Gabriel Monod-Herzen : Commencer sur le chemin


22 Mar 2010

Le titre est de 3e Millénaire

(Revue Panharmonie. No 180. Janvier 1980)

Compte rendu de la rencontre du 24.10.1979

Deux critiques m’ont été faites, nous raconte le Professeur : « Ce que vous faites, est-ce utile ? » et « Faites attention à ne pas trop souvent redire la même chose ». A quoi j’ai répondu : « Cela dépend des questions qu’on me pose. Si on me pose deux fois la même question, je ne peux tout de même pas faire deux réponses différentes ! » Je suis dans un rôle passif en ce sens que je dépends beaucoup de vos questions. La première critique touche quelque chose de très vrai si quelque chose s’est modifié en vous. Vous avez alors de nouveaux problèmes dont il vaudrait la peine de parler. L’ouvrage de Jacques de Marquette « De la bête à l’ange » est un résumé de ce que peut être l’évolution de la conscience d’un être vivant depuis « la Bête jusqu’à l’Ange ». Chacun de nous est quelque part le long de cette évolution. Nous sommes encore des bêtes, pas trop, j’espère ! Il ne s’agit pas de juger, mais de bouger. L’important n’est pas de se trouver très haut.

On demanda à Sri Aurobindo : « Avez-vous suffisamment de bons disciples ? » A quoi il a répondu : « Je n’en sais rien ! Il y a des gens qui échouent dix fois et qui réussissent la onzième fois et il y en a qui font des merveilles dix fois et qui échouent à la onzième ». Ce qui signifie que chacun a des difficultés qui ont à peu près pour chacun de nous la même valeur, mais qu’on ne peut pas comparer les unes aux autres. Il ne faut pas se déprécier, se décourager. On ne peut pas demander à une personne de ressembler à une autre et de suivre le même chemin.

J’ai demandé à Pondichéry quels sont des Orientaux et des Occidentaux ceux qui ont le plus de facilité à mener une vie spirituelle, quelle est la différence. Oui, m’a-t-on répondu, il y en a une. La difficulté est exactement la même. Seulement, chez les Occidentaux elle vient de ce qu’ils pensent trop et qu’ils mettent les choses dans un cadre donné, et pour les Orientaux de ce qu’ils ne pensent pas assez et qu’ils voguent dans les nuages ! Il faudrait trouver le juste milieu.

Un participant : Il y a là un déséquilibre évident. Dans la participation aux nuages l’être va naître, mais l’individu n’est pas engagé. Tandis que dans le côté matériel il est engagé tout le temps.

M. Monod-Herzen : L’être humain, dans son ensemble, a deux aspects essentiels. Toujours en me référant au livre de Jacques de Marquette, l’important est de tâcher de préciser la signification, le sens de la vie. En a-t-elle un ou n’en a-t-elle pas ? Si elle n’est qu’un mécanisme lancé on ne sait comment, dont on ne sait pas où il va, cela n’a aucun intérêt et nous sommes exactement au niveau des animaux. Le principe du succès, des plaisirs et du déplaisir sera la règle. C’est à la portée de tout le monde, c’est inintéressant. Évidemment, nous le faisons tous plus ou moins. « De la Bête à l’Ange » a été écrit pour montrer précisément que la vie a un sens qui n’est pas de faire de nous des anges, mais de nous rapprocher d’un certain avenir qui est possible. Il ne s’agit pas de rêver, mais de voir ce que nous pouvons faire aujourd’hui pour que demain ne soit pas absolument identique à aujourd’hui.

Je pense, et tout le monde doit être d’accord, que la première chose à faire, c’est de savoir comment s’occuper convenablement de notre corps. Ce n’est pas si facile parce qu’il a un passé, une hérédité. Dans le milieu bouddhiste on m’a dit : « Ce corps qui est là, remontez dans le passé, il vient d’un autre corps. Il y a une continuité physique entre votre corps et une lignée indéfinie de corps qui n’ont pas été dans le passé moins importants que le vôtre. Vous avez eu une mère qui a eu une mère, et ainsi de suite. Par conséquent, quand vous naissez, vous êtes loin d’être une tache blanche, même physiquement. Alors, il s’agit avant tout d’arriver à vous connaître à ce point de vue-là. » Les différentes formes de culture physique et le yoga en particulier peuvent nous y aider. Nous ne bougeons pas assez, mais d’autre part si vous vous fatiguez beaucoup et faites un très mauvais exercice physique, vous développez toujours les mêmes muscles qui se contracteront mal et vous aurez finalement l’attitude des vieillards qui ne peuvent plus bouger normalement parce que depuis de nombreuses années ils auront pris de mauvaises habitudes.

Il y a aussi la question du régime alimentaire.

Ce premier point est déjà un point de base. Notre conscience est attachée à notre corps physique, il faut donc que celui-ci soit capable de répondre à ce que nous lui demandons et que nous sachions ce que nous pouvons lui demander.

Un participant : Il me semble qu’il y a une perception intérieure et une perception extérieure du corps qui ne vont pas l’une sans l’autre. On commence à connaître ses limites par cette perception intérieure qui nous permettra de savoir de quoi le corps a besoin.

M. Monod-Herzen : Je vais mettre les pieds dans le plat ! Premièrement, demandez à votre médecin combien de ses clients sont constipés ? Énormément ! Si vous n’avez pas une évacuation convenable, vous ne pouvez pas espérer construire quelque chose de solide. Deuxièmement : aspirez-vous convenablement lorsque vous respirez ? Or, l’énergie physique dépend de la qualité d’oxygène qui est disponible pour la combustion des différentes parties de votre organisme et de vos cellules. Il ne s’agit pas de faire des respirations profondes, mais de prendre l’habitude de respirer convenablement.

Mon ami Durckheïm a interrogé au Japon un vieux moine bouddhiste qui pratiquait la respiration depuis quarante ans : « Dites-moi quel est l’exercice respiratoire que vous pratiquez actuellement tous les jours ? » Réponse du moine : « C’est bien simple, le premier qu’on m’avait appris et qui est de beaucoup le plus difficile : la respiration naturelle ! » C’est-à-dire à apprendre à respirer et notamment à expirer convenablement dans le courant de la vie sans n’y plus penser. Arriver à ce que les émotions n’aient plus d’action sur votre respiration.

Vous voyez, nous sommes toujours dans le domaine physique, c’est un travail de tous les jours.

Il faut commencer à se connaître, de quoi avez-vous besoin ? Il n’y a pas de programme général. Même avec un quart d’heure d’exercice tous les jours on obtient des résultats étonnants. Théoriquement, c’est le matin, lorsque le corps est parfaitement reposé, que vous avez le plus de chances de réussir. Commencez par les exercices physiques et faites ensuite les exercices psychiques. J’ai constaté que quelqu’un qui suivait bien les cours de yoga, au bout de trois mois ne marchait plus de la même façon. Pour les acteurs cela a une importance énorme, parce qu’ils peuvent arriver à une maîtrise de leurs mouvements qui leur permet de s’adapter au personnage qu’ils jouent et de ne pas « jouer faux ».

Alors, pour nous, il s’agit d’incarner notre personnage, c’est-à-dire de savoir quoi faire pour être véritablement nous-mêmes.

Une participante : Je crois que c’est important, parce qu’on vit à côté de son corps.

M. Monod-Herzen : C’est très juste et cela m’a été dit par des gens qui ne se sentaient pas bien dans leur corps. C’est déjà une première prise de conscience, ce sont des gens qui ne s’acceptent pas. Il faut s’accepter en bloc, avec ses qualités et ses défauts. Il ne faut pas être ni trop humble, ni trop orgueilleux. Vous désirez parcourir un certain chemin, vous ne pouvez partir que de l’endroit où vous êtes. Il ne s’agit ni de se faire des illusions, ni de courir, il s’agit de bien partir. Acceptez de vous prendre en main.

Nous avons un corps et une conscience et là nous allons nous heurter à des malentendus. Lorsque j’en ai parlé en Inde, on m’a dit : « C’est bizarre que vous fassiez cette distinction, pourquoi les séparez-vous ? Si vous enlevez la conscience, il ne reste qu’un cadavre et la conscience, peut-elle subsister sans le corps ? Vous n’êtes un être humain que si les deux sont réunis ». Et mon interlocuteur ajouta : « Moi, monsieur, j’ai besoin d’une canne pour avancer. Ma canne, c’est un bâton, il a une poignée pour ma main et une pointe en bas pour qu’il ne glisse pas. Si je sépare la poignée de la pointe, je n’ai plus de canne du tout ! »

Le problème, c’est en grande partie le lien qu’il y a entre les deux. En Europe, tout le monde croit penser avec sa tête. « Mais, me dit un Indien, que devient la pensée de votre tête si je vous donne un grand coup sur votre pied ou si vous avez bu une ou deux bonnes bouteilles de vin ?

En Europe encore, on pense que l’on sent avec son cœur. Mais tous les hommes ne sont pas faits comme cela. Toute une série de gens parfaitement intelligents et cultivés vous diront : « Nous savons très bien qu’au point de vue affectif c’est l’ensemble du corps qui entre en jeu, mais il y a encore autre chose… ».

Je vous disais tout à l’heure qu’il y avait une continuité dans notre corps physique, que nous ne sommes jamais que le dernier échelon d’une série d’êtres humains féminins. Il n’y a aucune raison pour considérer la conscience comme totalement différente de notre corps. Pourquoi ne pas penser qu’elle aussi provient de quelque chose de même nature qu’elle ? C’est-à-dire d’une autre conscience ? Il y aurait une lignée de consciences, comme il y a une lignée de corps et le contact entre les deux fait une personne incarnée.

Tout le monde sait que le corps n’est pas permanent, mais la lignée de consciences continue qui va trouver un autre corps qui va être une continuation de son expérience dans ce domaine matériel. De même que le corps a une hérédité physiologique, la conscience a une hérédité psychologique. Les deux sont liés dans une personnalité, mais néanmoins elles sont différentes. Nous n’avons pas conscience de notre hérédité psychologique.

Vous avez une famille avec laquelle vous avez des liens physiques. Mais vous avez aussi une famille psychique, vos amis, vos ennemis aussi, vos sympathies ou antipathies spontanées. Notre action dépasse la peau et psychologiquement, savez-vous quelle est l’influence que vous pouvez avoir autour de vous, même en parlant très peu ? Il y a des êtres avec lesquels on éprouve un sentiment d’amitié, auxquels on peut tout dire sans aucune barrière.

Question : A-t-on, vis-à-vis des membres de sa famille physique, des devoirs, même si on n’est pas d’accord avec eux ?

Réponse : Je ne crois pas au catalogue tout fait de devoirs. Si chacun de nous a un but réel d’avancer si peu que ce soit sur ce chemin-là, vous devez simplement être disponibles vis-à-vis de ceux qui entrent en contact avec vous. Quand ils vous demandent quelque chose, faites ce dont ils ont besoin. Mais il y a des choses qui socialement ne sont pas à faire, parce qu’elles constituent des empêchements pour les autres. Il faut être disponible pour donner à chacun la possibilité de trouver auprès de vous ce que vous êtes capable de donner.

Nos obstacles viennent de nos souvenirs d’expériences passées qui font que nous nous précipitons pour faire quelque chose qui correspond à un plaisir imaginaire ou, au contraire, à nous pousser à ne pas agir, parce que cela relève d’un souvenir désagréable. Ce n’est pas alors le Moi qui agit, nous sommes poussés. Ce sont ces fameuses impulsions qui viennent naturellement du corps. C’est à vous de chercher ce qui peut vous faire du mal ou du bien. Ce n’est que maintenant que vous pouvez choisir car le passé est passé et l’avenir n’est pas encore là. Les deux sont illusoires. Il faut se libérer et ne pas renier le passé, il faut l’accepter de même que nos aspirations d’avenir, mais ne pas aider les impulsions qui en viennent. Dans la vie, il y a des choses qui ne sont pas des devoirs, mais des choix. Il ne faut pas craindre de se tromper. Une expérience qui est réussie ne fait que confirmer ce que vous savez. Mais une expérience qui rate vous montre qu’il y a quelque chose à quoi vous n’aviez pas pensé. Par conséquent il y a quelque chose de neuf que vous allez pouvoir trouver.

Question : Quand vous parlez de lignées de consciences, ces lignées sont-elles des plans de conscience ?

M. Monod-Herzen : Non. Disons que ce qui est conscient possède les éléments dont nous venons de parler. Et puis il y a une partie permanente qui est censée avoir sa propre hérédité, c’est-à-dire de provenir d’un autre noyau dont il est la suite. Nous avons en nous, si je puis dire, des fragments de pensées, de sentiments, de tendances qui se retrouvent dans d’autres êtres qui ne sont pas nos parents, et qui sont tout à fait frappants. Ils proviennent de notre hérédité psychique.

Réponse à une question : La conscience n’est pas quelque chose de matériel, pas plus que la chaleur, mais elle n’en existe pas moins. Vous n’avez pas chaud parce que vous avez telle ou telle forme, mais la chaleur existe. Il en est de même pour la conscience.

Le participant : On a quand même la sensation de chaleur.

M. Monod-Herzen : N’avez-vous pas de sensation de prise de conscience ?

Le participant : Il y a le Moi, il y a le Soi. Alors, qu’est-ce que cette conscience, sinon la relation entre le Moi et le Soi ?

M. Monod-Herzen : Mais non, il n’y a pas la conscience, elle n’est pas séparée du reste. Vous n’existez qu’en tant que corps conscient. On peut être conscient sans être conscient de quelque chose, ceci est une autre question. Dans la méditation, c’est une expérience qui est tout à fait connue. Vous pouvez arriver à arrêter toute espèce de pensée et rester profondément conscient. Vous avez alors, si vous voulez, l’impression d’être comme un soleil rayonnant, mais sans rien. Il n’y a pas de mouvement, il n’y a rien.

Le participant : Ce soleil rayonnant est-il l’être ou la conscience ?

M. Monod-Herzen : C’est votre conscience, elle ne se situe nulle part, elle fait partie de votre être tout entier. Tout ce que vous pouvez faire, c’est de diriger son attention vers un certain domaine et oublier les autres. C’est ce qui permet la concentration et ensuite la méditation.

Question : Qu’est-ce que le Soi ?

M. Monod-Herzen : Le Soi, c’est la partie intérieure beaucoup plus grande et beaucoup plus spirituelle par rapport au Moi qui n’en est qu’une image.

Le participant : Cette conscience n’est donc pas un élément spirituel ?

M. Monod-Herzen : Ce n’est pas un objet, c’est un état.

Le participant : L’âme fait-elle partie de la conscience ?

M. Monod-Herzen : Laissons l’âme de côté ! On est conscient, c’est un fait. Vous me demandez une théorie, la pratique est bien plus simple que cela. Vous êtes conscient, je suis conscient, nous sommes conscients tous les deux, un point c’est tout. Et cette conscience a certaines possibilités dont la principale est de se diriger par l’attention d’un certain côté, c’est-à-dire que nous pouvons concentrer notre conscience sur un certain sujet et oublier le reste. Donc c’est quelque chose qui est mobile et sur lequel nous avons une prise, ce qui prouve qu’il y a en vous un élément qui est capable de maîtriser le reste. C’est très important, car cet élément est permanent et peut maîtriser les parties de conscience qui ne le sont pas et qui sont liées à notre corps, à notre personnalité. Et n’oublions pas qu’il y a un inconscient et un subconscient.

La conscience se présente à nous comme une lumière qui éclaire plus ou moins profondément ce qui est notre personnalité qui, elle, dépend de notre nature. Pour les Indiens et les Chinois, toute la personnalité, c’est-à-dire les sentiments et les pensées, sans être matériels comme le corps, font partie d’un ensemble naturel auquel participent les animaux et les végétaux. Nous ne savons pas très bien comment, mais il y a quelque chose et il n’y a aucune raison de faire une séparation.

Le participant : L’être spirituel est-il différent de la conscience ou les deux sont-ils la même chose ?

M. Monod-Herzen : La conscience existe en tant que lumière provenant de ce que vous appelez l’être spirituel et dont je n’ai pas parlé. Voulez-vous me définir le mot spirituel ?

Le participant : La véritable définition, c’est une expérience de sa propre conscience, sinon on ne peut pas le définir.

M. Monod-Herzen : On peut tout de même le définir plus que cela. Le domaine spirituel qui peut être conscient est celui qui dépasse notre niveau mental. Quand le domaine spirituel se manifeste en nous, nous l’appelons « intuition », c’est-à-dire la perception d’une vérité qui ne vient pas d’un raisonnement. Le mental ne découvre pas la vérité, il l’exprime. La découverte se fait par intuition, parce que la vérité est un état de ce que vous appelez le domaine spirituel. Le mental est un merveilleux instrument, mais aussi un terrible obstacle !