XXX : Cela va sans dire


26 May 2016

(Revue Être. No 3. 1992)

« Vouloir exprimer la sagesse, c’est comme saisir une flèche au vol, la tient-on, qu’on n’a plus qu’un morceau de bois entre les mains. »

Proverbe chinois

Répondre à la question « Qu’est Cela que je suis ? » reste impossible. Il n’y a pas de réponse certaine à une interrogation qui renferme une proposition non définie. Si vous demandez « Quel jour de la semaine a eu lieu telle ou telle fête » encore faut-il préciser en quelle année. Or « Cela que je suis » n’appartient pas au domaine de la pensée logique et par conséquent au langage pouvant transmettre une information précise.

L’erreur funeste de l’esprit humain reste de croire que le « tout » de l’homme relève de la raison et que la représentation et la formulation qu’elle confère sont établies une fois pour toutes. Il faut dénoncer l’imposture consistant à faire passer pour conforme à la réalité ultime la définition qu’on en donne, à l’exclusion de toute autre, quand cette réalité échappe à toute observation et mesure.

L’autre erreur fondamentale consiste à faire abstraction de l’homme tel qu’il est au profit d’une représentation purement théorique qui elle, n’a jamais existé ailleurs que dans la tête de qui l’a fabriquée. On part sur de belles et grandes idées généreuses et on aboutit à des exterminations.

Lorsqu’on examine les choses en profondeur, on s’aperçoit que l’on se trompe complètement en prenant les phénomènes pour les causes qui les ont provoqués. Pour donner un exemple, on peut se servir de celui avancé par le philosophe C. Rosset [1]. Chacun connaît au moins une famille qui s’est irrémédiablement brisée au moment du partage d’un héritage. On dit que c’est l’argent qui est la cause de cette division. Or, c’est plutôt parce que ses membres se haïssaient plus qu’ils ne s’aimaient et cela peut-être depuis des générations, sous l’apparence des bonnes manières qui leur permettaient de se supporter. C’est pourquoi en réalité ils se sont séparés, l’héritage ici a seulement servi de détonateur. On croit qu’il suffit d’un peu de courage, d’amitié et de confiance réciproque pour « changer la vie » pour reprendre une expression aussi banale qu’illusoire qui naît au 18e siècle avec l’idée de progrès et d’amélioration du sort des faibles et des impuissants et avec l’espoir que demain une autre existence que nul ne connaîtra probablement jamais, donnera à la vie ce goût qui lui fait cruellement défaut présentement.

Toute idéologie du bonheur pour demain masque l’essentiel, à savoir que les hommes étant ce qu’ils sont, on n’y peut rien changer fondamentalement. On ne change que l’essentiel, les comportements, les apparences. Cela tant qu’on ignore les ressorts de sa nature profonde.

Il est extrêmement difficile pour nous occidentaux hypertrophiés mentaux, abrutis par le déferlement permanent d’informations visuelles et sonores, non reliées entre elles, d’échapper à un état de désorientation par manque de repères et de réflexion personnelle. Ainsi se trouve-t-on très vulnérable aux manipulations des propagandes, publicité, et magnifications, c’est-à-dire aux mensonges subtilement distillés par les organismes de diffusion de l’information qu’on appelle média.

Sur nous pèse depuis des siècles le poids de l’affirmation d’une séparation irréductible entre la divinité et l’homme, entre créateur et créature. Il existe une spiritualité-fiction comme il existe une science-fiction, avec cette différence que les auteurs, auditeurs et lecteurs de cette dernière savent qu’ils se prêtent à un jeu de l’esprit, tandis que ceux de la première croient à la réalité absolue de ce qui est dit, vu ou entendu. L’on comprend Eckart aspirant à être délivré de Dieu, donc des conceptions, représentation et interprétation humaines de Dieu.

« On ne saisit pas Dieu, Dieu est un pur Rien » a écrit Angélus Silesius. Par Rien, nous ne devons pas entendre un néant, mais l’absence de forme, de toute représentation conceptuelle, comme l’Être et le Non-Être. Au-delà du Dieu conçu, pensé, invoqué, prié, adoré, il existe une autre dimension qui est éprouvée et ressentie seulement comme silence, rien et vacuité, tant qu’on ne se trouve pas soi-même dans cette dimension et comme totalité et plénitude lorsqu’on la vit. Mais ce rien qui n’est que la constatation de la limite de la pensée au-delà de laquelle l’imaginaire supplée l’ignorance : « je ne sais pas », risque de mener à l’agnosticisme ou à l’athéisme tant que la possibilité d’être indistinctement un ou l’Un ne s’est pas actualisée comme présence.

Il y a quelques années, une enquête fut menée en France auprès de scientifiques de haut niveau, afin de savoir si leurs recherches les avaient menés à Dieu, s’ils croyaient en Lui et dans la nécessité des religions. D’après ce qu’on a pu savoir des résultats de cette enquête, la grande majorité de ceux qui y ont répondu ont assuré que leurs recherches ne les avaient pas amenés à connaître Dieu. Par contre, l’examen de la réalité observable, chacun dans sa spécialité, et le fait qu’il existe des lois, c’est-à-dire de l’ordre et des systèmes organisés complexes stables, les avaient entraînés à postuler l’existence de quelque chose comme un principe organisateur, intelligent, au lieu d’un chaos perçu comme le fruit du hasard. Seulement, la connaissance de ce principe échappe à l’esprit humain. En conséquence, aucune organisation ne peut s’en prévaloir pour imposer aux autres ses constructions comme la seule vérité admissible, l’imposant par la force si nécessaire.

Il existe une dimension de l’homme autre que celle de la raison, des sensations et des sentiments, autre que celle du fantasme, de l’imaginaire et du rêve. Laissons la science et la logique, fortes de leurs succès dans le monde des phénomènes, couler par le fond ce qui, sans preuve, avait jusqu’ici été présenté comme seul réel.

Quand bien même tout aurait été expliqué, en admettant que cela se puisse produire, il restera toujours au cœur de l’homme le désir, la nostalgie d’une transcendance, un sentiment d’incomplétude et le besoin de parvenir à l’accomplissement de l’unité de soi-même et de l’univers. Mais, une fois entré dans la dimension humaine de la transcendance, étrangère à la pensée logique, au langage, à la science et à l’analyse, il n’y a plus de place pour des pseudo-vérités, des pseudo-raisons utilisées comme analgésiques pour calmer ce besoin dont « on ne sait quoi », mais incapables de faire connaître directement la cause qui l’a créé. Seule demeure ce qui se révèle comme présence, inchangée à travers les états et les événements de l’existence humaine.

Il y a deux sortes d’approches de la transcendance. L’une pour ceux qui ont gardé l’ingénuité, la spontanéité et l’innocence de l’enfance. Il leur suffit de savoir que l’Inexprimable est leur nature véritable et qu’ils doivent la vivre en pleine conscience. Ils n’ont plus qu’à attendre que l’éveil se produise soudain, n’importe où, n’importe quand, et prenne possession de la totalité de l’être « Il faut qu’il grandisse et que je diminue » a dit Jean-Baptiste parlant du Christ [2]. « Chrétien, si tu peux être enfant du fond de ton cœur, dès cette terre, est tien le Royaume des Cieux. » [3]

C’est cette voie que montrent un Lin Tsi, un Maharshi, un Maharaj et quantité d’autres spirituels, d’Orient et d’Occident.

On ne sait ce qu’est Dieu : « Il n’est ni lumière, ni esprit, ni vérité, ni unité, ni ce qu’on nomme divinité, ni sagesse, ni raison, ni amour, ni essence ou affect. Il est ce que ni moi, ni toi, ni nulle créature jamais n’apprennent qu’en devenant ce qu’Il est. » [4]

« On est pris par quelque chose de simple et dans cette unité, le sentiment du multiple s’efface. » [5]

« Quand je suis plongé dans ce bien et le contemple, je ne me souviens plus de Jésus, ni de quoi que ce soit qui ait une forme. Je vois tout et cependant ne vois rien, je vois Dieu selon un mode qui ne peut être ni exprimé, ni conçu, je vois que c’est le bien absolu. » [6]

Mais les textes d’auteurs morts ne suffisent pas pour rendre une tradition vivante. Nous ne vivons même plus du « parfum d’un vase vide » pour reprendre l’image de Renan.

L’autre approche s’adresse à ceux qui ont perdu cette innocence.

Pour avoir privilégié un moment de l’histoire et donné le primat aux instances et aux affaires du monde, en faisant silence sur la spiritualité intérieure et en mettant sous le boisseau ceux qui se préoccupaient d’autre chose que d’action ou des injonctions de l’autorité dans le domaine moral, l’Occident s’est sclérosé dans un conformisme stérile pour en arriver maintenant comme horizon ultime à la défense des droits de l’homme dans le royaume de César. C’est toujours la même chose, en abaissant le degré de la fièvre on s’imagine supprimer le mal.

Il reste une issue possible, celle du délaissement, non pas une renonciation volontaire résultant d’efforts héroïques dans des épreuves dont on sort victorieux, à la manière d’un superman de bande dessinée ; mais de la constatation que tout ce qu’on a entrepris pour atteindre ce qui est hors de la pensée, a abouti à l’impasse et à l’échec. On entre alors pour un temps dans un univers où tout a comme un goût de cendres. Là, on a capitulé sans conditions et abandonné tout espoir de parvenir par ses propres moyens à l’Inexprimable.

On n’accède pas à la dimension humaine de la transcendance avec son chargement de prétentions et de savoir. C’est le jour où l’on a compris l’inefficacité et l’inutilité de l’érudition que ce qui échappe à la pensée et aux mots devient possible comme évidence et présence ; mais cela ne dépend pas de soi.

Que tous ceux qui aspirent à ce qu’ils conçoivent comme la transcendance en vue d’obtenir un retour de jeunesse, un surcroît d’intelligence, de pouvoirs ou de passion, comme dans le mythe faustien, ou pour posséder la clé qui permettra d’ouvrir toutes les portes, sachent qu’ils se trompent de route. Celle dont nous parlons n’est pas la voie de la puissance ou de la connaissance, c’est-à-dire de la gnose, mais celle qui conduit à l’effacement de tout maquillage et de toute dissimulation pour faire place à une terrible et impitoyable lucidité vis-à-vis de soi et du monde, ce qui n’a rien à voir avec une sorte de persécution plus ou moins morbide de soi-même, compensée par un scepticisme amer face au monde.

Il ne s’agit pas de faire cesser volontairement son tintamarre intérieur. Ce serait aussi stupide qu’espérer devenir spontané de propos délibéré. Quoi qu’il se présente en nous, ce n’est jamais ce qui demeure hors de toute pensée, sensation et sentiment, hors de l’imaginaire et du rêve, hors de tout ce qui peut être connu. « Cela » ne signifie rien, ne traduit rien, ne sert à rien, mais pour qui en a l’évidence, « Cela » suffit [7]. Sa quête est achevée.

Libre à ceux que tenaille le besoin de classifier pour se repérer, juger et par là se rassurer en face de l’inconnu, de déclarer qu’il s’agit là d’un état purement psychique relevant de la suggestion ou d’une production anormale de quelque élément chimique cérébral, comme les endorphines par exemple.

Il n’existe aucune réponse possible à la question fondamentale au sujet de la source de soi-même. Par contre, lorsqu’on vit dans cette conscience de l’exister pur, (ce qui nous semble la dénomination la moins caricaturale pour indiquer ce qui est sans référence à soi et sans référence au monde), la question ne se pose plus. Elle s’évanouit et disparaît. La réponse a toujours été là, mais elle ne relève pas de notre pensée au moyen de laquelle on la cherche toujours en vain.

Il en est pour qui la musique est la raison d’être. Il en est pour qui la présence en soi de l’Être est devenue la seule raison de vivre. Encore faut-il que le silence de soi se soit établi pour que le Silence puisse être entendu. « Ami, j’arrête là. Si tu veux lire encore, va, toi-même deviens l’écriture et l’essence. » [8]

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1 Clément Rosset – La force majeure – Éditions de Minuit 1983.

2 Évangile de Jean. III, 30.

3 Angélus Silésius, l’« Errant chérubinique », Collection l’Expérience Intérieure, Edition Planète 1970, I, 25à.

4 Id. IV, 21.

5 Tauler.

6 Angèle de Foligno. Cité par L. Pauwels : « Ce que je crois », Grasset, 1974.

7 « De la Réalité ultime, rien ne peut être dit si ce n’est « asti : (c’)est » (Katha Upanishad 6.12).

8 Angélieus Silésius, op. cit. VI, 261.


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