Paul Arnold : Comment j’ai déchiffré un codex maya


03 Jun 2011

(Revue Question De. No 26. Septembre-Octobre 1978)

Après dix-sept années de recherches, Paul Arnold a réussi le déchiffrement de l’écriture hiéroglyphique des anciens Maya, dont la clef a été perdue peu après le début de la colonisation espagnole. Paul Arnold a pu ainsi traduire celui des quatre manuscrits maya parvenus jusqu’à nous qui, depuis Champollion, restait lettre morte à la Bibliothèque nationale. Il publia le texte et la traduction avec d’amples commentaires sous le titre « le Livre des Morts maya » (Editions Robert Laffont). Il raconte ici cette aventure extraordinaire qui renouvelle totalement notre connaissance de la religion et de la mentalité maya.

En 1864, le franciscain Brasseur de Bourbourg publiait le texte d’un long manuscrit laissé par le premier évêque du Yucatan, Diego de Landa, contemporain de la conquête du Mexique : Relations des choses du Yucatan. Après avoir livré aux flammes des charretées entières de livres maya, qu’il avait tenus pour œuvre satanique, ce prélat espagnol s’était avisé bien tardivement de recueillir, entre autres traditions, les notations maya des divisions du temps, des directions cardinales, du ciel, de la terre, et ce qu’il prenait pour l’alphabet des Maya précolombiens, au total une quarantaine de signes ou groupes de signes qui donnaient la clef des datations, mais ne permettaient pas la lecture de la moindre phrase ou même de la plus courte des inscriptions.

La question n’a guère évoluée depuis. Sur les sept cents signes sculptés, sur les deux cents signes figurant dans les quatre seuls manuscrits (codices) préservés, pas un seul n’a livré son secret avec quelque certitude. Chaque américaniste se vante de prêter un sens à tel ou tel glyphe ; l’alphabet prétendu ne fait qu’ajouter à la confusion ; et l’on se querelle savamment sur la signification de textes dont tous les éléments échappent, faute de la moindre inscription bilingue. On n’en a pas moins échafaudé des théories plus nocives encore que l’aveu de l’ignorance, puisqu’elles ont induit les chercheurs sur de faux chemins. La plus funeste, qui a fait prime jusqu’à l’année dernière, 1977, fut d’affirmer que l’Amérique en général et les Maya en particulier ne doivent rien à d’autres continents, singulièrement à l’Asie, et que toute comparaison entre les arts, les idées, l’histoire de peuples séparés par le Pacifique doit être rigoureusement proscrite. Bel exemple d’aveuglement, car la clef était en Chine.

Comparaison avec la langue chinoise

Dès mon premier séjour au Mexique, je fus frappé par des analogies entre la langue des Maya toujours parlée au Yucatan et la langue chinoise. Avec l’aide d’un jeune sinologue, Wataru Okubo, je me suis attaché d’abord à une étude comparée des deux groupes de langues, monosyllabiques en leur essence, dotées de règles grammaticales absolument uniques au monde et se superposant jusque dans le détail de leurs particularités, celle par exemple de l’utilisation du même mot tantôt comme verbe tantôt comme substantif, selon sa place ou son rôle dans la phrase, ou la nécessité inéluctable de faire précéder un nom de nombre d’un spécificatif selon la catégorie des choses dénombrées.

Je fis des sondages lexicologiques qui, dans la démonstration d’une parenté de langues, ne doivent venir qu’en second lieu, la structure étant primordiale alors que le vocabulaire peut être emprunté en tout ou en partie. A ma propre stupeur, nombre de mots d’usage très courant sont identiques dans les deux groupes, ou, avec une sémantique (signification) d’une rarissime stabilité, ont connu des mutations dont les règles, dites règles phonétiques, sont généralement aisées à déduire et illustrées par des séries entières. Il est même rare qu’on rencontre deux idiomes différents aussi étroitement apparentés ; je me demande par quel manque de curiosité cette relation n’a pas été révélée depuis fort longtemps.

Hiéroglyphes chinois et hiéroglyphes maya

Une fois cet apparentement établi, je me suis demandé si, d’aventure car ce n’était pas l’objet  de mon ambition, les hiéroglyphes maya n’avaient pas quelque affinité avec les hiéroglyphes archaïques chinois dont sont issus, au second millénaire avant notre ère, les caractères actuels, abstraits en apparence (les Orientaux y décèlent du premier coup le dessin concret, chien, porc, herbe, maison, que circonscrit la « lettre » ou idéogramme). Les signes chinois archaïques, encore presque des hiéroglyphes, nous sont parvenus par milliers, inscrits, gravés sur des écailles de tortue où les devins écrivaient la question proposée et la réponse de l’oracle. On a dénombré ainsi trois mille signes semi-hiéroglyphiques au dessin le plus souvent clairement reconnaissable : le croquis d’une femme au ventre tout rond contenant le dessin d’un enfant se lit « être enceinte ». Mille cinq cents de ces glyphes résistent encore à l’interprétation, l’autre moitié me donnait un ample champ de comparaison.

Je commençai par mettre en parallèle les très rares signes maya au sens connu, grâce à Landa, et les homologues chinois : les dessins, manifestement, étaient apparentés, relevaient d’un même symbolisme. Car ni l’écriture chinoise originelle, ni, je puis l’assurer aujourd’hui, l’écriture maya classique ne sont purement pictographiques, mais elles recourent à un symbolisme souvent fort élaboré : ainsi le signe « nuage » s’écrit en chinois archaïque par le dessin d’un récipient suspendu au ciel, censé contenir l’eau de pluie ; une ligne courbe, sans doute l’éclair de l’orage qui apporte la pluie, rejoint le bas, la terre. Le signe maya correspondant dessine deux ou trois rangées de récipients suspendus au ciel, d’où descend une ligne verticale s’achevant par une sorte de croix, l’éclair. La clef était trouvée. Il n’y avait plus qu’à poursuivre les parallèles, bien souvent excitants, tel celui d’un arc avec une boule comme projectile : les américanistes avaient lu « arc » ; il fallait lire « exorcisme », car, dit le Chinois — et, du reste, le Maya —, de même que l’arc projette au loin la balle, de même le sorcier projette hors du corps le mauvais esprit, proprement exorcise.

Première difficulté : établir un alphabet

Une fois constituée une « grille » sûre, je pouvais m’attaquer au texte du Codex de Paris, le manuscrit maya déposé à la Bibliothèque nationale et jadis présenté à Champollion en vain, bien sûr. Les récurrences, les variantes, le contexte permettaient peu à peu de déceler le sens des signes dont l’homologue chinois fait encore défaut ou fera toujours défaut, car les Maya ont complété en Amérique le fond commun évidemment rapporté de leur ancien habitat asien. Tel signe, par exemple, qu’on devra lire « flocons de coton prêts à être filés » et, par extension, « protection », a été imaginé en Amérique, car le coton, répandu au Nouveau Monde, était, à l’époque, inconnu en Asie.

Une fois tout cela au net, je pus faire table rase des théories élaborées à l’aveuglette par les américanistes : ils prétendaient diviser en deux groupes les signes dont le sens leur échappait. Nombre de signes maya sont entourés d’un cartouche, d’autres présentent un dessin nu. Les spécialistes ont décrété que les premiers sont des racines, les seconds — près de la moitié — devant être des affixes, suffixes ou préfixes, en effet nombreux dans la langue. Imagination pure, qui inspirait un classement des signes aujourd’hui aberrant et auquel je substitue un premier essai de classification selon la méthode chinoise qui recourt à des « clefs », signes de base qui, par des adjonctions, émettent toute une famille de glyphes.

Le pseudo-alphabet de Landa

Je pus de surcroît tirer parti, enfin, du pseudo-alphabet de Landa. Il s’était adressé à d’authentiques érudits, deux rois maya déchus ; ils ne parlaient guère l’espagnol, lui ne parlait pas le maya. Il leur demanda de transcrire l’alphabet ; cela ne voulait rien dire, ou si peu, pour un Maya. Ils inscrivirent sur ses notes des dessins-idéogrammes commençant par un phonème proche de la lettre espagnole ; ils en mentionnèrent même tout de suite trois différents pour « a », deux pour « b » ce qui aurait dû éveiller l’attention. Dans le corps de ses explications confuses, Landa nous apprend à demi-mot que les glyphes peuvent aussi bien servir syllabiquement et que tel dessin, par exemple, se lit « ha » ce qui signifie « eau ». Il est vrai que, comme en chinois, les signes peuvent, dans certains cas, se lire phonétiquement. Ainsi, j’ai décelé que le dessin de « l’escargot », « ul » en maya, peut aussi se lire « -ul » en clytique, le possessif suffixé de la grammaire maya « son, sa, leur ». Il est même probable qu’à l’instar du Chinois d’aujourd’hui qui transcrit vaille que vaille les noms propres étrangers à l’aide d’une suite d’idéogrammes commençant chacun par le phonème voulu, les derniers Maya, selon l’exemple mentionné par Landa, aient fait usage parfois d’une transcription alphabétique. Mais « l’alphabet » de Landa m’a servi d’autre façon. Livrant le premier phonème de l’idéogramme, il m’aidait à en découvrir le symbolisme. Tel le « pouma », à l’œil souligné par une courbe et surmonté d’une flamme : il notait « p » et se lira pacat « voir, regarder ».

Seconde difficulté : reconstruire les phrases

La seconde difficulté qu’affrontera le traducteur, même une fois déchiffrés les glyphes, sera de reconstruire les phrases. Faute de la moindre ponctuation, il faut se laisser guider par le sens, quelques signes de liaison, les répétitions, l’espacement de quelques groupes, l’agencement de ceux-ci selon les principes de la grammaire : en syntaxe maya, le déterminant vient avant le déterminé ; en écriture au résultat de mon décryptage le déterminant surmonte le déterminé. La difficulté n’est pas moindre en chinois ancien dépourvu de ponctuation : aussi discute-t-on parfois le sens du Tao-To-king aux traductions fort divergentes. Les récurrences aidant, j’ai pu, dans la majeure partie des cas, trancher sans trop d’hésitation. L’avenir précisera bien des points et rectifiera des erreurs. Nous corrigeons encore les incertitudes des premiers égyptologues. Mais la voie est ouverte ; la meilleure preuve en est que j’ai pu décrypter tout le Codex de Paris et commencer le décryptage du Codex de Dresde et de celui de Madrid.

Le Livre des morts maya

Je ne puis donner, ici, qu’un bref aperçu de la teneur du manuscrit. L’extrême concision de ce texte en trois tronçons a exigé tout un livre de commentaires. Rituel dans sa première partie, prophétie dans la seconde, calendrier illustré d’un mémento métaphysique dans la troisième, ce que j’ai intitulé le Livre des Morts maya fait appel à maints principes religieux implicites, à maintes notions socioreligieuses qui nous apportent enfin une connaissance précise de la métaphysique maya. Le peu qu’on en savait, la périodicité « katunique » des dieux du zodiaque mise à part, est loin du monde mystique où nous initie notre texte. Un de mes déchiffrements les plus éclairants a été celui du signe « chilan » ou « chilam» et du signe « chilam-balam », le mage et le mage-tigre au nom désormais célèbre dont on désigne les livres prophétiques —  et à peu près incompréhensibles à ce jour — parvenus jusqu’à nous en translittération ou en traduction espagnoles, parmi eux le Chilam Balane de Chumavel récemment retraduit de l’espagnol en français et non moins obscur que Nostradamus. Car en cela aussi on manquait d’une clef.

C’est le chilam, le mage, qui, au résultat du déchiffrement, joue le rôle décisif dans le destin des trépassés, tous promis à renaître sur cette terre, si le chemin leur est montré. Les morts, entre l’heure du décès et celle de la renaissance dans les entrailles d’une mère, connaissent une succession d’états, processus d’une transmutation de « mort » en « âme » prête à la réincarnation. Et c’est le « chilam », avec sa double vue, qui agit sur eux, les inspire et les guide, exactement comme fait le lama tibétain lisant au trépassé, jour après jour, le passage adéquat du Bardo Thödol dit « Livre des Morts tibétain ». C’est ce rôle de guide spirituel et ses effets successifs qui sont l’objet du rituel, avec l’intervention, secondaire ou non, d’autres prêtres, d’autres êtres physiques ou célestes dont on ignorait à peu près tout : le Moan, les prêtres adjuvants, les bêtes, les plantes, les rites les plus symboliques ou les plus pittoresques. Processus complexe aboutissant à l’intervention du Seigneur et à l’insufflation de l’« âme » comparable à l’œuvre de l’Esprit Saint.

Métaphysique maya et Bouddhisme

Mais c’est avec le bouddhisme que la métaphysique maya ainsi reconstituée offre le plus d’analogies. En bref : nul être ne naît ex nihilo. Tout comme l’enseigne le bouddhisme, il y faut, outre les parents de chair, l’âme d’un trépassé les vivants et les morts sont liés. Cycle sans fin qui recrée la vie avec la mort, le monde est tributaire de cette interdépendance. Il disparaîtrait, si la chaîne était coupée, et elle le sera dans les circonstances tragiques annoncées par la seconde partie. Le bouddhisme connaît une autre issue, celle de la délivrance individuelle, de la sortie du cycle dont le Maya ne se doute pas, ce semble. Mais je ne puis, ici, qu’indiquer ces similitudes et ces divergences.

La cosmogonie maya

Je passe sur un autre panneau du texte décrypté : l’identité, jusque dans les détails et le symbolisme des chiffres, entre la cosmogonie maya et la cosmogonie chinoise, sans rapport aucun avec le ciel grimaçant des Aztèques et avec leurs sacrifices humains. N’y aurait-il que ces parallèles, ils démontreraient la proche parenté des deux ethnies maya et chinoise qui, au cours du troisième millénaire avant l’ère selon l’état des écritures respectives —, ont nécessairement voisiné en Asie avant la grande migration des Maya au-delà de l’océan, peut-être à la faveur du courant marin qui, de l’Insulinde, mène aux côtes guatémaltèques.

On s’est efforcé de découvrir en Amérique même l’origine de la civilisation et de l’écriture maya. On croyait tenir enfin la source : la civilisation des mystérieux Olmèques au sud de Veracruz, une cité sainte aux monuments originaux, et quelques dates et signes sans doute empruntés aux Maya, qu’on avait crus antérieurs. C’était un dogme. Il s’est écroulé hier, tandis que des archéologues californiens viennent de mettre au jour toute une villa maya du meilleur style, loin en deçà de la forêt vierge du Guatemala et de la plaine torride du Yucatan, dans les altitudes fraîches et vivifiantes des montagnes guatémaltèques, à moins de 50 km de la côte Pacifique. C’est là, sans doute, que les Maya ont débarqué, ont pris pied, ont édifié leur civilisation rapportée d’au-delà de la mer, avant d’être chassés par des peuples plus féroces vers des contrées inhospitalières.

La fin d’un monde

Mais toute la première partie du Livre des Morts maya n’est à la vérité que l’introduction de la seconde, plus courte, mais tragique. Sous le dessin de ce qui est à l’évidence une caravelle espagnole en haute mer, le scribe prophétise le grand cataclysme — a posteriori, je pense, quoi que des prophéties de ce genre aient circulé chez les Aztèques avant l’arrivée de Cortès. Des événements apocalyptiques suspendent le cycle vie-mort-renaissance, suspendent la mutation des morts dans les limbes, suspendent la vie de la cité qui s’écroule, chassent, persécutent, anéantissent les chilam, truchements des dieux et guides des trépassés. N’ayant plus à redouter les conséquences d’un discours trop limpide, ce texte moins ambigu restitue sans doute leur véritable sens à tous les Chilam-Balam au langage allusif où les américanistes ne cherchaient que mythologie : annonce de l’invasion espagnole et de la fin, du monde précolombien dans le sang et la déchéance. Cortès et ses rufians ont su adroitement se servir d’une prescience qui, chez les Aztèques, annonçait la catastrophe et le retour du dieu blanc Quetzalcóatl, jadis parti vers l’est.

Ces pages que j’ai eu le privilège de traduire pour la première fois peuvent se comparer aux appels les plus poignants de l’humanité. Elles débouchent sur ces mots pleins de douleur mais aussi pleins d’espoir : « le grand sommeil » de la race, du ciel des hommes, du monde maya qui est à la fois terrestre et céleste.

On sait que, en dépit d’une vie diminuée, les Maya, peuple altier, intelligent, inventif, ne se sont jamais résignés à la colonisation. Sans parler de la malheureuse tribu des Lacan-dons qui ont fui dans la forêt vierge où on les retrouva, au début de ce siècle, dans un état de délabrement total faute d’exogamie, les Maya du Yucatan ont périodiquement affirmé leur indépendance vis-à-vis du Mexique hispanisé, et tenté de la faire reconnaître par le monde. Il faut espérer que cet appel tragique de leur Livre des Morts ne soit pas politisé et qu’il contribue à mettre un terme au « grand sommeil » de ceux dont Brasseur de Bourbourg, après Diego de Landa, a exalté la douceur, la perspicacité et la dévotion éclairée.

Paul Arnold