Gabriel Monod-Herzen : Communication et engagement


12 Mar 2010

Le titre est de 3e Millénaire

(Revue Panharmonie. No 178. Septembre 1979)

Compte rendu de la rencontre du 4.4.1979

Le langage, qui était le thème choisi pour cette réunion, n’est pas seulement le fait de parler, mais aussi de transmettre quelque chose. Mais pouvons-nous vraiment aider notre prochain en lui transmettant quelque chose de bon que nous supposons posséder ? Bien des gens ayant de bonnes intentions n’arrivent jamais à les exprimer et surtout pas à se faire comprendre. Alors que faut-il faire pour arriver à s’exprimer efficacement ? Il faut avoir parfaitement bien compris soi-même la chose que l’on veut transmettre. Comme le disaient mes élèves de Pondichéry : « Nous ne voulons pas apprendre, mais comprendre, ce n’est pas la même chose ! ». Comprendre, étymologiquement c’est « prendre avec soi », ce n’est donc que lorsqu’on a fait sien qu’on peut avoir une chance de transmettre.

Une participante Il faut surtout se mettre au niveau de la personne à laquelle on s’adresse, employer un minimum de mots lorsqu’il s’agit d’une étrangère, presque parler « petit nègre ».

M. Monod-Herzen : En effet, il faut se mettre à la portée de la personne à laquelle on parle, sans quoi, tout en parlant la même langue, mais l’interprétant différemment, on n’est plus du tout d’accord. La simplicité du vocabulaire est nécessaire et particulièrement avec les enfants, leur vision étant différente de la nôtre. Cela ne veut pas dire qu’on ne doive pas leur demander un petit effort. Ils ont besoin d’apprendre des mots nouveaux qu’il faut surtout bien employer.

Deux cas se présentent : d’abord certaines personnes ne comprennent pas parce qu’on ne parle pas le même langage et, d’autre part, vous n’avez pas vous-même bien compris et trouvé les mots qu’il fallait. La moitié des malentendus de la vie courante viennent du fait que les choses aient été mal exprimées. On ne fait pas assez attention pour se mettre a la portée des gens qui vous écoutent, on parle comme pour soi. L’idéal serait de s’identifier avec son interlocuteur. Je l’ai vu faire par la Mère à l’Ashram, c’était sensationnel !

Une participante parle du jargon qu’on emploie actuellement en parlant.

M. Monod-Herzen : Moi, je m’y refuse. A condition qu’il existe en français je ne vois pas pourquoi on met un autre mot à sa place. Pourquoi chercher dans l’arsenal physique des termes qui ne disent rien de plus ? Quand vous ouvrez un catalogue de mode pour dames, vous voyez des ensembles « coordonnés ». Pour moi, physicien coordonné a un sens très précis, qui n’a rien à voir avec un charmant costume de dame ! Assorti veut dire exactement la même chose. Relaxer est un terme juridique, c’est le fait de « relaxer » une personne quand sa peine est finie. En français courant le mot à employer est « détente ».

Une participante : Pour pouvoir s’identifier à quelqu’un ne faudrait-il pas déjà être sûr de sa propre identité ?

M. Monod-Herzen : C’est un grand problème. J’en ai parlé un peu en disant que pour être compris par d’autres, il fallait commencer par bien se comprendre soi-même. Il faut beaucoup de travail pour arriver à cela.

La participante : Je pense que quand on a pu se dépasser soi-même…

M. Monod-Herzen : C’est le but même de l’expérience spirituelle, passer au-delà de la limite habituelle à l’intérieur de laquelle nous sommes situés. Si vous y arrivez vos chances d’identification sont grandes, à condition que vous n’ayez pas trop l’idée d’agir pour vous-même. Vous avez des êtres remarquables qui se dépassent, qui vont très haut, mais c’est pour eux. Alors l’identification rate, parce qu’ils ne sont pas capables de se mettre au niveau de la personne en face d’eux.

Une participante : Cela ne ressort-il pas davantage de l’intuition que du raisonnement ?

M. Monod-Herzen : Ce n’est certainement pas du raisonnement. On sent les choses. Sans aller jusqu’à l’intuition c’est une question de sentiment. Quand on aime quelqu’un, la sympathie (sentir avec) est bien une identification.

Une participante : Il y a des professeurs et même des pédagogues qui ne savent pas se mettre au niveau de ceux qu’ils enseignent.

M. Monod-Herzen : Ceux qui ne sont pas pédagogues ne devraient pas enseigner. Ce qui n’a d’ailleurs rien à voir avec la valeur de l’individu. M. Monod-Herzen cite le cas de Mme Curie qui était un merveilleux directeur de laboratoire, mais qui ne savait pas enseigner, qui était un mauvais professeur, parce qu’elle « récitait » son livre. Aux Etats-Unis on a été obligé d’arrêter le cours que donnait Einstein à Princeton. Lui aussi, si merveilleux dans des conversations à deux ou trois, était très mauvais professeur. Il y a d’admirables enseignants qui eux n’ont jamais pu faire un travail intéressant de recherches dans leur vie. Ce sont deux possibilités très différentes.

Les Indiens préconisent de faire l’éducation des enfants conformément à leurs thèmes astrologiques, voir ce qui leur est le plus accessible. Là-bas les maîtres, tout en ayant plusieurs élèves, n’en voient qu’un à la fois. Il est seul avec lui, le contact se fait, la communication s’établit. C’est lui qui se met au niveau de l’élève. Un bon élève est quelque chose de rare et ce n’est pas une question d’intelligence. Le grand tort est de donner le même enseignement à des êtres qui sont différents. Il ne faudrait pas croire que, parce qu’ils ne peuvent pas suivre, ils soient inférieurs.

Chez les enfants attardés l’affectivité prend quelquefois le pas sur le reste. On peut arriver à développer en eux beaucoup de choses. Dans ce cas c’est une question d’identification. L’enfant retardé ne retient que ce qui lui plaît, ce qui l’intéresse.

Un participant : N’est-ce pas une erreur de ne pas tenir compte dans toute la pédagogie de la part de l’affectivité ? On ne devrait pas par exemple enseigner la physique à quelqu’un que cela n’intéresse pas. Toute l’éducation actuelle est faite pour vous obliger à être concerné par quelque chose qui ne concerne pas votre être profond.

M. Monod-Herzen : Je suis bien de votre avis, c’est une erreur énorme. On envoie dans les Universités trois fois trop d’étudiants, dont 50 à 60 % échouent. Ce ne sont pas du tout des garçons ou des filles inintelligents, c’est tout simplement que cela ne les intéresse pas. C’est aussi une question de parents, vous ne vous imaginez pas leur résistance.

De mauvais élèves qui ensuite ont suivi leurs penchants ont parfaitement réussi dans la vie. Je prends comme exemple Daninos. Les enfants de Pondichéry choisissaient librement les sujets qu’ils désiraient étudier. Ils s’épanouissaient, étaient heureux et avaient une personnalité bien plus forte.

Questions au sujet de la communication :

Une participante : Peut-on dire n’importe quoi, à n’importe qui ? Je ne pense pas. Il y a des choses que l’on peut dire à certains moments et pas à d’autres. Une personne peut ne pas être prête à écouter ce qu’on va lui dire et puis, plus tard, elle le pourra parce qu’elle sera plus disponible.

M. Monod-Herzen : Même d’un moment de la journée à un autre. Distinguer immédiatement si c’est le moment ou non est une question d’identification.

Un participant : Pour être honnête et pour se décharger, peut-on à n’importe quel moment dire à quelqu’un ce qu’on pense de lui et qui peut le toucher durement ?

M. Monod-Herzen : Il faut tenir compte de la nature des autres. Vous ne pouvez pas exiger certaines choses de personnes dont ce n’est pas la nature. Ils n’en sont pas capables. On peut toujours se taire surtout si ce qu’on veut dire est désagréable et que cela ne serve qu’à vous soulager, vous.

Une participante : Et si la personne le demande ?

M. Monod-Herzen : Ça c’est différent ! Faites-le alors avec le maximum de ménagement en vous mettant à sa place le plus possible et surtout en lui expliquant pourquoi il ou elle est comme cela. Lui faire comprendre sa part de responsabilité s’il n’a pas réussi quelque chose, mais en spécifiant que ce n’est pas un tort.

Une participante : Et puis vous imposez votre propre point de vue.

M. Monod-Herzen : Vous imposez votre façon de voir, donc vous agissez sur sa liberté, ce qu’il ne faut pas faire. Le pédagogue est quelqu’un qui est chargé de guider les enfants et pas du tout de leur imposer quelque chose. Le professeur n’est pas un guide.

Un participant : Ménager l’autre peut aussi être un manque de respect, estimer qu’il n’est pas assez adulte pour comprendre, pour prendre ses responsabilités. Etre brutal est mauvais, car vous ne tenez pas compte de l’autre, vous vous déchargez. Mais ne pas dire ce qu’on pense de sa manière d’agir n’est pas honnête non plus. De là l’obligation indispensable du discernement.

Une participante : J’ai personnellement moins de problèmes avec les enfants qu’avec les adultes. Chacun a grandi avec tous ses problèmes, tous ses blocages. J’ai l’impression que cela coupe systématiquement la communication.

M. Monod-Herzen : Bien sûr ! Vous avez passé votre vie à vous fabriquer une personnalité à laquelle vous tenez beaucoup, d’autant plus que vous avez bien réussi. Vous n’admettez pas qu’on y touche. C’est encore la superstition de l’âge et de l’expérience acquise. C’est faux ! Tout le monde est éperdument jeune. On est à n’importe quel âge en position de pouvoir changer. Si nous croyons que nos habitudes, nos souvenirs sont nous-mêmes, nous allons devenir de plus en plus rigides. La moindre observation, la moindre des choses… Regardez les disputes entre automobilistes !

Un participant : Je pense que le mot « adulte » n’est pas juste. Pour moi c’est de L’infantilisme et beaucoup de jeunes refusent de devenir adulte, disant : « C’est cela être adulte ! ».

M. Monod-Herzen : Il faut éviter cette fixation dans l’enfance qui est extrêmement grave et qui va créer des difficultés énormes d’adaptation et de communication. Il faut avoir le courage d’être adulte.

L’adolescence est un moment où on n’est plus bien adapté au milieu extérieur, c’est l’entrée dans le monde social. Si on refuse on a un arrêt dans son évolution. Le refus est toujours une stérilisation. Il est intéressant de savoir, non pas ce qu’on ne veut pas, mais ce qu’on veut. C’est ce qui distingue l’être adulte de l’enfant. Le refus est souvent dû à la mauvaise habitude que nous avons particulièrement en occident, et qui est une véritable névrose collective, de parler de préférence des choses désagréables.

Un participant : Ce qui est important c’est de savoir pourquoi. Je pense que l’adolescence est une période où l’être arrive tout neuf avec des aspirations, des besoins. C’est lui qui va créer une nouvelle société. Il a un idéal parce qu’il n’est pas encore usé par les structures sociales. Même « gonflé » par ses parents, il refuse d’abdiquer complètement.

M. Monod-Herzen : La société c’est vous et moi qui la faisons !

Le participant : Nous voulons ici éviter que les jeunes ne se laissent prendre au piège comme cela nous est arrivé.

M. Monod-Herzen : Ce n’est pas un piège, c’est une tendance périodique. Il faut d’abord que vous donniez l’exemple parce que c’est vous qui êtes responsable. Si vous ne parlez que de difficultés, de problèmes que vous apportent les autres, vous n’arriverez à rien du tout. Si, au contraire, vous montrez la possibilité de créer des chemins qui sont clairs et sains, vous allez chez les jeunes développer le goût de la chose claire et saine.

Voyez les films dans lesquels on ne parle que de destruction et de violence. C’est parce que celui qui les fait s’intéresse à cela, qu’il le voudrait. Il cherche à avoir une vibration forte en lui-même et c’est pourquoi les événements violents, dramatiques l’attirent.

Le participant : Je voudrais bien savoir ce qu’un jeune qui a un grand idéal peut faire de nos jours dans notre société occidentale…

La discussion se poursuit et, contrairement à ce que pense ce participant, plusieurs personnes présentes affirment qu’elles ont pu exercer le métier qu’elles avaient choisi et racontent dans quelles circonstances cela a pu se faire.

Une participante demande à une autre : N’avez-vous jamais trouvé personne qui vous ait aidée, qui vous ait encouragée dans vos moments difficiles ?

Réponse : J’ai trouvé des amitiés. (La participante en question fait du théâtre). J’ai rencontré un homme de théâtre qui a proposé de m’aider, mais qui n’était pas tout à fait d’accord avec ma recherche, parce que je voulais faire des études en même temps, travailler le chant, la danse. Je pense que le théâtre c’est tout cela. Je n’ai jamais été refusée mais on n’acceptait qu’un côté de moi.

M. Monod-Herzen : Vous avez parfaitement raison, parce que ce sont toujours les vues d’ensemble qui réussissent, mais il y a beaucoup de gens incapables de le sentir, qui ne voient toujours qu’un petit morceau.

Dans la mesure où on est sincère envers soi-même, on reçoit cette approbation intérieure qui est la chose fondamentale, parce que c’est ça qui compte.

Actuellement c’est la spécialisation à outrance qui est souvent une question d’argent. La moitié de notre vie est absolument gangrenée par elle. Chaque fois qu’on a une vue d’ensemble, cela réussit très mal vis-à-vis des autres. Il faut se faire pardonner plus tard ! Tâchez de vous découvrir des amis en dehors de votre famille légale. Vous avez autour de vous des êtres qui, dans des vies antérieures ont eu des liens avec vous. C’est cela qui explique l’amitié, la sympathie ou l’antipathie spontanées. Alors là on arrive à reconstituer autour de soi une famille réelle, vivante, là on trouve une aide. L’amitié révèle quelque chose qui est bien plus profond, qui vient de beaucoup plus loin et qui peut avoir d’énormes conséquences. Pour les Indiens l’amour et l’amitié sont la même chose. Il faut en conséquent à côté des connaissances dont on a besoin, arriver à développer suffisamment le côté affectif. Non pas pour soi-même, mais pour découvrir le monde auquel on appartient réellement.

Un participant : On en revient toujours au problème du travail sur soi-même, du travail intérieur, de la prise de conscience de soi, de façon à être disponible.

Compte rendu de la rencontre du 4.5.1979

Le sujet de ce soir, c’est l’engagement. Qu’entendez-vous par engagement ?

Une participante : L’engagement dans la communication vis-à-vis des autres. Plus on va donner, plus on recevra. Je ne parle pas forcément de « l’espoir » de recevoir une réponse, car cela présume que j’attends quelque chose de l’autre et cela ne me plaît pas beaucoup…

M. Monod-Herzen : Il n’y a pas de mal à espérer un échange. L’espoir d’avoir un retour vous permet également de donner.

La participante : C’est un genre de chaîne qu’il faut faire, on peut peut-être arriver à avoir des relations de cette façon.

M. Monod-Herzen : C’est un point de vue. Celui d’Orient dit que les êtres, différents les uns des autres, peuvent être classés dans un certain nombre de groupes. L’immense majorité, disent-ils, c’est le troupeau. Il désire avoir une corde au cou, pourvu qu’on lui donne à manger et qu’il ait une étable. Cela suffit. Surtout pas de liberté ! Par contre ce que veulent les hommes et les femmes qui font partie du troupeau, c’est un chef, un berger, quelqu’un qui prend soin d’eux. Ils sont négatifs, mais il ne faut pas le leur reprocher, ils sont faits comme cela dans leur incarnation présente. Ils sont de parfaits membres du troupeau et, éventuellement, ils feront des progrès plus tard. Dans cette catégorie ils sont conditionnés par le milieu extérieur. Ils ne veulent surtout pas de responsabilité.

Il arrive parfois au cours d’une incarnation, après avoir été un très bon membre du troupeau, qu’on ait l’impression que ce n’est pas tout à fait ce qu’il faut et que l’on voudrait bien faire quelque chose par soi-même. On voit alors surgir un début d’indépendance, une attitude qui commence à être positive. Et là, généralement, on passe du domaine du Tamas qui est l’inertie, à celui de Rajas qui est celui de l’énergie. Et comme on n’a pas beaucoup d’expérience, la première réaction est celle de se dire : « Tout ce que j’ai vu jusqu’à présent ne vaut rien » et on veut tout démolir. Comme on ne sait pas très bien quoi mettre à la place, il s’ensuit une période d’agitation et de peu d’activité. Mais c’est déjà quelque chose, car tout change si la conscience d’un progrès spirituel existe.

Le mythe grec d’Héraclès illustre cela fort bien. Il n’est pas difficile de se rendre compte que tous ces travaux se passent plus intérieurement qu’extérieurement et, qu’une fois les douze travaux accomplis, on est totalement maître de ses forces. Héraclès devient alors demi-dieu, il est en même temps homme et dieu, il a franchi toute cette seconde catégorie qui est celle du guerrier dans le meilleur sens du mot, celui du Chevalier, de l’homme d’action, d’une action déterminée.

La troisième catégorie est celle des Sages qui ont acquis la sérénité. Ils ont fait l’expérience en entier.

Alors l’engagement pour ceux qui sont dans le troupeau, c’est de comprendre qu’il y a possibilité d’évolution, que celle-ci correspond à la vraie liberté, mais que cette liberté, on la fait et on ne la reçoit pas toute faite. Il s’agit de conquérir ce qui va transformer ce que la nature nous a donné suivant toutes ses règles, toutes ses contraintes, de façon à ce que nous en soyons les maîtres. Là l’engagement prend toute sa valeur, l’homme se rend compte de son conditionnement et, de ce fait même il ne l’est plus, il ne l’accepte plus.

A ce stade là les réactions sont très fortes à cause de tout le passé qui est derrière, qu’il faut à la fois respecter et utiliser, car il est notre richesse. C’est pourquoi les Indiens disent qu’il ne faut pas renoncer à nos défauts, mais les transformer. Ce sont des énergies mal employées, mais l’énergie qui est derrière est divine comme le sont toutes les énergies. Le diable n’existant pas pour les Indiens, la question est celle de se libérer par une maîtrise progressive. On s’engage dans le vrai chemin qui est celui de notre évolution et de notre développement.

Au point de vue de l’Homme Intégral qui est le nôtre, l’éducation intégrale veut dire deux choses : d’une part l’éducation de la totalité de notre personne, éducation physique, éducation de la sensibilité, éducation de l’intelligence et puis, ouverture vers quelque chose de supérieur. C’est cela qui permet d’évoluer. Mais ceci n’est qu’un aspect de l’éducation intégrale, l’autre auquel on ne pense jamais c’est l’éducation qui commence à la naissance et qui va jusqu’à la mort, peut-être même au-delà. Éducation veut dire ex-ducare, c’est-à-dire conduire dehors, conduire dehors ce qui est en nous, rendre manifeste ce qui est latent, qui vient du passé et qui est à notre disposition pour être utilisé, ce qui est en nous pour préparer l’avenir qui est notre future étape d’évolution. L’éducation intégrale est à la fois en soi et dans le temps.

L’individu évolue par la force des choses. Nous sommes jeunes et nous devenons vieux. Mais pourquoi se contenter de cette évolution obligatoire, et laisser de côté ce qui touche à la conscience même ? C’est d’autant plus dommage que lorsque la conscience évolue, le corps en profite. Ce n’est pas une légende qui veut que dans l’Inde où la vie moyenne est tellement courte, il y ait des Yogis qui ont une grande longévité et une magnifique santé. Non pas qu’ils fassent des choses extraordinaires, mais ils ont un régime alimentaire convenable et c’est surtout parce que leur conscience diffère de la nôtre, ils voient la vie autrement.

Une des choses essentielles, c’est de ne pas juger un autre individu. « Je me remets à son destin pour lui donner ce qu’il mérite », ai-je entendu dire par des Indiens au sujet d’un homme qui avait volé du riz. On ne lui a rien dit. Mais au bout d’un certain temps il se produisait quelque chose qui faisait qu’il partait.

Les Indiens ont créé la science de la méditation. Nos moments de silence sont nécessaires pour ne pas être continuellement houspillés par l’extérieur et pour mettre les choses en ordre. On avait un jour demandé à la. Mère : « Qu’est-ce nue vous faites avec vos disciples, avec les disciples de Sri Aurobindo dont vous vous occupez ? ». Elle a répondu: « Je ne leur donne rien, je ne leur prends rien, mais j’essaye de les aider à mettre en ordre ce qu’ils ont en eux. Ce qu’ils ont, c’est à eux de le trouver. Pour l’ordre je peux les aider ». L’engagement alors, c’est : « Je vais me prendre en main », c’est-à-dire qu’on devient adulte.

Le Professeur insiste encore sur la nécessité de ne pas juger : « Cela donne une impression d’égalité, de liberté extraordinaire. On voit tomber toutes les barrières extérieures et particulièrement la barrière de l’âge ».

Et M. Monod-Herzen nous parle longuement de l’Ashram de Sri Krishna Prem, des circonstances de sa fondation, des Sages qui y présidèrent (Lire le livre de M. Monod-Herzen sur ses expériences faites dans l’Ashram de Sri Krishna Prem, « Qui est ton Maître? » paru au Courrier du Livre). Et il conclut : « L’engagement, le voilà ! Ce sont ces engagements qui changent la vie. Vous ne changerez pas le monde qui vous entoure, mais vous pouvez vous changer suffisamment pour qu’il n’ait plus le pouvoir de vous faire souffrir.

Celui qui est vraiment engagé dans la voie du progrès a confiance dans la vie pour lui donner ce qu’il faut. Il ne juge pas des événements en fonction de ce qu’il reçoit. Ceci est très important !

Un participant : Dans l’engagement il y a action, il y a donc positivité. Quand il n’y a pas engagement, il y a attente. S’il y a attente il n’y a rien. D’un côté il y a attente, de l’autre côté il y a tout. Et celui qui s’engage recevra certainement, mais il n’attend rien.

M. Monod-Herzen : Cela se traduit socialement dans l’Inde par le fait que l’homme qui s’est engagé dans la vie spirituelle, perd tous ses droits. Il n’a plus de caste, il n’a plus rien.

Le participant : Il faut savoir si on veut ou non garder sa caste.

M. Monod-Herzen : Il ne faut surtout pas faire de reproche à ceux qui la gardent. Il faut être libre en laissant libres les autres. Vous ne pouvez demander de voltiger à la vache qui a la corde au cou…

Le participant : Dans le cas où il y a engagement familial, cela peut poser des problèmes. Savoir où est la vérité…

M. Monod-Herzen : S’il y a des engagements, il faut les tenir. Ainsi personne n’est admis dans un Ashram si la famille n’est pas d’accord. Vous prenez un engagement librement, vous devez le tenir. Vous le pouvez parfaitement tout en n’ayant pas la corde au cou. Les engagements que vous avez pris sont des possibilités de faire quelque chose. C’est à vous de trouver moyen de les utiliser pour votre propre progrès, celui-ci servant toujours à aider ceux qui sont autour de vous. Toutefois, dans certains cas, on a le droit, non d’imposer, mais de défendre ses droits, le droit de plein développement de soi-même.

Qu’ils soient hindous ou bouddhistes, les Indiens vous disent : « Vous êtes trop intelligents, vous oubliez toujours une chose, l’intuition. Ce que vous ne pouvez pas comprendre, vous pouvez le sentir et c’est une connaissance. Si vous êtes attiré par votre idéal, par un sentiment d’amour oui tend à l’union c’est bien suffisant. Vous n’avez pas besoin de mettre autour une compréhension intellectuelle ».

Un participant : En occident si on ne pense pas, on s’endort. Si l’on n’a pu s’imprégner dans le plus profond de soi de cette pensée ou de ce sentiment, on hésite…

Une participante : C’est aussi un problème de foi.

M. Monod-Herzen : C’est exact, de foi véritable. Foi et confiance ont la même étymologie. La foi n’est pas de croire vraies les choses qu’on ne connaît pas et qu’on ne peut connaître, c’est avoir confiance dans une certaine direction.

Le participant : Pour moi ce qui est important, c’est de ne pas s’attacher aux faits, mais à une direction. Pouvez-vous nous dire quelque chose de la direction et des faits auxquels la plupart du temps on s’attarde ?

M. Monod-Herzen : Si vous vous attachez aux faits, aux détails, vous risquez d’avoir des accidents de parcours. Si un fait vous paraît inacceptable et que vous vous attachiez à la direction, vous direz : « Non, je ne l’accepte pas parce que je n’en suis pas capable » et c’est tout. « Je ne critique pas ceux qui l’acceptent, pourvu qu’on me laisse faire. Je continuerai dans la direction que j’ai choisie en pleine liberté ». Dans ce cas vous avez une chance de réussir. Personne ne peut se permettre de vous dire quelle direction prendre. Il y en a qui ne sont pas en ligne droite, faites ce que vous pouvez. L’important c’est d’être entièrement sincère, il ne faut pas tricher, Et je constate que ceux qui ont le courage d’oublier ce que cela peut amener des difficultés extérieures, pratiques ou matérielles, s’ils continuent, s’ils ont de la patience, cela réussit.

Une participante parle de sa difficulté de communication avec les autres.

M. Monod-Herzen : C’est très occidental. L’occidental manque de confiance dans la petite étincelle qui est en lui, qui est en chacun de nous, sans aucune exception, même si vous avez tous les défauts du monde, commis tous les crimes possibles. Du moment que vous êtes là il y a toujours en vous cette petite étincelle à laquelle vous pouvez faire appel. Cela ne dépend que de vous. Avec quelle frénésie n’a-t-on pas développé cette fameuse idée de l’indignité : « … Je ne pourrai jamais… Je ne suis pas capable… Je ne mérite pas… etc. ». Une chose peut ne pas correspondre à votre tempérament, ce n’est pas un tort ni une incapacité fondamentale ; c’est la direction qui n’a pas été bonne.

La participante : On sent qu’on a besoin de quelque chose, quoi ? Comment le trouver ?

M. Monod-Herzen : Il faut regarder en soi-même. Quand il y a une chose à faire qui ait une certaine importance, la première des choses est d’oublier les avantages ou les inconvénients que l’on peut tirer de ce choix. Oubliez le côté intéressé et demandez-vous dans le fond de vous-même : « Est-ce que mon instinct le plus profond, le plus sincère, sent ce que je dois faire ? ». Et puis tenez-vous-en là. Ce ne sera pas toujours agréable, mais cela vous donnera une satisfaction profonde. Quand on est sincère on a toujours sa chance.

Mme Freudenberg déplore que l’on attache trop d’importance à l’intelligence et non à l’intuition. Comment le faire comprendre à certaines personnes qui auraient une excellente intuition, mais qui n’en tiennent pas compte, pour lesquelles n’ont de valeur que la logique, le raisonnement ?

M. Monod-Herzen : S’ils viennent vous le demander dites-le leur. Mais vous ne pouvez le faire à leur place.

Une participante : C’est un nouvel apprentissage à faire de dire au mental : « Tais-toi et laisse parler l’intuition ! ».

M. Monod-Herzen : Quand on arrive à cela, la partie est déjà gagnée.

Il faut se servir du passé pour essayer de prévoir l’avenir dans la bonne direction, mais il ne faut pas croire que ce passé ou cet avenir c’est moi. Je ne le suis pas encore ou je ne le suis plus. Mais je suis.

Une participante : Je ne puis pas m’engager pour un futur…

M. Monod-Herzen : Vous pouvez vous engager de votre mieux tout en sachant que vous avez la liberté de changer s’il se produit quelque chose de nouveau. Il faut avoir le courage de s’engager, sans cela on ne se marierait jamais ! L’intuition a une possibilité de nous faire connaître des éléments qui ne sont pas intellectuels, sans pour cela qu’il n’y ait pas d’erreur possible.

Une participante : On change tout le temps, on n’est plus le même la minute d’après.

M. Monod-Herzen : Il y a cette magnifique possibilité de s’adapter au moment aussi bien que possible. La circonstance fait de vous ce que vous êtes à ce moment là, avec toujours cette idée qu’on est prêt à rectifier. Les événements vont vous enseigner ce que vous avez à faire, car de cette fameuse direction, vous n’en voyez qu’un bout. Il faut être prêt à recevoir ce qu’on vous indiquera. Et puis on se trompe, on se corrige, on se trompe encore, mais on arrive si on est sincère à faire de mieux en mieux.

Il y a un obstacle parmi d’autres dont il faut bien parler, ce sont les échecs dus à une trop bonne réussite. Par exemple en Hatha-Yoga, il y a des gens qui ont une réussite parfaite. Cela fait du bien à leur santé, et puis c’est tout… Ils sont tous les jours les mêmes, ils ont bien appris, ils finissent par exécuter mécaniquement. Ils ont un résultat physique, mais ils perdent tout ce qu’il pourrait y avoir d’autre. C’est un des dangers de la réussite. Un autre, c’est de croire que l’on est devenu un être supérieur !

Vous avez de bons bouddhistes qui sont comme cela. Atteindre le nirvana et puis… rien. Non, justement, quand on y est, on s’aperçoit que, ce n’est toujours que le commencement de quelque chose. Ce qu’il y a de bon, ce qu’il y a de beau, c’est cela.