Alexandre Maupertuis : Célébration de la femme et prostitution sacres


02 Dec 2010

(Revue Question De. No 20. Septembre-Octobre 1977)

Pour atteindre à la plénitude, l’homme antique connaissait deux chemins : la religion et l’érotisme. L’écrivain Alexandre Maupertuis, constatant l’absence en Occident d’une philosophie de la chair, d’une philosophie qui fasse sa place au corps, a cherché dans les recoins mal connus, oubliés ou négligés de l’histoire et des religions. Dans son livre « Le sexe et le plaisir avant le christianisme » (édition Retz), il présente les rites et les métaphysiques qui intégraient les valeurs de l’érotisme. C’est ainsi qu’il explique des liturgies sexuelles comme la prostitution sacrée, l’inceste royal, la sodomie ou l’union du roi et de la grande prêtresse. Il dénonce la voie restrictive imposée par le christianisme qui remplaça, dit-il, « Désir et Connaissance par Abstinence et Foi »…

Chez tous les peuples de l’Antiquité, des femmes se prostituaient de manière épisodique ou régulière aux fidèles des dieux et des déesses de l’amour.

Amon, dans son sérail de Thèbes, Mardouk et Ishtar à Babylone, Vénus à Corinthe, Yahvé à Jérusalem recueillent l’argent de la prostitution.

Partout on fait l’amour dans les temples. Et les prostituées ont une demeure dans celui de Yahvé. Alliance incroyable de l’autel et du bordel ! Voltaire n’a jamais voulu le croire. Et pourtant cette alliance paraît tellement nécessaire et respectable qu’il lui arrivera parfois de survivre au triomphe du christianisme et de l’islam. Au début du siècle, on appelait encore « saintes » les rues de Biskra dans lesquelles les jeunes filles de la tribu des Oulad Naïl se prostituaient. Et Gide témoigne que ces jeunes filles figuraient dans maintes cérémonies religieuses et que des marabouts très vénérés se montraient en leur compagnie. Il apparaît bien, à la lumière de son témoignage, qu’il ne s’agissait pas seulement pour elles de commerce et de plaisir, mais qu’il entrait dans leur prostitution le souvenir d’un office religieux, d’une célébration de la femme absolue.

Il ne faut pas croire pourtant que les prêtres avaient seulement trouvé là un objet de commerce aussi fructueux que la vente de souvenirs de l’indulgence. Il s’agissait vraiment d’une offre religieuse.

De l’office religieux, la prostitution sacrée exigeait la vocation. On a trouvé en Lydie la stèle funéraire d’une prostituée sacrée qui s’appelait Aurelia Emilia. Un ordre formel du dieu l’avait invitée à le servir de cette façon. Les prostituées sacrées étaient entourées du même respect et de la même admiration que nous avons aujourd’hui pour la vocation de nos religieuses. Les rois ne craignaient pas de consacrer leurs filles à cet office. A Babylone, Nabonide fait de la sienne une dame de Mardouk, et Cyniras, roi de Chypre à l’époque légendaire, fonde la prostitution sacrée en la faisant exercer par ses propres filles.

Chéops prostitua sa fille pour construire des pyramides

Hérodote raconte même que Chéops prostitua sa fille Hontsen pour faire la paie des ouvriers des pyramides ! L’argent lui fit si cruellement défaut, dit-il, qu’il plaça sa fille dans une maison de débauche en lui ordonnant de se faire payer un certain prix. Hontsen, qui songeait à laisser pour son compte un monument à la postérité, demanda à ses visiteurs, en plus du prix exigé par son père, que chacun deux lui apportât des pierres ; et avec ces pierres, « elle édifia une pyramide, au milieu du groupe des trois, devant la grande. »

Nous n’avons pas retrouvé cette pyramide quoiqu’une inscription ancienne assure que Chéops en fit construire une pour sa fille à côté de la sienne. Mais le plus important de l’histoire est qu’on ait pu associer en Egypte, et jusqu’au Ve siècle, royauté et prostitution. Est-ce que cela ne montre pas le niveau religieux qu’on lui supposait ?

Pas de cérémonies sans prostituées sacrées

Les temples aussi achetaient des esclaves pour les prostituer. D’autres encore leur étaient offertes pour l’accomplissement d’un vœu, mais sans que jamais leur condition fût infamante. On vit Xénophon de Corinthe offrir cinquante jeunes filles à Aphrodite en remerciement d’une victoire olympique qu’elle lui avait accordée à la course des chars. Et Pindare, en célébrant sa victoire, chanta Aphrodite, la mère des célestes amours. « La déesse qui permet aux jeunes filles très hospitalières de cueillir sans blâme, sur leur aimable couche, le fruit de leur tendre jeunesse. »

C’était un métier qu’on pouvait être fière d’exercer. Hérodote vit en Lydie un monument notoirement exécuté aux frais « des filles » qui font métier de leurs corps ». Une inscription ne craignait pas de le proclamer.

Il y a peu, en Inde, les plus hautes familles considéraient comme un honneur que leurs filles fussent consacrées à l’accueil des fidèles dans les temples, et il ne se faisait point de cérémonies ni de fêtes où leur présence n’était « un ornement à peu près nécessaire ».

C’était vrai aussi de la Grèce. Pas de fêtes publiques, pas de cérémonies civiles où leur concours ne soit souhaité. Des places leur sont réservées au théâtre comme aux magistrats les plus importants de la cité. Une fête d’Aphrodite leur est spéciale : les Aphrodisies des courtisanes.

Des cérémonies d’une importance capitale leur sont confiées. Quand les Perses menacent d’envahir la Grèce, on a recours à elles pour porter aux dieux les vœux et les prières des Grecs. « Elles se sont tenues devant la divine Aphrodite. Elles l’ont implorée pour les Grecs et pour les vaillants Corinthiens. C’est pourquoi la divine Aphrodite n’a pas voulu livrer aux archers perses cette acropole de la Grèce (Simonide). »

Il est vrai que la ville de Corinthe tout entière leur était consacrée. Située entre deux mers, la ville avait deux ports, l’un sur le golfe, l’autre sur la mer Egée. Entre les deux, un chemin appelé diolchos permettait aux bateaux d’être halés d’un rivage à l’autre. Et des foules de matelots, pendant le temps où on déchargeait les navires, se ruinaient en dévotions avec elles. A un point tel que Corinthe était devenue proverbialement synonyme de perdition et que l’adage en est conservé dans les grammaires latines : Non licet omnibus adire Corinthum. Autrement dit : tout le monde ne peut pas s’offrir les filles de Corinthe.

Les hommages les plus solennels n’étaient pas refusés aux prostituées sacrées. Rome même s’inclinait devant Eryx, petite ville sicilienne entièrement consacrée à la prostitution, et le Sénat romain ordonna aux Siciliens de payer un tribut en or à son temple de Vénus. Chaque fois qu’ils se rendaient dans l’île, les magistrats romains ne manquaient pas d’honorer le sanctuaire d’Eryx par des « sacrifices » et des hommages solennels. Diodore de Sicile rapporte même que, « pour faire plaisir à la déesse, les Romains oubliaient volontiers « la gravité de leurs charges » pour s’amuser gaiement avec les femmes ».

C’est ainsi qu’avant même que la prostitution sacrée devienne un phénomène folklorique, avant qu’une théologie compliquée de la femme ne remplace la vénération évidente de la fécondité et que l’hospitalité sexuelle ne se transforme en commodité touristique, on peut soupçonner un usage collectif et réciproque des hommes et des femmes. Pourtant, malgré la prédominance très nette du féminin au point de vue théologique, il semble bien que ce soit davantage au profit de l’homme que ce collectivisme s’accomplisse.

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UN TEMPLE DE L’AMOUR

Les temples d’Aphrodite, d’Ishtar ou d’Astarté étaient construits sur des plans de couvents divisés en cellules. Ils étaient un monde complet, « fermé par des limites de pierre et régi par une déesse, âme et centre de cet univers ». On rapporte que celui d’Alexandrie était composé de 1 400 cellules.

« Le plan des maisons sacrées était uniforme et tel : la porte, de cuivre rouge (métal voué à la déesse), portait un phallus en guise de marteau, qui frappait un contre-heurtoir en relief, image du sexe féminin, et au-dessous était gravé le nom de la courtisane […]. De chaque côté de la porte s’ouvraient deux chambres en forme de boutiques, c’est-à-dire sans mur du côté des jardins. Celle de droite, dite « chambre exposée », était le lieu où la courtisane parée siégeait sur une cathèdre haute à l’heure où les hommes arrivaient. Celle de gauche était à la disposition des amants qui désiraient passer la nuit en plein air, sans cependant coucher dans l’herbe.

La porte ouverte, un corridor donnait accès dans une vaste cour dallée de marbre dont le milieu était occupé par un bassin de forme ovale. Un péristyle entourait d’ombre cette grande tache de lumière et protégeait par une zone de fraîcheur l’entrée des sept chambres de la maison. Au fond s’élevait l’autel, qui était de granit rose.

Toutes les femmes avaient apporté de leur pays une petite idole de la déesse, et, posée sur l’autel domestique, elles l’adoraient dans leur langue, sans se comprendre jamais entre elles. Lakçmi, Aschthoreth, Vénus, Ishtar, Freia, Mylitta, Cypris, tels étaient les noms de leur volupté divinisée. Quelques-unes la vénéraient sous une forme symbolique : un galet rouge, une pierre conique, un grand coquillage épineux. La plupart élevaient sur un socle de bois tendre une statuette grossière aux bras maigres, aux seins lourds, aux hanches excessives et qui désignait de la main son ventre frisé en delta. Elles couchaient à ses pieds une branche de myrte, semaient l’autel de feuilles de rose et brûlaient un petit grain d’encens pour chaque vœu exaucé. Elle était confidente de toutes leurs peines, témoin de tous leurs travaux, cause supposée de tous leurs plaisirs. Et, à leur mort, on la déposait dans leur petit cercueil fragile, comme gardienne de leur sépulture.

Les plus belles parmi ces filles venaient des royaumes d’Asie. Tous les ans, les vaisseaux qui portaient à Alexandrie les présents des tributaires ou des alliés débarquaient, avec les ballots et les outres, cent vierges choisies par les prêtres pour le service du jardin sacré. C’étaient des Mysiennes et des Juives, des Phrygiennes et des Crétoises, des filles d’Ecbatane et de Babylone, et des bords du golfe des Perles et des rives du Gange. Les unes étaient blanches de peau, avec des visages de médailles et des poitrines inflexibles ; d’autres, brunes comme la terre sous la pluie, secouaient sur leurs épaules des chevelures courtes et sombres.

Il en venait de plus loin encore : des petits êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux s’allongeaient vers les tempes ; leurs cheveux noirs et droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour, mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles assises sur leurs petits pieds et s’amuser puérilement.

Dans une prairie solitaire, les filles blondes et roses des peuples du Nord vivaient en troupeau, couchées sur les herbes. C’étaient des Sarmates à triples tresses, aux jambes robustes, aux épaules carrées, qui se faisaient des couronnes avec des branches d’arbre et luttaient corps à corps pour se divertir ; des Scythes camuses, mamelues, velues qui ne s’accouplaient qu’en posture de bêtes ; des Teutonnes gigantesques qui terrifiaient les Egyptiens par leurs cheveux pâles comme ceux des vieillards et leurs chairs plus molles que celles des enfants ; des Gauloises rousses comme des vaches et qui riaient sans raison ; de jeunes Celtes aux yeux vert-de-mer et qui ne sortaient jamais nues.

Ailleurs, les Ibères aux seins bruns se réunissaient pendant le jour. Elles avaient des chevelures pesantes qu’elles coiffaient avec recherche, et des ventres nerveux qu’elles n’épilaient point. Leur peau ferme et leur croupe forte étaient goûtées des Alexandrins. On les prenait comme danseuses aussi souvent que comme maîtresses.

Sous l’ombre large des palmiers habitaient les filles d’Afrique : les Numides voilées de blanc, les Carthaginoises vêtues de gazes noires, les Négresses enveloppées de costumes multicolores.

Elles étaient quatorze cents.

Quand une femme était entrée là, elle n’en sortait plus jamais qu’au premier jour de sa vieillesse. Elle donnait au temple la moitié de son gain, et le reste devait lui suffire pour ses repas et pour ses parfums. »

Extrait de l’Aphrodite de Pierre Louys. L’Antiquité ne nous a pas laissé de meilleure évocation.

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Le roi établit son pouvoir par des rites sexuels sacrés

Une hiérogamie, c’est-à-dire un mariage sacré, avait lieu, en Aquisilène (royaume assyrien), entre une prostituée sacrée et un esclave qu’on substituait au roi. Pendant la durée de ces fêtes dites saquaïques (ou fêtes des tentes), tout esclavage disparaissait pour faire plaisir à la déesse. On retournait au chaos primordial. « Toutes les distinctions de rang que la hiérarchie sociale a mises à la place de la fraternité primitive sont supprimées. Ishtar, représentée par une courtisane, préside la fête. Ses yeux sont noircis au stilbium, ses membres chargés de joyaux. Elle se prélasse sur un divan magnifique, à l’ombre d’une haute tente. Devant elle s’étalent des tables chargées d’huile et d’encens. Elle attend l’arrivée de l’amant divin et de sa suite [1]… »

Ainsi la décrit Ezéchiel : « Tu t’es assise sur un lit d’apparat, devant lequel une table était dressée où tu avais mis encens et huile. On entendait (devant toi) la voix joyeuse d’une foule insouciante, à cause de la multitude des hommes amenés du désert (XXIII, 41). »

Le conjoint qu’on lui destine et qui est appelé Zoganes prend place sur un trône. Les insignes de la royauté marquent son nouveau rang. Pour le peuple, il incarne Hercule, comme la prostituée représente Ishtar. Lui a revêtu la robe transparente et les bijoux des prostituées lydiennes et il s’occupe à carder la laine comme Sardanaple ou Hercule aux pieds d’Omphale. Toutes les concubines du souverain sont à sa disposition.

Ainsi s’écoulent cinq jours de fête à la fin desquels le Zoganes, après s’être uni à la prostituée, est brûlé vif sur un bûcher. Comme Hercule sur l’Œta. Alors le pouvoir du roi qui avait abdiqué en faveur de l’esclave est restauré.

L’origine sexuelle du pouvoir et sa restauration solennelle par des rites sexuels ne sont pas si exceptionnels, même s’ils ne s’entourent pas de tout le décorum et de toutes les résonances mythiques des fêtes saquaïques.

Puisque le souverain est d’abord tenu pour responsable de la prospérité de son peuple et que cette prospérité est surtout agricole, il faut que le souverain participe au pouvoir du féminin. C’est pourquoi le coït pratiqué avec la grande prêtresse est souvent un instrument juridique d’accession ou de conservation du pouvoir.

Même dans une civilisation dont l’orientation patriarcale n’est pas à démontrer, comme l’ancien Israël, les tyrans Abner et Absalon inaugurent leur règne par un coït célébré en public. Le jour du nouvel an assyrien, le roi devait abdiquer. Et il ne retrouvait sa puissance qu’après être passé dans le lit d’Ishtar. On a trouvé à Tell Asmara des figurines de plomb qui représentent l’union du roi et de la déesse. L’homme est debout et la femme à moitié étendue sur l’autel. Le roi se glorifie de ses heureuses amours avec la déesse. « Il lui avait dressé un lit de cèdres et alors la déesse l’a embrassé… »

Quand l’union avait été heureusement consommée, le roi devenait un symbole de vie et de mort. Son autorité redevenait indiscutable.

La transmission du pouvoir par les femmes

Un régime identique présidait à la transmission du pouvoir dans les royaumes hittites d’Anatolie. On a conservé à Yazilikaya une stèle qui laisse supposer qu’à l’époque du grand festival de printemps les rites du renouveau devaient s’y accomplir de la même façon qu’à Babylone. On sait d’ailleurs qu’à la mort de la reine mère la reine régnante devenait la prêtresse de la déesse mère. Et c’était encore par l’intermédiaire de son épouse que le roi hittite entrait dans l’intimité de la déesse [2].

Dans la Chine archaïque, on n’accède pas au trône quand on est le fils du souverain : il faut épouser l’aînée de ses filles. Toute race sort d’un héros, mais c’est à la mère du héros que va la vénération la plus grande.

Dans la capitale même du patriarcat, à Rome, Tite-Live nous apprend que les Tarquins, parmi les premiers rois de Rome, doivent leur avènement à l’action des femmes, « sans établir l’interrègne traditionnel, sans réunir les comices, sans obtenir les suffrages du peuple ni la ratification du Sénat [3]. » Au grand scandale de Tite-Live, sa femme Tullia fut la première qui appela Tarquin du titre de roi (regem que prima appelavit). N’a-t-on pas le droit de se demander, avec Maurice Bardèche [4], si le noyau générateur du récit ne fut pas « un usage immémorial selon lequel la femme étrusque avait le caractère, inintelligible à Tite-Live, de « faiseuse de rois », comme si la légitimité monarchique dépendait de la désignation et de la consécration par la reine » ?

Dans le même sens d’une communion à la valeur divine du féminin, Cléopâtre s’offrira plus tard à Antoine lorsque celui-ci la rejoignit à Tarse où elle lavait invité. Cléopâtre se présenta à lui « dans le costume et l’appareil d’Aphrodite, en s’offrant […] à réaliser le mariage divin avec le futur maître du monde [5] ».

L’inceste royal est une obligation religieuse

En outre, la transmission du pouvoir par les femmes pouvait exiger certaines dérogations à la morale courante. Ainsi n’est-il pas rare de voir recommandée l’union du frère et de la sœur. Avant de séduire César et Antoine, Cléopâtre avait été mariée successivement à chacun de ses deux frères.

On voyait dans l’inceste une modalité sacro-sainte du mariage qui pouvait activer plus favorablement encore les forces surnaturelles. Il est notable que, dans l’inceste rituel, l’initiative est prise par la sœur épouse : c’est elle qui choisit l’homme et présente sa demande en mariage.

Ainsi en allait-il aussi pour les rois légendaires de Chypre. Pygmalion, Cinyras et son fils Adonis, de génération en génération, étaient censés avoir été aimés d’Aphrodite. Et les premiers rois phéniciens de Paphos se piquaient d’être non seulement les prêtres de Vénus, mais aussi ses amants et ses fils.

En Egypte, l’inceste royal est une obligation religieuse. Le pharaon s’unit à sa sœur comme une incarnation d’Horus et la reine sœur incarne Hathor. L’inceste était d’autant plus saint qu’il était seul conforme au mythe de la création du monde, création que le mariage d’Isis et d’Osiris avait inaugurée.

Les livres sacrés des Aryens recommandaient le mariage entre frères et sœurs : « Ces mariages effacent les péchés, dit le Dinkard ; ils sont accompagnés de la splendeur divine. Cyrus, qui ne reculait pas devant la splendeur divine, avait épousé sa tante paternelle. Cambyse, amoureux de sa sœur Méroc, l’épousa en même temps que sa cadette ; et le grand sage Ardagh Viraz avait pris pour femmes ses sept sœurs.

Dans un même ordre d’idée, l’inceste de l’Inca était justifié par le fait qu’aucune femme n’était jugée digne de s’unir à lui ni capable de lui donner un héritier divin. Il fallait, pour que la lignée ne se dégradât point et qu’il n’y eût pas déperdition d’énergie transcendante, que l’Inca épousât « une femme qui fut de sa propre substance […]. Comme font les dieux ».

Après avoir décrit les valeurs du matriarcat, A. Maupertuis explique longuement comment la découverte du rôle du père, le culte du phallus, en un mot le patriarcat, va mettre fin à l’âge d’or de la femme. Dieu père remplacera la déesse mère. Une coutume comme la prostitution sacrée à la fin du monde antique changera totalement de signification.

De son côté, la prostitution sacrée survivra également à l’institution du patriarcat et, malgré des persécutions d’autant plus féroces qu’elles devinrent de plus en plus inexplicables dans le nouveau contexte, elle maintiendra au cœur du patriarcat le souvenir du communisme des origines.

La prostitution sacrée jouissait d’un statut favorable, mais nous verrons les interdits et les sanctions se lever progressivement. On avait autrefois des raisons d’interdire le mariage à la prostituée sacrée. C’était le cas pour l’ensemble des prostituées babyloniennes, mais le code d’Hammourabi qui les distingue soigneusement en « classes » finit par établir qu’elles pourront se marier. Il conviendra seulement alors à celles « qui auront été épousées par un Assyrien » de rester voilées dans les rues.

Que la possibilité du mariage leur soit reconnue témoigne déjà d’une incompréhension grave et d’un avilissement de l’institution, mais ce qui sera dramatique, c’est que la fécondité même, qui était leur raison d’être, leur sera finalement interdite. La grande prêtresse que nous trouvons à la tête du collège des prostituées de Babylone, celle qui probablement passait les nuits dans la chambre nuptiale au sommet de la ziggourat, ne doit pas avoir de progéniture. Le code d’Hammourabi l’interdit également à cette catégorie de prostituées qu’il appelle les zermashitu, « celles qui oublient la semence ». Quant à la Balme (ou « inféconde »), elle ne doit avoir d’enfants que par l’intermédiaire de ses servantes.

En Israël, la prostitution sacrée sera persécutée

A cause d’elle, les adorateurs de Yahvé menacent les juifs de fléaux infinis. Osée les maudit pour leur esprit de prostitution. Et ce n’est pas une image : « Ils sacrifient en compagnie des hiérodules […]. On est si bien sous les ombrages [6] … »

Le roi Asa les fit expulser d’Israël. Il fit ce qui est juste aux yeux de Yahvé. Il chassa d’Israël les prostituées sacrées. Mais son zèle fut cependant inutile puisque au VIIe siècle la loi du Deutéronome proclamera encore : « Il n’y aura pas de prostituées sacrées parmi les filles d’Israël ni de prostitués sacrés parmi ses fils. Tu n’apporteras pas à la maison de Yahvé le salaire d’une prostituée ni le paiement d’un sodomite quel que soit le vœu que tu auras fait : car tous deux sont en abomination à Yahvé ton Dieu [7]. »

Dans les temps forts de la persécution, on allait même jusqu’à brûler les prostituées sacrées. Ainsi Juda ordonna que sa belle-fille (c’était une princesse royale) fût conduite sur un bûcher, parce qu’elle s’était prostituée dans un temple.

Nul doute qu’à la suite de ces persécutions le caractère cultuel de la prostitution ne se soit peu à peu effacé. Mais le rite subsiste jusqu’à l’Exil, malgré Josias qui détruisit, vers 620 avant Jésus-Christ, « les appartements des sodomites et ceux que les prostituées sacrées avaient construits à l’intérieur du temple de Yahvé ». Le sanctuaire de Jérusalem finit par ne plus louer de courtisanes. Mais le salaire des prostituées continua longtemps encore à servir à l’entretien des prêtres.

En partie donc parce qu’elle était une manifestation religieuse trop extériorisée, mais en raison surtout du grand renversement des valeurs (passage du rôle créateur de la femme à un rôle inerte vis-à-vis de l’homme), cette dernière manifestation religieuse de la propriété collective des femmes devait progressivement disparaître. « Le goût de l’attraction finit par l’emporter sur le sens liturgique [8] » et, dans cette grande dévaluation religieuse qui prélude à la fin du monde antique, on finit même par ne plus supposer à la prostitution que des raisons profanes.

Les statuettes vont remplacer les femmes

Autour des temples assyriens, on trouve en foule des statuettes de femmes nues au sexe proéminent, que les archéologues classent dans les musées comme Déesses-Mères. Cependant leur abondance permet de supposer, avec G. Seltman, qu’elles représentaient plutôt de simples fidèles assujetties à la prostitution rituelle. Ces statuettes auraient constitué des offrandes de substitution : on imaginait s’exonérer d’une obligation que la faillite des valeurs féminines avait rendue inexplicable en remettant son portrait à la déesse avec une somme d’argent convenue. Cette hypothèse, qui a le défaut de ne s’appuyer encore sur aucun texte, explique au moins l’abondance et la rusticité de ces terres cuites et marque une étape logique de la laïcisation de la prostitution sacrée.

Pour laïciser la prostitution, tous les moyens sont bons

Un autre moyen que les femmes employaient pour s’en dispenser consistait en l’offrande de leurs cheveux. A Byblos, le jour de la fête d’Adonis, la prostitution de toutes les femmes était obligatoire. Mais celles qui acceptaient de se raser la tête en étaient dispensées.

Sur le chemin de la laïcisation de la prostitution, les fêtes romaines constituent une autre étape. On sait qu’il n’y avait pas de fêtes à Rome auxquelles les prostituées ne soient appelées à participer. Et il est bien évident que leur mise à contribution « dans pareilles solennités, loin d’être purement fortuite, constituait […], au contraire, une partie intégrante du culte ».

Par exemple la fête du Printemps était aussi appelée « le Jour des courtisanes ». La déesse du Printemps elle-même passait pour avoir quelque temps exercé cette profession. Et, après s’y être enrichie, elle avait acheté les collines sur lesquelles Rome devait être construite. Dévotions faites à son temple, les filles, ce jour-là, se rendaient au Cirque Maxime pour y lutter complètement nues entre elles ou avec des gladiateurs et s’y « livrer à la débauche devant quelques milliers de spectateurs ».

Pourtant la prostitution antique ne perdra jamais tout à fait le contact avec ses origines religieuses. Même dans les fêtes romaines du Printemps, la liturgie n’avait pas été entièrement exclue du « programme ». En Grèce non plus. Comment cela aurait-il été possible dans un pays où nous avons recensé cent soixante temples d’Aphrodite [9] ?

Les prostituées chrétiennes

Jusqu’à la fin de l’Antiquité, les bordels grecs constitueront, comme nos églises au Moyen Age, des lieux d’asile sacrés où le fils échappait au père, l’esclave au maître et le criminel au juge. Il sera finalement aussi difficile de séparer l’Eglise et la prostitution que de nos jours l’Eglise et l’Etat. Leurs « rapports » ne se sont même jamais tout à fait démentis. A la fin de l’Antiquité, les bordels seront un des lieux privilégiés de l’affrontement du christianisme et du paganisme. Les chrétiens prêcheront les filles et les païens conduiront au bordel plus souvent qu’au cirque les vierges chrétiennes qui leur étaient dénoncées.

Au XIIe siècle, le duc d’Aquitaine fera, pour les prostituées, édifier un bâtiment sur le plan d’un couvent. La hiérarchie qu’il y institue sera parallèle à la hiérarchie monacale. A Paris, la corporation des prostituées contribua à l’édification de Notre-Dame par le don d’un ciboire. En Allemagne, les recettes perçues par l’Eglise sur les maisons qui lui appartiennent rapportaient quatre fois plus que la vente des indulgences.

Mais cette alliance qui se perpétue entre l’autel et le bordel ne continue pas la religion de la femme. L’intérêt dont il s’agit n’est plus que financier et il n’est plus question, après tout, que d’une autre manière de « tondre le pèlerin ».

Après la chute de Carthage (la ville de Tanit) et celle de Corinthe (la ville de l’Aphrodite prostituée) qui eurent lieu la même année (146), après la mort des Amazones et des bacchantes, l’Age d’or de la femme a vécu. Autour de la déesse, les dieux se sont multipliés et la résistance que les rites et les religions de la mère pourront faire au patriarcat ne s’exprimera plus que dans le courant souterrain des sectes et des hérésies.

L’homme règne partout, mais il faudra pourtant attendre le christianisme pour que le féminin disparaisse vraiment de la surface de l’Histoire.

Alexandre Maupertuis


[1] 1. Bachofen : Du règne de la mère au matriarcat, pages choisies par A. Turel (Paris, Alcan, 1938).

[2] F.O. James : le Culte de la déesse mère (Paris, Pavot, 1960).

[3] Tite-Live: Histoire romaine, I, XLVII.

[4] Maurice Bardèche : Histoire des femmes (Paris, Stock, s.d.).

[5] H. Jeanmaire : Dionysos.

[6] Osée, IV, 10.13

[7] Deutéronome, XXIII, 17

[8] Pierre Klossowski : D’un certain comportement des dames romaines.

[9] Dans vint d’entre eux on l’adorait comme courtisane. Et dans les autres, elle était, au choix, l’Aphrodite-des-accouplements-impudiques, l’Aphrodite-aux-belles-fesses, ou encore Celle-qui-écarte bien-les-jambes…