Celui qui nous nourrit


15 Oct 2010

(Revue Aurores. No 45. Juillet-Août 1984)

Les éditions de l’Œuvre ont publié en 1984 la première traduction intégrale d’un commentaire coranique provenant d’Ibn ‘Arabi sur les trente-six Attestations coraniques de l’Unité divine (Le Coran et la fonction d’Hermès). La traduction et les «remarques complémentaires» sont de Charles-André Gilis.

COMMENTAIRE AKBARIEN

C’est la Tawhîd de la Cause (‘illa), qui fait partie du Tawhid de l’Ipséité.

S’Il n’était pas déclaré Unique au moyen de la Cause comme Il l’est au moyen du reste, Il ne serait pas Dieu (ilâhan). Il est en effet de la nature de Dieu que rien de réel (wujûd) ne «sorte» de Lui [1] car, dans le cas contraire, Il serait dépourvu de tout pouvoir (hukm) sur ce (qui en sortirait). Il a bien dit en effet: «… et c’est à Lui qu’est ramené l’Ordre en sa totalité…» (Cor., 11, 123). Il faut donc nécessairement que le Tawhîd de la Cause Lui soit attribué.

Ce Tawhîd consiste en ceci: Allâh est adoré du fait (li-sababi) que le fondement de l’existence conditionnée (kawn) de l’adorateur c’est sa dépendance à l’égard d’une cause (sababin), de telle sorte qu’il ne sort pas de ce qui fait sa réalité profonde (haqiqa).

Cette cause, c’est sa nourriture, qui maintient son existence propre. Celui qui est voilé (à l’égard de la Réalité essentielle) imagine alors que (Dieu) est dans les causes dont il s’agit. Cette «imagination» correspond d’ailleurs à une réalité car Il est effectivement dans les causes, du moins dans le fait de les établir (bi-hukm al ja’l), non dans leur essence même: Celui qui fait d’elles une nourriture, c’est Allâh qui «vous nourrit depuis le Ciel…», car Il en fait descendre des nourritures pour les esprits, «… et depuis la Terre», car Il en extrait des nourritures pour les corps. Il est donc le Nourricier Universel (ar-Razzâq) qui tient dans Sa Main cette provende.

Toutefois, les voiles qu’Il a fait tomber sur les regards de certains de Ses serviteurs font qu’ils perçoivent uniquement ce qui correspond au nom «nourriture», non ce qui correspond au nom «Nourricier Universel». Ils disent alors «C’est ceci!» [2]. On leur répond «Non, ce n’est pas ceci! En ceci votre nourriture a été établie de la part de Celui qui vous a créés. De même qu’Il vous a créés, c’est Lui qui vous nourrit. Ne vous écartez donc pas de Lui par ce qui Lui appartient et qui vient de Lui! Vous-mêmes, et l’être sur qui vous vous appuyez, vous êtes sur le même pied. Ne prenez donc pas appui sur des êtres semblables à vous, car vous vous appuierez alors sur la multiplicité. Or le fait de s’appuyer sur la multiplicité conduit à la non-obtention de ce qui constitue l’appui (véritable). Chacun des éléments qui fait partie de l’ensemble dit en effet «Autre que moi!», et se dresse en sa faveur, alors que rien ne se dresse en sa faveur à lui!»

La situation réelle l’invite alors à se libérer et à se tourner exclusivement vers un Unique, avec la science —provenant de cet Unique— que c’est vers Lui qu’il s’est tourné exclusivement, et qu’il s’est délivré de ce qui est autre que Lui.

Dès lors, c’est proprement à Lui qu’est mise à charge la subsistance par Lui! … ce qui conduit à l’obtention de ce qui était recherché et qui demeure, pour certains, derrière un voile, tout en étant contemplé à découvert par d’autres, qui sont les Gens d’Allâh et son Elite initiatique.

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Remarques complémentaires

L’aspect principiel que Tawhîd met en lumière contraste avec celui qui a été évoqué par le précédent. Alors qu’il y était question de la destruction et de la «transformation» de tout ce qui n’est pas la Face divine, c’est un principe «conservateur» des êtres qui est envisagé ici. La relation de ces deux tawhîd présente donc une analogie remarquable avec les deux voies de réalisation rapportées, dans l’Hindouisme, respectivement à Shiva et à Vishnu qui sont, eux aussi, dés aspects fondamentaux de la «Personnalité» divine [3].

De plus, le principe conservateur dont il s’agit est envisagé plus spécialement en tant que «cause», point de vue qui implique forcément l’intervention d’une dualité, en l’occurrence celle de la cause et de l’«effet», c’est-à-dire de ce à quoi la cause s’applique. Un tel point de vue, comme Guénon l’a d’ailleurs précisé occasionnellement, ne se rapporte pas, à proprement parler, à l’Être pur qui ne peut être dit «cause de lui-même». Il ne peut pas correspondre non plus, a fortiori, au point de vue suprême qui est celui de la «Non-Dualité» ou, en contexte islamique, de la wahdat al-wujûd. Ce à quoi il s’applique en réalité c’est à la relation de l’Être et de l’«existence», celle-ci étant considérée alors comme «extérieure» et, par voie de conséquence, comme «placée sous la dépendance» de son principe immédiat. Une telle relation causale est désignée en arabe par le terme ‘illa qui implique, lui aussi, nécessairement un ma’lûl, c’est-à-dire un être auquel la cause s’applique. La signification de ‘illa se distingue donc de celle, plus particulière, de sabab, qui désigne plutôt les «causes intermédiaires» ou encore les «moyens» qui permettront d’atteindre un but.

Maintenant, le terme ‘illa a également le sens de «déficience» ou de «maladie», et ce sens comporte à son tour une application dans l’ordre métaphysique puisque, précisément, la perspective à laquelle il correspond n’est pas celle de la Doctrine Suprême. Ceci explique une certaine réticence du Cheikh, perceptible au début du présent commentaire dans la phrase «S’Il n’était pas déclaré Unique au moyen de la Cause comme Il l’est au moyen du reste, Il ne serait pas Dieu». En effet, le principe ne doit pas nécessairement —pour dire le moins— être envisagé sous l’aspect de cause; toutefois, s’il l’est —et il peut l’être d’une manière tout à fait légitime compte tenu de la «déficience» de l’ordre créaturel— il devra nécessairement être considéré aussi comme la «Cause unique» telle est donc, pour le Cheikh al-Akbar, la justification traditionnelle du présent Tawhîd.

Dans une telle perspective, la dépendance existentielle et apparente des créatures les unes par rapport aux autres apparaît comme le signe immédiat de leur dépendance à l’égard d’Allâh. Toutefois, ce n’est, là encore, que le point de vue de la «déficience». Au regard d’une doctrine purement métaphysique ce n’est, en effet, plus uniquement d’un signe ou d’un symbole qu’il s’agit. C’est ce qu’indique le verset: «O hommes, vous êtes les pauvres (fuqarâ) à l’égard d’Allâh et Allâh, Lui, est l’Indépendant, le Très-Louangé (al-Ghanî al-Hamîd)» (Cor., 35, 15), que l’émir Abd al-Qâdir commente en disant:

«Le Très-Haut a affirmé (par là) que l’état de dépendance était à Son égard, non à l’égard d’un autre. Or nous, nous voyons que les êtres éphémères sont, de manière nécessaire, en état de dépendance mutuelle, ce qui montre que tout ce à l’égard de quoi on se trouve dépendant est Allâh et rien d’autre…» .


[1] Au sens de : ne puisse être envisagé comme extérieur à Lui.

[2] Sous-entendu: notre nourriture.

[3] Cf. R. Guénon, Introduction générale à l’étude des Doctrines hindoues, troisième partie, chap. VII.


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