Sam Keen : Carlos Castaneda ou l’apprenti sorcier


12 Jan 2012

(Revue Question De. No 35. Mars-Avril 1980)

La rencontre de Carlos Castaneda (1925-1998), anthropologue américain avec un sorcier Yaqui nommé Don Juan au Mexique fut une expérience extraordinaire qui, rédigée dans ses livres, remporta un succès étonnant : des millions d’exemplaires vendus à travers le monde de l’Herbe du diable et la petite fumée, Voir, Voyage à Ixtlan, Histoire de Pouvoir, etc.

Pour compenser la croissance de son image et de sa légende, Carlos Castaneda efface son histoire personnelle et omet délibérément toute information qui détruirait l’anonymat dont il a besoin, de façon a pouvoir se promener librement dans tous les mondes, quels qu’ils soient ou puissent être. Lorsqu’il est pris dans le monde officiel, où l’absence d’information autobiographique n’est pas éloignée de la trahison, il indique son nom, sa position sociale, son numéro d’immatriculation. Et puis, comme un cowboy solitaire, il disparaît dans un nuage de rumeurs.

COOL. Des sources généralement fiables indiquent que Castaneda est né au Brésil il y a 33 ou 34 ans. Il passa la plus grande partie du début de sa vie en Argentine, avant de se rendre aux États-Unis pour y mener des études d’anthropologie. L’été 1960, il se mit à rassembler des informations sur les plantes médicinales.

Il rencontra un vieil Indien dont il devint l’ami — Don Juan Matus — qui était réputé savoir quelque chose sur le peyotl. Après une année d’amitié lentement croissante, Don Juan expliqua qu’il était un brujo et qu’il avait décidé de transmettre sa connaissance secrète à Carlos. Castaneda accepta, confiant dans sa capacité de rationaliser et de transcender le monde déroutant de la sorcellerie, et de garder son sang-froid anthropologique. Durant les douze années qui suivirent, Castaneda fit la navette entre les murs de l’Université de Los Angeles et les montagnes hantées du Mexique. Atteignant les limites de la folie, il réussit à conserver sa santé mentale et à passer un doctorat d’anthropologie.

CORBEAU. Plus intéressantes que les présomptions concernant Castaneda sont les transformations qu’il a subies et les merveilles qu’il a observées. Une fois, il devint un corbeau. Après avoir fumé une plante magique, il vit des ailes de corbeau pousser à partir de ses pommettes et une queue émerger de sa nuque. Puis il s’envola avec trois autres corbeaux pour un voyage de trois jours. (Quiconque a jamais chassé le corbeau envierait la personne capable de se glisser dans leurs têtes mystérieuses. Experts en charogne —ingénieurs de l’hygiène — ils doivent savoir distinguer les morts des vivants. Ceci les rend particulièrement aptes à distinguer le mouvement. Leur sagesse consiste en la capacité de dire lorsque les choses bougent trop vite, trop lentement, ou à la bonne vitesse. Et cela n’est pas un mince savoir. Cela pourrait être d’un grand secours pour notre culture, dans laquelle nous adorons un dieu démoniaque nommé Progrès qui n’arrête pas de bouger et de changer à un rythme insensé.)

COYOTE. Et cela n’est que le début. Au cours de son apprentissage, Castaneda rencontra des créatures rarement visibles de ce côté-ci du miroir. Lorsqu’il essaya de pénétrer dans l’autre réalité du monde sorcier, il fut stoppé par un moustique haut de près de trente mètres. Il y avait d’autres dangers. Une belle sorcière, la Catalina essaya de lui dérober son âme et le força à l’affronter en un combat mortel. Il la tua presque avec un fusil lorsqu’elle commit l’erreur de prendre la forme d’un oiseau noir et de voler trop près de la maison de Don Juan. Lorsque Carlos retrouva suffisamment d’énergie pour enfoncer un sabot de sanglier dans le ventre de la Catalina, elle vit que sa détermination était forte et cessa de le tourmenter. Une bonne part du pouvoir de Carlos provenait de sa rencontre avec Mescalito, l’esprit du peyotl, à la tête en forme de fraise et à la peau verte. Mais il lui arriva de voir des choses incroyables sans la moindre assistance de ses alliés psychédéliques. Un jour Don Juan et son ami Don Genaro firent disparaître la voiture de Carlos devant ses yeux pétrifiés. Il y eut aussi le jour où il conversa avec un coyote lumineux et polyglotte.

CONSENSUS. Tout cela n’était que de petits tours, d’occasionnels voyages dans l’ailleurs. La merveille des merveilles fut le calme voyage de Carlos vers le cœur de la réalité ordinaire. Les choses sont rarement ce qu’elles paraissent. En transmettant les origines de son art magique, Don Juan cherchait à développer en Carlos la capacité de voir le monde quotidien avec des yeux émerveillés. Don Juan est un bon sociologue de la connaissance. Il sait que le monde de la réalité ordinaire est le produit d’un consensus social. Pour nous émerveiller nous devons nous débarrasser des explications et des affirmations qui informent et limitent notre vision. Si nous mettons entre parenthèses notre perception normale du monde, nous en décelons le caractère arbitraire. Don Juan se servit de la sorcellerie et des plantes psychédéliques pour aider Carlos dans ce processus de mise entre parenthèses. Les philosophes les plus sophistiqués de notre époque ont essayé d’accomplir la même chose par la pensée ou l’intellect.

CONDITION. Ici la fiction et les faits se marient pour transformer l’évènement en allégorie. Un élève du phénoménologue allemand Edmund Husserl, connaissant l’intérêt de Castaneda pour la phénoménologie, lui fit cadeau d’un morceau d’ébène ayant séjourné sur le bureau de Husserl. Carlos avait lu et discuté des passages des Idées de Husserl avec Don Juan et lui avait transmis le cadeau. Don Juan s’enticha de l’ébène, comme l’avait fait Husserl une génération auparavant, et lui fit une place d’honneur dans son trésor d’objets de pouvoir utilisés pour la conjuration. Et cela est totalement approprié. Husserl voulait échapper à la subjectivité et au solipsisme qui était l’héritage de Descartes dans sa définition de l’homme comme être rationnel enfermé dans les certitudes de son propre esprit. Don Juan enseignait de même que c’était une erreur de se laisser emprisonner dans le monde de la psyché et de négliger les merveilles qui sont autour de nous. Ni le salut ni la santé ne peuvent être trouvés dans le soi isolé. Si nous pouvons découvrir des moyens de déconditionner la conscience, de faire tomber les obstacles à la perception qui nous sont imposés par le sens commun, personne ne peut dire quelles choses étranges nous pouvons découvrir. Il y a certainement plus de choses sous le firmament que ne l’imaginent les philosophes, les psychologues ou les agents de change.

TRANSFORMATION. Dans son troisième livre, Voyage à Ixtlan, Castaneda montre que c’est plus la part de réalisme que la charge de fantastique dans l’enseignement de Don Juan qui l’a convaincu qu’il n’y avait pas d’autre moyen de vivre intensément. « Don Juan ne cessait de me répéter que je devais mourir », dit-il. Lorsque la mort devint une réalité pour Castaneda il devint capable de se transformer, de prendre des décisions, et d’être moins gouverné par les attentes d’autrui et les habitudes sociales ordinaires. Il accepta l’idéal de la vie du guerrier qui doit discipliner son corps et accumuler la puissance personnelle. En faisant l’expérience d’une vie impeccable, Carlos découvrit l’unité paradoxale des contraires. La discipline et l’abandon, le réalisme et la fantaisie, les processus secondaires et primaires de pensée marchent la main dans la main. Il n’est nul besoin d’hostilité entre la santé et l’extase.

CHARISME. Chaque époque découvre ou crée les héros dont elle a besoin. La nôtre en possède un curieux lot. Peut-être sentons-nous que nous sommes, de façon croissante, étrangers dans une terre étrangère, aussi peuplons-nous notre nouveau monde de hobbits et de gourous, de personnages charismatiques et d’explorateurs d’états altérés de la conscience. Les noms de Carlos Castaneda, Don Juan, Timothy Leary, John Lilly et autres psychonautes sont connus de beaucoup de personnes qui pensent que Neil Armstrong est le héros américain qui passait à la radio juste avant « Terry et les pirates ». Nos héros occultes témoignent du désir d’un nouvel âge du merveilleux. Nous pensions que l’accumulation de la richesse nous apporterait la sécurité, et que la puissance technologique nous permettrait de manipuler notre environnement jusqu’à ce qu’il satisfasse tous nos désirs. Nous avons trouvé autant d’angoisse que de bonheur, et plus de chaos que de progrès. Il semble maintenant urgent d’essayer autre chose. Ni la technique ni la politique ne peuvent changer le monde suffisamment pour satisfaire les besoins de personnes qui savent qu’elles peuvent avoir à mourir. Aussi bien revivons-nous la notion antique de la puissance de la vision personnelle. Le nouveau mysticisme proclame que l’illumination doit précéder le projet de transformation sociale. Les yeux du témoin doivent être purifiés avant qu’il puisse voir de nouvelles possibilités. Il existe un danger dans l’enchantement. Nous savons que la domination tyrannique des machines, du profit et des politiques de pouvoir n’apportera qu’un surcroît d’aliénation et d’injustice. Mais il ne s’ensuit pas qu’un retrait de la politique au profit de la mystique naturelle ou de la vie privée servira la cause de la survie. La vision sans politique est aussi dangereuse que la politique sans vision. Nous avons autant besoin des merveilles déconcertantes du monde de Don Juan que des protestations prophétiques des Berrigans. Et nous pourrions tous emprunter les veux du corbeau et regarder différemment notre vitesse et la direction de notre mouvement. Lorsque Castaneda revint de son vol avec les corbeaux, durant de nombreuses journées, il en demeura sous le choc. Il vivait avec l’angoisse commune à tous les voyageurs de pénétrer dans le monde de l’autre côté du miroir. Pendant un certain temps il ne sut pas s’il était un professeur qui faisait semblant d’être un corbeau, ou un corbeau qui faisait semblant d’être un professeur. Puis il rit, et sut que la vérité littérale et la poésie ne peuvent jamais être séparées. Ce qui est important est de voler et de retourner à la Terre.

Fragments d’entretiens avec Castaneda Tirés de Ombres et Lumières de Carlos Castanada, éd. Retz.

Castaneda : Nous avons quelque chose en commun avec toutes les formes de vie. Quelque chose est altérée chaque fois que nous portons délibérément atteinte à la vie végétale ou animale. Nous prenons la vie des êtres afin de vivre, mais nous devons être prêts à donner notre vie sans ressentiment lorsque notre temps est venu. Nous sommes si importants, et nous nous prenons tellement au sérieux que nous oublions que le monde est un grand mystère qui nous enseignera si nous écoutons.

Keen : Les rumeurs fleurissent dans un vide informationnel. Nous savons quelque chose de Don Juan, mais pas assez sur Castaneda.

C’est une attitude délibérée dans la vie d’un guerrier. Pour pouvoir passer d’un monde à l’autre, on doit demeurer insaisissable. Plus nous sommes connus et identifiés et plus notre liberté est restreinte. Lorsque les gens se font une idée précise de qui nous sommes et comment nous agissons, alors nous ne pouvons plus bouger. L’une des premières choses que Don Juan m’ait apprise est que je devais effacer mon histoire personnelle. Si, petit à petit, nous créons un brouillard autour de nous, alors nous cessons d’être évidents pour les gens, et nous avons davantage d’espace pour nous transformer. C’est la raison pour laquelle, durant mes conférences, j’évite les enregistrements et les photographies.

Peut-être pouvons-nous être personnels sans être historiques. Vous minimisez maintenant l’importance de l’expérience psychédélique liée à votre apprentissage. Et il ne semble pas que vous vous livriez aux tours que vous décrivez comme faisant partie du répertoire du sorcier. Quels éléments de l’enseignement de Don Juan sont-ils importants pour vous ? Et comment vous ont-ils transformé ?

Devenir un guerrier, un homme de connaissance, avec l’espoir d’être éventuellement capable de « stopper le monde et de voir, telles ont té les idées les plus applicables. Elles m’ont donné paix intérieure et confiance dans ma capacité de contrôler ma vie. Lorsque j’ai rencontré Don Juan j’avais très peur de puissance personnelle. Ma vie avait été très erratique. J’avais fait un long chemin depuis mon lieu de naissance, au Brésil. Extérieurement, j’étais agressif et borné, mais intérieurement indécis et peu sûr de moi. Je me forgeais sans cesse des excuses. Don Juan m’accusa un jour d’être un enfant professionnel, tellement j’étais plein de pitié à l’égard de moi-même. Je me sentais comme une feuille au vent. Comme la plupart des intellectuels, j’avais le dos au mur. Je n’avais nulle part où aller. Je ne voyais aucun mode de vie qui m’excitait réellement. Je pensais que tout ce que je pouvais faire était de m’ajuster avec maturité à une vie ennuyeuse, ou de trouver des formes de divertissements toujours plus complexes, comme l’usage des psychédéliques, de la marijuana, et les aventures sexuelles. Tout ceci était exagéré par mon habitude de l’introspection. Je regardais toujours en moi et me parlais à moi-même. Le dialogue intérieur s’interrompait rarement. Don Juan tourna mes yeux vers l’extérieur et m’apprit à voir la splendeur du monde et comment accumuler le pouvoir personnel. Je ne pense pas qu’il y ait une autre façon de vivre si l’on veut bien vivre.

Il semble vous avoir accroché avec le vieux truc philosophique consistant à avoir la mort présente à l’esprit. J’ai été frappé par le classicisme de la démarche de Don Juan. J’ai entendu des échos de l’idée platonicienne selon laquelle un philosophe doit étudier la mort pour pouvoir accéder au monde réel, et de la définition heideggerienne de l’homme comme être-pour-la-mort.

Oui, mais l’approche de Don Juan est étrangement spécifique en ce qu’elle provient de cette tradition dans la sorcellerie selon laquelle la mort est une présence physique que l’on peut sentir et voir. L’une des gloses de la sorcellerie est : la mort se tient à notre gauche. La mort est un piège impartial qui nous dit la vérité et nous est bonne conseillère. Après tout, la mort n’est pas pressée. Elle nous aura demain, la semaine prochaine ou dans cinquante ans. Cela ne fait aucune différence pour elle. Lorsque nous nous souvenons que nous pouvons mourir nous agissons avec justesse… Il faut aussi de l’abandon. On doit réduire au silence le bavardage intérieur et s’abandonner au monde extérieur.

Parmi les nombreuses techniques que Don Juan vous a enseignées pour « stopper le monde », lesquelles pratiquez-vous encore ?

Ma discipline majeure maintenant consiste à rompre mes habitudes. J’ai toujours été très routinier. Je mangeais et dormais selon un rythme fixe. En 1965, j’ai commencé à modifier mes habitudes. J’écrivais durant les heures calmes de la nuit, je dormais et je mangeais lorsque j’en ressentais le besoin. Maintenant j’ai tellement démantelé mes façons de faire habituelles que je vais peut-être bientôt m’avérer imprévisible et surprenant pour moi-même.

Votre discipline me rappelle l’histoire Zen des deux disciples discutant au sujet des pouvoirs miraculeux. Le premier affirmait que le fondateur de la secte à laquelle il appartenait pouvait se tenir sur une rive du fleuve et écrire le nom du Bouddha sur un morceau de papier tenu par son assistant sur la rive opposée. Le second disciple répliqua qu’un tel miracle ne l’impressionnait pas. « Mon miracle, disait-il, c’est que lorsque j’ai faim, je mange, et lorsque j’ai soif, je bois. »

Cet élément d’insertion dans le monde m’a permis de suivre le chemin que m’indiquait Don Juan. Il n’est pas nécessaire de transcender le monde. Tout ce que nous avons besoin de connaître est juste devant nous, si nous y faisons attention. Si l’on entre dans un état de réalité non ordinaire, comme c’est le cas lorsque l’on utilise des plantes psychédéliques, n’est seulement pour en tirer ce dont on a besoin pour voir le caractère miraculeux de la réalité ordinaire. Pour moi la façon de vivre — le chemin avec un cœur — n’est ni introspection, ni transcendance mystique, mais présence au monde. Le monde est le terrain de chasse du guerrier…

Toute révolution doit commencer ici, dans ce corps. Je puis altérer ma culture, mais seulement à partir d’un corps impeccablement branché sur ce monde peu réjouissant. Pour moi, le véritable accomplissement consiste dans l’art d’être un guerrier, ce qui, comme le dit Don Juan, est la seule façon d’équilibrer la terreur d’être un homme par la merveille d’être un homme.