Hazrat Inayat Khan : Comment accorder le cœur


07 Sep 2013

(Revue La pensée Soufie. No 4. Nouvelle série. 1982)

Chicago, 3 Mai, 1926

Il est bien dommage que dans le monde moderne il y ait cette tendance à attendre la perfection sur le plan spirituel par des moyens intellectuels. Beaucoup pensent qu’ils arrivent à l’idéal spirituel par la lecture et l’étude des livres d’occultisme. J’ai rencontré un homme qui avait lu pendant près de dix ans presque tous les livres traitant de l’occultisme à la bibliothèque du British Museum de Londres, et lui-même avait écrit près de cinquante ouvrages sur ce sujet. Lorsqu’il vint me voir, la première chose qu’il me dit fut qu’il n’était pas parvenu à obtenir ce qu’il désirait. Je lui répondis : « Cela ne peut se trouver dans les: bibliothèques, ni se chercher dans les livres. C’est quelque chose qui est né dans le cœur humain. Le cœur de l’homme doit être accordé à un tel diapason qu’il s’ouvre de lui-même et que l’inspiration s’en élève.

On ne peut dire de personne au monde qu’il est sans amour. Mais tout le monde n’est pas nécessairement un être plein d’amour. Ou le feu l’a brûlé et le cœur est devenu cendres, ou le cœur a l’étincelle d’amour comme le caillou renferme l’étincelle de feu : elle ne se voit jamais.

Un jour une personne me demanda : « N’est-ce pas une faiblesse que de sympathiser ? Parce que c’est la personne sympathisante qui cède et celle qui ne l’est pas qui garde son quant à soi ». J’ai dit : « Quelquefois la personne qui cède est plus forte que celle qui pense qu’elle doit tenir bon. Très souvent elle ne cède pas par peur, doute, manque de confiance en elle. Quelquefois c’est la personne brave et courageuse qui cède. Ce n’est pas toujours une faiblesse, quoique dans certains cas cela puisse en être une ».

Souvent le sentiment est sous-estimé en comparaison avec la raison, mais cela n’est pas juste. Lorsqu’il y a un réel sentiment, il est beaucoup plus fort et plus puissant qu’un raisonnement. Il est souvent considéré comme faible, celui qui va d’une raison à une autre. Par ailleurs l’homme de raison n’a pas de magnétisme, il n’a que la raison. Il peut raisonner, discuter, parler beaucoup : il n’attire pas, il n’entraîne pas les autres. L’homme de sentiment a un fort magnétisme, il peut entraîner les autres sans mots, parce qu’il a quelque chose de vivant. Cet élément qui est un élément divin en l’homme, la qualité du cœur, se trouve dans l’homme de sentiment.

D’autres personnes pensent que la spiritualité consiste à faire des miracles. Ils s’amusent, curieux et intéressés, des histoires de fakirs de l’Orient qui font pousser des plantes en un instant, qui coupent leur langue et ensuite la guérissent immédiatement, qui mettent un enfant dans un panier et le font disparaître. Ces choses-là, peuvent-elles être spirituelles ?

Elles ne satisfont que les curieux. Il n’y a rien de spirituel dans ces choses. La spiritualité n’est pas d’accomplir des pro­diges. Ceux qui sont curieux de cela ne cherchent pas le spirituel ils sont à la recherche de miracles. Ce sont ces personnes qui vont aux séances de spiritisme, vont trouver des médiums pour des communications, qui demandent de la clairvoyance et qui s’intéressent à la superstition, toujours davantage, jusqu’à ce qu’elles soient encore plus confuses qu’elles ne l’avaient jamais été. Il n’y a pas de spiritualité en cela.

Il y a une troisième catégorie de gens qui, pour rechercher la spiritualité, croient en l’incroyable et l’inconnu : aux légendes et histoires, comme celle de des Maîtres qui ont habité les grottes des Himalayas, ou celle d’un grand Saint qui habitait dans un lointain village caucasien. Ils en font grand cas. Il est intéressant d’entendre une histoire, mais une histoire est une histoire, elle ne mène pas plus loin. S’il y a un Saint dans les Himalayas il ne vous aide pas ici. Il est heureux là-bas, et vous êtes contents ici ! De plus, si un sage ne peut vivre que dans les lieux isolés comme des grottes des Himalayas ou des forts et montagnes que personne ne peut atteindre, si ce sont les seuls endroits pour les êtres spirituels, nous tous, qui vivons dans la foule et dans le monde, nos âmes doivent être perdues ! Il n’y a pas d’espoir pour nous !

Telles sont les différentes passions des soi-disant chercheurs de vérité. La vérité est plus simple que nous ne la faisons. La spiritualité est plus simple, à condition de ne pas la rendre complexe. C’est notre amour de la complexité qui rend difficile l’atteinte de la spiritualité. C’est notre grande difficulté. Aussitôt que quelqu’un dit quelque chose que les gens ne comprennent pas, ils se mettent à penser :  »Quel merveilleux philosophe. C’est un sage, quelqu’un de si élevé qu’il reste dans les cieux. C’est merveilleux. » Mais pourtant quand nous en venons aux grands pro­phètes qui ont éveillé l’humanité et ont béni des millions d’âmes, ce qu’ils disaient était simple. Vous pouvez lire dans la Bible les paroles du Christ. Elles sont simples. Pensez au Coran. C’est très simple. Pensez aux paroles de tous les grands prophètes: vous trouverez la plus grande simplicité, parce que la vérité doit être trouvée dans la simplicité. Par ailleurs, toutes les autres choses peuvent ne pas être connues de tous, mais la vérité est connue de toutes les âmes. Telle en est la beauté. Cependant chaque âme est à la recherche de la vérité, et c’est la seule chose que toute âme connaît en toute certitude ; toute autre chose est difficile à connaître. Mais chaque âme n’en est pas convaincue, n’en est pas consciente. Quand la vérité est énoncée alors toute âme sait que c’est quelque chose qu’elle connaît. Les prophètes ont ainsi toujours dit : « Je ne suis pas venu vous enseigner des choses nouvelles. Je suis venu vous rappeler quelque chose que vous savez déjà ». Cela ne peut être rappelé trop souvent.

Depuis que les gens vont de mode en mode et poursuivent de plus en plus la nouveauté, ils en sont venus à l’habitude de consi­dérer seulement cette connaissance inconnue d’eux auparavant. À propos de quelques idées complexes ils pensent : « C’est quelque chose de nouveau que nous venons de comprendre ». Mais y a-t-il quelque chose de nouveau sous le soleil ? Salomon l’a dit : « Il n’y a rien de nouveau sous le soleil ». Ce qui semble nouveau n’a pas autant de valeur que ce qui est déjà là. Cependant les gens donnent tout pour du nouveau, et de ce qui est déjà enracinée dans 1’âme ils pensent : « C’est simple ».

Maintenant revenons au sujet d’aujourd’hui : la qualité du cœur. Quelqu’un alla trouver le grand poète persan Jami et lui demanda de le prendre comme élève et de lui enseigner la vérité spirituelle. Jami lui demanda : « Avez-vous déjà aimé dans votre vie ? » Il répondit : « Non, jamais ». Jami lui dit : »Allez et aimez abord ; que votre cœur soit d’abord accord ; laissez le fondre. Ensuite venez me voir et je vous montrerai le chemin spirituel ».

Ce que nous connaissons de l’amitié aujourd’hui est 1’intérêt, l’intérêt d’affaires. Si cet intérêt est là, il y a alors de l’amitié. Nous ne connaissons pas de réelle amitié actuellement, parce que la vie est si remplie de taches inutiles, que nous n’avons plus de temps à consacrer à l’amitié. Nous essayons seulement de voir ceux avec lesquels nous sommes en relation d’affaires. Ainsi la possibilité d’amitié semble être perdue par l’humanité.

La sympathie est la seule chose et l’objectif principal qui doit être cultivé en vue de développer le sens spirituel. Quelqu’un pourra dire : « Oui, une fois j’ai été très amical, très aimant. Si vous lui demandez: »Et pourquoi ne 1’êtes-vous pas aujourd’hui ? », il dira :  » J’ai creusé et ai trouvé de la boue ». Mais en tout endroit où vous creusez il se trouve de l’eau ! Il faut creuser profondé­ment jusqu’à ce que vous trouviez de l’eau. Si vous ne creusez pas jusqu’à l’eau, tout ce que vous trouverez sera boue. Ceux qui sont déçus par la nature humaine ont beaucoup perdu.

Quelqu’un me dit un jour : »J’ai perdu mon ami et depuis je n’ai plus de sympathie pour la nature humaine ». Je lui répondis : « Votre première perte n’est pas si grande, mais je vous plains pour la seconde. Que votre ami soit parti, cela n’aurait pas été grave tant que votre sympathie demeurait ».

Nous en arrivons maintenant à la réalisation spirituelle. D’un point de vue métaphysique, d’un point de vue psychologique, lorsque nous demandons à nous-mêmes : « Quelle est ta quête en recherchant la spiritualité ? », notre moi réfléchi répondra : « J’ai cinq différentes aspirations. Je cherche la connaissance, je cherche la vie, je cherche le bonheur, je cherche la paix et je cherche un idéal. Ces cinq aspirations peuvent être cherchées dans notre propre cœur, seulement quand le cœur est accordé à un certain diapason. Je vais reprendre ces cinq aspirations et les expliquer plus clairement.

On dit : »Je cherche la connaissance ». Il y a deux sortes de connaissances : l’une d’elles est la connaissance des noms et des formes; en d’autres mots, la connaissance des faits. Mais il y a une grande différence entre les faits et la vérité. Souvent dans notre langage courant nous confondons ces mots et dans la vie quotidienne nous employons « faits » pour « vérité ». Dans le but d’atteindre la plus haute connaissance nous ne devons pas essayer de l’atteindre de la même manière que nous employons pour acquérir la connaissance extérieure des noms et des formes. La connaissance extérieure des noms et des formes s’acquiert en apprenant. La connaissance intérieure, nous ne pouvons l’acquérir que quand le cœur est accordé à son propre diapason.

Amis, les criminels et les êtres repoussants et ceux qui travaillent à leur propre défaite, vous les trouverez presque tous dénués de qualités de cœur. C’est à cause de l’absence de ces qualités de cœur que viennent tous les penchants qui les entraînent vers la chute. Quelque soient les capacités d’une personne, quelque soit son intelligence, quelque soit sa qualification et profession, cela ne fait rien. S’il n’y a pas les qualités de cœur, la personne déclinera. Le résultat final sera l’abaissement et non l’élévation. Cela ne peut être autrement.

Comment vais-je décrire la vraie connaissance qui n’appartient pas à l’instruction ? La connaissance intérieure est au delà des mots et essayer de la mettre en mots, c’est comme mettre la mer en bouteille. Il est impossible de l’expliquer par des mots. C’est quelque chose qui doit être réalisé par chacun lorsqu’on a accordé son cœur au bon diapason.

Par exemple, si je voulais expliquer ce qui est une note haute, comment puis-je le faire ? Je ne puis vous l’expliquer. Vous devez vous-mêmes chanter et trouver la note haute. Quand vous la trouvez par vous-mêmes, vous savez ce que c’est. Donc, la connaissance intérieure doit être atteinte en accordant le cœur, afin que le cœur sache lui-même ce que c’est.

On a essayé de dire : la connaissance intérieure signifie, « Je suis un avec Dieu », ou bien, « Je suis partie de Dieu », ou « Je suis Dieu ». Mais tous ces termes sont des termes insolents. Pourquoi essayer de mettre en paroles quelque chose qui ne peut l’être ? La connaissance intérieure mise à part, même les senti­ments profonds, tels que reconnaissance, sympathie, admiration, respect, peuvent-ils être mis en mots ? Les mots ne feraient que limiter ces sentiments.

En suite nous en venons au pouvoir qu’a la qualité du cœur. La poule, quand elle protège ses poussins se sent porter à se battre contre un éléphant pour défendre ses petits. Ce cœur empli d’amour pour les petits donne à la poule une telle force qu’elle ne se rend pas compte de la taille de l’éléphant. Elle a alors plus confiance en son propre pouvoir qu’en la force de l’éléphant.

Ceux qui ont accompli de grandes choses, ceux qui ont fait bon marché de leur vie pour un idéal élevé, ce n’est pas leur cerveau qui y a pensé, c’est leur cœur qui l’a senti. C’est la qualité du cœur qui donne courage et bravoure, ce n’est pas le cerveau. Ainsi si la force divine de Dieu Tout Puissant doit être découverte, c’est dans son propre cœur qu’on doit la chercher.

Nous arrivons ensuite au bonheur. Nous confondons aussi les mots plaisir et bonheur. Quelquefois nous disons plaisir pour bonheur et bonheur pour plaisir. En réalité peu de personnes en ce monde savent ce que signifie le bonheur et on a appelé le plaisir bonheur. Le plaisir est l’ombre du bonheur, car le plaisir dépend des choses extérieures à nous. Le bonheur vient de ce qui est intérieur à nous. Le bonheur fait partie de la qualité du cœur, le plaisir du monde extérieur. Ainsi la distance entre plaisir et bonheur est aussi vaste qu’entre terre et ciel.

Ce sourire intérieur qui s’exprime dans l’expression de 1’homme, dans son atmosphère, ceci est du domaine du bonheur. Si on perd sa situation ou la richesse dans le monde extérieur, le bonheur ne sera pas enlevé. Le sourire du cœur dépend de l’accord du cœur. Le cœur doit s’élever au diapason où il devient vivant.

Et puis nous arrivons à la quatrième idée : la paix. La paix est le désir ardent de notre âme, ce n’est pas nécessairement le repos et le confort. C’est beaucoup plus élevé que cela. La paix est quelque chose qui allège tous les atomes de notre corps et de notre esprit de leur tension. C’est une sorte de soulagement, d’élévation. C’est quelque chose qui ne peut être comparé à aucune expérience terrestre. C’est comme si on était élevé aux plus hautes sphères où l’être fait l’expérience réelle de la paix. D’où cela vient-il ? Cela vient du même accord du cœur.

Et maintenant venons en à la cinquième aspiration qui est 1’idéal. C’est encore la qualité de cœur qui nécessaire. Si on n’a pas de cœur, le cerveau alors ne peut former un idéal. C’est le cœur qui essaie d’atteindre un idéal.

Ainsi les cinq différents aspects de la réalisation spirituelle sont atteints par une seule chose, et c’est l’accord du cœur.

Vous pourriez maintenant poser la question de ce que j’appelle l’accord du cœur. Lorsqu’une corde de violon est dé­tendue, elle ne produit pas le son qu’elle devrait produire. Ainsi elle n’atteint pas le but pour lequel on l’avait disposée sur le violon. Elle ne peut servir pour l’usage proposé que lorsqu’elle est accordée à la hauteur où elle doit être. La condition est la même pour le cœur. Le cœur doit avoir un certain éveil, une certaine accumulation de vie en lui, qui ne peut être apportée que par la sympathie. Quand il n’y a pas cette résonance, le cœur est comme une corde détendue du violon. Elle ne peut être utilisée qu’accordée à sa bonne hauteur. Bien des gens diront : « Mais notre cœur ne dépend-il pas de l’environnement quotidien dans lequel nous vivons, des circonstances de la vie ? Si l’environnement n’est pas agréable, comment l’harmoniser ? » Je dis : « Oui, la première étape de notre développement dépend de notre environnement et des circonstances ; mais il n’y a rien en ce monde que nous ne puissions essayer d’améliorer ».

Il y a beaucoup de choses que nous pouvons rendre meilleures si seulement nous essayons de le faire. C’est quelquefois ardu et quelquefois nous croyons cela difficile, mais il n’en est pas ainsi ! La grande difficulté est de ne pas perdre patience. Quand la patience est épuisée par les choses extérieures, elles ne peuvent s’améliorer et restent dans la même condition. Mais si on pense : « J’améliorerai mon environnement et je sacrifierai tout ce que je peux pour cela! », on peut le faire. La seule difficulté que l’on rencontre est que l’on attend davantage des autres que ce qu’ils peuvent donner. On est alors réduit à l’impuissance et dépendant.

Une fois qu’une personne est devenue si indépendante que sans l’aide d’autres elle peut garder intacts ses sentiments, elle est comme le soleil qui brûle sans huile, différent des lampes à huile qui s’éteignent lorsque l’huile est consumée.

Le second stade est un stade encore plus élevé. Cette étape est l’attitude d’accueil et de sympathie envers tout ceux que nous rencontrons. Cela vient avec l’aide de la compréhension. Plus nous comprenons la nature humaine, plus nous devenons sympathiques aux autres. Ceux qui ne le méritent pas, nous les plaignons; nous avons quand même de la sympathie pour eux. De cette façon la sym­pathie, qui est symboliquement comme l’eau, se répand avec le temps. Nous la donnons, nous le faisons tout simplement et elle se répand comme l’eau de l’océan. Elle peut ne paraître qu’une goutte, mais c’est un océan. Elle devient une source éternelle qui jaillit et retombe.

Afin d’enseigner ceci les sages de l’Inde ont fait du Gange et du fleuve Jumna des lieux de pèlerinage et les ont appelés sacrés. La raison est qu’au sommet de l »Himalaya la source jaillit, elle retombe ensuite plus bas et forme un ruisseau plus large qui devient un fleuve. Ensuite les eaux se divisent et deviennent le Gange et la Jumna. L’endroit où ils se rejoignent près d’Allahabad est un lieu de pèlerinage. Ceux qui s’y rendent sont purifiés de tout péché.

Vous pouvez maintenant comprendre le symbolisme de tout ceci. L’eau qui jaillit de l’Himalaya comme une source est l’amour qui vient du cœur. Ce qui vient du cœur est le premier lieu de pèlerinage. Cela suit son cours comme une rivière, comme les fleuves sacrés Gange et Jumna qui se rencontrent à Sangam. Sangam, c’est la sympathie. Lorsque le fleuve rencontre la mer, cela est appelé l’union avec Dieu. C’est un merveilleux tableau de la vie de la voir ainsi sous sa forme symbolique. Bien interprété nous pourrions avoir le pèlerinage du Gange ici et partout. Le fleuve sacré est la sympathie issue de notre propre cœur et l’atteinte de Dieu est la perfection, la réalisation spirituelle.