Stan Rougier : Comment réveiller l’archange qui dort sur son fumier ?


23 Dec 2013

(Revue Itinérance. No 1. Mai 1986)

« Vint un jour un homme nommé Platon qui dit :
tout est dans la tête.
Puis vint un homme nommé Jésus qui dit :
tout est dans le cœur.
Vint ensuite un homme nommé Marx qui dit :
tout est dans le ventre.
Vint alors un homme nommé Freud qui dit :
tout est dans le sexe.
Vint enfin un homme nommé Einstein qui dit :
tout est relatif … »

« Charité », `Amour », la Bible me répète sur tous les tons que la clef du réel, l’âme du monde est là. « Si je n’ai pas la Charité, je ne suis que bruit de cymbales. » « Celui qui aime est né de Dieu et connaît Dieu car Dieu est Amour »… « Nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères. »

SE MEFIER DES CONTREFAÇONS

Hélas, les humains nous offrent de telles caricatures de la Charité et de l’Amour ! Comment reconnaître le visage de l’Absolu dans ces démarches tièdes ou cruelles. « La Charité, ce sentiment fadasse pour prochain standard, me donne la nausée » me disait une amie d’enfance. « L’Amour : avec ce mot, on explique tout, on pardonne tout, on valide tout… C’est le mot de passe qui permet d’ouvrir les cœurs, les sexes, les sacristies… Il couvre d’un voile prétendument désintéressé, voire transcendant, la recherche de la dominance… C’est un mot qui ment à longueur de journée ». (H. LABORIT « Éloge de la fuite » Gallimard P 18)

Le cœur, le cœur !… Tant de contrefaçons s’étalent au grand jour qu’il nous faut défoncer la vitrine, renverser les étalages et forcer le marchand à descendre au fond de sa cave nous chercher la « perle de grand prix » dont il ignorait l’existence. Je voudrais démasquer deux impostures. Tout d’abord le cœur selon les romantiques : siège des passions amoureuses, il se porte « en écharpe » de préférence. Il fait pleurer dans les chaumières. Semblable à cet oiseau austral qui se transperce le poitrail sur une grosse épine (Thornbird), il ne donne son chant que s’il se déchire. Il se nourrit de démesure. Aux antipodes de la sagesse orientale, il est comme un torrent dévastateur. Plus soucieux d’émotion que de vérité, il passe son temps à adorer des reflets et des ombres, quitte à les haïr bientôt de l’avoir tant déçu.

L’autre contrefaçon est particulièrement bien dénoncée dans un gag de Guy Bedos : « Week­end avec Jésus ». Le gourou invite les « retraitants » à regarder au fond d’eux-mêmes. Guy Bedos déclenche les fous rires en essayant vainement de se pencher sur un puits introuvable. Une certaine littérature se répand en longs chapitres fumeux avant de conclure « Ces choses sont indicibles, incommunicables ».

Discours pour grands initiés où pointe l’orgueil formidable de « celui qui sait ». Les autres « infirmes » demeurent encore « dans les ténèbres ». Le mystique-fier-de-l’être a trouvé, lui, le secret des choses cachées. « Les autres y auront accès dans une autre vie ; on n’empêche pas un enfant de jouer avec des petites voitures… De toute façon, ce n’est pas mon problème… Chacun est invité à descendre aux profondeurs de son être… La seule rencontre possible entre les humains est celle des mystiques. Parvenus au centre de l’Être de tous les êtres, désormais ils ne feront qu’un ! »

ET LA TENDRESSE ?

Serait-on à l’abri des contrefaçons en utilisant le mot « tendresse » ? Un appel, un cri au-dedans, m’a rendu Dieu palpable. Dans mon cœur égoïste qui aimait l’amour plus que les êtres, la souffrance des exclus a planté une écharde. Les petits gangsters de 17 ans que j’ai eu à connaître dans un « centre de délinquants » n’étaient pas devenus tels par hasard. Dans leur regard de chien battu, dans le gâchis de leur vie, dans leur violence on pouvait lire l’urgence de l’essentiel. « Aime-moi ou je meurs ! » « Aime-moi ou je mords ! »

Mon père était l’homme le plus rigoureux, le plus exigeant, le plus sévère, le plus intraitable que je connaisse. Perfectionniste, son estime, sa faveur étaient toujours au conditionnel : « Si tu es dégourdi, si tu es travailleur… » Pourtant, à la fin de ses rares lettres tapées à la machine, il écrivait à la main ce mot devenu pour moi magique : « tendresses ».

C’était un peu comme le mot « rose bud » retrouvé dans les ruines de l’empire de « Citizen Kane ». Le mot « Tendresse » avait la caution de Brel, de Brassens, de J.L. Barrault. Il n’avait pas encore été saisi par les marchands et les politiques. « Aimer avec tendresse » dit Jean de la Croix, « c’est plus qu’aimer, c’est aimer doublement » (Jean de la Croix Cantique spirituel, strophe 23).

Le mot « tendresse » avait surtout la caution de la Bible. « Hesed » et « Rahamim » évoquaient cette forme d’amour, propre à Dieu, où l’autre est aimé « malgré tout ». Un soir, dans un chalet délabré de haute montagne, j’ai entendu la parabole du fils prodigue. Dieu semblait dire : « Tu auras beau faire, me trahir, m’oublier, me tromper, tu ne me décourageras jamais de t’aimer. Je t’aime dans ta boue. Je t’aime dans ta lèpre. Je découvrais le Dieu de la première Alliance qui, en secret, pleure l’orgueil de l’homme. Il crie : « Ne me quitte pas. Je ferai un domaine où l’amour sera roi, où l’amour sera loi, où tu seras reine. Ne me quitte pas ». Ce Dieu-là n’avait pas grand chose à voir avec le « moteur immobile », le « grand Horloger », la « Cause première ».

L’HOMME A PERDU SON CENTRE DE GRAVITÉ

Le Dieu de la Bible s’adressait au « centre » de moi, pas à ma tête seulement. Pour ce visage de Dieu, ma vie a basculé. Huit années d’enracinement obscur dans le silence, l’inefficacité, l’austérité des cellules et des cloîtres. « Je vais te séduire. Je t’emmènerai au désert pour parler à ton cœur ». Huit ans de désert, de cœur à cœur. Qui aurait pu obtenir de moi ce renoncement fou à l’âge où la fureur de vivre est la plus enivrante, sinon ce visage unique de la Tendresse, cet amour à température divine ?

Envoyé parmi les hommes dans une banlieue ouvrière puis dans le monde rural, j’ai vu chaque jour grandir en moi une blessure. Un peu celle du poète :

« Ce qu’on fait de vous, hommes, femmes,
O pierre tendre, tôt usée
Et vos apparences brisées
Vous regarder m’arrache l’âme…
… J’aurais tant voulu vous aider
Vous qui semblez autre moi même.
Mais, les mots qu’au vent noir je sème,
Qui sait si vous les entendez ?
Tout se perd et rien ne vous touche,
Ni mes paroles, ni mes mains,
Et vous passez votre chemin
Sans savoir ce que dit ma bouche ».

(ARAGON – « J’entends, j’entends » – chanté par Jean FERRAT)

Les humains n’habitent pas leur propre demeure. Fermé pour cause de surmenage. Ils ne s’aiment pas, ils n’ont pas le temps. Leurs activités ou ce qui leur arrive sont des perles répandues. Pas de fil qui puisse en faire un collier. Ils ne se parlent pas, ils bavardent. Les papotages s’annulent les uns les autres. Mis à la retraite, ils ne savent plus où ils en sont, ils s’ennuient. Ils tuent le temps en attendant que le temps les tue.

« L’homme d’aujourd’hui refuse de se laisser réveiller à une vie spirituelle quelconque… » Douleur de Saint-Exupéry à la veille de sa mort : « Comment réveiller l’archange qui dort sur son fumier ? »

Ah ! Cet activisme où l’homme veut singer l’emblème de Shiva, avec ses bras multiples qui accomplissent tant de choses à la fois. « Pourquoi fais-tu si peu contre les douleurs du monde ? » Tout, autour de moi, répercutait ce reproche.

L’événement me fit signe. Mai 68 est arrivé avec ses obsessions, ses cris sur les murs : « Nous refusons ce monde où la certitude de ne pas mourir de faim se paie par le risque de mourir d’ennui… » Clin d’œil de Dieu !

LES JEUNES M’ONT EVANGELISÉ

Je partis, ma besace sur le dos, vers l’Orient. À la fortune de l’auto-stop, le jour à travers les déserts à perte de vue, la nuit le nez dans les étoiles. Rencontre quotidienne d’une noria de hippies mystiques. « Nous avions tout et nous n’étions pas heureux. Ici, la moindre perle de rosée nous transperce l’âme… » « Habite ton cœur… » « Ne cherche pas Dieu, laisse-toi trouver… » « Qui parle lorsque tu parles ? Qui agis lorsque tu agis ? Qui es-tu immobile ? » « Que sert à l’homme de gagner l’Univers s’il y perd son âme ? »

Ces jeunes m’ont évangélisé. J’ai raconté cette aventure dans le livre « L’AVENIR EST A LA TENDRESSE » (Éditions Salvator). Ils m’ont appris que je n’avais pas de honte à avoir lorsque je mettrai sur ma porte « fermé pour cause de prière. » « Tu prêches une retraite à des jeunes. Tu n’as rien à leur donner. Va d’abord, toi, à la source. Tu ne vois même pas Dieu en toi, Comment pourrais-tu le voir en eux ? « Deviens un vivant, laisse tomber tes bandes dessinées, ton marketing spirituel. Jette-toi en Lui. » A travers leurs propos très vifs, l’Esprit soufflait, inattendu : « Je n’ai pas besoin de tes œuvres. C’est ton cœur que je cherche. »

Dans le silence, bien calé contre le tronc d’un arbre ou dans la crypte d’une basilique ou dans un creux de rocher comme François d’Assise, tu peux entendre battre le cœur de Dieu. Tu peux te préparer à Sa visite impromptue quand Il viendra mendier ton amour, quand Il viendra dans l’exclu, l’indésirable, le dépressif, la « tête à gifles »… « Tout ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à Moi que vous l’aurez fait. »

Tu peux te préparer à saisir l’épaisseur insoupçonnée du réel. Le lieu du cœur, c’est la chambre intérieure où Dieu nous attend. « Je la conduirai au désert et, là, je parlerai à son cœur ».

LES DEUX BATTEMENTS D’UN MEME CŒUR

Celui qui a fait l’expérience de cette rencontre ne peut plus l’oublier. Mais, les autres, ceux qui jugent de loin cette « absence », cette mise à l’écart qu’ils nomment désertion, qu’en disent-ils ? Souhaitaient-ils que le figuier après sa prière puisse produire des cerises, que le conservateur deviendrait révolutionnaire ? Non, la prière véritable donne à chacun de devenir lui-même, d’échapper aux manipulations des modes, au terrorisme des instincts, à la peur de l’opinion. Celui qui avait coulé une dalle de béton sur sa blessure voit sa dalle se dissoudre. La prière ne l’a pas rendu plus puissant, au contraire il est plus fragile, plus vulnérable.

N’en finirons-nous donc jamais avec l’opposition entre action et prière ? Lutte et contemplation ? Réforme des structures collectives et conversion personnelle ? Et si l’amour des autres et l’amour de Dieu étaient les deux rames d’une même barque, les deux ailes d’un même oiseau, les deux battements d’un même cœur ? Et si tu n’avais qu’un seul cœur pour aimer ton frère et ton Dieu ?

« Celui qui prétend aimer Dieu qu’il ne voit pas et n’aime pas son frère qu’il voit, celui-là est dans le mensonge » dit Saint Jean (1.Jean 4/20). Et il ajoute un peu plus loin : « A ceci, nous reconnaissons que nous aimons vraiment nos frères : lorsque nous aimons Dieu et que nous accomplissons ses désirs » (1.Jean 5/2). Frères, qui pensez que la foi seule tue, frères qui nous accusez d’être des déserteurs, des faux-frères… Ne croyez pas que ces moments de silence expliquent l’irréalisme, l’agressivité, la volonté de puissance, l’onction susurrante ou le sourire égaré de tel ou tel. Ne jugez pas le pêcheur de perles sur son panier vide, ses yeux abîmés et ses malaises… Jugez-le sur ses perles.

Toutes les traditions, depuis des millénaires, montrent à quel point les aventures intérieures sont de très rudes traversées du désert. Les mirages y sont plus redoutables qu’ailleurs.

Je regarde vivre Lech Walesa, Desmond Tutu, Mère Térésa. Pourquoi me boucher les oreilles lorsqu’ils me disent combien le temps passé dans le silence, dans le cœur à cœur, renfloue chaque matin leur espérance et leur tendresse ?

Si, déjà, vous aimez jusqu’à ceux qui ne vous aiment pas ; si, déjà, vous pardonnez à ceux qui ont mis en pièces votre bonheur ; si, déjà, vous aimez sans frontières, sans limites, sans temps mort ; si, déjà, vous avez dépassé les faux-semblants de l’amour, alors comment ne pas vous sentir en connivence avec Celui dont le cœur fut transpercé au Golgotha à cause de Son trop grand Amour ? Et peut-être vit-Il en vous sans que vous L’ayez reconnu, sans que vous L’ayez identifié !

Site Stan Rougier

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Un même mouvement « donner – recevoir » par un prêtre africain

Donner !

Un habitant du tiers monde qui parle de don. Évidemment il ne peut que s’adresser à ceux que l’on considère comme des nantis. Et puis c’est encore un moyen détourné de grossir la quête ou de quémander ! Excusez-moi si je vous prête des intentions. Ce qui est cer­tain, c’est que cette médita­tion s’adresse d’abord à moi-même.

L’amour est don joyeux, et il n’y a rien qui mérite vraiment d’être donné à l’être aimé car aucune chose n’a en elle-mê­me suffisamment de valeur pour être signe d’amour. C’est pour cela que l’amour cherche toujours à donner. Il n’est ja­mais satisfait de son don ; il trouve sa joie à donner, et rien n’est trop riche pour être signe d’amour.

Le courant du don ne doit pas être réduit au va-vient entre deux cœurs : il perdrait de sa force et de sa beauté.

Il doit couler, autrement il a bientôt la désagréable saveur de l’eau stagnante. Il s’agit de libérer une source et non pas de l’asservir.

Il doit couler : celui qui reçoit se considère non pas comme le terminus du don reçu, mais comme une étape transitoire. Il doit couler, c’est-à-dire ne s’arrêter à aucun des deux, mais, à travers eux, vivifier d’autres personnes.

Si chacun a le souci d’éduquer et d’élargir sans cesse sa géné­rosité, alors s’effriteront les méfiances vis -a-vis du pouvoir négatif de l’argent, et les réti­cences à donner s’évanoui­ront. La confiance régnera : celui qui reçoit ne sera plus considéré comme un parasite ou, pire, comme un escroc parce qu’il est en relation avec plusieurs personnes ou grou­pes de personnes ! celui qui donne ne sera plus la vache à lait qui offre complaisam­ment ou en regimbant le pis à qui veut la traire.

Le don le plus admirable sera alors la générosité suscitée et entretenue en chacun. Se passer des signes matériels pour n’être plus que commu­nion ; et ce qui n’est pas char­gé de valeur matérielle devient le signe le plus éloquent et le plus adéquat…

Plus il est dégagé des signes matériels et opaques, moins l’amour entre deux personnes est ambigu. Cependant, tout le monde sait qu’on ne peut jamais faire l’économie du don comme expression d’amour ou d’amitié. Amour qui ne se pourvoit en rien, qui ne retient rien, sinon la joie de combler l’être aimé.

Abbé Ignace SOME