Jean Couvrin : Ce corps-ci


05 Nov 2009

(Extrait de l’éditorial du No 9 printemps 1983 de la revue Voir)

Il importe d’être à la fois l’acteur de sa vie et le spectateur radicalement libre, au-delà de toute convention et de toute complaisance. Tantôt l’un, tantôt l’autre primera, selon tes circonstances. Mais à une heure donnée, la pièce de théâtre se perd toujours dans des rebondissements interminables et désespérants, à moins que le spectateur n’arrive à y mettre fin, s’établissant une fois pour toutes dans ce qu’il est: un regard libre.

Nous sommes tous animés par la propension à nous prendre pour tel physique distinct et tel personnage particulier; la plupart d’entre nous ne s’en dégagent jamais. La culture occidentale et contemporaine renforce cette identification au corps (« soma ») et à l’esprit (« psychè »). Le génie de ma concierge et l’intelligentsia culturelle semblent s’être donné le mot pour m’enfoncer dans le crâne que « je suis cela, et rien d’autre assurément ». Pauvre de nous: la vie est brève et l’acteur y joue sa peau.

Par contre, les grandes philosophies religieuses traditionnelles distinguent en l’homme trois niveaux: le physique, le psychique et la Conscience pure – non personnelle. En quelque sorte, le corps et le caractère de l’acteur se démènent dans le monde sous l’œil du spectateur qui est conscience/vision, Des instructeurs éminents nous enseignent qu’il est essentiel et décisif de saisir que nous sommes d’abord et toujours une conscience libre et désengagée. L’affirmation « d’un point de vue ultime, je ne suis ni mon corps, ni mon mental » est tout à fait absurde en dehors de ce contexte.

N’allons pas pourtant remplacer un conditionnement par un autre, ni une idée reçue par un crédo plus original, voire plus exotique! La question est précise: pouvons-nous, en quelque moment privilégié, saisir qu’il y a ici, en nous, une dimension qui transcende le corps et le mental? Puis-je voir qu’il y a en moi une strate profonde que les souffrances et les absurdités de la vie n’affectent pas et n’atteindront jamais? (Mais faute d’avoir fait une telle découverte, nous avons mille fois raison de nous prendre pour ce corps et cet esprit-ci, et de nous en tenir tout bonnement à ce que nous connaissons.)

Tous les auteurs auxquels nous avons donné la parole dans ce numéro de « Voir », comme dans le précédent, s’accordent pour dire que nous ne sommes pas prioritairement cet organisme psycho-physique. Ils l’expriment de façon différente selon leur sensibilité propre et le milieu culturel dans lequel ils se meuvent. Mais au départ, ils n’ont pas une conception en tous points identique du chemin à parcourir.

Dans la ligne du Vedanta, SRI NISARGADATTA MAHARAJ présente la réalisation du Soi comme le fruit d’une prise de conscience, soutenue par la méditation. « Je ne m’occupe ni de disciplines corporelles, ni de yoga, ni de quoi que ce soit que l’on puisse en retirer (…) La pratique des asanas yogiques ou d’autres exercices physiques vous procure une certaine satisfaction, mais cela n’a rien à voir avec la connaissance spirituelle.[1] »

Ses réflexions sur le corps sont innombrables et nuancées:
« L’identification de soi au corps peut être bénéfique  à l’enfant, mais la vraie maturité demande de mettre le corps de côté » [2].
« Pour dépasser le corps, il faut être en bonne santé. Pour aller au-delà du mental vous devez avoir un mental en parfait état » [3].
« On peut supprimer les désirs faibles par l’introspection et la méditation, mais les désirs forts, profondément enracinés, il faut les satisfaire et en goûter pleinement les fruits » [4].
« Le soleil de la vérité reste caché derrière le nuage de l’identification du soi au corps » [5].

A côté du Vedanta, l’Inde – pour ne mentionner qu’elle – a produit un grand nombre de courants philosophiques. En choisissant le corps pour thème de réflexion, nous n’avons pas rêvé un seul instant que nous pourrions être complet. Notamment, nous n’avons pas rendu justice dans ces pages au yoga classique qui tient l’ascèse et la discipline corporelle pour indispensables.

DOUGLAS E. HARDING est influencé par la science contemporaine pour qui la matière – mon corps y compris- tend à n’être plus qu’une apparence dans l’œil d’un observateur extérieur. Tout au long de son œuvre et notamment dans son « art d’éplucher l’oignon », il nous invite à voir la transparence qui règne ici, au lieu de notre présence, sous le voile d’apparences multiples. Chez lui également la découverte ou prise de conscience est déterminante. Pratiquée fidèlement à travers les épreuves de l’existence, la « vision sans tête » débouche sur la réalisation du Soi. Alors même qu’il recommande la détente physique et l’apaisement de l’esprit au début de chaque exercice (« Calmes, détendus, rejetant toute mémoire et toute imagination, voyez… »), D. Harding parle plus volontiers de la relaxation comme d’un résultat de la vision.

« Cette méditation ne requiert pas de postures spéciales ou d’adresse physique. Par contre, les effets physiques peuvent devenir très appréciables. Parmi eux, certains sont caractéristiques: une tranquillité alerte, une détente musculaire ressentie comme dynamisante et non amollissante, un ralentissement marqué de la respiration, un redressement et une légère élévation de la nuque et de la colonne vertébrale. Le teint a tendance à s’éclaircir, les yeux brillent davantage et le tonus physique général tend à s’améliorer. Bien sûr, vous pouvez estimer qu’il est plus facile de commencer par le côté physique et, vous étant assis, vous redresser sur votre chaise: cela vous donnera en tous cas l’opportunité de voir qui se redresse » [6].

Les grandes sagesses traditionnelles ne cessent de clamer que nous commettons une erreur fatale en nous identifiant à notre corps, et à notre psychisme. Pour D. Harding il s’agit d’abord de voir que nous ne sommes pas du tout cette forme corporelle; l’observer suffit pour que, tôt ou tard, notre personnage psychologique se désagrège à son tour. Plus précisément et plus pertinemment encore, il suffit de voir que « ce corps-ci » – à la différence des autres – manque de tête. Le visage que je voulais arborer comme l’emblème de mon identité séparée, je le verrai reflété dans un miroir, mais jamais, au grand jamais, je ne le trouverai ici, dressé sur mes épaules. Dès lors, l’ego est brusquement dépossédé de son support facial -de sa meilleure image de marque. On comprend que Douglas Harding se plaise à répéter l’injonction de Rûmi: « Décapite-toi toi-même, dissous ton corps… ».

Au début de son étude sur « La Conscience-Energie », le Dr THERESE BROSSE (cfr. Voir n°8) montre une humanité handicapée par l’action de l’ego et l’opposition qu’il instaure entre le « moi » et le « non moi ». L’auteur confirme bel et bien que « l’ego se constitue autour du noyau de la représentation corporelle ». On pourrait donc estimer avec D. Harding qu’il importe d’attaquer le mal à la base et de déraciner avant tout l’image corporelle.

Ce qu’il peut voir de son corps, U.G. ne le reconnaît pas comme sien. Les extraits présentés ici offrent des similitudes – un rien trompeuses – avec « la vision sans tête ». Le regard nouveau qu’il porte sur le monde, U.G. l’attribue à un profond bouleversement biologique et à une immobilisation conséquente du mental.

ROBERT PAGES (cfr. Voir n°8) ne se laisse pas détourner de l’essentiel, et EMILE GILLABERT, éclairé par Jésus tel qu’il se dégage de l’Evangile selon Thomas, entend rappeler la vérité première: le Royaume est en nous. Cependant – et nous espérons qu’ils l’accepteront de bon gré – nous avons retenu dans leurs écrits, comme autant d’invitations à la prudence, des passages qui prennent en compte le corps et ses exigences. Pratiquement, on ne saurait méconnaître sans danger que, nos organismes ont droit tantôt à une détente attentive et profonde, tantôt aux compensations de tous ordres (affectives, sexuelles, professionnelles, intellectuelles…), assumées en temps opportun, avec toute la clairvoyance dont nous sommes capables. Pour beaucoup d’entre nous, pour une durée indéterminée, la réalisation temporelle – aussi satisfaisante que possible – sera le terrain le plus propice à l’éclosion de la réalisation intemporelle.

Le corps est à vivre et à dépasser.

[1] Nisargadatta, Graines de conscience, p. 37-38.
[2,3,4,5]  Je suis, p. 113, 144, 112, 115.
[6] D.E. Harding, « the Incredible Hypothesis ».