Michel Dubois : Chants et danses sacrés des Indiens d’Amérique du Nord


05 Mar 2015

(Revue Question De. No 54. Octobre-Novembre-Décembre 1983)

Le 24 avril 1981, prenant les autorités par sur­prise, soixante-dix Indiens installent leurs ti­pis et leur loge de prière dans les Collines Noi­res. Sous la conduite du chef spirituel Frank Fools Crow et d’un leader de l’American Indian Movement, Russels Means, ils fondent Yellow Thunder, le premier campement indien dans cette région depuis la fin du XIXe siècle. Ces collines sont le sanctuaire des Sioux. En dépit d’un traité signé en 1868 et qui reconnaît leur souveraineté, ils en furent chassés cinq ans plus tard par l’armée de Custer. On y avait trouvé de l’or. Aujourd’hui, le charbon et l’uranium remplacent le métal jaune et semblent destiner la Jérusalem des Indiens aux grues et aux pelles mécaniques. Lassés des menaces et des pro­messes, les descendants de Sitting Bull et de Crazy Horse recommencent à vivre et à prier sur la terre sacrée.

Kablaya avait l’air d’un fou. Chemise tombée, torse nu, les bras levés au ciel, il dansait. Au campement des Lako­tas (que bien plus tard des hommes blancs vont appeler les Sioux) les Anciens se consultèrent. Pour s’enquérir ils désignèrent un homme sûr. Mais à peine était-il par­venu à sa hauteur qu’il se découvrait à son tour et commençait à danser. Alors les Anciens s’approchèrent et Kablaya leur dit « Il y a longtemps Wakan Tanka – l’esprit Divin – nous a fait don de la Pipe Sacrée. Aujourd’hui nous nous ramollissons et nos voix perdent leur force. À nouveau Wakan Tanka nous vient en aide. J’ai reçu une vision, celle d’un rite très sacré. Nous offri­rons notre corps et notre esprit à Wakan Tanka. Cette prière sera la Danse du Soleil. Les Anciens se consul­tèrent et envoyèrent les messagers querrir le Gardien de la Pipe Sacrée. Tous donnèrent leur approbation. Ils réunirent les instruments sacrés : Pipes, Plumes, Peaux, Sifflets, Herbes, Peinture, un Crâne de Bison… On construisit un grand tipi tapissé d’une large couronne de sauge. Enfin, Kablaya fit venir tous ceux qui pouvaient chanter. Ils apportèrent un grand tambour recouvert de la peau du bison et des baguettes rembourrées de son poil. Kablaya commença en adressant une prière au Tout Puissant : « O Grand-Père, nous sommes prêt à réaliser tes instructions. Pour nous permettre de te faire entendre notre voix, tu nous offres un nouveau chemin.

LA VIE CONTINUE

Puisse ton peuple y apprendre la sagesse. Qu’il dirige nos pas en accord avec tous les pouvoirs de l’univers. Notre voix sera celle de toutes les créatures, car en vérité tou­tes les choses ne font qu’un. » Kablaya fuma la pipe avec les chanteurs puis, il leur enseigna quatre chants. Il est dit que le premier et le dernier étaient chantés sans paroles. Le deuxième chant peut se traduire ainsi :

« Wakan Tanka prend pitié de nous
Afin que la vie continue

Le troisième : « Ils disent qu’un troupeau de bisons est en vue
Maintenant il est ici
Leurs bienfaits viendront jusqu’à nous
Maintenant ils sont avec nous
. »

C’est ainsi que les anciens Lakotas racontent la nais­sance de la Danse du Soleil.

Les siècles ont défilés depuis la vision de Kablaya, mais chaque été a vu revenir les danseurs. Les hommes blancs ont traversé la mer, ils ont chassé, décimé, déporté leurs frères rouges. Les bisons ne migrent plus à travers les plaines et ceux qui restent sont, eux aussi, parqués dans des réserves. Pendant près de quarante ans, la Danse du Soleil a été interdite. Pour avoir pratiqué et enseigné leur religion, les chefs spirituels et les Hommes Méde­cines ont connu la prison. Mais le fil de la Tradition ne s’est pas rompu. Le tambour rond comme la terre, le soleil et la lune, fait encore entendre le cœur de la pla­nète. Des hommes et des femmes offrent toujours leur corps et leur esprit à Wakan Tanka. La vie continue.

LA DANSE DU SOLEIL

Dans les Ghettos rouges des Dakotas du Montana du Wyoming et d’ailleurs les religions traditionnelles survi­vent et se répandent. Parfois même, les indiens exilés des villes rejoignent leurs frères des réserves ; ils re­nouent avec leur identité et dans le cercle du Mystère, marchent à nouveau dans les empreintes des ancêtres. Ils sont arrivés quelques jours à l’avance, une soixan­taine de danseurs, hommes et femmes, pour préparer l’enclos sacré. Un abri de feuillages ouvert sur les côtés forme une couronne d’ombre d’environ trois mètres de large. C’est là que se tient l’assistance : la famille et les proches des danseurs. Au sud se trouve l’emplacement destiné au tambour et au chœur des batteurs et des chan­teuses. Dans l’espace ouvert, vers l’intérieur, le cercle du mystère est délimité par des bâtons teints en rouge et plantés côte à côte, un sachet de tabac attaché à l’ex­trémité supérieure. Son diamètre fait près de cinquante mètres. Des ouvertures sont ménagées aux quatre points cardinaux. Des drapeaux doivent y être placés pour que le cercle soit sanctifié. Seuls les danseurs, l’homme-Médecine et ses aides pourront alors y pénétrer. Ils en­treront entre les deux barrières jaunes de la porte de l’est.

Au sud deux drapeaux blancs font face au tambour. Deux noirs à l’ouest. Deux rouges au nord.

Il n’est ni possible, ni souhaitable de décrire en détail le rituel qui préside à la Danse du Soleil. Mais on doit mentionner que les indiens des plaines ne sont pas des adorateurs du soleil. « Il est pour nous comme la Pipe Sacrée. Tous deux font parties des éléments utilisés par Wakan Tanka. Il regarde le monde, il connaît tout, voit tout. Mais le soleil n’est pas Dieu. » Telles sont les paro­les du Chef Spirituel Lakota, Frank Fools Crow. « Il a été créé pour le reste de la création. Nous le respectons et lui adressons nos prières. Mais il n’est pas Dieu. Depuis l’arche des temps les Lakotas n’ont connu qu’un seul Dieu. »

Le jour précédent la cérémonie, l’arbre de la Danse est sacrifié. On brûle l’herbe douce qui purifie l’arbre et les participants. Après la prière, on fume la Pipe sacrée, une jeune fille frappe le tronc d’un coup de hache aux quatre directions. L’arbre est abattu, mais retenu par des cor­des il ne tombe pas à terre. On le porte vers le terrain de la danse et le dépose à l’intérieur du cercle. Là, il est habillé de bannières aux couleurs sacrées : jaune, blanc, rouge, noir pour les quatre directions. Vert pour la terre et la croissance. Bleu pour le ciel. L’effigie d’un homme et celle d’un bison sont accrochées aux branches avec une multitude de sachets de cotons rouges remplis de tabac et noués au cours des prières qui précèdent la dan­se. Les danseurs attachent leur corde et redressent l’arbre pour le planter dans une cavité creusée au centre du cercle.

À la tombée de la nuit, ils se retirent pour se purifier et prier dans le cercle de l’Inipi – les loges de sudation. Hommes et femmes s’abstiendront de nourriture et d’eau pendant les quatre jours et quatre nuits que durent la cérémonie. Ils commenceront à danser dès le lever du soleil.

Un sifflement métallique accompagne la montée de l’as­tre rouge. Le chant des aigles. Dans les sifflets façonnés de son aile, les danseurs expirent en unisson. Aigle, oi­seau solaire. Il vole plus haut que toutes les créatures. Il voit tout. Il est le guide clairvoyant envoyé par Wakan Tanka. Il est son œil, son messager, il manifeste sa pré­sence. Les plumes que portent les hommes sont des rayons de lumière.

Au chant des aigles, répondent les premiers soubresauts du tambour. Aux bruissements d’ailes, le tonnerre du Sud ; à l’expiration, le battement de terre ; au sifflet, le lourd galop des bisons. Le tambour palpite. Il est la force du peuple, la vitalité des hommes. Les pas rythmés des danseurs les dirigent vers la porte de l’est. Les torses sont nus, les tailles prises dans un long pagne de coton rouge. Les femmes ferment la marche, elles ont revêtu la robe et le châle. Tous portent une couronne de sauge, deux plumes d’aigle et des bracelets de sauge aux quatre membres. Ils pénètrent tour à tour dans le cercle en pivotant vers le soleil, les bras levés au ciel. Hommes et femmes s’alignent à l’ouest face à l’arbre.

Au sud : le chœur, un cri, une voix qui s’élève, un ton au-dessus de son timbre, une longue plainte aiguë dans le tonnerre du tambour.

Sept hommes sont assis au-dessus de la peau tendue. Chacun y va de sa baguette, de son bras, de sa voix. Une dizaine de femmes se tiennent debout tout autour, enro­bées dans leurs plus beaux atours, châles noués sur la taille. Elles reprennent le chant à tue-tête.

Les regards sont tournés vers les danseurs. L’assistance est debout et danse d’un pied sur l’autre. Leurs mains se lèvent quand celles des danseurs montent vers le ciel. Le cœur en prière, chaque pas unit le corps à la terre. La voix prolonge le corps, la voix disperse la frontière de la peau. Le regard est sans limite.

Au signal du leader, les danseurs se déplacent pour s’aligner au nord. À l’est, puis au sud. Face au tambour, qua­tre d’entre eux avancent et présentent entre les bannières blanches leur pipe à quatre chanteurs. Le tambour s’ar­rête. Les danseurs se retirent et vont se reposer quelques instants sous l’abri qui leur est réservé. Les quatre pipes sont fumées par les chanteurs et l’assistance.

Chaque cercle se complète de la sorte. Tour à tour les danseurs font face à l’arbre ou se tournent vers l’exté­rieur, ils terminent en remettant quatre pipes aux chan­teurs et à des membres de l’assistance. Quand se ter­mine l’après-midi, toutes les pipes ont été fumées. Les danseurs regagnent leur camp par la porte de l’est. À L’heure du soleil couchant, ils vont prier dans les loges de sudation.

La cérémonie dure quatre jours. Au plus fort de la cha­leur, les danseurs s’éventent mutuellement avec les plu­mes d’une aile d’aigle. Mais il n’est pas rare que l’un d’entre eux tombe d’inanition et soit mené vers l’arbre pour qu’il prie et reprenne des forces. Les danseurs di­sent que l’arbre est vivant comme un corps et que son écorce devient douce comme la peau.

La prière mène les danseurs au-delà de leur propre force. Assoiffé à la limite de la survie l’homme approche sa source. Battement de tambour, battement de corps. À chaque pas, la prière s’intensifie pour atteindre son pa­roxysme. Le troisième et le quatrième jour, les hommes se font percer la peau sur la poitrine. Ils s’attachent à L’arbre, reculent pour tendre la corde et se jettent en arrière jusqu’à ce que la peau cède. Il n’y a plus alors de frontière palpable entre l’homme et la terre. Ni inté­rieur, ni extérieur. Le Danseur se reconnaît et se confond dans toute la création.

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L’initiation

YELLOW THUNDER, AVRIL 1982

JE RETROUVE PRES DU FEU une dizaine d’hommes silencieux qui regardent le soleil poindre entre les arbres. La loge de prière se présente comme un igloo de bâches et de couvertures étalées sur une structure de branches repliées. Une seule ouverture – face à l’Est – face au crâne de bison où repose la pipe sacrée et le sac de peau contenant les herbes médicinales. En faisceau le bois flambe autour des vingt-huit pierres qui vont être amenées dans cette loge. En dépit de la neige printanière nous retirons tous nos vêtements, avant de pénétrer un par un dans la loge, en disant OME TAQUIASE !

« Toutes mes relations, tous mes parents ! » Pour les indiens, la famille est un cercle qui, partant du cœur s’étend à l’infini au-delà de l’humanité, et embrasse le monde des animaux, celui des plantes et des minéraux, Le respect de cette relation est l’essence même de la religion. Les hom­mes s’assoient à terre. Muni d’une pelle, le portier gardien du feu apporte une à une les pierres incandescentes. Russel Means se sert d’une défense de daim pour les disposer dans la cavité qui occupe le centre. Smokey Taureau Blanc, un guerrier d’une vingtaine d’années porte brièvement sur chaque pierre, l’embout de la pipe. Des épines de cèdre se consu­ment. Le portier apporte un seau d’eau, puis ferme l’ouverture. Plus aucune lu­mière si ce n’est la lueur Rouge des pierres… Chaleur étouffante… Voix de Russel Means : « Aujourd’hui nous prions Pour le camp, spécialement pour les en­fants qui sont sa raison d’être et les femmes qui sont sa force. Nous retournons dans les entrailles de la terre, prier et faire le sacrifice de notre douleur. Après quoi nous serons à même d’apprécier à nouveau chaque bouffée d’air, cha­que flocon de neige, chaque goutte d’eau, et la vision de nos collines comme au premier jour. »

Crépitement de l’eau versée sur les pierres. Une nuée brûlante nous envahit, s’épaissit… Brûlure des épaules, respirations haletantes… Une voix, un cri, une longue plainte…Un chant s’élève repris par toutes les voix. Jaillissant des ventres, des sons jamais entendus et qu’il me semble connaître depuis toujours. Tout bascule dans la fusion des éléments… La naissance du monde, l’eau qui crépite, se mélange à l’air et porte à la gorge le souffle de la pierre et du feu.

À tour de rôle, les hommes prient. Pour les anciens, les enfants, ceux qui ne sont pas encore nés. Pour les cousins arbres, les êtres à quatre pattes, les bisons sacrés, le peuple ailé, l’aigle guide clairvoyant qui vole le plus haut et voit tout. Les vapeurs entrent dans les poumons. Bras, jambes, épaules, gorge en feu… Secousses, sanglots, je pleure comme un gosse. Une main s’appuie sur mon épaule. Smokey me chuchote de m’allonger. Au sol la brûlure est moins ardente… Je voudrais m’enfoncer dans la terre humide. Des cris OME TAQUIASSE ! La porte s’ouvre. La lumière, l’air frais. Les vapeurs chargées de nos prières se dispersent. À nouveau l’ouverture se ferme ! Trois fois encore nous rejoignons les ténèbres torrides.

Nous sortons nous jeter dans le torrent glacé. De quoi nous remuer le sang. Grandes poignées de mains indiennes – à pleine paume. Rhabillés nous nous disposons en cercle devant la loge. Taureau Blanc prépare la pipe sacrée. « Tu vois c’est notre ligne directe avec le grand mystère »… Nous fumons tour à tour le tabac Lakota, mélangé décorce. La fumée porte au ciel et à le terre, la prière silencieuse.

Surgis des ghettos de l’ouest, les indiens sont venus chanter trente mille ans d’histoire d’amour entre l’homme et l‘univers. Il sagit moins pour eux d’une lutte territoriale que de protéger et sauver la terre Mère, pour que survivent tous les frères des quatre couleurs sacrées. Où s’arrête le goudron apparaît encore une Amérique oubliée et immuable. Son cœur bat au rythme du tambour et des chants sacrés.

M.B


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