Claudine Brelet : Ce que m’a dit le pr. Steveson sur la réincarnation


26 Aug 2011

(Revue Question De. No 29. Mars-Avril 1979)

Le professeur Ian Stevenson fait partie des pionniers de la parapsychologie. Il s’est particulièrement penché sur les problèmes de la réincarnation. Claudine Brelet l’a rencontré à Paris en 1979, alors qu’il était en route pour le congrès de parapsychologie de Bruxelles où il était attendu « en vedette »…

Ian Stevenson (1918-2007) est né à Montréal en 1918. C’est là, au Canada, qu’il a obtenu, en 1943, son titre de docteur en médecine. Plus tard, il a complété sa formation aux Etats-Unis où il s’est installé en devenant citoyen américain. La place nous manque ici pour citer tous ses titres et distinctions (qu’il veuille bien nous le pardonner), mais il n’est pas inutile de préciser que son arsenal médical comprend la biochimie, la recherche en médecine psychosomatique et la psychanalyse. Il a pu se familiariser avec des sujets tels que religions orientales, théosophie et ce que nous appelons aujourd’hui « parapsychologie » — et cela, grâce à l’importante bibliothèque que possédait sa mère. Mais il lui a fallu attendre d’avoir une chaire de professeur de psychiatrie à l’université de Virginie pour pouvoir faire de ces sujets qui l’intéressaient depuis son enfance un « terrain professionnel ». Tout en lisant cette littérature de manière détaillée et approfondie dans l’idée de se préparer pour une recherche dans ce domaine dès que possible, il a donc parachevé sa formation de psychiatre. En 1967, enfin libéré par sa nomination comme professeur à l’Ecole de médecine de l’université de Virginie, disposant en outre de quelques fonds et d’un peu de temps, il a pu commencer ses recherches.

Pourquoi la réincarnation ?

C’était une intuition. De plus, au cours de mes nombreuses lectures, j’étais tombé ici et là sur des rapports suggérant la réincarnation… dans des revues assez obscures parfois ! Peu à peu, j’ai rassemblé tous ces rapports dont j’ai étudié à fond environ quarante cas. Personne auparavant n’avait eu l’idée de les recenser pour les comparer, pour examiner les caractéristiques communes qu’ils présentaient parfois. Je me suis dit que, si l’on pouvait trouver d’autres cas, cela vaudrait la peine d’en faire une étude.

Le professeur Ian Stevenson a donc commencé, en 1960, par publier sur ces quarante cas un article dans le journal de la Société américaine de recherche psychiques. Cet article a suscité un certain intérêt chez de nombreux parapsychologues et aussi, heureusement, attiré l’attention d’un mécène dont il fit la connaissance peu après, en 1961. Le professeur Ian Stevenson lui répondit d’abord sans ambages : « Je n’ai pas tellement besoin d’argent, mais de temps ! » Il était alors très occupé par le département dont il était directeur et devait, en outre, partager son temps entre ses malades et ses étudiants. Néanmoins, sa réponse fut le témoignage même de son honnêteté, et ce mécène offrit à l’université de Virginie l’argent qui permit d’y créer une chaire de recherches parapsychologiques pour le   professeur Stevenson, sous réserve que son titulaire s’occupât en particulier des questions de la survie après la mort.

Quelles étaient les motivations de ce mécène ?

C’est sa femme qui l’avait intéressé à la parapsychologie, car elle avait d’extraordinaires expériences de voyance et de télépathie (non publiées). Plus tard, cet homme est devenu un grand ami. Malheureusement, il est décédé en 1968. J’ai alors pensé que tout était perdu. J’ignorais qu’il avait légué une grande partie de sa fortune pour cette recherche. Cela m’a rendu assez indépendant et m’a permis de créer une petite division dans le département dont je suis le chef. Ma petite équipe comprend deux étudiants qui sont mes assistants, un jeune anthropologue (anthropologie culturelle) qui est mon collaborateur et une secrétaire. J’ai en outre tout un réseau d’informateurs en Asie, souvent des étudiants qui préparent leur thèse de doctorat.

Inutile de dire qu’après la parution de l’article écrit en 1960 le professeur Ian Stevenson est resté « marqué » par ses recherches : il était le seul scientifique, le seul universitaire à avoir pris une telle position officielle ! Et c’est naturellement à lui que s’adressa aussi la Parapsychology Foundation pour aller en Inde étudier un cas de réincarnation. L’été 1961 approchait : le professeur Ian Stevenson profita donc de ses vacances pour effectuer son premier voyage en Inde.

Je fus très étonné de voir combien les cas étaient nombreux là-bas. Bien sûr, comparés à la densité démographique, ils constituent pas la majorité, mais ils sont beaucoup plus nombreux statistiquement qu’en Occident. Ils sont considérés comme « normaux ». J’étais parti avec l’idée d’étudier six autres cas dont j’avais entendu parler, mais, sur le terrain, j’en ai rencontré vingt ! Un cas nous entraînait vers un autre. Nous sommes allés de village en village, de ville en ville, parcourant toute l’Inde pendant six semaines, puis j’ai passé une autre semaine à Sri Lanka (Ceylan).

Ces premières recherches ont été publiées de manière très complète, en 1966, dans un ouvrage : Twenty Cases Stggestive of Reincarnation (traduit en Français), c’est-à-dire cinq années après son premier voyage en Inde. Dans l’intervalle, le professeur Ian Stevenson étudia d’autres cas : au Liban, en Turquie ainsi qu’en Alaska où la réincarnation semble très courante.

Comment le professeur Stevenson conduit-il ses enquêtes ?

Nous commençons par retracer toute l’histoire de l’enfance « présente ». Lorsque l’enfant est trop jeune ou trop timide, nous interrogeons les parents. La richesse de ces informations dépend de l’attitude des parents et, d’autre part, du talent de l’interprète, surtout en Inde et en Asie ! Je dirai que la moitié des enfants ont quelque chose à nous dire. Ils nous parlent de leurs souvenirs le plus souvent très franchement, très ouvertement. Puis nous interrogeons leur entourage : mère, père, frères, sœurs, grands-parents, voisins aussi parfois… à condition que tous soient des témoins de première main. Après avoir recueilli tous ces témoignages, nous nous rendons dans le village ou la ville où l’enfant prétend avoir vécu. Nous recommençons le même type d’enquête, mais en confrontant ce qui nous a été dit par l’enfant aux témoignages des membres de la famille du défunt encore une fois à condition qu’ils soient des témoins de première main. Il nous arrive même d’interroger le meurtrier ! J’ai questionné ainsi sept meurtriers qui, sortis de prison, étaient disponibles pour ces entretiens. Puis nous cherchons tous les documents pertinents possibles concernant le caractère du sujet : rapports des entreprises où il a pu travailler, rapport d’autopsie, certificats de naissance et de décès. La plupart de ces documents ne sont pas toujours faciles à trouver en Asie, mais j’ai fini par récupérer une trentaine de rapports d’autopsie : ce sont des documents très importants.

Pourquoi ?

L’un de mes projets de recherche les plus importants est de constater des effets physiques provenant d’une vie antérieure, même des malformations congénitales qui seraient dues à des blessures.

Il serait intéressant de savoir dans quelle mesure tel ou tel profil psychologique permettrait à un individu donné d’être plus sensible qu’un autre aux souvenirs d’une vie antérieure. Malheureusement, l’élaboration d’une batterie de tests correspondant à de telles données a dû être abandonnée « pour cause d’accident de la route » dont l’un de ses collègues a été l’objet…

Le professeur a-t-il pu néanmoins élaborer un « profil » psychologique des sujets plus sensibles à cette mémoire antérieure ?

Pas encore. Nous avons simplement remarqué quelques caractéristiques. Par exemple, le sujet est souvent plus grave, plus mûr que ses frères et sœurs. J’ai vu une fillette de cinq ans s’occuper très sérieusement de ses frères et sœurs, même plus âgés qu’elle, comme une mère distribuant toutes sortes de conseils —, et affirmer : « Moi, j’ai eu un mari et des enfants… Je sais comment conduire un ménage ! »

L’ancrage de tels souvenirs dépend-il étroitement du cadre culturel dans lequel il se trouve ? Il est certain que le fils ou la fille d’un Français moyen recevra pour toute réponse une claque et un sonore « cesse de raconter des histoires ! »… Et la porte de la mémoire antérieure devient close à tout jamais.

Il est certain qu’en Occident la porte est souvent fermée et les souvenirs étouffés par les parents. Mais, depuis quelques années maintenant, je reçois d’assez nombreuses lettres de parents (des mères pour la plupart) qui sont presque des copies les unes des autres, me disant : « Cher Professeur Stevenson, j’aurais bien voulu entendre parler plus tôt de votre recherche. Mon fils a maintenant treize ans. Quand il n’avait que trois ans, il disait avoir été aviateur et s’être écrasé au sol. Nous lui avons alors répondu : « Ne dis pas de bêtises ! » Maintenant, je le regrette, car j’ai oublié presque tous les détails et lui aussi. »

La croyance en la réincarnation peut apporter de grands changements dans la relation parents-enfants. Ainsi, les parents pourraient commencer à ne plus considérer les enfants comme des êtes « sous-développés » ou même pis… Je pense à ceux qui considèrent un peu l’enfant comme une voiture qui sort de l’usine, sans aucune histoire ni talent avant sa conception. Cette attitude est, en tout cas, celle de ceux qui considèrent que toute la personnalité d’un enfant ne provient que de la génétique ou de l’influence du milieu socio-culturel de sa famille et son environnement.

Quelle doit être alors l’attitude des parents si leur enfant leur raconte des souvenirs « bizarres » ?

Ecouter sans provoquer le discours. Simplement. Surtout avec sympathie. On peut poser quelques questions, mais sans insister, et seulement tant que l’enfant a envie de parler. Ne jamais dramatiser.

De tels souvenirs peuvent-ils être à l’origine de certaines perturbations ?

En Amérique, certains de mes collègues, qui n’ont pas étudié la parapsychologie, s’imaginent que l’on doit être schizophrène si l’on a des souvenirs antérieurs. Cela n’est pas vrai du tout. Or il arrive que des sujets soient perturbés par une telle mémoire parce qu’ils se sentent divisés entre deux familles, c’est tout. Par exemple, un jeune garçon se souvient de sa vie antérieure et c’est donc pour lui comme s’il avait deux pères et deux mères ; il pense aimer les quatre. De tels enfants sont très francs et c’est vrai qu’ils peuvent poser des problèmes à leurs parents, par exemple en leur disant : « Vous n’êtes pas mes vrais parents, mes vrais parents sont ailleurs, dans le village X ! Amenez-moi chez eux ! » Parfois, des comparaisons entre les deux familles peuvent être insupportables pour les parents actuels : « Pourquoi n’avez-vous pas de voiture, pas d’électricité ?… Je ne donnerais pas cette nourriture à mes domestiques ! », etc. Des propos de ce genre ne sont pas très agréables pour un paysan. Mais cela constitue une preuve supplémentaire lorsqu’un enfant n’a jamais pu avoir ni même voir ce qu’il décrit de ses souvenirs « ailleurs ».

Des recherches qui commencent à être prises au sérieux

Le professeur Ian Stevenson se limite, pour l’instant, à la recherche et à la comparaison systématique des cas authentifiables de réincarnation à travers le monde. Depuis une dizaine d’années, il a abandonné les consultations cliniques en psychiatrie. Sa recherche vient compléter celle, plus clinique sur le plan psychiatrique, plus conceptualisante, du Dr Arthur Guirdham qui s’est, notamment, penché sur les dommages causés par la répression des facteurs psi. Ils se connaissent et s’estiment. D’ailleurs, ils sont complètement d’accord pour déconseiller à ceux qui le voudraient de partir à la recherche de leurs incarnations passées, par hypnose ou non. Ces deux médecins psychiatres ont constaté que les meilleurs « souvenirs » sont les plus spontanés. Ceux-ci peuvent commencer par émerger dans des rêves ou des cauchemars (le cas de la patiente du Dr Guirdham, Mrs Smith, est le plus spectaculaire puisqu’elle revécut en cauchemar la tragédie cathare), prendre la forme de noms de lieux ou de personnes que l’on peut retrouver avec précision plus tard. Mais, à la différence du Dr Guirdham, les cas du professeur Stevenson sont plus « récents contemporains même.

En Asie, par exemple, l’intervalle entre la mort et la nouvelle naissance n’est que de quatre ans dans la plupart des cas. Je ne connais qu’un cas très éloigné dans le temps : un Allemand qui s’est rappelé sa vie en Bavière au XIIe siècle, y compris son propre nom et celui de son château. Il était une sorte de baron en lutte contre son évêque…

La réincarnation fera-t-elle un jour partie des programmes scolaires ? Eh bien ! figurez-vous qu’à ce sujet un enseignement sur la vie après la mort commence, dès cette année, à. être donné aux enfants des écoles de Californie, et cela, grâce à l’initiative d’Élisabeth Kubler-Ross et à celle de Sylvia Cranston. Cette dernière est coauteur (ou plutôt coéditrice, comme on dit en Amérique) d’une anthologie des textes essentiels traitant de la réincarnation : Reincarnation : the Phoenix Fire Mystery (Traduit en Français). Décidément, ces Américains semblent bien être les « bionautes » (les navigateurs de la vie) annoncés par Edgar Morin dès son retour de Californie ! Tiens ! Quand était-ce ? Il y a presque dix ans déjà.

Claudine Brelet

QUELQUES LIVRES

Bardet, Crépon, Herbert, etc. : la Mort et une autre naissance. Préface M. Oraison (Paris, Seghers, 1979).

Raymond Moody : la Vie après la vie (Paris, Laffont, 1977).

Denise Desjardins : De naissance en naissance (Paris, Ed. La Table ronde, 1977).

Arnold Sherman : Vous vivez après la mort (Paris, Pygmalion, 1978).

Paul Misraki : l’Expérience de l’après-vie (Paris, Laffont, 1974).

Edouard Bertholet : la Réincarnation d’après le maître Philippe (Paris, Genillard, 1971) .

Annie Besant : la Mort et l’au-delà (Ed. Adyar, rééd. 1977).

Alexandra David-Neel : Immortalité et réincarnation (Monaco, Ed. du Rocher, rééd. 1978).

Jean Prieur : Cet au-delà qui nous attend (Paris, Lanore, 1974).

Anthologie : De l’autre côté de la vie (Paris, Tchou, 1979).

Ces dossiers qui suggèrent la RÉINCARNATION Entretien avec le Dr Ian Stevenson