ils). En Bre­tagne, les habitants mangeaient beaucoup de céréales, beaucoup de laitages, très peu de viande. Maintenant, ils ne mangent que des viandes malsaines. Et c’est en Bre­tagne qu’on observe le plus de cas de cancers. Un peuple qui, brutalement, rompt ses habitudes culinaires le paie tôt ou tard. Car nous sommes tout ce que nous mangeons. Les anciens l’avaient compris, eux qui ont observé la nature, qui l’ont comprise, qui l’ont utilisée avec sagesse et discernement. Il suffit de lire les vieux récits légen­daires des pays celtiques pour s’en rendre compte : la Sagesse était de tous les jours dans ces civilisations rurales où chaque arbre avait sa place, ou chaque herbe avait son rôle, où chaque bête avait son espace. On ne chassait pas pour le plaisir, mais pour se nourrir. On ne tuait pas un porc pour le profit, mais pour survivre. On labourait non pour le folklore mais pour arracher de la terre de précieux éléments que celle-ci contenait mysté­rieusement : ces fameux trésors du monde souterrain dont font état de nombreuses légendes, et qui sont jalou­sement gardées par des dragons, des monstres ou des êtres fantastiques, de façon à décourager ceux qui n’avaient pas foi en l’avenir et en l’éternelle jeunesse de la nature [Lire en particulier J. Markale, Contes Populaires de toute la France, 3 vol. aux éditions Stock et Douglas Hyde, Contes gaéliques, aux éditions Jean Picollec, en une traduction de Georges Dottin].

Alors, que faire ? Devenir végétarien ? Un certain Adolf Hitler l’était, et cela n’a pas donné les résultats escomptés par certains théoriciens naturistes qui prétendent que le végétarisme rend pacifique. Manger de tout ? Illusion, pure illusion : il faut se rendre à l’évidence que nous devons manger avant tout ce qui est spécifique au pays où nous vivons. Cela rentre parfaitement dans le cadre de la lutte pour le droit à la différence. Il ne faut se laisser imposer par personne sa façon de manger, au même titre que sa façon de penser ou de faire l’amour. Il y a eu assez de tyrans pour nous enseigner « le bon choix ». Comme si quelque roitelet qui se prend pour un empe­reur du monde pouvait, sans arrière-pensée de domina­tion, enseigner un quelconque « bon choix » ?. Le choix, il est en nous, comme le Graal. Il suffit de le réveiller s’il s’est endormi. Notre époque est celle de la fuite devant les responsabilités. C’est rassurant de ne pas être res­ponsable, c’est rassurant d’être conseillé par un person­nage qui joue le rôle d’un père. Soyons adultes, que Diable… Le monde crève sous des puérilités que même des enfants désavoueraient.

C’est pourquoi, dans ce concert discordant où nous convient les media au service des pouvoirs et des puis­sances de profit, il est bon d’écouter parfois la voix des poètes. Notre époque en suscite, et d’excellents, qui sont un peu la conscience qui manque à la machine infernale à laquelle nous travaillons bon gré, mal gré. L’un de ces poètes se nomme Charles Le Quintrec. Il est breton. Il est né à Plescop, dans le Morbihan, d’une famille de paysans pauvres. L’an dernier, son village lui a dédié une de ses rues. Cette année, ce même village, et le départe­ment tout entier lui a rendu un hommage officiel. C’est bon de voir qu’il y a encore des gens pour honorer la Poésie et les Poètes. Et Charles Le Quintrec vient de publier une Anthologie de la Poésie bretonne (Éditions de la Table-Ronde, 1980) dans la préface de laquelle on peut lire ces quelques lignes : « Notre force c’est notre pays, et nos différences sont dans nos racines. Nous sommes d’un pays, d’une terre. Nous avons à cœur de dire tous les pays et toutes les terres à partir des nôtres. » C’est peut-être la meilleure définition qu’on ait jamais donnée de la Poésie, enracinée dans un sol, portant en elle les marques distinctives de ses origines, et cependant largement ouverte sur le monde. Châteaubriand est un écrivain universel : il était Breton avant tout. Et il a parlé de tous les pays qu’il connaissait avec autant d’amour que s’il s’agissait de sa Bretagne natale. Fasse le ciel que nous puissions lire d’autres Châteaubriand…

De l’importance à la survie

Car la diversité crée la vie, aussi bien sur le plan de l’or­ganisme vivant que sur le plan de l’intelligence, de la sen­sibilité, de la spiritualité. Nous mourons de soif parce que l’eau, peu à peu, devient de l’eau de mer, d’une mer unique qui envahit le monde. Nous mourrons bientôt de faim parce que la nourriture qu’on nous propose n’a plus aucun goût et que nous ne la digérons plus. Nous mourrons dans notre esprit, très prochainement, car les œuvres de l’esprit qu’on nous distille sont des pilules aseptisées destinées à des abris souterrains, abris contre l’arme atomique mais aussi contre une nature qui fait peurs : ce ne sont plus que des jeux stériles, des acrostiches dignes des rhétoriques du temps d’Anne de Bre­tagne ; on peut y applaudir dans les salons, jamais dans les prairies ou les bois. Et surtout nous mourrons de notre éternité, car on nous a imposé un dieu unique, un certain Jéhovah, sous la figure duquel montre le bout de l’oreille un autre dieu, bien plus dangereux, le Profit. Alors viendront les temps apocalyptiques. Et ils seront très durs.

L’Homme d’Aurignac était le rescapé des temps d’Apo­calypse qui avaient secoué le monde en ces périodes loin­taines. Il a réussi à survivre et à nous transmettre son message. « Être nous-mêmes dans une Nature qui soit Elle-Même. » C’est ainsi qu’on pourrait définir son héri­tage. Puissions-nous l’entendre à l’intérieur de nos tours de béton, fragile et dérisoire tentative pour nous séparer des vrais dieux et que ceux-ci font craquer au premier séisme venu. Entendez-vous le rire de ces dieux bafoués dont Gérard de Nerval implorait le retour ? Ils nous avertissent que les temps sont proches où la Lune rede­viendra masculine et le Soleil féminin. Car nous vivons dans une imposture et notre survie dépend de la profondeur de notre révolte.