Raymond Ruyer : Des clercs prétentieux


04 Feb 2017

(Extrait de Le Sceptique résolu 1979 )

Classement et hiérarchie des activités

Sous les classes sociales, les castes, les hiérarchies, et leur statut, légal ou implicite, il y a un classement virtuel, à la fois rationnel et irrationnel, des activités humaines. Si l’on considère superficiellement les plaidoyers pro domo des différentes classes sociales, ou des différentes professions, dans différents types de sociétés, on trouve que chacun se fait valoir :

  1. Avant tout pour son utilité sociale;

  2. Pour « les peines » que demande son genre d’acti­vité : « Le pauvre laboureur, il a bien de la peine »;

  3. Pour les difficultés d’ordre technique de son activité et les habiletés particulières qu’elle demande;

  4. Pour le caractère dangereux ou non de cette activité et pour le courage, ou l’héroïsme requis;

  5. Pour son caractère supposé soit dégradant, soit pur, ou noble.

Ce dernier critère est des plus irrationnels et variables selon des préjugés d’origines diverses : travail servile ou tra­vail libéral, manuel ou intellectuel, sale ou propre, impur ou pur. Il se mêle inextricablement aux autres critères. Le chirur­gien a été longtemps inférieur au médecin, comme plus « manuel », et le médecin inférieur au prêtre, parce qu’il s’in­téresse au corps, non à l’âme.

D’ailleurs tous les critères se mêlent en se contrariant selon les traditions et aussi selon les circonstances qui demandent tantôt de la technicité ou de la sagesse, ou du courage, ou de la pureté, l’utilité sociale étant toujours le critère le plus fondamental et le parasitisme, corrélativement, la contre-valeur par excellence. Il arrive que, pour un homme pris en particulier, faire une chose inutile aux autres et à lui-même augmente son prestige. Mais cela arrive rarement pour un groupe d’hommes.

Par le caractère dangereux de son activité et parce qu’il expose sa vie, dans la plupart des cultures, le guerrier domine. Mais il passe souvent après le prêtre, le sacrificateur aux dieux, qui, non seulement a un caractère sacré, mais qui est censé avoir un rôle primordial dans le salut de la Cité ter­restre. Le clerc prie, le noble combat, le peuple travaille. Le guerrier passe au premier rang dans une guerre périlleuse pour la collectivité.

Sa noble vaillance

Est un sûr appui.

Sa seule présence

Fait fuir l’ennemi…

Célébrons la gloire de l’heureux vainqueur.

Proudhon fait couronner par les jeunes filles Hercule comme Héros Sauveur.

Au cours d’une longue paix, le prestige du guerrier dimi­nue. Il peut devenir un parasite, puis un fléau, dangereux seulement pour ses compatriotes fléau à exporter si possible, comme les Grandes Compagnies du XIVe siècle, que l’on envoyait guerroyer en Espagne.

Le caractère dangereux d’une activité, à l’état pur, hors de l’utilité majeure de protection de la Cité, est peu prisé. Peu de métiers sont aussi dangereux que celui de coureur automobile ou de cascadeur, ou d’acrobate aérien. Il n’a pourtant pas de haut prestige social, s’il est parfois bien payé. Et si une jeune fille le couronne, c’est à titre privé. Un pilote d’essais, un cosmonaute, héros de la technique en même temps que héros de courage, s’élève plus haut dans la hiérar­chie, en même temps qu’il s’élève plus haut dans le ciel.

Un gangster doit être courageux, mais son courage est nuisible : un policier d’une « brigade antigang », à la fois brave et utile, devrait donc avoir un très haut rang social. Cela arrive en effet, lorsque la société est menacée par le chaos. Sinon, le critère de « pureté » ou de « noblesse » l’emporte même sur le critère de l’utilité : être un policier qui guette et qui tue, ce n’est pas « noble ». Cela ne fait pas partie, aurait dit Bouddha, du « chemin aux huit branches ».

Le haut rang des prêtres et des clercs ne résiste pas à la perte de toute foi en leur pouvoir salvateur. Si la prière ne détourne pas le malheur, pourquoi prier, et pourquoi hono­rer ceux qui prient? Le clergé régulier peut encore révéler une certaine aptitude à faire régner l’ordre dans les esprits et les cœurs, mais les moines contemplatifs paraissent, ou des victimes de la « superstition », ou des parasites.

De même, enfin, le prestige des savants et des techniciens diminue lorsque la société, gorgée de biens de consommation, bouleversée par l’évolution technique trop rapide, craintive devant la puissance mal maîtrisée des applications de la science, nostalgique du bon vieux temps idéalisé, inconsciente au surplus du caractère fallacieux et contradictoire des idéolo­gies qui lui promettent une vie à la fois « assistée » et « naturelle » ne croit plus au progrès par le développement industriel.

Le problème des hiérarchies de salaire et de traitement est brûlant surtout dans une société socialiste, ou à demi socialiste comme la nôtre. Le critère d’utilité est neutralisé, parce que, en théorie, dans le système social, toute activité est utile et indispensable au bon fonctionnement de l’ensemble. Les querelles sur ce point sont aussi vaines que la querelle des membres et de l’estomac. C’est pourquoi les « grèves bouchons » scandalisent : les grévistes ne prouvent pas, par la grève, leur utilité supérieure mais seulement leur avantage de situation, en une position clé dans le système.

Les critères irrationnels de prestige, ou de statut, sont dépassés comme archaïques.

Reste donc le critère de la « difficulté méritoire du tra­vail ou de l’activité », de la « rareté des hommes compétents », dans un système libéral, ou de la « longue durée des apprentissages ou de la difficulté des examens probatoires », dans un système socialiste, où d’habitude on croit plus à l’instruction qu’aux dons innés.

Cournot justifiait les plus gros gains des professions libé­rales en son temps où ces professions se recrutaient presque exclusivement dans la classe bourgeoise par le besoin d’une sorte d’hérédité culturelle. Il faut, disait-il, que les parents soient « à leur aise » pour pouvoir élever leurs enfants sans être obligés de les faire travailler trop vite.

Butler, au contraire, pensait que c’était à la fois un abus et un désavantage pour les enfants, ainsi voués à une pseudo-éducation et mutilés pour être forcés ensuite d’entrer dans une « profession mutilante » ou « incapacitante ». Disabling profession, dit aujourd’hui Ivan Ilitch.

Les discussions là-dessus n’en finissent pas. Il vaut mieux regarder de plus près, en l’isolant, le critère de la « diffi­culté », et examiner la question : « Quelles sont les activités vraiment difficiles? »

Le psychologue-psychiatre Pierre Janet, pour répondre à cette question, s’appuyait sur ses observations des malades qu’il appelait « psychasthéniques », c’est-à-dire faibles, ou affaiblis psychiquement, de faible tension psychique. Ces malades deviennent progressivement incapables d’activités difficiles, et révèlent donc ainsi, expérimentalement, le degré de difficulté de ces activités. Les conclusions de Janet vont à l’envers de beaucoup de préjugés habituels préjugés des psychanalystes compris, qui expliquent tout par conflits internes préjugés qui sont eux-mêmes à l’origine de fausses hiérarchisations sociales. Du moins dans les sociétés civi­lisées dites « avancées » (avancées, on ne sait trop vers quoi).

Pour Janet, difficiles sont les activités sur le réel deman­dant un bon « sens du réel » dans la perception, et une bonne « fonction du réel » dans l’action, demandant une bonne adaptation au milieu, à l’entourage humain, ainsi que la force d’agir sur lui avec vigueur et continuité, en tenant compte des circonstances inattendues.

Faciles au contraire les activités automatisées, solitaires, intériorisables, les rêveries et les raisonnements abstraits. Faciles les activités mentales « irresponsables », sans application, au réel, les productions verbales symboliques qui n’ont à obéir qu’aux lois internes de symétrie, d’auto-cohérence, ou d’incohérence amusante, sans adaptation nécessaire à la réalité physique et à la réalité des autres, sauf lorsque ces « autres » sont des « autres soi-même », des groupes de sym­pathisants familiers, qu’il n’y a pas à commander, ou à servir, ou à organiser en vue d’une tâche pratique.

Un livreur dans une grande ville qui doit organiser ses itinéraires, trouver les adresses, stationner, faire vérifier par le client, se faire payer, se rappeler les erreurs à redresser; un artisan qui doit faire des installations sur mesure, en s’adaptant intelligemment à des cas toujours nouveaux et im­prévus; un commerçant ou un chef d’entreprise qui doit sans cesse calculer les commandes, les achats à faire et les ventes probables, qui doit naviguer sur un marché capricieux, ajuster les exigences des banquiers, des fournisseurs, des employés et des ouvriers, des syndicats, ajuster fabrication, publicité, clientèle, avec responsabilité financière et morale personnelle voilà des activités suprêmement difficiles et de très haute tension.

Les très grands entrepreneurs, ou les dirigeants poli­tiques, sont probablement soumis à des tensions moindres : leur responsabilité est diluée dans un système bureaucratique, qui, une fois monté, fonctionne comme de lui-même, bien ou mal.

On vante souvent le courage humain (en général) qui ne recule pas devant des entreprises comme la conquête du cosmos ou du pétrole sous-marin, ou des énergies nouvelles. Mais il s’agit de troupes nombreuses, organisées souvent d’avance, auxquelles on distribue des tâches qui sont une aubaine pour les techniciens et les ingénieurs. Ces techniciens peuvent faire d’abord leurs calculs tranquillement. C’est lors­qu’ils passent à l’exécution, et doivent la surveiller, que leur tâche devient plus rude.

Comparés à ces activités difficiles, des travaux de plus haute réputation pourtant, sont de bien faibles consomma­teurs d’électricité mentale à haute tension : La haute culture, l’enseignement supérieur, la production de livres, l’activité artistique (surtout dans l’art surréaliste), les conférences de parade dans les grands Congrès internationaux, les brain stormings, où l’on concocte des programmes politiques, et où il semble que les éclairs jaillissent comme dans des orages tropicaux tout cela ressemble plutôt à des orages d’opéra, obtenus, à peu de frais, par feux de Bengale dans les coulisses.

Quand un entrepreneur a échoué dans ses entreprises, il se met souvent à écrire un livre, ou à devenir enseignant. C’est significatif. S’il est encore plus « fatigué », il a toujours la ressource de faire de la métaphysique, de devenir utopiste politique, d’écrire des poèmes surréalistes, de se cultiver, dans la maison de campagne qui lui reste après naufrage.

L’aristocratie n’est pas la noblesse, ou Zarathoustra et Zoroastre

Ce n’est pas seulement démagogique, c’est absurde, de promettre à tous les jeunes des « emplois de qualité ». De même, on ne peut avoir pour idéal politique : « Tous aristocrates! » c’est-à-dire « Tous les meilleurs! » Cela rappellerait le Célimare de Labiche faisant la présentation de « son meil­leur ami », à un autre, qualifié de même comme « mon meil­leur ami ».

Dans l’histoire, la noblesse, comme qualité morale-sociale, semble toujours liée à l’aristocratie comme caste politique dominante avec des droits et des privilèges spé­ciaux, mais aussi avec des devoirs que n’a pas le peuple, notamment le devoir de combattre, de risquer sa vie sans hésitation quand l’honneur le demande, d’être esclave de la parole donnée à ses pairs et à son suzerain, de s’abstenir, non de jouissances, mais de jouissances vulgaires, et de les sacrifier comme sa vie sans hésitation, à l’honneur. Pourtant la noblesse est dissociable de l’aristocratisme.

L’aristocratie est toujours relative à un contraire, ou « complémentaire contrastant », comme un pôle Nord ou un pôle Sud dans un aimant. Elle est toujours dans une opposition complémentaire telle que : domination-soumission, ou assistance-dépendance, ou agression-passivité, ou possession-état de possédé, ou action-moyen d’action ou encore, osten­tation-situation de spectateur [1].

Les aristocrates historiques ne sont pas toujours et par­tout le pôle positif. Ils peuvent être dépendants et se faire assister, mettre leur point d’honneur à rester passifs dans une agression (les aristocrates, pendant la Terreur, mettaient leur orgueil d’aristocrates à bien monter sur l’échafaud); ils peuvent vouloir avant tout « servir », et même se faire « moyens d’action sacrifiés » (dans une bataille); ils peuvent éviter tout exhibitionnisme et se rendre invisibles pour mieux voir les autres.

Mais il n’en est pas de même de la noblesse, ou de l’aris­tocratie comme « noblesse », comme qualité morale-sociale, comme fiabilité, particulièrement comme fiabilité quant à la parole donnée. La fiabilité n’a pas d’opposé complémentaire, de pôle Sud. Au contraire, elle appelle plutôt la fiabilité du partenaire. La bonne foi appelle la bonne foi, comme la mau­vaise foi la mauvaise foi. Elle induit le semblable, non le différent. L’idéal démocratique, en ce sens, n’est pas du tout contradictoire avec l’idéal de « noblesse ». Tous les citoyens, ne peuvent être aristocrates, mais chacun peut être « noble », n’avoir qu’une parole.

L’homme s’oppose aux animaux, comme espèce tout entière « aristocratique », parce que tous les hommes possè­dent le langage. Le langage a fait l’homme. L’emploi humain du langage suppose que tout homme sait penser la consistance des choses, leur nature stable et qu’il n’est pas un impression­niste de la pure sensation momentanée.

La parole, au sens fort de donner sa parole et la tenir, d’être consistant avec soi-même et envers les autres, d’être « fiable », de ne pas mentir, la Parole donnée et tenue, fait l’homme noble.

Une démocratie (authentique) est un peuple de « no­bles ». Elle peut refaire sur un autre plan l’exploit de la nature vivante, produisant, par l’invention du langage, tout une espèce nouvelle, avec de nouvelles possibilités, au-delà des espèces animales.

Si les hommes et les peuples sont inégaux en « no­blesse », ou en aptitudes à faire vivre une vraie démocratie, c’est parce que, égaux quant à l’emploi du langage, ils ne sont pas égaux quant au respect de la parole donnée, quant à la constance avec soi-même, quant à l’honnêteté, ou à l’intel­ligence honnête.

Nietzsche est très flottant sur la question « aristocratie »-« noblesse ». Par son surhomme, rêve-t-il d’une caste aristo­cratique s’opposant au « troupeau » par des instincts tropicaux et dominateurs, par la virtu, renouvelée de la Renaissance italienne? Ou rêve-t-il d’une humanité devenue tout entière noble, soit par une autosélection consciente, soit par une éducation sévère, dans la véracité, la lucidité, la vertu, au sens de force de l’âme, et de consistance avec soi-même et avec les autres?

Comme les peuples périssent visiblement, sous nos yeux, par leur malhonnêteté, leur bavardage incohérent à tous les étages, il est naturel de croire que les peuples vainqueurs de l’avenir seront des peuples de la Parole, gardiens inflexibles de leur propre Parole, des peuples « nobles », sans castes aris­tocratiques et sans troupeau, où tous seront égaux devant la Bonne Foi, la Bonne Pensée, devant la répudiation de toute tromperie, selon la vieille doctrine de Zoroastre — de Zo­roastre qui est un meilleur guide que sa caricature nietzschéenne pour que l’homme noble de l’avenir — si avenir il y a — dépasse l’homme vulgaire d’aujourd’hui.

L’impudence et l’impudeur

Il y a des éléments positifs, évidemment, dans les réus­sites politiques ou les réussites artistiques. Mais il y a aussi des éléments négatifs, des « manques de… ». C’est la conscience qui fait de nous tous des lâches. C’est l’inconscience qui fait les forts, les audacieux, les conquérants, les déplaceurs de frontières, les « grands hommes ».

Les hommes extrêmement intelligents, comme Newton, Leibniz, Gauss, Einstein, Louis de Broglie, Heisenberg, s’ab­sorbent dans leurs spéculations, ne deviennent célèbres que par hasard, par une théorie frappante, signalée au public par un haut-parleur, comme Voltaire en France pour Newton (mais Voltaire ridiculisait Leibniz), ou par un prix Nobel, ou encore par des anecdotes comme Gauss ou Henri Poincaré, ou enfin par des œuvres d’autres sortes, comme dans le cas de Lewis Caroll.

En dehors de ces spécialistes, les grands hommes sont exceptionnels surtout par l’assiette, le culot, le tempérament, plus une qualité négative : l’inconscience. Cette inconscience prend deux formes, l’impudence chez les hommes d’action, l’impudeur chez les artistes. Étymologiquement, c’est le même mot, dont le sens s’est très heureusement spécialisé en fran­çais.

Pour agir, il faut oser, s’affirmer, se croire important, exhiber sa volonté, l’imposer aux autres. L’homme d’action n’est pas exceptionnellement intelligent, il se trompe, statistiquement, autant que les autres. Mais il a l’impudence de nier qu’il se soit trompé. Il persévère dans son erreur — ce qui, par chance, peut la transformer en vérité ou plutôt en réussite finale. Après quoi l’homme d’action prétend qu’il a pris volontairement et par calcul un détour indispensable. S’il échoue finalement, il accuse les autres d’incapacité, de traî­trise, et son action devient alors : châtier les traîtres, les abattre, après les avoir démasqués. Il a du « culot », et il a aussi de « l’estomac ».

L’impudence consiste à « s’en croire » : « Un homme comme moi n’hésite pas devant le sacrifice de cent mille hommes », disait Napoléon qui bluffait, mais à demi seule­ment.

C’est pourquoi il est souvent difficile de distinguer le grand politique et le grand criminel, Spartacus, Mandrin, Cartouche, Pougatchev, Hitler, Staline, Pierre le Grand, Napoléon, comme de distinguer le grand brasseur d’affaires et le grand escroc, Jacques Cœur, Law et Stavisky. Les peuples font souvent la confusion pour la politique comme pour les affaires, en idolâtrant les grands criminels, pour peu qu’ils aient pu se costumer en « justiciers », ou à l’inverse, en considérant comme de grands voleurs les grands hommes d’affaires, les Carnegie et les Rothschild.

Voyons l’impudeur. Les grands artistes, non plus, ne sont pas exceptionnellement intelligents. Supposons des artistes au talent d’expression égal. Ce qui fait le génie, n’est pas un super talent, c’est l’impudeur, l’audace d’exhiber, non cette fois sa volonté, mais sa personnalité dans ce qu’elle a de plus intime. A toutes les époques, il y a des formes artistiques constituées. On peut remplir avec talent ses formes, en variant quelque peu les thèmes traités, la personnalité de l’artiste restant en retrait. Pour déborder, pour crever les moules, il faut toujours une dose supplémentaire d’exhibition­nisme, d’impudeur. Le poète romantique est le cas bien connu :

Prendre le cœur humain pour guide et pour modèle.

Le cœur humain de qui, le cœur humain de quoi?

Quand le diable y serait, j’ai mon cœur humain, moi!

Mais les grandes œuvres, à toutes les époques, ont tou­jours été romantiques en ce sens. L’auteur de l’Iliade a crevé le moule des récits épiques de son temps, en y versant sa colère contre les Dieux, et contre les Grands. Lucrèce exprime ses humeurs âcres, en versifiant le système d’Épicure. Mon­taigne vaut surtout par son impudeur. Et Pascal, qui l’en blâme, aussi. De même Rousseau. De Haydn ou de Mozart à Beethoven, il y a surtout progrès dans l’impudeur.

Ayant reconnu cette loi de « passage au génie par l’impudeur », les artistes contemporains l’ont transformée en une recette, qui naturellement ne fonctionne plus. L’impudeur n’est efficace que si elle est spontanée je veux dire spontanée dans l’ordre esthétique. Proust, Gide, passe encore. Mais non tel ou tel fabricateur d’obscénités, qui utilise, en fait, conjointement, pour faire, à la fois, des œuvres d’aspect original et des affaires, l’impudeur et l’impudence.

Les « Grands penseurs » comme nuisances

Pas d’erreur plus grande que d’idéaliser les grands hommes. « Plus grand est un homme par quelque côté, plus on peut être sûr qu’il est déficient en quelques autres, et nui­sible [2]. » Inversement, un homme peut avoir a bee in his bonnet, une araignée dans le cerveau et être en général judi­cieux. Butler détestait Carlyle et son culte des héros. La vénération est un beau sentiment, et, socialement, une bonne chose : la vénération vaut mieux que l’irrespect ou la démy­thification universelle. Mais à condition qu’elle s’applique, non au grand homme, mais au reflet que l’on perçoit en lui du monde invisible et surhumain. Le grand homme accroche la lumière, mais il l’arrête aussi. Il reflète, mais il fait une ombre. Il y a un monde surhumain, mais il n’y a pas de surhomme.

A la fin du siècle dernier, en France, l’école laïque véné­rait deux grands hommes, Victor Hugo et Pasteur, le grand poète et le grand savant. On faisait chanter aux enfants, sur un air très solennel, ceci, à leur gloire :

A travers l’immense nature

Égarés, nous allions sans fin…

J’ai oublié les vers suivants, où paraissaient les « flam­beaux divins », c’est-à-dire les grands hommes, nouveaux guides des peuples qui ne croient plus aux anciens dieux. Le refrain était :

Gloire, gloire au Génie

Guide éclatant des temps nouveaux.

Hugo et Pasteur étaient de vrais grands hommes, aux reflets religieux. Ce n’est assurément pas leur faute si l’Europe s’est jetée, après eux, dans la guerre suicidaire et les a, en un sens, assassinés, comme Jaurès, avant de s’assassiner elle-même.

Mais d’autres grands hommes ont été de grandes nui­sances. Ne parlons même pas des grands politiques, des Héros de l’histoire, ou de l’Héroïque dans l’histoire. La vérification serait vraiment trop facile : Cromwell, Richelieu, Louis XIV, Frédéric II, Napoléon, Bismarck, Lénine. Ils remettent en ordre. Par reconnaissance pour ce service, on les divinise, et l’on s’aperçoit alors que leur ordre est devenu un exécrable carcan.

Ne considérons que les grands Penseurs qui jouent, ou auxquels on fait jouer, le rôle de Prophètes. Ils ne remettent l’humanité sur la bonne route que pour l’égarer ensuite. Ils montrent du bras une direction qui peut être momentanément bonne. Mais, statufié, leur bras de métal ou de pierre contri­bue à tromper, parce que le chemin est non seulement étroit, mais sinueux. La statue immobile indique très vite une fausse direction. Aristote, qui avait eu momentanément raison contre Démocrite et les atomistes, a été un fléau pendant des siècles et il a servi d’écran contre la vérité. Descartes ne l’a débou­lonné que pour devenir très vite un autre fléau, avec son mécanisme et son dualisme, qui obnubilent encore aujourd’hui quelques cervelles de savants attardés. Kant n’a détruit le dogmatisme de son temps que pour aider ses successeurs à fabriquer un autre dogmatisme, certainement encore plus faux que celui qu’il avait dénoncé. (C’est encore le relent de kan­tisme, attardé en France plus qu’en Allemagne, comme une odeur de cuisine au fond d’un couloir, qui a empêché H. Poin­caré et Bergson d’accéder à la physique de l’espace-temps.)

Rousseau, et son Contrat social empêchent encore beau­coup de gens de comprendre que les sociétés humaines ont avant tout une histoire naturelle.

Les darwinistes croient toujours tout expliquer de la vie, par la seule sélection automatique. Ils se refusent à voir le rôle évident du psychisme (et Butler enrageait devant Dar­win, statufié en prince de la science).

Hegel ouvre tout, apparemment, avec ses fausses clés. Il enseigne, aujourd’hui, surtout à parler pour ne rien dire.

Marx est certainement un assez bon sociologue, s’il est un mauvais économiste. Mais les historiens marxistes, obnu­bilés par la lutte économique des classes, sont rendus aveugles par persuasion devant l’importance des croyances, des grands mouvements psychologiques, des modes, des croisades, des poussées de fanatisme, des contagions de convulsionnaires anarchistes, des parasitismes camouflés en socialismes.

Freud a d’abord appris à démasquer l’inconscient à ceux qui n’avaient jamais lu, apparemment, les satiristes, les co­miques, les moralistes. Aujourd’hui, il ne fait plus que gêner le jugement psychologique sur mesures, avec son symbolisme sexualiste, avec ses diagnostics tout faits et ses « prêts-à-por­ter » pour clientèle intellectuellement faible.

Les grands penseurs sont comme les chutes de neige dans les villes, qui donnent une heure d’émerveillement et d’exaltation, puis des journées de pataugeage dans une boue noirâtre, dont les services municipaux doivent se débarrasser à grands frais pour éviter chutes et collisions.

L’inégalitarisme et la droite politique

Peut-on considérer qu’entre la droite et la gauche l’oppo­sition essentielle est entre « croire à l’égalité », et « croire à l’inégalité naturelle » des hommes?

L’homme de droite serait essentiellement inégalitaire [3]. Il croirait aux hiérarchies naturelles qui se réaffirment quand on essaie de les effacer.

L’homme de gauche, lui, croit à l’égalité fondamentale entre les peuples ou entre les individus d’un même peuple. Les races ne sont que des ethnies, et les ethnies sont plutôt culturelles que biologiques. Leur inégalité est historique, momentanée, variable selon les nouvelles circonstances histo­riques. Les différences de performances des individus tiennent à l’éducation et aux institutions, plutôt qu’aux dons innés ou à l’hérédité. Les hiérarchies sont toujours artificielles, précaires. Elles doivent être toujours contestables et contes­tées. Les institutions qui les produisent sont des formes passagères. Modifiez les institutions, vous modifiez les hiérar­chies.

Si le critère d’inégalitarisme était le bon, si « être de droite » signifiait essentiellement « croire à l’inégalité naturelle des hommes », et surtout en tirer les conséquences ce serait bien triste pour l’avenir de la droite. Elle devrait défini­tivement plier bagage, du moins dans une société approxima­tivement démocratique.

Les aristocrates, les oligarchies, les partis minoritaires mais énergiques et bien organisés ont presque toujours régné dans l’histoire. Leur règne était inégalitaire par définition, qu’ils l’avouent ou non. Mais, se déclarer « inégalitaire » en régime démocratique, c’est vouloir se suicider. Pour un can­didat à des élections démocratiques, proclamer : « Je crois à l’inégalité naturelle et irrémédiable des hommes. Citoyens, votez pour moi! » revient à faire entendre : « Moi, je me juge supérieur », ou du moins : « Le parti auquel j’appartiens est le parti des meilleurs, des optimates, des aristocrates. »

Si les citoyens ne sont pas des inconscients, des dociles, ou des abrutis, leur parler ainsi, c’est les provoquer à huer l’orateur : « Les aristocrates à la lanterne. »

Ajoutons que cette réaction contre les « inégalitaristes » est tellement naturelle qu’elle en devient légitime. Quel homme, s’il a une conscience et une dignité, peut accepter de s’entendre déclarer « inférieur »? Et ce sursaut de révolte, l’histoire le prouve, peut le porter aux sommets.

Certes, la thèse inégalitariste n’est pas fausse en fait. Elle a pour elle les arguments positifs, scientifiques. L’iné­galité naturelle des individus est peu contestable, et l’éducation n’est pas toute-puissante pour la corriger. Si l’inégalité des races ou des ethnies est plus discutable, elle est au moins soutenable.

Mais toute théorie de l’inégalité a contre elle aussi ce que l’on pourrait appeler des « faits virtuels ». Il est difficile de fixer d’avance, aujourd’hui, des limites à la puissance de l’éducation ou des institutions, surtout des institutions dyna­misées par l’enthousiasme et par la foi. Si bien que la thèse inégalitariste, vraie en fait, actuellement, est, ou paraît toujours, virtuellement fausse.

En outre, elle est impolie. Elle fait penser à l’histoire du petit garçon qui demandait leur âge aux vieux messieurs et leur répondait : « Alors tu n’as plus beaucoup de temps à vivre! » L’impolitesse peut être une bonne chose, mais pas trop n’en faut.

Le vrai principe de la droite politique

L’opposition essentielle, fondamentale, des croyances de droite et des croyances de gauche, est plutôt celle-ci : ou bien croire à la toute-puissance des Lois et des Normes, des Pos­sibles qui fixent des limites infranchissables aux désirs et aux volontés humaines ou bien croire à la toute-puissance de la Liberté et de la Volonté humaine, créatrice créatrice même de nouveaux Possibles et de nouvelles Normes.

Ceux qui penchent pour la première branche de l’alter­native sont « de droite ». On ne peut les accuser de prétention ou d’orgueil offensant. Ils ne disent rien de blessant pour les hommes de gauche. Au contraire plutôt : ce sont les tenants de la Liberté toute-puissante, ce sont les Volontaristes de gauche, qui apparaissent comme « outre-cuidants », au sens étymologique du mot, comme pensant au-delà des limites de la nature, et de la nature humaine avec tous les risques inhérents à une telle outrecuidance.

Croire à la toute-puissance des Lois naturelles, qui dépasse la volonté humaine, c’est de la modestie. Et de la modestie pour tous, pour les dirigeants (élus ou non, démocra­tiques, traditionnels, ou charismatiques) comme pour les dirigés. Les uns comme les autres peuvent crier ensemble : « Dieu et mon Droit! »

Bien plus, le critère proposé de la droite et de la gauche permet de reconnaître qu’il peut exister une gauche légitime, rationnelle, aussi rationnelle que la droite. Et même peut-être plus rationnelle lorsqu’elle dénude les traditions conservatrices de leurs enveloppes imaginées et imaginaires, pour faire apparaître le noyau pur de leur valeur efficace.

Plus rationnelle, en un autre sens encore. La pratique des discussions politiques, non dans le désordre mental et la mauvaise foi des réunions contradictoires préélectorales, mais dans les clubs de pensée plus calme et plus philoso­phique, révèle vite que l’argument redoutable contre la droite, argument sidérant, vraie tête de méduse, c’est l’argument du « sens de l’histoire » : « Je suis dans le sens de l’histoire, dit le penseur socialiste-communiste. Que la gauche gagne ou non ces élections prochaines, peu m’importe. Nous gagnerons demain si nous ne gagnons pas aujourd’hui. Le sens de l’his­toire est pour nous. La société occidentale capitaliste est condamnée par la dialectique historique de Hegel et de Marx. Vous, conservateurs, vous vous cramponnez à des formes condamnées par l’histoire. » Il pourrait même ajouter : « Je crois autant que vous, conservateurs, à la toute-puissance des lois de la nature, à une Raison au-dessus des désirs et des volontés humaines. Mais je crois que la Raison est auto­mobile, dia-lectique. Ce n’est pas une cage fixée au sol. Elle nous emporte malgré nous. Vous, conservateurs, vous ne voyez la Raison et les Lois que dans l’actuel, ou dans l’héri­tage actuel du passé. Nous, nous les voyons à l’œuvre dans l’évolution historique, dans le temps, dans l’avenir. Obéir au sens de l’histoire, c’est obéir aussi à des lois éternelles. »

Un conservateur de la droite traditionnelle est embar­rassé pour répondre à cette gauche « académique ». Il répond, d’habitude, que lui aussi est réformiste et progressiste à sa manière : Ordre et Progrès.

Il pourrait répondre beaucoup mieux : Les progressistes, en parlant sans cesse de l’avenir et de la société future à la fois plus libertaire et plus égalitaire, plus près de la nature et plus cultivée, projettent dans cet avenir des rêves contradic­toires beaucoup plus qu’ils n’obéissent à une raison dialectique aussi sévère et contraignante que la raison tout court. Les conservateurs traditionalistes comprennent beaucoup mieux les impératifs de la longue durée et de la longue survie [4], la nécessité absolue d’une discipline familiale et nationale, d’une saine démographie, d’un respect religieux des traditions éprouvées. Les libérations en chaîne des progressistes res­semblent souvent à la démolition des arches du pont qui va du passé et du présent vers l’avenir. Elles ressemblent à un démaillage non stoppé de l’étoffe sociale, dans laquelle la volonté humaine ou l’histoire découpent les institutions. Hantés par les grands changements de l’histoire du christianisme médiéval aux monarchies centralisées, de la féodalité aux communes urbaines, de l’artisanat au capitalisme industriel, du capitalisme libéral au capitalisme d’État les progressistes oublient que le démaillage des mœurs, ou que la décadence démographique peut entraîner la ruine de n’im­porte quelle grande institution, et qu’il n’y a pas d’avenir pour un peuple en micro-suicide et atteint d’une maladie cellulaire.

Il pourrait répondre aussi que la gauche se trompe sou­vent en prenant pour le sens de l’histoire un méandre momen­tané, et en prolongeant par une ligne droite une courbe aberrante. Les gouttes d’eau de la Seine, entre Rouen et La Bouille, pourraient croire qu’elles vont décidément vers l’Atlantique, non vers la Manche. La gauche extrapole arbitrairement. Elle raisonne par analogie trompeuse. Elle oublie que l’histoire sinue, mais dans les limites d’une vallée de « possibles » et aussi d’« impossibles » infranchissables limites qui la redressent incessamment ou la ramènent brutalement quand elle s’égare. L’histoire humaine n’est pas un empire dans un empire. Le fleuve coule et sinue, mais sous « le regard de l’éternel ».

Parce qu’aujourd’hui, le courant est à la libération en tous domaines, dans la culture, le travail, les mœurs, l’édu­cation, la famille, la gauche imagine que l’avenir verra d’autres libérations encore plus raffinées et que néanmoins les peuples continueront à vivre dans un ordre à la fois souple, détendu, non contraignant, et cependant solide, que les familles seront à la fois désagrégées et sécurisantes pour les enfants, que les nations seront à la fois épicuriennes et héroïques, athéniennes et spartiates.

A l’argument sidérant et médusant : « J’ai pour moi le sens de l’histoire », l’homme de droite peut répondre : « J’ai pour moi un principe beaucoup plus puissant : l’impossible ne peut jamais se réaliser. On ne peut violer longtemps les lois de l’autocohérence et de l’équilibre sans s’écrouler. Au-delà du Dieu-personne auquel vous ne croyez pas, il y a le Dieu-Cosmos, le Dieu-de-l’histoire-longue, le Dieu-Tao, que l’on ne peut rejeter sans se suicider. »

Les questions vaines et les paris stupides

La querelle des « Gros boutiens » et des « Petits boutiens » : « Faut-il commencer à manger l’œuf à la coque par le gros bout, ou le petit bout? » imaginée par Swift, était futile, mais pas absolument dépourvue de sens : il peut y avoir avantage à commencer par le côté où est la poche d’air de l’œuf.

La querelle des héréditaristes et des environnementa­listes : les facultés mentales, particulièrement l’intelligence, sont-elles virtuellement présentes à la naissance, l’environnement se bornant à permettre ou non leur « expression » ou bien l’environnement, avec l’éducation adjointe, est-il créateur et travaille-t-il comme sur une page blanche biologique? cette querelle n’est certes pas futile. Mais a-t-elle un sens?

La question, comme on sait, déchaîne les passions poli­tiques.

Elle est pourtant tranchable, et même elle est scientifi­quement tranchée. L’organisme, et le cerveau dans l’orga­nisme d’un nouveau-né, n’est pas une page blanche. L’héréditarisme est vrai, à la condition :

  1. De prendre l’hérédité non dans le sens : « Tels pa­rents, Tel enfant », mais dans le sens : « Tels gènes transmis, tels enfants » (virtuellement). Car le hasard intervient dans le tirage des gènes transmis. La moitié seulement du lot complet de chacun des deux parents est transmise, et il peut s’opérer un tirage plus ou moins heureux de cette moitié transmise.

  2. A la condition, surtout, de souligner « virtuelle­ment ». L’hérédité n’est que virtualité. Elle ne se manifeste, elle ne passe du virtuel au manifeste que dans un environnement approprié.

Par quel mystère alors la querelle ne finit-elle pas?

Les passions politiques ou religieuses n’ont pu empêcher de finir la querelle : « La terre tourne-t-elle? » ou « L’homme a-t-il une ascendance animale? »

C’est que l’on a transformé la question en celle-ci : « Qu’est-ce qui est le plus important, l’hérédité ou l’environnement? » ou même en celle-ci : « Peut-on chiffrer l’importance de l’innéité et de l’environnement? »

C’est comme si l’on demandait : « Quel est le facteur le plus important pour produire la surface d’un rectangle, la base ou la hauteur? » Ou bien : « Dans quelles proportions la base intervient-elle, et la hauteur? »

Ce déraillement de la querelle a fait l’affaire des pê­cheurs en eau trouble parmi les environnementalistes sim­plistes et dogmatiques : « Comme les héréditaristes tombent dans l’absurde en chiffrant l’influence de l’hérédité, il en résulte que l’hérédité n’est rien. »

Les environnementalistes arrangent comme ils peuvent cette thèse, « L’hérédité n’est rien », avec cette autre thèse à la mode : « L’homme est programmé » (par les gènes).

Les « énergumènes de l’éducation » ne datent pas d’au­jourd’hui. Ils se sont toujours distingués par des « paris stu­pides ». Au XVIIIe siècle, Helvétius : « Du plus petit pâtre des Alpes, on peut tirer à volonté un Newton ou un Lycurgue », ou encore : « L’esprit, le génie, la vertu, sont les produits de l’instruction. »

Au début du XXe siècle, Watson, le père de la psychologie du comportement, devenu le pape de l’environnementalisme : « Donnez-moi un enfant nouveau-né, et laissez-moi un contrôle absolu de son environnement. Je peux garantir qu’il deviendra n’importe quel spécialiste à mon choix : docteur, avo­cat, artiste, commerçant, mendiant, voleur, quels qu’aient été les talents, les aptitudes, les penchants, les vocations, et la race de ses ancêtres [5]. »

Ces paris stupides ont été perdus. Mais les dogmatiques comme les magiciens d’autrefois, qui avaient soin de donner des recettes inexécutables tellement elles étaient compliquées, pour faire l’or, ou forcer l’apparition du diable, peuvent tou­jours prétendre que, s’ils ont échoué, c’est qu’ils n’ont pu contrôler parfaitement l’éducation des sujets.

Les pédagogues avancés, aujourd’hui, recommencent ces « paris stupides » sur une plus grande échelle : « On ne peut éduquer vraiment un sujet isolé. Laissez-nous organiser à notre guise toute la société, puis faites-nous maîtres de l’édu­cation dans cette société radicalement nouvelle, et nous vous formerons des enfants, et des hommes, tous égaux dans le génie. Donnez-moi un mercure absolument pur, un sel parfait, un soufre complètement épuré, un vase absolument sans défaut, et en projetant ce mercure, ce sel, et ce soufre sur du plomb essentiel, je le changerai en or. »

Cependant la comparaison des performances d’un homme avec la surface d’un rectangle dont un des côtés (mettons, la base) représenterait l’hérédité, et l’autre (la hauteur) l’environnement, le milieu social, l’éducation, cette comparaison n’est pas tout à fait juste. Elle est valable, elle suffit pour condamner les dogmatiques de l’hérédité ou les dogmatiques de l’éducation, ou pour condamner ceux qui veulent chiffrer l’importance de l’hérédité et l’importance de l’éducation, mais elle est inexacte, parce qu’elle risque de faire méconnaître la dissymétrie réelle de deux facteurs.

Les « performances surfacielles » d’un rectangle, si l’on peut dire, ne dépendent que du produit « longueur x lar­geur », ou « base x hauteur ». Les facteurs du produit sont « perdus » dans ce produit. Mais les performances indivi­duelles ou sociales d’un homme ne sont pas un simple produit. Les deux facteurs, « innéité », et « environnement-éduca­tion », ne sont pas symétriques. Chacun des deux facteurs limite l’autre, mais d’une manière différente. Les dons innés, « virtuels » et qui restent virtuels et pour nous inexistants, faute d’un milieu favorable sont aussi « potentiels ».

Ils sont pareils à un ressort qui ne demande qu’à se détendre s’il n’est pas comprimé et limité en son extension. Newton ou Mozart (biologiquement) ne peuvent devenir New­ton ou Mozart, s’ils naissent dans une peuplade paléolithique. Mais que le milieu desserre quelque peu ses contraintes limi­tantes, et leurs talents se déploient ou se manifestent de quelque façon. Dans un milieu social complexe et peu cohé­rent, dans une culture mêlée, avec des éléments de valeur inégale, les dons innés d’un individu se manifestent d’abord en ce qu’il cherche des « aliments » convenables. Tout instinct en maturation est non seulement nourri par les stimuli qui lui « parlent », mais il les cherche, se contente souvent d’un ersatz, et parfois les crée de toutes pièces. Les jeunes chats jouent avec une souris imaginaire. L’enfant Mozart, et même le bébé Mozart, était avide de toutes les vibrations sonores, et il cherchait à les susciter. Si les clavecins n’avaient pas existé, si son père n’avait pas été un musicien, cette ardeur, frustrée d’aliment, aurait pu s’étioler et mourir. Mais la moindre nourriture absorbée faisait grandir l’appétit, et chercher plus de nourriture.

Les doués ont une affinité positive pour ce qui peut nourrir et faire croître leur don. Inversement, les manques d’appétit changent les pains en pierres. Les sots ont une affinité positive pour les sottises. On pourrait croire que, s’ils ont, par exemple, à choisir, devant une question à résou­dre, entre deux attitudes, l’une intelligente l’autre « bête », ils choisiront au hasard, faute d’une bonne « perception » et se répartiront en deux groupes. De même, s’ils ont à choisir entre deux interprétations d’un dogme religieux, ou d’une idéologie courante, l’une superficielle et sotte, l’autre profonde et intelli­gente, on pourrait croire qu’ils se répartiront au hasard en deux groupes. Mais l’expérience montre qu’ils choisiront de préférence l’attitude simpliste, violente, superficielle. Ils se précipitent vers l’interprétation fausse comme l’acide sulfu­rique sur la potasse.

Il existe certainement des populations bien douées c’est-à-dire où les individus moyens sont à un niveau élevé, ce qui entraîne dans la courbe en cloche des aptitudes une quantité importante d’individus à un niveau exceptionnelle­ment élevé.

Les « environnementalistes » s’escriment aujourd’hui à expliquer le miracle grec par les conditions géographiques ou les hasards historiques, canalisés dans le bon sens. De même pour le « miracle juif », où pourtant les conditions géogra­phiques et historiques étaient loin d’être favorables et, de toute manière, différaient fort de celles de la Grèce. De même pour le « miracle romain » ou pour le « miracle suisse » ou japonais.

Toynbee considère, paradoxalement, comme favorable un milieu défavorisant, précisément, dit-il, parce qu’il suscite une ardeur dans la population pour surmonter le défi (chal­lenge) du milieu.

Voire. A condition, faut-il ajouter, qu’il s’agisse d’une population bien douée. Car autrement, elle risque fort de s’étioler et de périr. L’histoire alors, n’en parle pas, et les historiens ne peuvent — et pour cause — disserter sur le rôle de « challenge » du milieu. Les peuples doués, comme les individus doués, s’arrangent pour rendre favorable le milieu, même médiocre ou mauvais, comme les Norvégiens en Islande, tandis que les populations médiocres gâchent leurs chances.

C’est comme si la base d’un rectangle s’arrangeait pour se procurer une bonne hauteur.

Les surdoués ou les menteurs et les snobs

Tous les éducationnistes ou environnementalistes ne sont pas des menteurs. Mais c’est un fait, que beaucoup le sont, et que tous sont tentés de l’être. Quand on choisit de soutenir que tous les enfants sont virtuellement égaux et semblables, que l’hérédité peut faire des différences dans le tempérament, la santé, les traits physiques, mais non pas des différences dans les dons intellectuels; que l’hérédité peut donner un foie ou un estomac plus ou moins fragiles, mais non un cerveau plus ou moins fragile, que la débilité mentale est une question de « milieu socio-culturel », et n’a rien à voir avec l’hérédité, en contradiction manifeste avec l’expérience courante; que l’homme est « programmé », et qu’il est pourtant « une page blanche », en contradiction avec le sens commun, on est bien obligé de recourir à des « si » de plus en plus acrobatiques : « Si on nous laissait faire, si l’on nous faisait crédit, et surtout si on nous donnait assez de crédits pour éduquer tous les enfants dès la première minute de leur existence, en les enle­vant à leur milieu familial inférieur ou supérieur, vous verriez. »

Tous les héréditaristes ne sont pas des snobs. Mais c’est un fait que beaucoup le sont. Celui qui soutient : « Les inéga­lités sont naturelles et inévitables », se classe rarement parmi les malchanceux de l’hérédité. Il se présente plutôt, en toute modestie, comme un gagnant à la loterie génétique, comme un doué, et même comme un surdoué.

Le succès de la notion de « surdoué » ne s’expliquerait pas si beaucoup des lecteurs de Rémy Chauvin ne s’étaient dit, in petto : « Hé! cela m’intéresse! Cela me concerne! », ou bien : « Pas de doute! Je suis un surdoué », ou bien : « Mes enfants sont des surdoués! »

D’autant plus que Rémy Chauvin leur tend une perche en remarquant que les surdoués échouent assez souvent dans leur scolarité, ou même dans leur vie, par leur supériorité même, mal reconnue ou mal traitée, et que le « Ah! s’il y avait des écoles inégalitaires! » fait écho au : « Ah! s’il y avait des écoles égalitaires! » des environnementalistes.

Il y a quelque chose qui sonne faux et qui met en défiance dans cette histoire des « surdoués ». D’abord, s’il y a de bons gènes, et de mauvais gènes (facteurs de déficiences diverses), il n’y a pas, semble-t-il, de gènes de « génialité ». Les gagnants à la loterie de l’hérédité sont plutôt des « sur-normaux » qui ont beaucoup de bonnes cartes et très peu de mauvaises cartes dans leur jeu du moins selon l’état de la société et la « partie » à jouer dans une situation sociale donnée.

Bougainville, par exemple, avait des talents très variés : mathématicien (il avait écrit à vingt ans un traité de calcul intégral) il était brave soldat, homme du monde, don Juan, bon écrivain, doué pour le commandement. Aussi, il s’impro­visa avec succès marin et explorateur. Un bon général, disait Napoléon, doit être « carré », à la fois intelligent et avec du tempérament. Il y a un « fait de surface », multiplicatif et non additif, déjà dans les dons innés. Les dons, disait Leibniz, ne s’ajoutent pas, ils se multiplient entre eux, l’absence d’un seul aplatit et limite l’effet des autres. On peut être un grand poète par la sensibilité, la perception fine, l’intuition, mais manquer d’un « flux verbal » suffisant, et, par suite, ne rien écrire.

D’autre part, le bien-doué, trop conscient de l’être, trop reconnu d’avance par des tests, risque fort de devenir un insupportable poseur. On présente ce genre d’affreux ou de victimes périodiquement, à la radio ou à la télévision. C’est affligeant. Il arrive même qu’en Amérique et en France, les « surdoués » (reconnus comme tels), fondent des clubs et des sociétés bien fermées aux autres, donnant ainsi une preuve de sottise, et donc, de la faible pertinence des tests.

Les élèves qui ont réussi le concours d’une grande école sont souvent dopés par autosuggestion. Mais ils peuvent aussi se trouver handicapés par leur succès, et sombrer dans le narcissisme et le tortillement.

Tout élève, ancien ou nouveau, de l’E.N.A., guette en lui les vues politiques profondes; tout élève de l’École Nor­male, le génie de l’astuce et du « canular » spirituel — et il prend, d’office, l’air astucieux qui convient à sa supériorité présumée.

Depuis que les juifs ont donné tant de preuves de leur supériorité dans tous les genres, dans la science, l’art, l’écono­mie financière, industrielle, et même agricole, et finalement dans la valeur militaire, une sorte d’esprit « Ancien-élève-d’une-grande-école » s’est répandu parmi eux. Il n’est pas de jeune juif ou même de juif moins jeune, selon Saul Bellow, qui ne guette en lui les effets du génie, lequel, pense-t-il, ne peut manquer de se manifester, d’une manière ou d’une autre.

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1 Cf. Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, p. 109 sqq., Le Seuil, 1977.

2 S. Butler, Further Extracts from the Note-Books, Jonathan Cape, London, 1934, p. 258.

3 Cf. notamment, Alain de Benoist, Vu de droite, Éditions Copernic, Paris, 1977.

4 Raymond Ruyer, Les cent prochains siècles, Fayard, 1977.

5 Cf. P. Debray-Ritzen, Lettre ouverte aux parents des petits écoliers, Albin-Michel 1978, p. 29, sqq.