XXX : Cette lancinante nostalgie d’absolu


31 Dec 2012

(Revue Être. No 3. 14e année 1986)

L’amour qui animait François d’Assise s’étendait à toutes les créatures et lui faisait chanter messire frère Soleil, sœur Lune, frère Vent, sœur Eau, frère Feu et sœur Terre, mais témoignait aussi d’autre chose dont François n’était que l’instrument de passage —comme toutes les créatures d’ailleurs, mais elles n’en ont pas la claire conscience.

La joie débordante du Poverello d’Assise était la conséquence d’une spiritualité d’expérience directe qui le poussait à aimer tous les êtres, voyant en eux le divin qui l’embrasait.

C’est par un chemin radicalement inverse — passant non plus par la pauvreté du corps et du cœur mais par celle de l’intellect — que peut conduire, jusqu’à son dégrisement, la science pratiquée effectivement, avec tout ce que cela comporte comme essais manqués, modèles aboutissant à des impasses et interprétations ratées. Non pas comme le font certains qui évoquent la science sans avoir conduit d’expériences mais ne s’en arrogent pas moins le droit de « parler fort » (origine du mot charlatan) pour rester dans le train de l’actualité.

Si nous sommes le réel, faits de la même substance que l’univers sous une forme particulière d’organisation, nous ne percevons de celui-ci que ce que notre agencement humain nous permet d’en saisir — nous ne connaîtrons jamais tout. Bien plus, par notre action nous agissons sur cette réalité que nous ne pouvons seulement appréhender — au niveau atomique s’entend. Nous ne connaissons pas les atomes mais le résultat de notre action sur eux. Enfin, de ce que nous avons perçu, non pas directement mais par ce que nous en donnent nos appareils d’enregistrement, nous allons faire une représentation mathématique, c’est-à-dire une conception intellectuelle humaine.

Au niveau des atomes et des particules, nous ne captons du réel — dont nous faisons partie intégrante — que ce que nous pouvons humainement en connaître, inévitablement modifié.

On retrouve alors la théorie de l’illusion de l’hindouisme éclairée d’un jour nouveau. L’illusion consiste à prendre la représentation mentale qui résulte de notre perception possible du réel — telle que l’observateur se la représente — pour une réalité existant par elle-même en dehors de celui qui la perçoit.

La perception, la représentation et la conceptualisation se limitent aux possibilités humaines, ce qui a pour conséquence de faire apparaître d’une part la relativité des points de vue et de l’autre la non-signification particulière de l’espèce humaine au plan de l’univers.

Jusqu’à présent l’homme s’est voulu au centre de l’existant, l’être le plus remarquable du cosmos. Il juge de tout, de Dieu, du monde, sans se poser lui-même en facteur. Or, sa propre logique veut que si l’on oublie une composante essentielle dans une construction intellectuelle donnée, qu’on la fausse ou qu’on la crée de toutes pièces, le résultat sera nul, faux ou hypothétique. Dans un produit, quand l’un des facteurs est nul, le résultat est nul.

Nous arrivons ici à un point de rupture, à une limite. Ce que j’appelle réalité n’est que la représentation que je puis avoir de ce que je pressens être comme réalité selon la dénomination que je lui donne ; sans savoir de quoi il s’agit au-delà d’une certaine possibilité-limite du champ d’action et de connaissance humaine.

A partir de ce que l’on a enregistré, des traces, on opère des classements et l’on nomme ce que l’on suppose être à l’origine des différentes traces particulières. On procède ensuite à des constructions mathématiques, on échafaude des théories sur on ne sait quoi, n’ayant ni la vision directe ni la maîtrise. Tant que le modèle rend compte assez exactement de ce qu’a été enregistré, l’esprit humain se déclare satisfait. Mais aller prétendre que la construction mathématique constitue l’image réelle de ce qui se passe c’est ouvrir la porte à toutes les élucubrations dont l’esprit, toujours épris de merveilleux reste capable. Si les concepts ne sont pas le réel, ils constituent pourtant le moyen de formuler notre pensée et de l’exprimer à l’aide du langage. Ils permettent de rendre compte de ce que l’on se représente à partir de ce que l’on a perçu, rien de plus.

Cette constatation, purement intellectuelle, de la limitation de l’être humain quant à ce qu’il pense et sa réintégration au sein de l’universel, dont il est l’un des éléments, fait parvenir à l’extrême pointe de l’intellect, là où, dans l’incertitude ou le trouble que provoque la découverte de l’illusion, se produira peut-être, au terme d’une sorte de travail souterrain, l’éclair bouleversant faisant dépasser les limites du mental et l’entraînant dans cette dimension unitive indescriptible par celui-ci. (Le mental ne pouvant procéder que par distinction, séparation, tri, classement et établissement de hiérarchies, dans le cadre du temps et de l’espace, afin de se faire comprendre des autres.)

Mais comment tenter de rendre compte, malgré tout, de ce que l’on pourrait appeler, faute de mieux, l’expérimentation vécue du champ unitaire ? — peu importe le nom qu’on lui donne ; Romain Rolland l’a dénommé « le sentiment océanique ».

C’est à partir de là, et de là seulement, que le caractère illusoire de nos constructions mentales apparaîtra, non plus comme une constatation intellectuelle, ou comme une croyance qui permet à certains de se servir de cette affirmation pour justifier leur conduite aberrante, confondant illusion et inexistence : rien n’existe, tout est permis — mais comme l’évidence aveuglante du fait que nos représentations et constructions mentales n’ont d’existence et d’utilité que sur le plan humain et relativement à lui. L’illusion consistant à leur donner valeur universelle et à croire que le réel se borne à ce que j’en pense ; ce que je pense du réel constitue le réel, suivant l’affirmation de Hegel : « La raison est toute la réalité. »

L’intellect humain doit se limiter au domaine qui lui est propre, là où il peut exercer son mode de fonctionnement normal qui est celui de la dualité, de la distinction binaire : oui/non, vrai/faux, yin/yang, 0/1 etc., et non prétendre, comme il le fait par abus de pouvoir, parler de ce à quoi il ne peut avoir accès, de ce qu’il ne peut décrire, puisque dans ce qui le dépasse nulle séparation ne peut être faite.

Ainsi se produit une sorte d’alchimie qui conduit celui qui recherche et ce qui est recherché à cela en quoi il n’existe plus aucune distinction possible : ni Dieu ni homme, ni Soi ni moi, ni esprit ni matière — tout apparaissant alors comme autant de découpages artificiels de l’intellect. Finalement, on aboutit toujours à la même impasse : pour pouvoir parler de ce dont il s’agit ici, il faut s’y trouver ; si l’on s’y trouve, l’on ne peut parvenir à en parler valablement faute de moyens appropriés.

Tout ce qu’il est possible de faire consiste à inciter ceux qui se sentent attirés par cette aventure intérieure à oser la tenter, sachant qu’il n’y a rien à acquérir, aucune survaleur à obtenir sauf peut-être, comme conséquence, en prime, cette allégresse sans cause ni objet qui fait dire à l’Œdipe de Sophocle au soir de sa vie : « Malgré tant de souffrances et de sort contraire, mon grand âge et la plénitude de l’âme me font juger que tout est bien. » Cela existe, allez-y vous-mêmes.

Il convient de s’écarter de tous ceux qui, parce que c’est actuellement le vent de la mode, discourent et écrivent sur les rapports de l’esprit, de la conscience cosmique, de l’âme du monde ou des traditions orientales avec l’énergie, la matière, la science et je ne sais quoi encore… Que ces haut bruiteurs péremptoires s’abusent et se grisent de leur propre discours, cela les regarde, mais nous ne devons pas nous laisser abuser à notre tour ; ils se livrent au jeu stérile de la spiritualité-spectacle au lieu d’orienter ceux qui les entendent ou les lisent vers le centre d’eux-mêmes afin de découvrir ce qui les fonde.