Louis Pauwels : Comment devient-on ce que l’on est ?


12 Jun 2011

(Revue Question De. No 27. Novembre-Décembre 1978)

Le livre de Louis Pauwels publie « Comment devient-on ce que l’on est » (Editions Stock) est un texte qui est à la fois une autobiographie et une profonde méditation. Nous en publions ici, un passage qui était pour lui essentiel (en 1978 du moins, Pauwels lui ayant survécu jusqu’à son décès en 1997) car, d’une certaine façon, il résume la totalité de sa pensée : il s’agit du christianisme. Louis Pauwels déclare que le christianisme lui est étranger parce qu’il correspond à une vision dévoyée de la vie. C’est sans doute un grand malheur pour notre civilisation que le monde, la culture gréco-latine aient succombé sous les coups des chrétiens. Ni la métaphysique, ni la morale des chrétiens ne sont ni ne peuvent être crédibles. C’est une monstrueuse déformation de la réalité telle qu’elle est… « L’Histoire n’est pas le champ d’affrontement d’un Bien et d’un Mal absolus… l’Histoire est le perpétuel brassage des biens et des maux ».

Maintenant, nous allons parler du christianisme. Je respecte la foi. Je respecte les rites. Je respecte l’Eglise (ce qu’il en reste). Je respecte toute vie religieuse. Je suis un prieur. Je pense comme Baudelaire que « la prière est une des grandes forces de la dynamique intellectuelle ». Ou comme Novalis : « Prier est dans la religion ce que penser est dans la philosophie. Prier, c’est créer de la religion. » Tout homme qui prie m’est proche, quelle que soit sa religion. Et toute cloche sonne pour moi. Toute cloche m’invite à vivre la vie comme discipline, comme prière et comme poésie. J’ai écrit ceci pour mon testament : « Je désire être enterré religieusement, n’importe la religion. Je souhaite (ce n’est qu’un souhait, évidemment), je souhaite que la prière soit dite et entendue par des hommes pieux. »

Et pourtant, voyez-vous, il y a, à la base de la mentalité chrétienne, quelque chose qui m’est étranger. Radicalement étranger. Comment vous dire ? Je ne sens pas mes racines dans les origines du christianisme. Le fond culturel du christianisme n’est pas le mien. En réalité, je n’ai jamais cessé de m’y trouver sourdement opposé. Je ne m’en rendais pas compte. Mais dans mes idées, mes sentiments, mes intuitions et jusque dans mes manières d’être, c’était une résistance informulée qui se manifestait. L’évidence a fini par m’apparaître sur le tard. Tu n’es pas chrétien, voilà toute ton histoire. Oui, c’est ce que je me dis maintenant. Comment en suis-je venu à comprendre cela ? Et à comprendre qu’à travers moi, c’était l’essentiel du conflit du monde actuel qui se jouait, comme il s’est joué dans l’Occident antique, voici dix-huit siècles ? Je crois que j’ai été éclairé après 1968.

Je m’interrogeai sur la résurgence du christianisme primitif

Il y avait jusque-là les matérialistes et les autres. J’étais, en gros, avec les autres. Il y avait le vieil anticléricalisme et la rationalité contre le dogme. Bon. Ce n’était pas mon affaire. Après 68, la crise de l’Eglise s’est précipitée. Des craquements énormes dans l’édifice. C’était (on le disait, on le proclamait) la chrétienté originelle qui voulait sortir de prison. On l’a vue sortir, se répandre, se confondre avec toutes les formes de la contestation, se mêler à tous les courants anti-monde, anti-siècle, anti-société, plonger et frétiller dans le révolutionnarisme universel, comme le poisson qui retrouve son eau. Ce n’est pas fini. Les derniers catholiques ne sont pas au bout des surprises que leur réservent les nouveaux premiers chrétiens à mon avis. C’est à partir de ce moment-là que je me suis posé des questions. La catholicité avait fait régner un ordre. Elle s’effondrait. De ses ruines ressortait la chrétienté primitive libérée qui se précipitait, le cœur en désordre, au cœur du désordre. Je m’interrogeai sur ce néo-christianisme, qui désormais foisonnait et alimentait un gauchisme généralisé, trouvait sa voie et sa justification dans toutes les conditions révolutionnaires. Je me demandai si ce néo-christianisme, que les derniers catholiques bouleversés jugeaient comme une brusque, inexplicable et terrifiante dégénérescence, n’était pas, en réalité, et au contraire, la répétition des premiers temps, un retour aux sources de la mentalité chrétienne, le redégagement de la nature même du christianisme originel.

C’est à ce moment que j’ai découvert, avec un sentiment de révélation, la parole de Joseph de Maistre : « L’Évangile hors de l’Eglise est un poison. » Quand une piste profonde se forme dans votre esprit, toutes les circonstances concourent à la dégager. J’ouvris le dernier livre de Danielou, qui traitait des ébranlements de l’Eglise, et je lus : « Si nous séparons l’Evangile de l’Eglise, celui-ci devient fou. » Il fallait comprendre : revient à son départ, redevient fou.

J’ai vécu au deuxième siècle

Et, peu après, avec l’idée qu’on assistait à la répétition du conflit entre l’Empire et les révoltés judéo-chrétiens des débuts, mais sous une forme à la fois plus précipitée et plus vaste, je me suis mis à étudier les textes et l’histoire des premiers siècles, surtout du deuxième. J’ai lu les grandes études : le travail fondamental de l’Anglais Edward Gibbon : « Histoire de la décadence et de la chute de l’empire romain », qui date du XVIIIe siècle, puis Otto Seeck, Renan, Sorel, Max Weber, Guignebert, et plus près de nous, Piganiol, Rougier. J’ai lu Celse : ce qu’un vieux romain avait à dire, à l’époque. Et ce qu’un Origène avait à répondre. J’ai vécu au deuxième siècle. Je sentais bien, vivant dans ce siècle, les structures de l’Empire menacées par son gigantisme. Je sentais bien les barbares remuer aux frontières. Je sentais bien le souvenir des vertus s’évanouir, les intelligences en proie au flottement, les élites défaillir. Mais je sentais aussi s’infiltrer, par le truchement de basses classes inattendues et étrangères, une haine de la civilisation d’autant plus dévorante qu’elle était la haine de toute civilisation, et, pour tout dire, du monde. Et je sentais enfin venir quelque chose de nouveau et de terrible : la naissance de l’âme intolérante. La soudaine puissance de cette nouveauté : l’intolérance morale et spirituelle, dans une société où la diversité des dieux, des croyances, des philosophies, était considérée au même titre que la diversité des paysages, des fleurs ou des oiseaux. Et où, d’ailleurs, intolérance et indifférence se donnaient une main lasse. Mais, dans tout cela, je me sentais un vieux Romain inquiet, préférant croire que la boue qui fuse est un accident de voirie plutôt que l’annonce d’un séisme. Et quand je passais dans les siècles suivants, le troisième, le quatrième, je concluais que l’empire romain n’est pas mort de sa belle mort, mais qu’il a été assassiné. Que l’histoire de l’empire romain est l’histoire d’un aveugle soulèvement de masse, qui a fait tout s’effondrer.

Et il me semblait que l’histoire des mentalités me livrait ses clés, pour hier comme pour aujourd’hui. Je comprenais pourquoi je n’avais jamais été chrétien, dans les soubassements de mon esprit comme dans le fond de mon cœur, et que, finalement, toutes mes attitudes morales, intellectuelles, politiques, qui m’avaient sans cesse et confusément opposé, bien que né du peuple, élevé dans le peuple, à ce que d’une façon générale nous pourrions nommer l’humanitarisme messianique (disons la sensibilité de gauche), venaient de là.

Je n’accepte pas l’idée d’un peuple élu

Je suis un grand lecteur de la Bible. Je n’y entends pas, d’ailleurs, la « parole de Dieu ». Mais des paroles, sans cesse remaniées, d’hommes parlant de Dieu, avec des intentions diverses. Il paraît que lorsqu’on annonça à Louis XI, avec l’invention de l’imprimerie, la Bible de Gutenberg, il s’écria : « Quel malheur ! Ils vont lire la Bible et ils vont perdre la foi ! » Je ne sais si c’est un cri authentique. Mais c’est un cri justifié.

Je reconnais, dans l’Ancien Testament, la grandeur d’un peuple qui hausse son histoire particulière au niveau d’une épopée de toute l’humanité, ou plutôt sa légende à la dimension d’un mythe universel. Par là, il se hausse lui-même au-dessus de ses misères et vivifie, comme surnaturellement, son destin. Oui, je reconnais cela. Mais je vous l’ai déjà dit : je ne peux pas accepter l’idée du peuple élu. Le Créateur d’Etoiles passe un contrat d’exclusivité avec une tribu. Non. Je ne peux pas. Même si je cherche l’interprétation symbolique qui évacue le sens littéral, l’affirmation violente, mille fois répétée dans l’Ancien Testament, me met une barre au front. Autre chose m’est étranger, dans l’Ancien Testament. C’est le Dieu unique, jaloux, cruel, son œil furieux collé à ras des hommes, toujours occupé à en faire des dévôts forcenés. « Ne dois-je pas, Jahvé, haïr ceux qui te repoussent ? Je les hais d’une haine totale. Ils sont des ennemis pour moi. » Et le Deutéronome : « Si tu apprends que quelque habitant dise : allons servir d’autres dieux… tu feras passer au fil de l’épée tous les habitants, y compris le bétail… tu livreras le butin aux flammes… Jahvé te comblera de biens. » Ce langage fanatique me paraît d’outre monde. Comme il pouvait apparaître à l’homme antique cultivé. Rien, absolument rien dans la culture gréco-latine, si profondément pluraliste, ni dans les cultures indo-européennes et nordiques (que Dumézil nous a restituées) n’a cet accent totalitaire. Faut-il le dire ? Je ne me sens pas né des hommes de l’Ancien Testament. Je ne me sens aucune sorte de filiation avec l’esprit si particulier de l’Ancien Testament. J’en reconnais certaines beautés, la force, le feu. Je considère cela. Mais Jahvé, l’Eternel, n’est pas mon Dieu. En rien je ne me sens fils de Jahvé, soumis à ses commandements courroucés. Les lamentations et les fièvres vengeresses des prophètes ne sont pas miennes. Je respecte ce livre, mais cette tradition n’est pas la mienne. Ce sacré n’est pas le mien. Voilà ce qu’il faut oser dire, parce que ce fut ressenti silencieusement et peureusement, dans les fjords, dans les plaines, dans les landes, par des générations et des générations au cours des siècles. Je ne condamne pas, naturellement. Je distingue. Je fais une distinction entre ce qui m’est substantiel et ce qui m’est étranger. C’est tout.

Je peux trouver des lumières dans les Evangiles mais…

Maintenant je vais vous parler de Jésus. Je peux m’incliner devant la beauté de la symbolique, les splendides déploiements de la christologie du Moyen Age. Je peux trouver des lumières dans les Evangiles. Je ne peux pas croire à la divinité de Jésus. Sa divinité est attestée par la résurrection. J’ai lu toute ma vie les lignes éparses qui, dans les Evangiles, signalent cet hyperévénement. Elles ont un accent du bout des lèvres, quelque chose d’incertain, de furtif, de gêné. Sauf chez Paul. Il affirme, quand d’autres apôtres balbutient. Mais il a travaillé plus que tous les autres, dit-il, et c’est pourquoi il faut le croire. Quel argument ! Et il conclut : « Et si le Christ n’a pas ressuscité, votre foi est vaine. » Ainsi un article de foi se fonde sur un principe d’autorité. Vous me direz que j’enfonce des portes ouvertes. Depuis qu’elles baillent, que n’êtes-vous passé ! Vous savez bien, si vous avez réellement lu, que toute la propagande de Paul est dirigée sur un but : faire d’un messie d’Israël, rejeté en tant que tel par une partie de son peuple, un sauveur universel. Les églises de la Gentillité se construiront sur cette équivoque.

Je sais bien que le néo-christianisme propose une nouvelle lecture qui périme les articles de foi et ne retient que le message moral et social. Si je ne retiens que ce message, je suis renvoyé au faible degré d’existence du personnage Jésus dont les Romains n’ont pas entendu parler et que Suétone signale seulement dans sa « Vie des Douze César » : « Claude expulsa de Rome les Juifs qui étaient en effervescence continuelle à l’instigation d’un certain Chrestos. » Je suis renvoyé à la réalité d’un Zélote au cœur exceptionnellement limpide, mais dont les paroles s’adressent, non au monde, mais à son entourage, non à tous les hommes, mais aux siens. Je trouve un discours pour un lieu, une culture, un temps particuliers. Je trouve un réformateur dans une micro-société où la cléricature est sclérosée, et qui chasse les marchands du temple. Où la morale sexuelle est impitoyable et qui relève la femme qui tombe. Où l’on applique le talion, et qui s’écrie : « Ne faites pas à autrui », etc. Où les déchirures internes sous l’occupant compromettent l’unité, et qui proclame : « Aimez-vous les uns les autres. » Car enfin, enfin, si « Aimez-vous les uns les autres » est le divin message, d’une absolue nouveauté, adressé à toute l’humanité, et qui va transformer le monde, si Jésus est votre Dieu pour cette parole, considérez l’histoire du monde ! Le flot de sang et de chaînes s’est-il résorbé ? Vous savez bien que je ne suis pas marxiste. Mais quoi ! s’il s’agissait de changer le visage de la vie, Marx et Lénine l’auront plus changé manifestement en cinquante ans que « Aimez-vous les uns les autres » en deux mille ans. Quel est ce Dieu qui monte au ciel en laissant sa parole essentielle faire vingt siècles de parcours dans le quasi-néant ? Deux mille ans d’échec ! Gurdjieff, mourant, dit : « Je vous laisse dans de beaux draps. » Car l’homme qui connaît son idéal et ne l’atteint pas est pire que l’homme sans idéal. Et enfin, enfin, croyez-vous que les hommes, sur la terre ancienne, aient attendu « Aimez-vous les uns les autres » pour entendre parler de l’amour du prochain ? Pensez-vous que les cœurs n’aient jamais battu de philanthropie hors de Judée sous Ponce Pilate ? Et enfin, enfin, le grondement qui court sur les rivages méditerranéens, avec la naissance du judéo-christianisme, et qui voue à la haine tous ceux qui disent oui au monde, est-ce un grondement d’amour ? « Aimez-vous les uns les autres. » Mais vouez aux gémonies tous les autres. Voilà ce que l’on entend sur les lèvres des fiévreux annonciateurs d’un Jugement, sur les ports, dans les cavernes et dans les souterrains. Mais dites-moi où est l’amour universel !

Je rejette la mentalité apocalyptique

Les premiers propagandistes s’adressent aux masses errantes des carrefours de peuples, dans les grandes cités cosmopolites d’Antioche, d’Ephèse, de Corinthe. Rome les ignore encore. Ils y seront bientôt. Dans la Rome du second siècle, sur cent habitants, quatre-vingt-dix sont d’origine étrangère et principalement orientale. « Heureux les pauvres en esprit » ! Je connais toutes les interprétations de la parole. Il en est de sublimes. Mais elle signifie, en termes de propagande de masse, à l’époque : d’abord les plus démunis de racines et de culture pour monter à l’assaut contre les valeurs du monde. Plus vous serez emportés, plus vous vaudrez. Plus vous serez fanatiques, plus vous serez éclairés. Plus vous aurez de folie, plus vous aurez de lumière. Paul dit : « Puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu, c’est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. » Et : « Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages. » Celse, vieux Romain, voit les judéo-chrétiens tenir leurs assemblées dans la Cité : « Un ramassis d’ignorants et de femmes crédules recrutés dans la lie du peuple. » Ce n’est ni un méchant ni un méprisant. Il cherche à comprendre et il dit ce qui est. Il ajoute : « Une nouvelle race d’hommes sans patrie ni traditions… ligués contre toutes les valeurs… Factice prétendant faire bande à part. » Ce qui le frappe : des croyants, et non des citoyens. Vouant au mépris les magistratures, les charges publiques, les honneurs civils, l’enseignement, l’industrie, le commerce, l’armée, les arts, la philosophie. Pour qui les lois sont iniques et l’Etat la Bête. Faisant sécession. Le monde a cessé d’être une continuité et un projet. C’est une vallée de larmes, le lieu de l’iniquité et de l’attente d’une vengeance. L’attente d’une promesse : la fin des puissants, des savants et des capables, le malheur des heureux, le Jugement par lequel toutes choses basculeront en faisant des derniers les premiers.

La certitude que le monde allait finir par la punition des méchants et la félicité des bons, rendait vaine toute préoccupation du lendemain. Elle entraînait, d’une façon générale le refus de participer à une civilisation condamnée. Le monde allait finir au cours de cette génération. « Cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé » (Matthieu). Et, dans ces conditions, la haine de ce qui va finir à cause de la Justice justifie que l’on haïsse jusqu’à ses proches s’ils n’adhèrent pas à la même espérance. « Qui ne hait son père, sa mère, ses enfants et jusqu’à sa propre vie ne peut être mon disciple » (Luc). De toute la littérature chrétienne des deux premiers siècles s’exhale, avec une longue plainte, un flot d’anathèmes. Les apôtres prêchent « le temps de la vengeance », « les jours de châtiment ». Ils annoncent, comme après eux les Pères de l’Eglise, l’imminence de la revanche et du grand soir qui mettra tout sens dessus dessous. L’épître de saint Jacques (où est l’amour universel ?) contient les ferments de la haine des classes.

Non, la nouveauté du message n’est pas le « Aimez-vous les uns les autres. » La Bonne Nouvelle est l’émergence de deux idées dont il est facile de suivre la trace jusqu’à nos jours néo-chrétiens, où elles font une nouvelle floraison funeste. L’idée que tous les hommes sont égaux. Et l’idée que l’Histoire a un sens. C’est par là que le judéo-christianisme primitif impliquait une révolution sociale. Et une révolution du sentiment du destin.

La Bonne Nouvelle : tous les hommes sont égaux

Aux foulons, aux cardeurs, aux errants, aux femmes isolées, aux immigrants, aux pauvres, aux déjetés, les propagandistes chevelus et barbus (signes de refus de la société) n’affirment pas pour la première fois que l’âme existe. Tout le monde antique en est persuadé. Ils affirment que tous les hommes possèdent une âme identique et sont égaux devant Dieu. Or, toute la culture et tout le civisme romains reposent sur une affirmation doublement contraire. Les chrétiens n’ont pas de patrie parce qu’ils ont une religion. L’antique a une religion parce qu’il a une patrie. Par l’exercice des vertus civiques, les sacrifices consentis aux dieux de la collectivité, le courage, l’intelligence, la rigueur intime et la maîtrise de soi, le citoyen peut parvenir à se forger une âme. C’est la réussite des meilleurs. Vous voyez que la première pastorale est, pour tout civilisé, une absurdité et un scandale. Mais ce n’est pas tout. Pour l’antique, tout pouvoir est un mérite. Et le plus grand pouvoir est le mérite le plus haut. Pour le judéo-chrétien, par tradition vétéro-testamentaire, tout pouvoir est le mal, et le plus grand pouvoir est le plus haut mal. Et ce n’est pas tout encore. La détestation des puissants et la condamnation du monde s’accompagnent, dans la pastorale, de l’exaltation fébrile des plus humbles, des plus pauvres, des plus bas, dont la revanche viendra sur l’iniquité et sur l’orgueil. Car toute puissance est inique, et toute supériorité injustifiable. Et c’est la plus faible incarnation qui a en charge la suprême justice. C’est l’inférieur qui fera le monde supérieur. Il est le saint, le juste, le pieux, le vengeur, le rédempteur. Toute puissance est inique, sauf la puissance de l’impuissance. Toute supériorité est injustifiable, sauf la supériorité de l’inférieur. Et ce retournement est conforme. Car, de même que dans le peuple le plus persécuté du monde est l’avenir du monde, dans le peuple dispersé la plus forte unité, de même dans l’exclu est le salut, dans le plus humble, le plus divin message, dans le plus petit tout le messianisme. Alors, un jour, toute Puissance punie, toute Supériorité rabattue et tout Etat aboli, « il n’y aura plus, dit le Livre des Oracles Sibyllins, ni riches ni pauvres, ni tyrans ni esclaves, ni grands ni petits, ni patries ni murs ni frontières, et tous seront égaux ».

La Bonne Nouvelle : l’histoire a un sens

La deuxième idée contenue dans la Bonne Nouvelle, c’est que l’histoire a eu un commencement et qu’elle aura une conclusion, une solution, une assomption. De même que les Hébreux  verront la récompense de leurs tribulations, de même que toute vie n’est que le préambule d’une vie divine, de même le monde entier sera arraché au pouvoir du Mauvais. « Exhortons-nous mutuellement, d’autant que vous voyez approcher le Grand Jour. » « Affermissez vos cœurs, car l’avènement du Seigneur est proche. » Les premiers convertis attendent pour les jours prochains la résorption du monde entier dans une Jérusalem céleste. Ensuite, la Parousie, qui ne se produit pas au cours de la génération, sera indéfiniment repoussée. Mais l’histoire a cessé d’être la cité des hommes. Elle n’est plus que leur campement. Elle a cessé d’être le lieu des affirmations. Elle est le lieu d’une attente, d’une détestation de ce qui est et d’une impatience de ce qui sera. Elle est un couloir entre le paradis perdu et le paradis à retrouver. Elle a un sens, une direction, une vocation. Pour l’Hellène et pour le Romain, voilà le propre d’une vision inhumaine. L’homme antique (disons le civilisé, l’humaniste) croit à de l’immuable et à du relatif, dans un éternel retour. L’Histoire n’est pas le champ d’affrontement d’un Bien et d’un Mal absolus, sous l’œil impatient de Jahvé, et qui sera finalement transfigurée en champ céleste par le triomphe du Bien. L’Histoire est le perpétuel brassage des biens et des maux, dans l’affirmation des volontés humaines et les avatars des projets humains, volontés et projets tempérés par la raison, si cela se peut. Et, de toute façon, la vie mérite d’être revue, aimée, célébrée, quel que soit demain.