Konrad Lorenz : Ce que j’ai appris en regardant un singe penser


01 Nov 2011

(Extrait du Figaro Magazine 1983)

Une banane est suspendue au plafond de la pièce dans laquelle se trouve un jeune singe orang-outan. Celui-ci ne peut atteindre le fruit qu’en amenant au-dessous une caisse placée dans un coin éloigné de la pièce. L’orang-outan regarde d’abord la banane puis la caisse, car des expériences antérieures lui ont appris que les objets mis à sa disposition lui permettaient toujours d’obtenir satisfaction. Son regard se détache de la caisse pour revenir se poser sur la banane, il voit que le fruit n’est pas accessible, est pris d’un accès de colère et tente d’oublier le problème en lui tournant le dos. Mais la chose ne le laisse pas en repos, il sombre dans un état conflictuel entre l’attrait de la banane et l’effet répulsif de son inaccessibilité et il commence à se gratter violemment de toutes parts. Ensuite, il revient au problème. Son regard se pose à nouveau sur la banane, puis va de la banane, à la caisse pour retourner à la banane ; c’est alors que se produit le phénomène décisif : il regarde la banane puis le point du sol qui se situe à la verticale au-dessous de la caisse — il a trouvé la solution. D’une culbute, il va chercher la caisse et il lui suffit de quelques secondes pour apporter la caisse à l’endroit voulu et attraper le fruit.

Lors de cette expérience, nous voyons tout simplement ce singe penser. A l’aide de ses réactions d’orientation et d’une bonne dose d’apprentissage il construit une représentation centrale de l’espace, un schéma qui s’inscrit dans son système nerveux central et représente toutes les données de l’espace qu’il doit maîtriser, et il agit dans cet espace qu’il se représente. Cette action dans l’espace ainsi « représenté », qui précède l’action dans le monde extérieur réel, s’appelle la pensée. Les animaux supérieurs et l’homme peuvent utiliser dans le cadre du schéma de l’espace représenté au sein du système nerveux central la méthode d’essais et d’erreurs, autrement dit, adopter dans certaines limites un comportement exploratif. J’affirmerais, pour ma part, que tous les processus de la pensée humaine correspondent à une action de ce type dans l’espace représenté au sein du système nerveux central.

Le passage graduel des plus simples réactions d’orientation aux comportements les plus complexes chez l’homme s’exprime également au travers des modes d’expériences intérieures qui les accompagnent. Karl Bühler a montré qu’un phénomène subjectif très particulier qu’il baptise Aha Erlebnis (sorte d’eurêka de celui qui a trouvé une solution) se produisait toujours lorsqu’un état d’orientation faisait suite à une phase d’inorientation.

Les programmes génétiques qui président au comportement des animaux doués d’un très fort comportement de curiosité sont plus que tous les autres des programmes que l’on qualifie de programmes « ouverts ». Cette ouverture, qu’Arnold Gehlen définit à juste titre comme une propriété spécifique à l’homme, est également présente, même si c’est à un moindre degré, chez tous les êtres de curiosité. Comme ils s’intéressent à l’intérêt biologique potentiel de tous les objets de leur environnement, ils acquièrent ainsi une extraordinaire « adaptabilité » aux biotopes les plus divers. Le corbeau, par exemple, vit dans les déserts africains, dans les forêts des Alpes ou sur une île aux oiseaux des mers du Nord aussi bien que s’il était spécialement adapté à chacun de ces biotopes. Dans le désert où il se nourrit de charognes, il mène la vie d’un vautour en Europe centrale, il chasse comme une corneille de petits organismes vivants et, sur les îles aux oiseaux, il mène une existence parasitaire en se nourrissant des œufs et des petits des oiseaux qui pondent en colonie. La non-spécialisation du programme comportemental suppose une adaptabilité similaire de la structure physique, car une spécialisation morphologique très poussée de tous les organes exclurait cette multiplicité des possibilités comportementales. Le rat grimpe moins vite que l’écureuil, nage moins bien que le castor, cours moins vite que la gerboise creuse moins bien qu’un rat-taupe, mais il dépasse chacun de ces spécialistes dans chacune des trois fonctions pour lesquelles les autres ne sont pas spécialisés. Il est très significatif que parmi les animaux supérieurs, seuls les « spécialistes de la non-spécialisation » sont devenus cosmopolites.

Même l’homme, qu’Arnold Gehlen qualifie d’« être du manque », peut pratiquement se mesurer à tous les mammifères de même taille quant à la multiplicité de ses aptitudes physiques ; n’importe quel homme en assez bonne forme est capable de parcourir 25 km en une journée, d’aller chercher des objets sous l’eau et de grimper à une corde, aucun autre mammifère ne réunit toutes ses dispositions.

Le jeu créateur

Le comportement exploratif et le jeu sont des composantes vitales du comportement humain. Le libre jeu des facteurs, sans objectif déterminé, sans finalité profonde prédéfinie, le jeu dans lequel rien n’est fixe en dehors des règles du jeu, a conduit aux processus qui sont à l’origine de la vie il est à la source de l’évolution et de la formation des organismes supérieurs à partir des organismes inférieurs. Ce libre jeu est très certainement la condition de tout processus véritablement créatif aussi bien dans le cadre de la civilisation que partout ailleurs. L’inextinguible soif de connaissance qui mène la recherche de l’homme est un processus créatif de ce type. Il n’y a rien d’étonnant à ce que cette soif ne puisse donner son plein rendement qu’une fois libérée de tous les objectifs imposés : lorsqu’elle devient jeu.

La recherche scientifique de l’homme se situe sur cette limite mal tracée entre le comportement de curiosité et le jeu, alors que l’activité artistique de l’homme relève bien plus nettement du jeu. La langue courante l’exprime assez bien : on « joue » une pièce de théâtre, on « joue » de la flûte ou du violon. Mais il faut d’abord savoir (le mot Kunst — art — vient du verbe Künnen pouvoir). La simple volonté ne suffit plus à produire une œuvre d’art, sinon ce serait, comme l’a dit un jour Clemens Holzmeister, non plus de l’art, mais du débordement.

Konrad Lorenz

Extrait de Les Fondements de l’éthologie (Flammarion).