David Guerdon : Cadavres exquis


24 Aug 2016

(Extrait de la revue Autrement : La science et ses doubles. No 82. Septembre 1986)

La rapidité de décomposition des corps humains est très irrégulière et demeure mystérieuse, même pour les professionnels de la mort. De multiples facteurs interviennent : température du milieu extérieur, composition du sol, mais aussi genre de nourriture, produits pharmaceutiques ingérés pendant les derniers jours du mourant, etc. Certaines momies ont été embaumées naturellement par la composition de l’air ambiant, comme dans les catacombes de Palerme. Les vertus chimiques de certains terrains peuvent aussi intervenir. Au Danemark, par exemple, on a retrouvé dans des tourbières des corps préhistoriques intacts. Même humides, des sols riches en sels neutres (sels de nitre, alumine) activent la dessiccation naturelle des corps.

Mais il est une certaine catégorie de cadavres qui ont toujours impressionné les imaginations : ceux qui refusent absolument de se décomposer, sans se momifier pour autant. Les myroblytes, c’est ainsi qu’on les appelle de deux mots grecs signifiant « dont émanent des parfums », conservent pendant des années, sinon des siècles, l’aspect d’un corps naturellement endormi ; leur peau et leurs membres demeurent souples et il émane de leur dépouille des odeurs suaves. Il suinte souvent abondamment de leur peau du sang ou une sorte de sueur rose odorante. La réaction populaire face à ces « miracles » demeure ambiguë, puisqu’ils inspirent, soit de la vénération (on y voit alors une preuve supplémentaire de sainteté), soit de la terreur (on parle alors de cas de vampirisme). L’Église appelle ce phénomène la « dormition ».

MIRACLES DANS LES COUVENTS

Tous les saints n’ont pas bénéficié de ce charisme. Pourtant il s’agit d’une manifestation moins rare qu’on ne le croit.

Le corps de sainte Roseline de Villeneuve, morte en 1329, se conserva intact aux Arcs, dans le Var, jusqu’en 1894, date à laquelle des insectes l’attaquèrent ; il dut alors être embaumé. Ses yeux, que l’on avait placés dans un reliquaire, offraient un état de conservation tel que Louis XIV, en pèlerinage avec sa mère, demanda à son chirurgien de piquer l’un d’eux de sa lancette. Le liquide sclérotique se mit à couler. Depuis cette date, l’œil vide demeura terni et portait encore la cicatrice de l’opération lorsque, fait curieux, le processus de corruption frappa les yeux séparés du corps en même temps que celui-ci. A l’époque, Roseline fut embaumée par des professionnels. Aujourd’hui, son corps s’est noirci et momifié. L’œuvre des hommes s’est révélée moins efficace que celle qui présida à sa conservation pendant 565 ans.

Sainte Thérèse d’Avila représente un des cas les plus célèbres. Morte en 1582, elle fut exhumée plusieurs fois au cours des siècles (la dernière en 1760). D’abord enterrée à même la terre humide, elle semblait dormir lorsqu’on la sortit de sa tombe. Ses vêtements avaient pourri sur elle, mais son corps conservait la flexibilité et les couleurs de la vie. Il en émanait des odeurs suaves que l’on appelle, non sans raison, « odeurs de sainteté ». Des dévots profitèrent de chaque exhumation pour prélever des reliques, bras, côte, pied droit, fragment de chair, et toutes les fois, le corps saigna en abondance. Un bref pontifical dut mettre fin, sous peine d’excommunication, à ce dépeçage effectué par la « piété populaire ».

En 1552, saint François-Xavier mourut aux Indes et fut enseveli dans de la chaux vive, car on voulait transporter rapidement ses cendres à Goa. Deux mois plus tard, la chaux enlevée, surgirent un visage frais et vermeil, un corps souple et intact. On ouvrit la chair près du genou ; il en sortit du sang clair. En 1612, lorsqu’il fallut détacher un bras pour l’envoyer à Rome, une hémorragie se déclencha. Notons que les membres des myroblytes se détachent facilement, comme si leurs muscles n’avaient plus de résistance.

En mission chez les orthodoxes, le saint polonais Antoine Bobola fut torturé et tué par les cosaques qui jetèrent son corps sur un tas de fumier. Les jésuites purent récupérer sa dépouille et l’ensevelir dans leur église de Pinsk. En 1730, une commission médicale examina le cadavre : il ne portait aucune trace de corruption ni de rigidité.

Plus près de nous, au Liban, Charbel Makhlouf, modeste moine maronite mort en 1898, avait été déposé dans une fosse commune. Plusieurs mois plus tard, lorsqu’on rouvrit sa tombe, des moisissures recouvraient le corps baignant dans l’eau. Une fois qu’il eût été nettoyé, on constata qu’il transpirait en permanence, si bien qu’il fallut changer ses vêtements deux fois par semaine. Fatigués par cette besogne fastidieuse, les moines tentèrent de le faire sécher sur le toit plat du monastère, mais il refusa de se momifier.

En 1927, pour le protéger des pèlerins, on le mura dans une paroi de l’église. En 1950, un moine en train de balayer s’aperçut qu’un liquide rosâtre suintait de la base des moellons. Il fallut rouvrir la tombe. Le corps, aux bras et aux jambes toujours flexibles, baignait dans un liquide séreux et du sang. Charbel Makhlouf fut canonisé en 1977. Depuis, comme si le « miracle » était devenu inutile, sa dépouille s’est décomposée. Les ossements ont une couleur lie de vin.

PANIQUE DANS LES CIMETIÈRES

Ces entorses flagrantes à la chimie naturelle de la décomposition, peuvent, certes, être interprétées comme des « interventions divines ». Mais on les rencontre aussi lors d’exhumations plus banales dans nos cimetières. Ces cas, malheureusement, ne sont pas répertoriés.

En 1485, sous le pontificat d’Innocent III, des ouvriers creusant sous la Voie Appienne, découvrirent un tombeau antique dans lequel dormait une belle adolescente aux yeux grands ouverts. De superbes nattes entouraient son front. Le pape fit disparaître de nuit ce corps trop parfait parce qu’il était devenu l’objet de la vénération populaire. En 1959, à Milan, on dut exhumer, à cause de travaux, le corps du grand écrivain italien Manzoni, mort en 1873. On constata, à travers la vitre du cercueil, que, parfaitement conservé, l’auteur des Fiancés semblait dormir dans son habit noir à lavallière. Il fut exposé pendant le Congrès mondial du romantisme. De temps en temps, les journaux révèlent ainsi accidentellement ce genre de cas étranges.

Au XVIIIe siècle, on aurait parlé de « vampirisme ». En effet, à cette époque, une troublante épidémie frappa de terreur l’Europe orientale. Déjà, en 1706, dans sa Magia Posthumia, le juriste Ferdinand de Schertz citait avec horreur ces cadavres aux chairs souples et tièdes, d’où coulent des « sueurs de sang » par les pores de la peau, les narines et la bouche. Pour les détruire, on jette sur eux de la chaux, remède souvent inefficace. Aussi faut-il les achever, selon une tradition bien connue, en leur perçant le cœur avec un épieu, puis les décapiter à coups de bêche (il sort alors du cou un sang vermeil) et enfin brûler leurs restes.

En 1732, à Vienne, en Autriche, un procès révéla que sur quarante personnes déterrées, dix-sept montraient des signes étonnants de conservation. La superstition populaire liait ces phénomènes à des cas de vampirisme. On appelait ces cadavres redoutables des broucolaques (étymologiquement, ce mot grec évoque le « cri retentissant » poussé par eux lorsqu’on les exécutait). L’épidémie prit une telle proportion que l’Empereur d’Autriche-Hongrie Ferdinand IV nomma une commission impériale composée de magistrats, de prêtres et de chirurgiens. En France, en 1746, dom Calmet, abbé des bénédictins de Senones, publiait un savant ouvrage autorisé par la Sorbonne : Dissertation sur les revenants, vampires de Hongrie, Bohême et Moravie.

Dans les Balkans, on croyait généralement qu’un corps excommunié ne se corrompait pas. Il fallait donc lever l’excommunication pour qu’il retourne en poussière. Dans son Dictionnaire philosophique, Voltaire ironise sur cette grande peur en plein siècle des Lumières : « Depuis toujours les chrétiens du rite grec s’imaginent que les corps des chrétiens du rite latin, enterrés en Grèce, ne pourrissent point parce qu’ils sont excommuniés. C’est précisément le contraire de nous autres chrétiens du rite latin. Nous croyons que les corps qui ne se corrompent point sont marqués du sceau de la béatitude éternelle. »

QUELQUES RÉPONSES AU MYSTÈRE

Il reste à tenter de comprendre scientifiquement à quelles lois obéissent ces cadavres récalcitrants. Malheureusement, les hommes de science ne se sont pas penchés sur le problème, à part le Dr Hubert Larcher qui, en 1951, en fit sa thèse de médecine. Il publia en 1957 chez Gallimard un livre remarquable, malheureusement introuvable aujourd’hui : Le Sang peut-il vaincre la mort ?, auquel tous les auteurs se réfèrent encore. Il apporte quelques réponses à ces questions troublantes. Depuis sa parution, aucune recherche nouvelle ne semble avoir été effectuée à ce sujet, malgré l’intérêt évident que la chirurgie pourrait tirer de telles études. Il serait en effet capital pour les conservateurs de greffes d’organes d’apprendre comment, dans certains cas, la nature réussit à préserver les corps de la décomposition.

Tout se passe comme si le cadavre sécrétait lui-même, dans son milieu intérieur, des substances balsamiques naturelles, assez proches des baumes végétaux, capables de le protéger des agresseurs chimiques et bacillaires responsables de sa décomposition. On a pu parler à cette occasion d’une véritable « physiologie des cadavres », bien que le terme paraisse contradictoire. Les propriétés médicinales de ces substances ne sont pas non plus à négliger.

La « biologie » du corps humain fonctionnellement mort demeure complexe et obscure. La décomposition se produisant à partir des matières azotées, on peut l’éviter artificiellement en introduisant des procédés conservateurs comme la dessiccation, le froid ou l’absence d’oxygène (celle-ci permet la fermentation). Les responsables de la décomposition sont en effet des êtres vivants microscopiques ayant besoin pour vivre d’eau, d’air et de chaleur. Ils sont avides de substances azotées. Il suffit de dénaturer les protéines pour obtenir un embaumement. Depuis longtemps, on a résolu le problème de la conservation des viandes de différentes manières, comme la réfrigération, la mise en conserve, la salaison, le fumage au feu (la fumée de bois est riche en huile et goudrons contenant un agent conservateur, la créosote). Les huiles préservent aussi en isolant de l’air. Les tissus cutanés de certains myroblytes en sont complètement enduits.

Le corps humain contient beaucoup de matières grasses. A la mort, la bile et la sécrétion pancréatique traversant les tissus favorisent l’autodigestion des graisses épiploïques. La myéline entourant les fibres du système nerveux, l’huile de la moelle osseuse sont des matières conservatrices. Enfin la mort cellulaire générerait des substances biogènes de plus en plus indispensables au fur et à mesure que la construction fait place à la destruction des tissus, lors du vieillissement. D’autre part, les mousses et moisissures recouvrant souvent les corps des myroblytes peuvent-elles jouer un rôle antibiotique ? On pourrait alors parler, souligne le Dr Larcher, d’une véritable thanatomycine qui, si on la prélevait pour l’analyser, constituerait pour la médecine un apport considérable.

Ces huiles miraculeuses avaient en effet autrefois la réputation d’être à la fois conservatrices des chairs et réparatrices des tissus. On s’en servait comme médicaments, mais leur consommation entraîna de tels abus qu’il fallut en interdire l’usage. Selon des physiologues soviétiques comme Filatov, certains mourants lors de leur agonie sécréteraient dans leur sang des substances chimiques très actives lui accordant des vertus immunitaires. Ces stimulants biogènes, nés de la souffrance des tissus asphyxiés, constitueraient un des éléments actifs du liquide composite baignant le milieu intérieur des myroblytes.

En effet, en raison de l’hyperperméabilité vasculaire née de la mort fonctionnelle, ce liquide composé d’eau, de sang et d’huile envahirait d’une façon homogène l’intérieur du corps en baignant la totalité des cellules. Ce qui expliquerait la beauté des dépouilles des saints : leur visage rajeunit, leur corps exténué par la maladie se reconstitue et même les blessures se cicatrisent post mortem, tandis qu’il en émane des parfums suaves. La migration de l’eau vers la périphérie efface en effet les rides, la vasodilatation de surface colore le visage. Le sang coule plus rouge, riche en substances biogènes qui régénèrent la peau.

LA LÉGÈRETÉ DU CORPS DES MYROBLYTES

On voit que dans l’attente de nouvelles recherches, on peut attribuer à de nombreuses causes — peut-être conjuguées — ces cas de conservation exceptionnelle. Il serait aussi intéressant de comparer ces phénomènes avec ceux qui entourent l’hibernation des animaux homéothermes. Cette vie ralentie ou suspendue semble réglée chez ceux-ci par un rythme endogène hormonal dans lequel l’hypophyse jouerait un rôle important. Ces substances hormonales, extraites du sang et du cerveau, entraînent les mécanismes biochimiques et physiologiques de l’hibernation lorsqu’elles sont injectées à des rongeurs, mais elles n’ont pu encore être ni isolées ni identifiées. Rien ne prouve que dans la mort fonctionnelle le phénomène soit identique à celui de l’hibernation. Mais on doit noter certaines analogies entre les deux états : inhibition du système catabolique, fluidification des graisses et refroidissement.

On peut remarquer encore que, à force de sécréter des exsudats sanguins, les corps des myroblytes deviennent d’une légèreté étonnante. Celui de sainte Thérèse d’Avila avait, paraît-il, le poids d’un enfant de deux ans. Il est regrettable à ce propos que l’on n’ait pas pesé celui du père Charbel. Un corps de cinquante kilos peut exsuder plus de quarante-trois kilos de substances liquides, ce qui le noircit et le racornit. Or du corps du saint libanais coula pendant cinquante ans un liquide abondant, sans affecter l’aspect extérieur du cadavre. D’où provenait-il ? Aucune réponse n’est encore apportée à cette question.

On peut supposer qu’une vie spirituelle intense, une ascèse rigoureuse, un jeûne presque absolu en matières azotées dont se nourrissent les agents corrupteurs de cadavres, entraînent une modification physico-chimique du milieu intérieur. Mais comment en ce cas expliquer l’incorruptibilité des dépouilles suspectées de « vampirisme » ? En attendant de nouvelles explications et des travaux qui tardent à venir, l’énigme des « cadavres exquis » n’a pas fini de nous intriguer.