Serge Young : Charles Morgan l’art et l’unité de l’esprit


12 Jun 2010

(Revue Spiritualité. No 5. 15 Avril 1945)

Nous allons tenter de résoudre un des problèmes les plus captivants et sans doute un des plus primordiaux de la vie créatrice j’entends : les rapports de l’art d’avec l’Unité de l’esprit. A prononcer ces deux mots pesants de mystère et de signification, art et unité de l’esprit, nous ouvrons deux galeries illimitées sous nos pas dont nous allons voir ensemble le prodigieux emmêlement, l’éblouissante complicité.

Nous nous doutons bien que l’unité de l’esprit est plus ou moins présente à la source de toute création, en ce sens que la concentration au sein de laquelle les formes, les sons, les images, les verbes se fécondent est une certaine forme de cette unité. Mais nous allons nous évertuer à éclaircir que son activité et son emploi ne sont point limités à cet instant et qu’elle embrasse au contraire toute l’activité dans l’ordre de la création, qu’elle la dépasse même, la surpasse, qu’elle est indépendante par son échelle d’importance. Nous arriverons même à conclure — et c’est notre but, notre solution — que l’unité de l’esprit n’est pas l’auxiliaire de l’art, mais que l’art est un certain fruit de l’unité de l’esprit.

Partant d’une croyance en un art autonome, nous viendrons à affirmer une certitude inverse qui fera de lui non plus un créateur mais un scripteur de l’activité spirituelle.

Or, en un temps où la recherche d’un sens et d’une direction sont choses vitales pour l’art, je vous demande de pressentir les horizons insoupçonnés que contient cet angle de vue.

La théorie que je me propose de vous soumettre se heurtera peut-être aux vôtres et vous sentirez certaines erreurs qui m’échappent. Mais, je répète que des solutions propres à transcender l’art sont urgentes, qu’aucune n’est à dédaigner et que tous nous devons nous astreindre à cette inspection que dans le domaine strictement littéraire, M. Louis ARAGON définit, avec une certaine petitesse, comme étant une revalorisation des mots.

Plus que jamais, il est nécessaire qu’au sujet de l’art nous sachions à quoi nous en tenir. Nous désirons nous appuyer sur une signification totale, une idée, une préhension exacte, je ne veux pas dire réaliste. Il existe une réalité supérieure comme il existe une inférieure. Si l’homme, par exemple, est un être évolué dont la nuit de l’espèce remonte des espèces inférieures, l’homme est aussi celui-là que Dieu a créé dans l’Éden et auquel il a remis son âme. Toute vérité est à double étage. Or nous ne pouvons plus nous offrir le luxe des exactitudes inférieures. Nous avons faim et soif et volonté d’exactitudes supérieures. Le temps des dilettantes, des essayistes, en un mot le temps de l’amateur — cette négation du tragique de quelque chose — ne peut plus être le nôtre !

Alors demanderez-vous quelle peut être l’image précise de l’art ? Une chose est certaine, l’art pour l’art est une terrible erreur dont nous ne voulons plus supporter les conséquences. L’art, croyez-le, n’est jamais son propre but. Il n’est ni terminé, ni limité, ni couronné en lui-même. L’art a son printemps et son automne à l’extérieur de lui-même. Il n’est point l’essence précieuse que l’on extrait de l’arbre spirituel, mais bien plutôt la fleur de cet arbre, comme un témoignage des saisons et des étapes qui le traversent.

L’art est le repère et le commentaire des phases successives de notre aventure spirituelle. Et les œuvres dont il est prodigue sont les reflets plus ou moins parfaits, plus ou moins éloquents de cette réalité complexe et souterraine qui est la comédie de Dieu que l’âme, dans l’arbre de la chair, joue sur le théâtre du Monde.

L’on a dit très justement que l’homme était lieu et instant où se concentrent et s’effleurent l’éternel et le temporel. Si la prière, cette création de la mystique, est un appel du temporel à la visitation de l’éternel, l’art dessine le chemin inverse qui est l’éternel se confiant au temporel. Ceci pourrait peut-être rejoindre les remarques profondes que nous offre Daniel ROPS, ce quêteur de la Présence, dans « Où passent les Anges ». Art et mystique ont cela, à des degrés différents, de semblable qu’ils sont la transcendance de la Création. La prière est le geste de l’humain vers la désaltération des sources du divin, tandis que l’art est la cascade de l’éternel sur les soifs, du temporel. L’une et l’autre n’ont existence qu’en fonction d’une troisième : L’UNITÉ DE L’ESPRIT.

Cet assemblement, ce compromis de chacune avec les autres, cette interdépendance, nul ne l’a mieux exprimé que cet écrivain Britannique CHARLES MORGAN.

Sans doute, je viens d’affirmer qu’un premier regard suffit à découvrir que tout art est la notation de cette communion. Mais, dans la majorité des cas, cette communion s’établit surtout dans le créateur, dans celui qui cherche les formes, les sons et les verbes, dans celui qui vit l’unité de l’esprit comme une graine qui germe, qui libère son fruit à l’automne d’une étape spirituelle. Aucune œuvre ne conserve autant les traces, les accidents, les desseins secrets de cette germination que les romans de Charles MORGAN et c’est en cela que réside leur profonde originalité. Si l’unité de l’esprit se dessine et s’aperçoit plus ou moins dans chaque création, dans celles de notre romancier, non contente de s’affirmer par instant, cette unité est le noyau et l’intérêt de toute l’œuvre.

FONTAINE et SPARKENBROKE, comme l’ont fait très justement remarquer MM. Louis BONNROT et Charles du BOS, sont les plus étonnantes autobiographies, parce qu’elles sont des autobiographies spirituelles. C’est-à-dire qu’elles ne sont point limitées au récit d’une aventure terrestre, mais qu’elles sollicitent le vécu d’un exposé plus essentiel, celui de la vie que tous nous menons parallèlement à notre existence charnelle.

Nous verrons plus loin dans quelle mesure ces ouvrages sont de grandes œuvres et dans quelle autre des échecs sur un plan qui n’est point le nôtre et où l’échec n’a pas les couleurs de la défaite.

Nous n’avons point l’ambition de nous plonger dans ces pages touffues, riches et pesantes et de les disséquer à la lumière d’une quelconque critique. Nous croyons qu’il n’y a pas de plus bel hommage à rendre au poète du « Portrait dans un Miroir » que de ne point sous-estimer le problème qu’il n’a cessé de se poser et de l’éclaircir dans la mesure de nos humbles moyens. A cet effet, il nous faut remonter très loin, infiniment loin, puisque c’est à l’Éden que je vous demande de remonter !

La Bible, ce dialogue de la sagesse humaine et de la sagesse divine, nous raconte comment l’homme et la femme, Adam et Ève, furent chassés de l’Éden, comme dira MILTON, « sur leur route solitaire ». Ce récit est sans conteste le plus fructueux, le plus admirable symbole de la condition humaine.

La pointe de feu d’une épée d’ange les chasse à tout jamais. A tout jamais ? Non ! Puisque leur premier pas à la sortie de l’Éden est déjà un pas vers l’Éden. Et toute notre vie n’est que la répétition inlassable de ce pas en avant, de ce pas en arrière, de ce pas d’aller, de ce pas de retour, de ce pas vers et contre l’exil que MICHEL-ANGE a fixé pour nous dans les ciels de la SIXTINE. Voyez notre existence la naissance et la sortie de l’Éden. La vie, le voyage vers l’Éden et le premier pas est bien le premier pas du retour… La connaissance humaine, toutes les connaissances humaines n’ont pas d’autres significations, me suis-je permis de dire ailleurs que les notations de plus en plus scrupuleuses et perspicaces de l’aventure de l’homme vers son Dieu !

BAUDELAIRE l’entendait bien ainsi qui disait : « La vraie civilisation n’est pas dans le gaz, ni dans la roue, ni dans les tables tournantes. Elle est dans la diminution des traces du péché originel ». Jusqu’à ce jour l’humanité semble bien engagée dans une action contraire. Elle veille à multiplier et à diffuser ces traces qui sont l’éloignement et l’absence de Dieu. Si le PARACELSE de Richard BROWNING est celui qui cherchait « à faire la preuve de son âme », l’homme moderne est celui-là qui cherche à faire la preuve de son corps.

Pour moi, l’aventure humaine reste le voyage du retour !

La révélation de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal, c’est la lumière des corps. C’est la nuit des corps. La nudité d’Adam et Ève, conçue par eux-mêmes après la consommation du péché, c’est le renversement des valeurs et la robe aveuglante de la matière écoulée sur l’esprit. Entendons-nous, la chair, outre la splendeur dont elle est parée, est l’outil et le véhicule du voyage terrestre ; par là-même il ne s’agit pas de la nier. Mais ce qui est redoutable, c’est la conscience du corps en tant que désolidarisé de l’âme et vivant de ses propres fins (ou faims).

Le péché originel fait du couple le prisonnier, désormais, de sa réalité extérieure. L’âme est enfermée, qui est à l’intérieur ; bâillonnée cette sœur de l’Éden qui cherche sa sœur. Toute l’humanité, derrière Adam et Ève, découle consciemment ou non de cette obscurité.

C’est parce que rien ne s’achève ici-bas que l’aventure des pas de l’homme est une aventure de retour. Les deux portes extrêmes — la naissance et la mort — ont cela de commun qu’elles ferment et ouvrent sur la même réalité. De l’une à l’autre s’inscrit la courbe de notre destinée individuelle.

N’y a-t-il aucune brisure, aucune fuite, aucun raccourci et nulle complicité dans cette solitude de soi devant soi-même ?

Aucun si l’âme est oubliée ! L’âme, cet extrait, ce lieu où la souvenance est une existence réelle, ce fragment, en notre sein qui est à la fois tous les temps du possible et le passé et le futur, c’est-à-dire l’éternel présent relié par son cordon ombilical au tréfonds de nous-même à Dieu dont elle est un visage de sa continuité. Se souvenir d’elle, c’est cesser d’être en exil.

Or l’âme n’est en exil que dans la pensée humaine. C’est l’homme qui provoque et qui se justifie la division. C’est la solitude de la chair que lui suggère l’illusion de la solitude universelle. C’est la connaissance et l’entrechat des sensations et des constructions de l’intellect et du moi qui lui donnent l’impression d’être désolidarisé d’un ensemble auquel il ne peut échapper en fait. Il est ce prisonnier qui s’est construit lui-même sa prison.

L’exil de l’Éden se suspend, la séparation d’avec l’univers s’évanouit lorsque l’esprit, dépassant la matière, rejoint l’Esprit. L’homme est un isolé dans la mesure où il imprime silence à son âme. Voici donc que l’Éden est à notre porte et que cette porte est en nous-même. Voici donc qu’il n’est pas par delà la mort, mais étendu comme un flanc le long de notre course et qu’il ne tient qu’à nous de nous réchauffer contre lui. Voici qu’il est visible à l’instant même où la chair, en tant qu’imbriquée dans la continuité matérielle, est franchie, qu’elle n’est plus qu’un vêtement, qu’une décence, qu’une provisoire identité glissée sur l’âme pour en magnifier les œuvres, quelque chose dont on se libère quand viendra l’heure. Car l’Éden est la non-solitude, l’indivise, l’imagination qui travaille à grouper et non plus le raisonnement, qui s’acharne à diviser. L’Éden, c’est la béatitude de la fraternité de toutes choses, un commun inaltérable, une fusion perpétuelle.

Ces dernières années, la science a ratifié d’une manière décisive notre humble intuition de base, confirmé les systèmes de nos penseurs et l’expérience de nos grands mystiques et de nos artistes en tant qu’au règne, sous la multiplicité du monde sensible, d’une unité fondamentale. Par quelque chose en elles, par une manière d’être de leur substance, les parties de l’Univers sont étroitement solidaires, plus que solidaires, elles sont identiques.

L’aventure spirituelle dont un des buts fut toujours de nier la solitude humaine, se voit offrir ainsi une confirmation complémentaire à ses propres certitudes. Désormais, nous savons pouvoir participer des arbres, des terres, des vagues et des plus lointaines étoiles. PASCAL avait raison de dire : « Mon espérance est du côté de mon attention ». Il suffit de vouloir entendre et de prêter cette attention. Il suffit de renverser l’ordre de la chair et de l’esprit tel que nous l’avons trop longtemps accepté. Il suffit de réintégrer l’âme à son sommet hiérarchique.

Alors donc, il existe quelque chose en nous qui dialogue avec l’univers tout entier. Et notre solitude que nous croyons sans voix n’est qu’une solitude sans oreille. Quelque chose détient le secret que nous cherchons en vain. Et il suffit d’écouter, direz-vous ? Mais cela n’est pas si simple. La chair de l’homme a pris une importance extrême. L’homme est perdu dans cet univers des apparences qu’il a voulu à tout prix, concevoir et approfondir. L’homme qui se rue dans sa crainte d’être seul, les bras ouverts, dans sa soif d’étreindre les formes et les surfaces, alors que seule en lui quelque chose est là qui n’est séparé de rien ! La vie des aspects à laquelle il a donné crédit se boursouffle et l’entoure, le retient prisonnier sans parvenir à pénétrer en lui. Il est aveuglé par le temporel et le variable. Il se dispute avec des fantômes qui lui échappent. Il est semblable à celui qui, cherchant la porte de sa cellule, lui tournerait le dos et se heurterait en vain au mur opposé.

C’est une leçon et un itinéraire pour rejoindre son essentiel dont le monde a besoin.

Je dis que cette leçon est l’UNITÉ DE L’ESPRIT.

(A suivre)

(Revue Spiritualité. No 6. 15 Mai 1945)

(suite)

On a souvent confondu la contemplation et l’unité de l’esprit. MORGAN, lui-même, n’échappe pas toujours à cette confusion. Nous y reviendrons dans un instant. Or cette erreur revient à identifier la fin et le moyen. Car l’unité de l’esprit est à la contemplation ce que les couleurs et la palette sont à l’artiste. Un moyen d’expression. Ou plutôt non, une possibilité offerte à l’esprit de s’exprimer. Quelqu’un qui ordonne silence au chaos de nos mille voix et qui dit à l’âme : « Toi seule est digne de te faire entendre ». Voilà bien l’unité de l’esprit : une gardienne de l’homme intérieur par l’intermédiaire de laquelle la musique de l’âme s’élève dans la chair !

La vie actuelle, la vie moderne semble avoir tout fait pour combattre l’unité de l’esprit. Elle a écoulé le rebut et les immondices de son existence A l’orée de ce pur tunnel. Elle a placé son affolement ridicule, la roue éperdue de sa rapidité et de son néant devant cette fenêtre qui ouvrait sur la lumière. Mais cette heure a aussi sa fin. Demain, peut-être le temps de la voie purifiée et de la fenêtre ouverte à larges battants. Cela ne dépend pas d’autre chose que de notre qualité d’attention, Cette attention dont parle le monologueur de l’Inquiétude, PASCAL, et qui est l’unité de l’esprit. Et qu’est-ce l’attention sinon l’amour ? Parce que l’amour est ce qui nous précipite hors de nous-même et que l’attention est le silence imposé au moi en faveur d’autre chose.

Par l’unité de l’esprit, cet amour de l’attention et cette attention à l’amour, l’homme retrouve le secret de son âme. Et par son âme il rejoint la continuité spirituelle qui triomphe sous l’apparente diversité matérielle. Il bondit hors de lui-même et ne se connaît plus de limites. Par l’âme, il enceint tout, il a accès à tout. C’est la première étape, c’est le saisissement de la présence divine en ce qu’elle est solidaire d’une infinité de parties !

Reprenons maintenant ce problème que nous avons, semblerait-il abandonné : celui de l’art et de l’unité de l’esprit.

Le travail créateur est essentiellement le récit, la peinture, l’évocation d’une suite incalculable de choses extérieures à l’artiste. Mais il ne suffit pas de réciter, peindre ou évoquer ces choses pour faire œuvre d’art. Quelques conditions primordiales doivent être satisfaites. Rappelons-nous qu’une création n’est durable et  digne de l’humain que lors- qu’elle dépasse la durée et les limites de l’humain. Elle ne s’impose et ne survit que dans la mesure où elle parvient à rendre l’essence ultime des choses qu’elle contemple. La force et l’apparence cède au temps et a l’accident. Seule l’essence est immobile et invariable au-dessus de la variété et du changement. L’art éternel est à proprement parler l’art de l’Éternel.

Mais s’emparer de l’essence des choses et s’en emparer si étroitement qu’il vous est loisible ensuite de les exprimer, est tâche difficile pour l’artiste. Car l’essence des choses ne se conçoit qu’à la lumière de son essence à lui. Autrement dit, c’est par son âme qu’il comprend l’âme des choses. C’est par l’esprit qu’il approche la spiritualité projetée et incluse dans toutes les parties de la nature.

L’artiste est comme le commentateur d’une ineffable musique universelle. C’est en écoutant son âme qu’il entend tout le prisme de la symphonie.

Grâce à quoi perçoit-on l’âme et son chant. Grâce à l’unité de l’esprit, comme nous l’avons assez dit. Par là même, l’unité de l’esprit est la source et la matrice de tout art. Et c’est encore la source et la matrice qui ont suscité la soif et le germe.

L’on pourrait dire que l’Art est le récit d’un grand Amour, cette affection que par son essence l’âme voue à l’identité de toutes les autres.

Rien ne pourrait mieux nous le montrer que « FONTAINE et SPARKENBROKE » pour en revenir à eux qui ne sont pas seulement des œuvres nées de l’unité de l’esprit, mais encore le double aveu de cette dépendance. Elles sont la louange de l’unité de l’esprit qui demeure en elles.

A travers l’aventure de leurs personnages, à travers HARWITZ, — une des plus grandes figures de la littérature contemporaine — à travers JULIE, ALISON, MARY, PIERS, GEORGES, se déroule le prodigieux poème d’une Nativité. Voici les livres de la gratitude. Voici les journaux de l’exploration spirituelle. Je dis que « SPARKENBROKE » et « FONTAINE. » sont dans l’ordre naturel et limité par les lisières de cet ordre, les équivalents du CHEMIN de la PERFECTION de Ste THERESE d’AVILA, des lettres de St BERNARD, des méditations de Guillaume de St THIERRY, dans l’ordre surnaturel.

Cette affirmation nous mène à notre dernier problème. Celui de la valeur de ces romans sur le plan absolument spirituel.

Nous avons dit plus haut qu’il ne faut en aucune façon confondre l’unité de l’esprit avec la contemplation, de peur d’identifier la fin avec son moyen. L’unité de l’esprit est l’audition de la musique universelle en tant qu’elle est saisissable par le canal de l’âme. La contemplation qui lui est infiniment supérieure, est le contact avec la source musicale elle-même, c’est-à-dire avec Dieu. Posséder l’unité de l’esprit, c’est connaître la possibilité d’entendre la voix divine dans la mesure où toute chose, par son essence est l’écho. Accéder là la contemplation, c’est jouir de l’ineffable présence de Dieu, visitation indescriptible dont la souvenance est toute la joie et tout le désespoir des mystiques.

Bien que cette communication soit réservée à de rares privilégiés, nous ne pouvons abandonner une échelle de valeurs que nous serions tentés de méconnaître. S’il est vrai que l’aventure de l’homme est un retour vers Dieu, il nous faut avouer que celui qui le réalise ici-bas, ne fut-ce qu’un instant, est supérieur à tout autre. Citer le POVERELLO d’Assise ou St JEAN DE LA CROIX dépasse les cadres d’une revendication idéologique car l’expérience de tels hommes échappe aux limites d’une Église et profite à tous les hommes dans le sens de cette phrase d’Élisabeth LESEUR qui disait : « Toute âme qui s’élève, élève le Monde ». La véritable échelle des valeurs ne se doit pas établir sur un équilibre quantitatif mais bien qualitatif. Il suffit d’un mystique comme BERULLE, comme JEANNE D’ARC pour définir la fusion avec Dieu comme le sommet et le plus haut stade de l’aventure spirituelle de l’âme dans l’enveloppe de la chair.

C’est pourquoi — en dehors de toutes considérations artistiques qui n’étaient point dans nos buts, ce soir, je dis que l’œuvre de Charles MORGAN est l’admirable triomphe à partir d’une défaite. Je m’explique. Admirable triomphe parce qu’à la non-accession du romancier au plan supérieur à l’unité de l’esprit, nous devons les ouvrages d’un merveilleux poète. Triomphe à partir d’une défaite, parce que ses écrits sont le récit de l’infructueuse tentative de posséder Dieu !

MORGAN est un mystique, mais limité en cela qu’il n’a accès qu’à la musique universelle et non à l’instrument qui en est la source. J’oserais dire qu’il est un mystique panthéiste parce qu’il trouve Dieu dans la mesure où celui-ci est présent en tant que marque du Créateur sous l’aspect des formes et des apparences. M. Jacques MARITAIN dans « Action et Contemplation » définit très bien cette mystique qui appuyée sur l’instinct de base qui est un instinct transcendantal, découvre Dieu et se borne au Dieu qu’il découvre dans l’univers créé :

« Abstraction faite des interventions de la Grâce, dit-il, qui peuvent se produire et mener plus loin, la contemplation de type platonicien peut-être appelée une mystique naturelle — mystique en un sens impropre et élargi, parce qu’elle est « donnée » comme l’inspiration du poète et parce qu’elle répond à une aspiration mystique naturelle à la vision de l’absolu. »

Or, ces deux restrictions —    celle de la grâce et celle de la mystique naturelle assimilée par le platonisme — sont bien celles qui s’appliquent à Charles MORGAN. Il ignore la grâce et il est platonicien, comme M. René LALOU se plaît à le faire remarquer dans sa préface à « FONTAINE, » et comme l’auteur l’avoue lui-même à Frédéric LEFEVRE. C’est PLATON qui l’empêche de voir JESUS. C’est l’art, dans son besoin du temporel, réservoir à symbole dans l’expression du spirituel, qui l’empêche de gravir le dernier échelon, celui qui n’est plus au niveau de la Création.

Répétons qu’il lui manque la Grâce. Qu’il est mystique mais sans elle. Et que s’il est riche de toute l’expérience possible à travers les contraintes de la chair, il n’est pas riche de l’Amour. Il brûle de l’amour de toute chose, mais ce n’est point l’Amour de Dieu qui brûle en lui.

Écarté le potentiel d’inquiétude qui lui est étranger, il peut être comparable à PASCAL, malgré que ce rapprochement peut avoir d’audacieux. Car son impuissance est celle dont Léon BLOY s’écriait en parlant de l’auteur des « PROVINCIALES » qu’il n’en existait pas de plus poignant : « n’être pas un saint ». La confusion de l’homme et de son Dieu, la communion intérieure, l’envolée d’anima s’évadant d’animus selon la formule, claudélienne, n’est pas à sa mesure. Sa maison n’est pas ouverte toute entière et toute innocemment à Dieu. Son moi est à la porte qui demande aux visiteurs leur identité pour en prendre note et en faire des romans.

Ce sont les mille visages, les mille reflets de la divinité qui frappent à sa porte, mais la divinité, elle, est absente. C’est par l’art qu’il est prisonnier de l’univers. Sa gloire est de ne l’être que par l’essence et non par l’apparence. Ce chanteur ne peut refuser sa voix à l’immensité qui l’entoure. Il saisit les immuabilités sous la forme, mais il ne peut les dépasser. Charles MORGAN est un grand poète dans la mesure même de cette incapacité. Il est pourvu des qualités et des impuissances nécessaires à son chant.

Ni trop près du ciel, ni trop près de la terre, à mi-chemin, transcendant la seconde au sein du premier, il est dans le fleuve de notre siècle une des plus noble, une des plus pures lumières de la pensée humaine.

Son œuvre nous indique la voie. A nous de l’entendre et de nous souvenir. Si notre propre vie spirituelle en définitive ne peut dépendre ni de lui ni d’aucun autre, ils sont nombreux cependant qui lui doivent d’avoir découvert qu’elle existait.

Jacques MARITAIN écrit quelque part : « Comme il y a des animaux domestiques de l’homme qui participent davantage aux choses de son existence, on pourrait regarder les hommes qui atteignent un haut degré de la mystique naturelle comme des « esprits domestiques des anges ».

Je pense que ce n’est point diminuer Charles MORGAN que de le joindre à ces hommes-là et que de faire de lui le compagnon de ces anges qu’il connaît depuis longtemps pour les avoir vus en grappes de lumières se suspendre aux agrès du navire qui un jour, à Lucques, apporta la Sainte Face.

S. YOUNG


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