Jacques de Marquette : Les conditions des possibilités d’immortalité


15 Feb 2018

(Extrait de De l’âme à l’esprit par Jacques de Marquette. Édition Adyar 1958)

Lorsqu’on cherche à élucider le problème de l’immortalité humaine, deux questions principales résument l’ensemble de celles qui surgissent à mesure qu’on serre de plus près les divers aspects du destin humain. De quelle espèce d’immortalité s’agit-il ? Puis, l’immortalité de qui ou de quoi ?

Tout d’abord il faut résister à la tentation d’assimiler la survie à l’immortalité. Ce sont deux choses différentes. Les archives des spirites, et celles des Sociétés pour les recherches psychiques ont accumulé un nombre considérable de faits indiquant la survie de la conscience humaine après la mort. Nombre de témoignages indiscutablement authentiques, établissent que des parents ou des amis morts sont apparus à des proches pour leur communiquer des messages portant sur des devoirs à remplir envers des tiers, des mesures urgentes à prendre pour éviter une catastrophe ou remédier aux conséquences fâcheuses de certains actes des défunts. Pour beaucoup, ces interventions d’outre-tombe prouvent que « l’âme » ne meurt pas avec le corps. De là à conclure qu’elle est immortelle, il n’y a qu’un pas, franchi par la plupart des spirites avec une allègre facilité.

En réfléchissant à ces faits, on s’aperçoit que cette conclusion est pour le moins hâtive. En premier lieu certains matérialistes impénitents font observer que le fait que des vivants reçoivent des défunts des messages portant sur des situations qu’ils ignoraient, ne prouve pas nécessairement le caractère spirite de l’origine de ces messages. En faisant appel à la télesthésie, faculté dont tous les êtres porteraient les possibilités et qui résulterait de l’ubiquité énergétique de tous les corps révélée par la nouvelle physique, on peut expliquer qu’un sujet devienne conscient par lui-même d’une situation dans laquelle il est impliqué, soit directement, soit par l’intermédiaire de parents dont il se tient pour solidaire ; et que dans son désir de se rendre compte de l’origine de ce message, il l’attribue à l’intervention d’un défunt. Tous ceux qui ont étudié les processus de la naissance des imaginations, qu’il s’agisse de celles du rêve, de la rêverie ou de la conscience claire, savent avec quelle rapidité et quelle facilité la mentalité humaine est capable de créer une affabulation plus ou moins étoffée à partir de « perceptions inconscientes » ou sans corrélation avec le déroulement des associations normales.

Nous avons vu que nos physiciens ont été amenés à admettre l’ubilocation de tous les corps considérés en leur essence. Si cette unité intrinsèque et transpatiale des objets matériels est mise en lumière par la physique moderne, il n’est pas exorbitant d’admettre que, dans. leurs virtualités, les consciences humaines soient également « étalées » sur tout l’Univers. En conséquence il n’est pas impossible que la conscience étant omniprésente, en puissance tout au moins, elle puisse, sous certaines conditions, devenir consciente en un lieu quelconque d’un état de fait la concernant.

Mais l’acceptation de cette hypothèse entraînerait des conséquences tellement révolutionnaires, qu’on recule devant elles, peut-être à tort du reste. En effet, l’ubiquité de la conscience, associée à celle de la matière dans ses radiations, réduirait à néant toutes les théories tendant à considérer la conscience comme un épiphénomène des activités des centres nerveux, à moins qu’on n’admette que la radioactivité illimitée en étendue des corps soit constituée par une somme ou faisceau de radioactivités variées émanant de tous les organes divers dont sont constitués les corps ; en particulier d’émissions constantes d’ondes potentiellement conscientes, envoyées par les centres nerveux dans toutes les directions de l’espace, ainsi probablement que dans l’hyper-espace.

Une telle vue réduit la personne humaine à n’être qu’une sorte de ruban retenant provisoirement les uns auprès des autres les divers faisceaux des devenirs des tissus et organes émetteurs d’ondes, conscientes ou non qui les constituent temporairement. Elle est certes compatible avec les phases élevées de l’expérience mystique, mais dans l’état actuel de notre connaissance, c’est-à-dire du développement de nos facultés de conscience, cette hypothèse si intéressante qu’elle soit dans les perspectives qu’elle évoque, nous semble plus onéreuse que celle qui attribue à des défunts l’origine des visions ou des auditions de messages transmettant des faits inconnus de la conscience claire des sujets récepteurs.

Mais si nous penchons à accepter l’idée de la survie de la conscience après la mort du corps physique, nous considérons comme absolument abusif de conclure de cette survie de la conscience à son immortalité totale, c’est-à-dire à l’existence éternelle de tous les étages de l’âme. Une telle déduction est effarante de superficialité simpliste. Il serait aussi justifié de croire que parce qu’on ne voit pas d’une plage les limites d’une mer, celle-ci s’étend à l’infini, c’est-à-dire bien au-delà de notre planète, de notre système solaire et de la voie lactée dont celui-ci fait partie.

La théorie hindoue sur la multiplicité des étages de la conscience et leurs organisations spécifiquement distinctes, nous semble attrayante. Sa hiérarchie des trois aspects inférieurs de la conscience, sentiments engendrés par les formes variées du désir, représentations mentales résultant des expériences sensorielles et intelligence rationnelle dont les opérations portent sur des idées générales abstraites des objets sur lesquels les opérations de l’intelligence empirique ont prise, est étroitement compatible avec la psychologie occidentale. Ses affirmations sur la nature des plans ou étapes transitoires entre l’Unique Source de l’Univers et le monde historique, celui de l’évolution de la nature à travers les âges géologiques, l’édification des structures minérales des organismes végétaux et de la progression de la conscience à travers les règnes végétal, animal et humain, tout en dépassant considérablement sur certains points les conclusions actuelles de la majorité des psychologues occidentaux, semblent reposer sur des bases assez solides pour qu’on puisse les accepter sans être taxé d’ignorance ou de complaisance. Certes, nombre de vues que nous avons explorées, pourraient être critiquées et rejetées, mais ce serait au nom de principes empruntés aux conceptions matérialistes ou aux enseignements des dogmatismes religieux, lesquels principes non seulement ne résistent pas d’avantage à une critique serrée et libre, mais semblent beaucoup moins capables de s’adapter aux nouvelles vues sur l’Univers que les antiques conceptions hindoues.

On pourrait dire que le seul tort de celles-ci, tort qui pour nous est une qualité, serait d’avoir conformément au Cartésianisme, fait des analyses tellement plus complètes que les nôtres, qu’elles permettent d’élaborer des synthèses dont les Occidentaux sont encore incapables. Mais notons que si l’on fait l’effort nécessaire pour ne pas être arrêté par les différences extérieures et superficielles, et atteindre les grandes lignes fondamentales des doctrines, on s’aperçoit qu’elles sont très voisines de celles de la Théologie de la grande tradition judéo-chrétienne de l’Occident. Cependant elles ont le mérite de clarifier les divers aspects du processus de l’ascension de la Via Mystica, souvent laissée en Occident dans une pénombre d’effusions sentimentales assez peu analysées.

Examinons à la lumière de l’Hindouisme les conditions de l’immortalité de l’âme. Tout d’abord nous retiendrons que celle-ci n’est pas un principe homogène malgré que nous ayons en Occident tendance à la considérer comme un tout englobant toutes les formes de conscience pouvant fonctionner en dehors du corps. Nous appliquons le nom d’Âme à un ensemble disparate fonctionnant sur trois étages. Au plus bas plan sont les activités de la conscience claire sous les formes de la conscience éveillée, dans l’état de Jagrat. Puis la conscience du rêve et de la rêverie ou Swapna. Puis viennent les activités inconscientes, mais nécessaires du sommeil. profond, Sushupti, l’inconscience ou la transconscience, sur les mondes intermédiaires entre le monde perçu par Jagrat, celui des apparences reçues par les sens et la Source Universelle de la Vie et de la Conscience. Enfin on arrive à la notion de cette Cause sans Causes, ce Premier Principe qui, sans participer aux phases du devenir de la conscience à laquelle il reste transcendant, est néanmoins, pour employer l’expression d’Aristote, le moteur immobile de toutes les opérations spirituelles et psychiques et la source potentielle des félicités de Tourya, transcendantes à la conscience humaine.

Premier point, d’importance suprême, en réalité cet étage supérieur de l’âme n’en fait pas partie, pas plus que la lumière du soleil pénétrant dans une pièce à travers les vitres de ses fenêtres ne fait partie du contenu mobilier de celle-ci. Comme l’amour maternel du vers fameux de Victor Hugo : « chacun en a sa part et tous l’ont tout entier », la lumière du soleil pénètre simultanément dans des centaines de millions de pièces dont les fenêtres lui sont exposées, apportant sa lumière et sa chaleur dans chacune d’elles, sans aucune autre différence que celle due aux différences de perméabilité entre les carreaux de leurs fenêtres respectives.

Comme la lumière dans les salles éclairées par le soleil possède partout toute la gamme de ses propriétés, les Théologies Chrétiennes affirment que « Dieu est tout en tous », mais reste également tout entier en dehors des êtres qu’il anime au sens fort du terme, en leur donnant une âme. L’Hindouisme confirme cette affirmation. Il en facilite la compréhension par son étude des relations entre la conscience et les faits extérieurs sur lesquels elle porte ; nous serions même tentés de dire : dans la contemplation desquels elle puise les éléments de ces diverses modalités et facultés. La Bagavad Gita, cette essence de l’Hindouisme, nous dit que Brahman., le Divin Créateur, qui remplit tous les mondes de son essence subtile, reste néanmoins indivis au sein de tous les êtres divisés. (Bg. 13.16.18.20.)

Bien que source de toute création et de toute activité dans tous les hommes, l’Esprit Divin n’est ni inclus dans les actions des humains, ni soumis à leurs conséquences, Le Maïtri Upanishad nous dit que Prajapati, le Créateur, après avoir donné la conscience en est comme le surveillant, le conducteur, passant de corps en corps sans être affecté par les fruits bons ou mauvais de leurs actes, ou plutôt des actes dont il est à la fois le spectateur et le catalyseur plutôt que l’agent effectif. (2.6 – 3.3)

Le fait que l’Esprit Créateur, bien que fournissant aux créatures par sa présence en leur centre, la vie et l’énergie qui leur permet d’agir, n’en reste pas moins extérieur à leurs actes et inaccessible aux efforts de ceux-ci est maintes fois affirmé « Le Souffle Divin, qu’il participe ou non à la transmigration, ne peut être ni blessé, ni incommodé… quels que soient les maux dont souffrent ses créatures (à la suite de leurs méfaits), ils ne concernent que celles-ci, le Bien seul peut s’élever jusqu’à Lui, le mal n’atteint pas les Dieux ». (Brihadaranyaka Upanishad 1.5.20.) Les trois mondes psychologiques ouverts à l’âme humaine, Jagrat, Swapna, Sushupti, sont en réalité trois véhicules de la conscience universelle d’Atma, le Seigneur, et l’essence de l’Univers sous son aspect de source et de lieu de la Conscience Universelle. Il ne saurait y avoir de conscience en dehors de la sienne.

Donc la présence de Dieu avec toute la splendeur du Royaume des Cieux au sein de l’être humain, présence affirmée par Jésus, n’implique nullement que nous « possédions » une âme Divine. Le Créateur est présent dans notre conscience, dans nos actes, un peu comme la conscience humaine dirigeant à distance les engins téléguidés est présente dans leurs mouvements variés et il n’est pas plus convenable pour un homme de dire qu’il « a » en propre une âme divine, un esprit immortel participant aux attributs de la divinité, pur esprit, omnipotent, omniscient, etc., que pour un soulier ou un habit de dire qu’il « possède un homme », alors qu’ils ne sont que le revêtement passager de celui-ci. Au lieu que ce soit les hommes qui « aient » des âmes divines, ce sont celles-ci, ou plutôt l’ubiquité de leur Centre Universel qui possède une humanité, immense organisme, dont les humains ne sont que des phénomènes fragmentaires et passagers, à la manière des vagues des océans, à la surface desquels elles apparaissent et disparaissent après avoir atteint des dimensions plus ou moins grandes, projeté des crêtes plus ou moins élevées, et effectué un trajet plus ou moins long. Mais avec cette immense différence que, tandis que les gouttes d’eau des océans sont complètement passives, les cellules individuelles du grand corps de l’humanité ont la faculté de promouvoir ou d’entraver l’accomplissement de ses hautes fonctions préparant une ère où la conscience collective de l’humanité atteindra une élévation spirituelle permettant à ses éléments de s’élever parallèlement jusqu’à la communion spirituelle avec l’infinité de l’Unique. On comprend mieux les sentiments qui ont pu amener Auguste Comte à déifier l’Humanité et Jean Jaurès à donner son nom à son journal.

Les Védas enseignaient déjà que l’Esprit, source de la vie des âmes, reste transcendant en son essence, aux aspects les plus élevés de conscience humaine dont il est cependant le principe… Le Rig Véda, le plus ancien des textes hindous, disait aussi d’Agni (le Feu) aux nombreuses naissances (10-5.1), il « redescend naissance après naissance » (3.1.20), « Remplissant les trois mondes lumineux de cet univers…, le mobile et l’immobile ; il revient maintes fois à l’être ; le Géniteur dans ces matrices (Rig Véda, 1.146.1,5), cependant il semble être multiple alors qu’il donné l’être à toutes les créatures » (8.11.8).

Les vieux textes s’efforcent d’indiquer que tout en restant transcendant à sa création et aux créatures de celle-ci, l’Un suprême est présent à leurs vies par son influence vivifiante, grâce à laquelle les hommes peuvent vivre et semblent agir pour leur propre compte, tandis qu’effectivement la seule réalité dans l’univers soit celle du tout essentiel.

Le Principe Créateur est, on vient de le voir, considéré comme transcendant au Bien et au Mal. Il est inaccessible à leurs effets karmiques, mais les âmes individuelles, dans la mesure où elles sont soustraites au conformisme étroit du Karma collectif, bien que recevant leur vie de ce Principe Suprême, Unique et absolument parfait, sont capables d’utiliser les énergies parfaitement pures qu’elles en reçoivent, pour commettre des actions conformes ou contraires aux normes du Créateur. Celui-ci, bien que communiquant constamment l’existence et la vie aux créatures, ce qui est conforme à la doctrine de la « Création continue » de nos Théologiens, reste complètement en dehors des éclipses de la vie constituées par les morts des créatures. La continuation de toute une série d’activités après la mort du corps physique, n’implique pas plus la présence active des projections créatrices de la Source de toute vie, que la continuation de la progression d’un navire dont on a arrêté le moteur, n’implique la communication d’énergies propulsives par ses hélices.

On peut résumer la doctrine hindoue sur la présence de l’esprit en l’homme, en disant qu’au sommet du triangle de l’âme supérieure, il y a bien une présence spirituelle de l’Ubiquité Divine, assurant l’effectuation de la divine volonté qui crée la créature. Ce facteur d’origine divine est bien immortel et éternel, mais il n’est en rien inclus dans l’âme humaine et ne peut être considéré comme en faisant partie. Il n’est même pas exact de considérer cette présence divine dans les âmes innombrables comme individualisée en chacune de celles-ci. Il y a en effet un empêchement majeur à une telle conclusion : l’Esprit, intemporel par définition et aspatial, ne saurait être inclus dans un ensemble temporel, inclus dans le temps qui coule et dans l’espace.

Au-dessous de l’Esprit impersonnel, intemporel et transcendant aux représentations collectives et à leur substrat du subconscient racial, dans la zone où naissent les distinctions entre êtres particuliers, se trouvent deux étages de l’âme humaine nommés par les philosophes d’Occident, la Personne et l’Individu. Au stade actuel de l’évolution de l’Humanité, l’individu est complètement formé chez tous les contemporains, à l’exception de quelques malades mentaux et de rares peuplades primitives qui n’ont pas dépassé les représentations collectives. Il se compose chez tous des véhicules des sentiments et de ceux des pensées concrètes. De plus un nombre croissant d’individus ont assez manié les abstractions et les idées générales, pour avoir pris pied sur les sous-plans concrets et inférieurs du plan rationnel, le Mahar Loka sur les sous-plans universels auquel la conscience ne peut s’élever qu’en sortant de l’individualité pour entreprendre la création de la personne.

Celle-ci mérite bien le nom de « personne », masque, car elle est le masque constitué par les émanations directes des Ministres du Créateur sur les plans élevés de la manifestation consciente, émanations qui cachent aux âmes la formidable splendeur de l’Unique, dépouillé de tout attribut. L’individu, tout entier constitué par les activités de la conscience sur le plan physique, et accessoirement sur les plans sentimental et mental concret, survit à la mort du corps physique qui l’a engendré. Mais cette survie est conditionnée par la qualité et la valeur des activités psychologiques. A intensité égale, les émotions et les pensées plus grossières durent moins longtemps que les émotions et les pensées subtiles. Avant le commencement de la vie post-mortem, qui débute vraiment avec le regroupement de tous les dynamismes des mémoires accumulées au cours de la vie, il y a une période de dégagement du corps physique.

La longueur de cette période de dégagement dépend d’un certain nombre de facteurs : attachement au corps physique délaissé, attachement aux propriétés terrestres, entreprises et affaires commerciales, immeubles, bien de famille, au patrimoine national ou de classe et à tous les êtres aimés, etc. Cette période peut durer dans des cas extrêmes jusqu’à des siècles au cours desquels l’âme n’ayant pas subi le regroupement de ses mémoires, reste consciente dans son ensemble aux abords des plans éthériques et physiques sur lesquels elle peut se manifester si elle trouve des instruments, des médiums adéquats ou si des magiciens plus ou moins noirs arrivent à exercer une contrainte sur elle. Une telle perdurée de ce séjour aux abords du plan physique avant que la conscience se soit adaptée à ses nouvelles conditions d’existence est morbide, exposant l’âme à devenir la proie d’autres larves avides de prolonger leur propre existence en la vampirisant. L’incinération des Hindous a pour but de préserver les morts des atteintes de ces goules en facilitant la destruction des liens qui risquent d’attacher l’âme à sa dépouille mortelle.

Nous avons décrit les étapes de la reviviscence des matériaux psychologiques constituant l’individu, l’âme empirique, à la suite de son dégagement complet d’avec le cadavre abandonné. Rappelons que l’âme inférieure constituant l’individu, correspond étroitement aux descriptions que les matérialistes font de l’âme humaine et de son origine. Tous ses matériaux étant tirés d’expériences portant sur les apparences du monde terrestre et étant reliés à un foyer de conscience qui se place au centre de l’Univers, et vit en fonction de la conservation de sa faculté de poser son être particulier en le distinguant de tous les autres, sont soumis à la grande loi des êtres de l’espace-temps, celle de l’existence cyclique dont tous les centres soumis à la caducité, sont mortels.

Nous arrivons maintenant à l’aspect central du problème de l’immortalisation, à la Personne. Nous touchons ici à un univers dont les lois et les facteurs nous sont étrangers. Il est nécessaire de l’aborder avec le maximum d’ouverture d’esprit. Ceci ne veut point dire que nous vous prions d’accepter aveuglément ce qui va suivre. Cela serait un appel absolument gratuit et stérile à la crédulité, et qui supposerait soit une prétention exorbitante à la détention de la vérité définitive, soit une foi à la Hitler dans la possibilité d’arriver au moyen d’assertions répétées à créer une vérité établie au moins dans le domaine subconscient collectif. Il ne s’agit pas d’être prêt à abandonner des idées anciennes pour en accepter de nouvelles, mais de se détacher des modes d’activités mentales qui nous sont familiers, pour nous ouvrir à de nouvelles opérations de la conscience ou, plutôt, pour tenter de nous dépasser pour nous élever jusqu’à des plans nouveaux de conscience et d’action. Ces notions sont si importantes pour notre propos, que nous revenons encore une fois sur les caractères essentiels par lesquels la conscience sur les trois plans supérieurs à celui de l’intelligence rationnelle, la conscience de la personne, se distingue de la conscience de l’individu.

Celle-ci porte sur les objets concrets perçus dans leur individualité, leurs relations pratiques et leurs usages. Elle est égocentrique et impérialiste, dualiste, se posant en s’opposant au monde extérieur. Elle est « actualisée », c’est-à-dire située au niveau du maximum d’implication de la conscience dans le déroulement de l’espace-temps ; elle est individualisée, dans le maximum d’existentialisme de la conscience qui, tournant le dos à son appartenance, à la double réalité essentielle et substantielle du cosmos dans l’immuabilité de l’Être, s’enorgueillit d’en être sortie pour poser fièrement l’existence de son petit centre individuel « face » au Tout, et d’autant plus fière de son existence particulière qu’elle est plus consciente de la rapidité du flux de sa durée intérieure. On comprend pourquoi la vie moderne avec son culte de la vitesse, de la quantité et du bruit, est à la fois favorable au paroxysme de l’existentialisme individualiste et contraire aux élaborations délicates et subtiles de la Personne.

Sur ces trois points capitaux, la conscience dans la Personne est en opposition fondamentale à celle de l’individu. Elle ne porte pas sur les objets concrets ayant une forme définie et délimitée, ou sur leurs rapports pratiques, mais sur les relations ontologiques qui les constituent, et sur les lois régissant les rapports entre les espèces et leurs lignées causales. Les individus dotés d’une forme ont disparu ici pour faire place aux espèces, aux règnes qui eux-mêmes s’y estompent progressivement dans la perception de leur provenance de l’Unité. Cette perception est de plus en plus vague à mesure que le point de vue s’élève, car les éléments distincts, de l’opposition desquels naît la possibilité des prises de conscience claire, s’atténuent à mesure que la perception d’activités particulières fait place à celle des lois universelles.

De plus, en s’élevant sur les plans du masque de la Personne, qui est l’ensemble des véhicules psychologiques les plus proches de leur Source Divine, dont elle masque la pure splendeur aux regards impuissants à en entrevoir la Divine et Transcendante Subtilité, la conscience a perdu son caractère d’apex ou point focal de convergence psychologique localisée en un point de l’espace-temps. Elle ne peut s’élever sur le plan sans forme qu’à condition de se libérer de l’égocentrisme qui la situait dans le temps du devenir, la dimension historique de l’espace-temps. Le passage du triangle inférieur de la conscience de l’individu au triangle supérieur de la conscience de la personne en devenir, correspond au franchissement d’une frontière hermétiquement close, ou plutôt au passage d’un règne à un autre, Il ne s’agit plus d’un transport d’un plan à un autre, mais d’une métamorphose. Il faut substituer au « nul ne peut entrer ici s’il n’est géomètre » des Platoniciens Pythagorisants, « nul ne peut entrer ici s’il ne se dépouille de son individualité », le « nul ne peut être sauvé s’il ne renonce à soi-même » de Jésus.

Enfin, à mesure que la conscience s’élève vers l’Esprit, ou plutôt se rapproche qualitativement de son Centre Spirituel, elle est de plus en plus libérée de l’inclusion dans les flots rapides de l’écoulement du devenir. Les Parisiens qui ont connu le trottoir roulant de l’inoubliable exposition de 1900, pourront puiser dans leurs souvenirs les éléments d’une comparaison avec les étapes progressives par lesquelles la conscience se libère de la soumission au temps. Ce trottoir, situé à hauteur de premier étage, se composait de trois plateformes parallèles. La première à laquelle l’escalier amenait les voyageurs était fixe. Elle était bordée par une plateforme animée d’une vitesse de 5 à 6 kilomètres à l’heure, elle-même contiguë à une troisième plateforme avançant à 10 ou 12 kilomètres à l’heure, et sur laquelle les voyageurs prenaient place après avoir franchi la plateforme intermédiaire. La plateforme rapide correspondrait au temps accéléré de la vie conscience de l’individu dans l’espace-temps. La plateforme intermédiaire, correspondrait au temps plus lent de la personne, et la fixe, au temps immobile de l’Être.

Mais une différence fondamentale sépare le passage à travers les divers aspects du temps psychologique de celui sur les trois trottoirs en question. Celui-ci se faisait à la manière des transformations brusques de Blaringhem, tandis que c’est très graduellement que la conscience se libère des emprises du temps pour atteindre à l’immuable sérénité de l’Esprit. Étant donné que la conscience est située sur les différents plans du cosmos par la nature de ses véhicules et que son niveau moyen se situe au voisinage du degré de concrétion et de rapidité sur lequel elle fonctionne le plus généralement, on comprend que l’élévation de la conscience vers des plans plus élevés, dépende non pas de sa faculté de pousser des points fulgurantes vers les cimes spirituelles à la manière de certains médiums, mais de l’élévation moyenne de ses intérêts dans la vie. L’évolution spirituelle se mesure par le niveau sur lequel un sujet passe la plus grande partie de sa vie consciente.

L’intérêt que nous portons aux choses dépend évidemment de la valeur que nous leur attribuons. Celle-ci est fonction de l’ensemble de nos connaissances, de la qualité de nos expériences et de l’orientation imprimée à nos aspirations par notre intuition des valeurs supérieures à celles dont nous sommes clairement conscients. Et c’est au niveau de notre intérêt pour les choses et de la valeur que nous leur attribuons, que nos activités se situent. En faisant une synthèse des traditions Indo-Bouddhistes, décrivant une hiérarchie de plexus nerveux, centres de conscience, allant du sacrum, base de la colonne vertébrale, jusqu’au sommet du crâne ; avec les traditions Helléno-Judéo-Chrétiennes et les analyses des grands criticistes modernes : Renouvier, Boutroux, A. Lalande et W. James, pour ne citer que ceux-ci, on peut décrire une hiérarchie fonctionnelle des niveaux de la conscience. Ceci permet de percevoir le degré d’évolution spirituelle des individus d’après les niveaux de conscience sur lesquels ils fonctionnent avec prédilection.

L’être rudimentaire dans lequel les trois centres inférieurs situés dans le bassin ; centres anal, sacré et viscéral, qui sont les sièges de la cœnesthésie, sont seuls en pleine activité, ne vit que pour les plaisirs de la boisson, de la table et du lit. A ceux-ci s’ajoutent les plaisirs un peu plus élevés du sport, de la kinesthésie, lorsque la conscience est établie au niveau du plexus solaire. Les plaisirs des luttes politiques et de la guerre, car il y a des hommes de guerre par prédilection, se situent entre les centres gastriques du Thumos des Grecs et ceux de la région cardiaque ou épithumos, où sont situées les émotions primaires d’ordre social. Les activités sociales supérieures, celles dans lesquelles les émotions engendrées par la vie en société, sympathies, ambitions, sentiments de solidarité, bienveillance, enthousiasmes, aspirations au progrès général, sont associées à de vastes connaissances, à des idées élevées, poussant à la création artistique ou technique, seraient situées au niveau de la gorge, organe du verbe créateur. La pure intellectualité libérée des passions serait au niveau de la base du cerveau, de la glande pinéale, dont Descartes faisait le siège de l’âme. Enfin le siège des états de conscience supra-intellectuels, le centre de la vie spirituelle serait, au dire des grandes écoles hindoues et bouddhistes, situé au-dessus des circonvolutions médianes des hémisphères cérébraux, dans ce qu’ils appellent le lotus aux mille pétales.

On voit par cette sorte de carte des ascensions de la conscience que les êtres qui n’ont d’autre joie que la gastronomie, sont au plus bas plan des valeurs humaines et que les sportifs ne les dépassent pas de beaucoup. Il est donc agaçant d’entendre constamment louer la France d’être le pays de la bonne chère et des « grands crûs », sans mentionner d’autres éléments de sa valeur. Comme si elle n’était pas aussi, et surtout, le pays à l’histoire duquel le plus grand nombre de Saints ont participé : saint Éloi, saint Martin, sainte Clothilde, sainte Geneviève, saint Louis, sainte Jeanne-d’Arc, etc…, le pays des croisades, des droits de l’homme et de la douceur de vivre, la patrie des bâtisseurs de cathédrales bien au-delà de nos frontières, qui a été le foyer de deux renaissances de la civilisation avant celle consécutive à l’exode des penseurs et artistes byzantins à la chute de Constantinople, pays qui a apporté de telles contributions à l’édification de la civilisation occidentale que sa culture en a constitué du Xe au XXe siècle comme la colonne vertébrale. Après les statistiques des rapports médicaux sur l’état de santé des réservistes à l’arrivée dans leurs unités en septembre 1939, montrant qu’environ 80 % d’entre eux étaient atteints d’alcoolisme chronique, il n’est certes pas surprenant que les pinarolâtres soient nombreux. Il n’est pas non plus surprenant que les contemporains ayant accès à la vie spirituelle soient si rares, puisque les éther volatiles des boissons alcooliques paralysent la réceptivité des centres nerveux aux perceptions les plus délicates. Mais si l’on désire connaître les bonheurs les plus élevés auxquels l’homme peut prétendre, et surtout si l’on est hanté par le haut souci de la vie éternelle, il est trop évident que tous les liens retenant la conscience sur les plans du ventre et du bas-ventre doivent être réduits au plus tôt à un rang subalterne pour .lui permettre de s’élever vers des régions où elle pourra percevoir les appels sublimes de l’esprit, d’abord sous la forme du culte du Vrai, du Beau et du Bien, ces trois avenues triomphales conduisant à son Olympe ; enfin sur des régions dépassant toutes les splendeurs imaginables.

Pratiquement la marche à l’immortalité s’effectue en tentant sans cesse de se dépasser, de couper constamment les liens qui nous attachent aux plans sur lesquels nous sommes bien établis, en même temps qu’on s’efforce incessamment de lancer des coups de sonde, des reconnaissances et des pointes d’avant-garde sur les plans supérieurs à ceux sur lesquels nous stationnons. « Quo non ascendam » et « Excelsior » sont les devises du Pèlerin de l’Éternité..

A la lumière de ce qui précède, le problème contradictoire de l’immortalisation de la conscience consiste à voir :

1° Comment la conscience peut s’élever au-dessus du devenir pour atteindre le temps immuable de l’Être ;

2° Comment elle peut y établir un foyer « personnalisé » de conscience particulière.

Beaucoup de lecteurs familiarisés avec les théories courantes sur la réincarnation considéreront ce dernier point comme un faux problème, car ils tiennent pour acquis que le Jivatma relie les incarnations de leur âme à la manière du cordon d’un collier de perles, et par conséquent constitue l’âme permanente des individus. Cette image est doublement fausse du point de vue traditionnel. D’une part, elle considère le Jivatma comme inclus au sein des individualités incarnées, ou tout au moins de leur personne, tandis qu’en fait le Jiva « inspire » cette dernière d’« en haut », tandis qu’Atma reste transcendant et universel dans son unicité. D’autre part le Jivatma conserverait une identité particulière à travers une longue série d’incarnations qui seraient en réalité celles d’un même être, considéré comme l’homme essentiel. Les divers individus existant sur la terre ne renferment pas plus une individualité spirituelle que les clichés photographiques ne contiennent le soleil dont les rayons reflétés par les objets ont engendré une représentation particulière de l’Univers sur la plaque sensible. Dans l’image en question, le cordon et les perles n’appartiennent pas au même monde. Les individus auxquels le Jivatma ou plutôt le Jiva provenant d’Atma, communique la vie, vivent dans le monde des formes arbitrairement limitées et dans le temps évanescent du devenir.

Le Jivatma, tout en agissant sur eux à distance, opère à partir des régions sublimes où la Transcendance spirituelle d’Atma effleure à peine les régions les plus hautes, les plus stables du temps immobile, réceptacle de l’Être tel qu’il se dégage et se précise à partir de l’infini des possibles dans le Non Être. Tandis que les individus engendrés par les cascades créatrices du Jiva émanant d’Atma fonctionnent dans les trois plans les plus limitatifs de l’œuf de Brahma dont ils forment comme le noyau incompressible, le Jiva a son origine purement spirituelle, n’est même pas suffisamment distinct de l’Omnitude pour être inclus dans la sphère existentielle des deux plans « go loka » et « vaikuntha loka », qui entourent l’œuf de Brahman sans être inclus dans ses plans les plus élevés. Il ne faut pas perdre de vue que le Jivatma, loin d’être un être homogène, l’est encore moins que les dualités similaires constituées par les Dieux de la Trimourti et les trois Saktis qui sont leurs principes actifs. En réalité le Jiva est le principe d’action émanant de l’unicité d’Atma. Le Jivatma est constamment présent au sein des individus incarnés par ses émanations, à la manière dont un père qui envoie régulièrement des chèques à un fils vivant dans un pays lointain, est présent dans la vie de celui-ci ; tandis que l’individu n’est en rien présent dans le Jiva d’Atma jusqu’à ce qu’il se métamorphose en personne dans le dépassement de ses caractères essentiels.

Ces explications ne sont qu’indicatives et il faut bien prendre garde d’en détruire toute la valeur de suggestion en leur donnant une acceptation trop formelle et précise. A cause de la grande complexité des phénomènes concourant à l’élaboration des unités de conscience sur tous les plans, on ne peut assimiler les vies successives engendrées par un sillage karmique aux objets produits en série par les chaînes d’assemblage de grandes usines modernes, dont tous les produits d’un certain type de machine sont identiques en tous points. Les phénomènes vivants sont beaucoup moins précis et homogènes même dans le domaine physiologique qui est vraisemblablement le plus simple et le plus limité, assujetti qu’il est aux pressions contraignantes des cadres rigides de la matière. Combien d’enfants nés avant terme, avec le cœur à droite, des doigts supplémentaires, des oreillettes anormales et toutes sortes d’anomalies physiologiques ou psychologiques. Étant donné qu’il y a eu plusieurs milliards de décès depuis un siècle, il n’est pas invraisemblable que, si les phénomènes observés par les Sociétés pour les Recherches Psychiques sont assez nombreux et assez précis pour prouver la survie de bon nombre de trépassés continuant à jouir de certaines facultés de conscience et d’expression, on puisse cependant se demander si tous ces cas ne sont pas plutôt des exceptions aux lois de la vie post-mortem que des manifestations indicatives et exhaustives de leurs modalités ?

D’autre part, les conceptions généralement acceptées en Occident à propos de la réincarnation impliquent le postulat de l’inclusion intime et permanente d’un aspect individualisé d’Atma, au sein d’un agrégat de véhicules de conscience, constituant l’ébauche d’une « personne individualisée ». Cet agrégat de véhicules psychologiques organisés par les efforts vertueux des vivants, se perfectionnerait de vie en vie jusqu’à atteindre une telle élévation spirituelle, qu’il n’y aurait plus aucune solution de continuité entre les véhicules les plus subtils de la conscience et l’Esprit dont ils sont les émanations. Pour employer le langage de la théologie occidentale, on pourrait dire que cet agrégat psychologique entrerait de plain-pied dans le sein du Père, à la hauteur qualitative duquel il serait arrivé. Cette conception repose sur une incompréhension des implications de la Divine Transcendance qui ne peut être présente dans ses créatures que par une action à distance, tandis que les créatures ne peuvent entrer en Dieu qu’en mourant à leur être individuel. Les partisans de cette conception attribuant à chaque homme une âme qui lui appartient en propre, tirent souvent argument de passages d’écritures hindoues ou bouddhistes dans lesquels Vishnou ou le Bouddha déclarent se souvenir de toutes leurs vies précédentes…, ils oublient qu’il s’agit là de consciences ayant atteint à l’Omniscience, à l’Omniconscience simultanée, transcendante au Temps et à l’Espace, celle du haut de laquelle Christ disait : « Je suis l’Alpha et l’Oméga », c’est-à-dire le commencement et la fin simultanés de toute la création, et de tous ses états intermédiaires. On devient Bouddha en atteignant à la Bodhi, connaissance transcendante, synthétisant la connaissance intuitive et globale de la totalité des essences (totalité qui est transcendante à la somme de celles-ci) et la perception intellectuelle discriminative des caractères variés engendrés par les essences dans les créatures dont elles sont les moules idéaux. C’est la faculté ou organe psychologique permettant d’atteindre la Bodhi ou Bouddhi, intellect supérieur ou intelligence rationnelle à l’état potentiel, dans l’adéquation de la conscience avec la somme totale des archétypes de l’Univers. Cette somme de la pensée créatrice n’est autre que Mahat, l’intelligence divine, ou aspect pensant de Brahma dans sa trinité fonctionnelle : Sat (être), Chit (principe de la pensée), Anandâ (félicité absolue). Dans cet état de conscience totalitaire transcendant à toute limitation comme à toute individualité, le Bouddha, « l’illuminé », de même que la conscience divine de Vishnou, principe de cohésion intérieure à toute expression au sein de la création, fonctionnant tous deux dans leur essence située sur le temps immuable au sein duquel tous les instants des durées de tous les êtres, sont perçus, perçoivent et percevront simultanément avec toutes les modalités passées, présentes et futures, de leur perceptions. Les « illuminés » sont pleinement conscients de tous les événements dont la perception a été gravée dans les consciences successives des synthèses conscientielles des divers individus éphémères engendrés par le sillage karmique qui a abouti à leur déification. Mais ils sont également conscients de toutes les perceptions de tous les autres foyers temporaires de conscience depuis le commencement des opérations de la conscience dans notre Brahmanda, notre petit univers solaire particulier. Leur ressouvenir de toutes les incarnations engendrées par ce qui, du point de vue de l’Omnitude, n’est qu’un sillage karmique évanescent, parmi des milliards de milliards d’autres, n’a pas grande valeur démonstrative pour le sort des mortels éphémères. La vérité, tragique pour le vouloir vivre de notre impérialisme personnel, est qu’il y a antagonisme radical entre la moindre trace d’égocentrisme, de conscience claire de notre moi ainsi que de nos intérêts personnels, même les plus légitimes, et l’élévation de notre conscience aux plans du temps immuable de l’éternité, ou plutôt pour ne pas employer ce mot si peu compris et si souvent employé mal à propos, de l’intemporalité. Ce n’est que lorsque notre conscience cesse d’être « nôtre », cesse de rapporter les perceptions et les idées élaborées à partir de ces dernières à son centre personnel et particulier, qu’elle peut passer à travers les fines mailles de la herse rigide qui clôture le monde de l’espace-temps ; et s’épanouir dans les sphères déspatialisées et de plus en plus intemporalisées des plans cosmiques intermédiaires entre « Le ciel des cieux », le plan intemporel des idées essentielles immuables et le monde de l’action pratique sur les trois plans inférieurs de la matière, des sentiments individuels et des pensées concrètes. Il est beaucoup plus ridicule pour un être humain, encore en proie à à peu près toutes les passions courantes, de parler des progrès de son âme divine, que ce le serait pour un stylographe d’exprimer sa satisfaction du succès du livre qu’un auteur a écrit avec lui.

La fausse conception de la réincarnation souvent professée dans les milieux dits initiatiques de libre spiritualité, bien loin de constituer un élargissement et un progrès de la compréhension des choses de l’Esprit est en réalité un tel recul sur les enseignements de la métaphysique traditionnelle de l’Occident qu’elle constitue un véritable avortement. En effet, il y a plus de deux mille ans que les penseurs grecs étaient arrivés à l’idée, exprimée avec force par Aristote, que Dieu était tellement transcendant à la Création qu’il ne pouvait y exercer aucune action directe. Vouloir le faire participer aux faits de l’histoire ou de leurs incidences sur les humains serait un grossier manque de respect à Sa Souveraine dignité, laquelle, disaient déjà les Stoïciens, ne saurait être dégradée jusqu’au point de lui faire assumer des fonctions publiques… Ceci s’applique a fortiori à la notion de l’inclusion, de l’emprisonnement d’une parcelle de la divinité dans les limites d’une conscience humaine dont les modalités sont tellement restreintes et dégradées par rapport à Elle que l’idée en est plus que ridicule.

Cette transcendance absolue du Dieu Suprême, déjà signalée il y a plus de 3.000 ans par l’antique Mazdéisme avec son Zerwan Akarana, a inspiré le Bouddha dans sa réforme de l’Hindouisme lorsqu’il enseignait l’absence d’un principe permanent individuel, autrement dit d’une âme éternelle particulière au sein des humains. Mais la signification réelle de cet enseignement a été généralement très mal comprise en Occident. En effet on l’y a souvent interprétée comme une négation non seulement de l’existence d’une âme spirituelle individuelle (quelle contradiction dans les termes) dans les hommes, mais aussi de celle d’une Anima Mundi, d’un Principe Spirituel de l’Univers. Remarquons d’abord que, ainsi que nous l’avons signalé [1], il y a une différence non de degré mais de nature entre l’Âme du Monde d’un univers solaire comme le nôtre et le « Grand Dieu de Grand Dieu », « le Vrai Dieu de Vrai Dieu », l’Origine Absolue de toute vie. Les myriades d’Univers sont engendrées par des relais de l’acte créateur du Père au plus haut des Cieux, relais que la Thora Judaïque considère comme des Sarim, les Hindous avec leur génie analytique comme des Trimourtis, des Trinités opératoires. Loin d’avoir nié l’existence d’une réalité Spirituelle transcendante, Bouddha a au contraire voulu lui restituer toute sa valeur infinie en la débarrassant des scories dégradantes accumulées sur sa lumière éblouissante, par les mythologies qui ont profané la sublimité de l’Esprit en le revêtant des oripeaux d’affabulations de vies et d’aventures personnelles, de représentations de Dieux « historiques », ayant été plongés dans les remous de l’Espace-Temps.

Les civilisations encore puériles peuvent avoir besoin de recourir à des contes de Fées et à de belles légendes pour rendre vivantes à l’esprit des hommes-enfants les grandes lois éternelles et universelles de la morale. Mais, dès que l’intelligence humaine a atteint l’âge adulte et peut s’élever au monde des abstractions, cette prolifération d’histoires édifiantes et de jolies images risque d’arrêter l’essor des consciences vers la spiritualité en les lançant sur les voies de garage des cultes des formes figurées empruntées à notre monde terrestre à propos duquel Jésus a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». L’interdiction par Moïse de toute représentation graphique de Dieu montre que les Israélites, ou du moins leurs élites, avaient déjà atteint la pleine maturité spirituelle il y a plus de trente siècles. Le Bouddha n’a fait que la reprendre sur le plan intellectuel en recommandant à ses disciples de ne pas perdre leur temps à des discussions sur la nature de Dieu. Elles ne pouvaient aboutir qu’en un verbiage inadéquat. La seule démarche raisonnable consistait à tarir la source de la souffrance en cessant de désirer les biens illusoires de ce monde, afin de ne plus être amené par ce désir à commettre des actions dont les conséquences karmiques perpétueront l’existence de cette vallée de larmes qu’est le monde de la division et des conflits.

Le Bouddha ne faisait qu’esquisser à nouveau la haute doctrine de l’Advaitisme, ce couronnement transcendant de l’Hindouisme et qui consiste en l’affirmation que Dieu est Un sans second, « Ekam advaitam ». En dehors de lui il n’est aucun être réel… et la seule réalité au sein de la conscience humaine est la projection effulgente de l’Être Unique « Tat » qui faisait dire aux vieux Rishis, « Tat twam Asi », « Tu es Cela », autrement dit : « Tu es Cela (ou tu n’es rien), mais si tu es Cela, tu n’es pas l’individu historique particulier, que tu te parais être ». Cette affirmation de la nécessité de l’Unicité de la Divine Transcendance a été également réaffirmée avec force et majesté par l’Islam dans sa Wahidya [2], tandis qu’une des plus hautes cimes de la Spiritualité Chrétienne, Saint Jean de la Croix, mettait les âmes assoiffées d’union spirituelle en garde contre la complaisance envers les visions d’aspects formels des personnes célestes [3], dont la contemplation les détournerait des voies menant réellement à l’Union Divine.

L’idée de l’existence de myriades d’âmes divines éternelles ou æviternelles [4], identiques en substance à Dieu semble donc assez facile à rejeter. Elle est trop incompatible avec l’Unité Absolue de l’Esprit Divin et conduit à un invraisemblable Polythéisme. Mais alors, comment concevoir l’extension du Karma à une suite d’incarnations individuelles, extension solennellement indiquée par l’Écriture Sainte enseignant que les fautes des parents retombent sur les enfants jusqu’à la septième génération ? Notons d’abord que la connaissance du rôle des chromosomes jette un jour nouveau sur la continuité d’une lignée spécifique à travers divers naissances. Nous verrons plus loin comment, sans faire intervenir la participation d’un principe spirituel unique on peut décrire la constitution d’un sillage karmique provoquant les incarnations d’une succession d’êtres humains appelés à la vie pour : « la réalisation des prescriptions de la loi ».

Signalons pour l’instant que, parallèlement à ce processus de création et de liquidation de karma, l’idée de l’existence d’un autre processus par lequel la création serait capable d’engendrer des fruits spirituels capables de remonter à la Source originale de toute vie n’est pas nouvelle. Ce processus avait déjà été indiqué par Platon, décrit par Plotin et inspira une quantité de philosophies du dépassement ainsi que toute une école de la littérature contemporaine dont le principal représentant a été Renouvier avec son personnalisme et dont sur des bases différentes, le « Manuel de Déification » de Jules Romain et l’ouvrage si intéressant du Professeur Souriau, « Avoir une âme », sont parmi les exemples récents les plus explicites en ce sens. Cette idée a été également exposée par l’école conditionnaliste, mouvement protestant de la fin du XIXe siècle. Se basant sur le texte de l’Écriture : « le châtiment du péché c’est la mort », et pour exonérer Dieu de la double accusation d’injustice et de cruauté, cette école affirmait que la damnation éternelle n’existait pas, car un châtiment infini pour une faute commise dans le temps et l’espace, c’est-à-dire finie, serait incompatible avec la justice divine. Donc après que les âmes des damnés auraient éprouvé dans un enfer temporaire les châtiments correspondants aux crimes qu’ils avaient commis, elles seraient annihilées, disparaîtraient complètement. Il en était de même pour les âmes qui, sans avoir commis des fautes conduisant aux souffrances effroyables de l’enfer, n’avaient pas su mériter la vie éternelle. Après un purgatoire où les souffrances et la félicité étaient dosées d’après leur mérite et démérite, elles s’endormaient tranquillement dans l’éternel sommeil d’une éternelle nuit. Donc plus de souffrances éternelles incompatibles avec la justice et l’amour d’un Dieu conçu selon le modèle humain, mais d’un homme bienveillant et juste, supérieur aux passions féroces et fantasques des tyrans assyriens. Enfin si les âmes avaient su profiter des grâces mises à leur portée par la présence divine au sein de la Création ; en particulier par la Divine Incarnation de Christ, elles pouvaient accéder à la Vie Éternelle en se greffant sur le corps glorieux du Rédempteur que sa divine Incarnation a mis à la portée des êtres que la Chute a précipité de la Splendeur de la Gloire Divine dans les ténèbres opaques et les illusions décevantes et dangereuses du monde du Tentateur.

Il nous faut faire un effort suprême pour rejeter une fois pour toutes la tendance à juger des problèmes et des faits universels au moyen de notre petite raison courante engendrée par le point de vue extrêmement limité et radicalement illusoire que nos sens nous donnent sur l’univers. Certes l’homme est bien la mesure de toutes choses, comme le pensait Protagoras, mais il s’agit de l’homme réel, celui qui est semblable à Dieu : « Pur Esprit, omniscient, omnipotent, infiniment bon, infiniment parfait… », celui en vue de la naissance duquel le monde a vraisemblablement été créé et qui est encore à venir chez les humains vivant sur la terre, car le seul fait de sa naissance en entraîne la disparition dans l’homme de l’histoire, de l’individu. C’est cet homme là que nous avons à devenir, et probablement dans l’espace d’une seule vie. Heureusement que nos petites individualités ne sont pas seules dans cette prodigieuse entreprise. Elles sont soutenues, elles sont portées, elles sont entraînées vers le but sublime de la création par « un plus grand que soi », par le Premier né du Père Auguste de tous les Univers, par le Sacré Cœur de toute la création. Par la double action de la « Vis a Tergo » (l’élan vers Dieu qu’il imprime en toutes les créatures dès leur formation) et de la « Vis a Fronte » (attraction exercée par la Divine Perfection au terme de la création sur les âmes dont l’intuition spirituelle s’éveille), il appelle toutes les créatures qui ne s’opposent pas délibérément à son action (ce qui constituerait proprement le péché mortel) à rentrer dans le sein du Père sur les ailes de l’amour. Le Paraclet, le Consolateur en éveillant dans les consciences prisonnières des prestiges du monde, l’intuition de la présence du « Royaume des Cieux » au sein non seulement du cœur humain, mais de l’aspect essentiel de toutes les créatures peut bien être une source de réconfort pour l’âme. Mais ce n’est qu’en suivant l’injonction de Jésus « abneget semet ipsum » en renonçant totalement à soi-même, à tout ce qui constitue les divers organes psychiques de son individualité distincte pour « suivre » Celui qui est le Lieu sacré du passage de l’aspect créateur de l’Esprit au Père absolument transcendant, que la créature, la conscience s’évadant de l’Espace, du Temps et de toute l’œuvre des six jours peut rentrer dans le Sein du Père, en cessant « d’exister » dans son « personnage » pour redevenir ce qu’elle était « au commencement ».

Revenons à l’aspect pratique de notre problème : comment amener à l’immortalité, c’est-à-dire à l’intemporalité de l’Être, un foyer de conscience individualisé par son identification avec une localisation temporo-spatiale dans le devenir, le temps fluide de l’histoire, localisation résultant du sentiment d’opposition à tout ce qui n’est pas un des éléments informateurs et formateurs de cette conscience ? Ceci quand on sait que l’ascension de la conscience dépend essentiellement de l’abandon de l’égoïsme et des inspirations égocentriques et centripètes que celui-ci impose à l’action créatrice de l’homme. Surtout si l’action créatrice, avant même que d’atteindre les objets extérieurs, porte en premier sur la création des véhicules de conscience et leur conservation sur les divers plans du devenir.

On est pris dans le dilemme. Pas d’ascension vers l’intemporalité et l’immortalité sans destruction des véhicules d’égoïsme et de particularisation qui enchaînent le Prométhée humain sur le roc de l’espace-temps avec ses cycles récurrents de naissances et de morts sur les vagues successives du temps qui coule. Et pas d’immortalité pour l’homme que nous sommes, sans persistance d’une forme de soi-conscience. En dehors des grands mystiques et d’autres géants spirituels, aspirant de toute leur âme à se perdre complètement en Dieu dans un total élan d’amour ; ce qui intéresse la plupart des croyants n’est point l’assurance qu’ils finiront par se fondre dans le sein transcendant de l’Unité spirituelle, dans un anonymat semblable à celui des gouttes d’eau momentanément jaillies au-dessus des vagues et qui retombent dans l’Océan. Dans son vouloir vivre en quelque sorte fondamental, l’homme veut atteindre à une immortalité personnalisée, il aspire. à sortir des flots agités et constamment menaçants du devenir, pour entrer dans la paix éternelle du havre de grâce et dans la perdurée de l’être particulier de son essence ; si l’on peut risquer cette contradiction.

En analysant les possibilités de conscience et de fonctionnement qui s’offrent à nous après la mort, en vertu de la théorie fonctionnelle de la création de la conscience que nous avons esquissée à partir de l’Hindouisme, on arrive au tableau suivant de la vie après la mort.

Tout d’abord – une période plus ou moins longue, mais pouvant durer des siècles pour des âmes très attachées à leurs corps et aux biens terrestres, et pendant laquelle l’âme reste en contact avec le monde visible et peut y produire des effets surtout si des médiums spirites lui procurent du magnétisme ou des substances ectoplastiques permettant les manifestations.

Puis vient la période de réorganisation et de reviviscence des dynamismes mnésiques accumulés au cours des expériences terrestres. Nous avons vu que cette période peut être conçue comme composée de trois phases successives. En premier, reviviscence des sentiments, en passant des plus grossiers et violents aux plus subtils et bienveillants, ces derniers étant beaucoup plus viables que les premiers. Puis vient la reviviscence des pensées concernant toutes les activités matérielles. Enfin vient la reviviscence des pensées abstraites, idées générales qui sont encore centrées dans la conscience individuelle, mais qui au lieu d’être centripètes, c’est-à-dire considérées dans leurs rapports avec le sujet, sont des projections purement centrifuges de la conscience vers les relations entre les objets extérieurs aux normes desquelles elle s’intéresse.

La vie de la conscience post-mortem est très différente dans ces diverses périodes. Au cours de la première, avant que l’âme se soit définitivement repliée sur elle-même par le reclassement de tous les étages psychologiques, elle reste capable de recevoir du magnétisme et des substances psychiques des humains, et ceci lui permet d’avoir encore des activités cohérentes, mais relevant d’avantage des automatismes et des réflexes que de propos délibérés.

A ce degré de la vie post-mortem la réincarnation d’une conscience individualisée correspondant aux descriptions des spirites reste possible. Lorsque ce qu’on pourrait nommer « un paquet de karma mûr » a engendré la naissance d’une conscience individuelle destinée à en être l’agent d’accomplissement, il peut se faire que la vie terrestre de celle-ci soit interrompue par une cause fortuite appartenant au secteur d’indétermination dont la Physique moderne a signalé la présence au sein du déterminisme universel. Si la mort a lieu accidentellement avant que le karma qu’elle doit « achever » ait été accompli et si cependant les véhicules conscientiels nécessaires à cet « achèvement » ont .été suffisamment collectés et formés pour être arrivés à la conscience claire ; ceux-ci peuvent après la mort, être réincarnés immédiatement en une nouvelle matrice féminine, sans repasser par tout le cycle des désagrégations post-mortem des véhicules de conscience qui n’ont pas réalisé la fonction qui avait « nécessité » leur formation.

Ceci explique les nombreux cas authentifiés de réincarnation d’enfants très peu de temps après leur mort et clans le même pays. Le karma est mûr, c’est-à-dire les circonstances historiques sont appropriées à son épuisement, un individu formé en vue de l’épuisement de ce karma étant supprimé prématurément, un autre est immédiatement formé pour prendre la suite, et reçoit suffisamment l’empreinte des expériences réalisées dans les premières phases de la vie consciente pour transporter celles-ci dans le subconscient du nouvel individu et permettre leur rappel à la mémoire.

Cette faculté de rappel et de mémoire d’une vie antérieure peut même être consécutive à des vies ayant atteint l’âge adulte, comme celle de l’officier de carabiniers de la restauration dont le Colonel de Rochas avait décelé la réincarnation dans l’âme d’une femme de charge de l’École Polytechnique. Les modalités des champs d’expérience où cette dernière était placée par le destin indiqueraient que la nature du karma à épuiser dans le cadre de la civilisation française portait sur des phases de conscience assez élémentaires pour que leurs possibilités d’expression n’aient guère été modifiées entre 1830 et 1900. Les nécessités karmiques auraient ainsi trouvé des possibilités d’accomplissement sans qu’il ait été nécessaire que les structures psychologiques organisées dans l’incarnation du Carabinier aient été détruites à la suite des processus de leur cristallisation après la mort. Cette interprétation de l’origine des faits de réincarnation authentique peut expliquer la production de ceux-ci pendant des siècles après la mort de l’entité réincarnée. Cependant il est rare que ces cas bien vérifiés remontent à plus d’un siècle ou deux. Nous n’avons par contre pas connaissance de faits établissant avec certitude une série de réincarnations d’un même véhicule conscient. Il ne faut pas confondre les réincarnations du. sujet conscient avec la réception par certains médiums de messages provenant d’entités parlant des langues, disparues depuis de millénaires et qui peuvent très facilement s’expliquer par l’association du médium avec le subconscient racial dans un phénomène ressortissant de ce qu’on nomme la psychométrie, c’est-à-dire l’évocation de souvenirs historiques ayant entouré certains objets antiques.

Par contre, dès que le reclassement a eu lieu, la conscience perd sa spontanéité et sa réceptivité et l’intuition n’existe plus qu’à l’état passif et rétrospectif au sens étymologique du mot.

Cependant cette rétrospectivité de la conscience tend à s’atténuer lorsque la troisième période commence, celle de la reviviscence des expériences les plus élevées de la vie qui vient de s’écouler, celle des envolées idéalistes et spéculatives qui, passant en quelque sorte à travers les barreaux de la partie médiane du Mahar Loka, se sont élevées jusqu’aux plans les plus élevés de celui-ci, ou même de ceux de la contemplation en Dhyana ou même en Tapa Loka. L’appropriation des substances de ces plans qui a permis à la conscience d’y prendre pied, n’a pu être réalisée que parce que celle-ci s’était élancée vers ces plans avec des élévations de pensées et de sentiments impersonnalisés qui lui ont permis de se synchroniser en quelque sorte avec l’écoulement de plus en plus lent du temps de la conscience sur ces plans proches de l’éternité immobile, au voisinage desquels l’extase avec sa transconscience immobile et illimitée [5] a conduit l’âme.

En soi, une extase qui atteindrait réellement à la cime de la triade supérieure de la conscience, aux sous-plans supérieurs de Satya Loka, amènerait la conscience à la limite de l’éternité ou de l’intemporalité, dans la plénitude du vide de la conscience personnalisée. Dans ce cas, la reviviscence des créations psychologiques de la conscience sur les plans supérieurs de la pensée, s’achèverait en une « explosion » dans l’éternité universelle, intemporelle et impersonnelle. Ceci serait la disparition du sujet, et par conséquent le contraire de son immortalité.

Ainsi l’élévation des consciences sur la voie du retour au Créateur, s’achèverait dans une annihilation totale. Alors se poserait la question angoissante de la validité de la création. Si l’homme ne pouvait créer que des reflets illusoires et éphémères sur les vagues du temps, lui-même éphémère en dernière analyse, et si les évolutions les plus réussies d’élans vitaux créateurs ne pouvaient se terminer que par un retour complètement anonyme et indifférencié, à la « Fons et origo » transcendante à laquelle il est impossible d’apporter aucune contribution quantitative ou qualitative, quel sens et quelle valeur la création pourrait-elle bien avoir ? Naturellement les explications de la création par le besoin d’amour que Dieu pourrait avoir, ou par suite de Sa nature de Créateur qui est de créer, ou encore par manière de jeu, pour s’amuser, ne supportent pas l’examen. Un Absolu qui aurait des besoins, ce qui suppose l’existence de quelque chose en dehors de Lui, est impensable, et relève de l’Anthropomorphisme naïf auquel Voltaire a décoché sa fameuse boutade : « Si Dieu a fait l’homme à son image, celui-ci le lui a bien rendu ».

Créer un univers pour le faire ensuite disparaître entièrement nous paraît être un geste absolument gratuit. Le créer pour permettre à des âmes d’atteindre à la vie éternelle dans les félicités des cieux décrits par les religions personnelles, pendant que d’autres âmes, également appelées à la vie éternelle, seraient livrées aux tortures infinies de l’enfer, ne serait pas gratuit, mais vraiment monstrueux. En effet, ainsi que Victor Hugo l’a si bien dit : « Les souffrances des damnés empêcheraient les justes de goûter les félicités célestes ». La théorie généralement acceptée aux Indes, admettant que l’enfer et le Paradis sont temporaires et exactement proportionnés en durée et en qualité à la vie des humains, satisfait aux exigences d’une justice rigoureuse. Cependant, si on regarde de plus près, elle laisse insatisfaite l’aspiration de l’individu à la vie éternelle personnelle.

Les consciences individuelles, en s’élevant sur les divers sous-plans de la conscience de la personne, ce masque divin voilant l’Infini Transcendant aux regards de ces centres particuliers de conscience, sont soumises à un double processus simultané d’élargissement du champ de la conscience, et d’une atténuation de plus en plus totale de ce que j’appellerai le sentiment de l’égoïcité, de la conscience assez particularisée pour pouvoir penser encore « Je pense » ou « je suis conscient » ou « je suis ». Elles ne sentent plus simplement que « …pensée… », « conscience », « être ». L’intrusion du « Je » dans la conscience ferait redescendre celle-ci sur des plans inférieurs ou persisterait assez de présence spatiale pour permettre l’existence d’une objectivité à l’encontre de laquelle un « je » se poserait, dans la perception de la succession des instants de sa durée intérieure, donc de son historicité.

Il y a donc antinomie entre l’immortalisation d’une âme spiritualisée et la persistance d’une égocité, d’un sentiment de « je » posé en s’opposant à une objectivité extérieure à soi-même. Aussi longtemps que la conscience ne puise son universalisation que dans l’extension illimitée de l’ouverture supérieure de l’entonnoir de la conscience en restant au centre de celle-ci, consciente de son identité particulière en présence d’un espace devenue infini, elle reste attachée par son centre au monde du devenir et de la mort, si lent que soit le déroulement du temps intérieur, sur ses plans les plus élevés. Et. toutes les projections que dans ses moments de communion ou d’extase elle peut lancer en dehors du devenir dans l’éternelle immobilité de l’être, à la manière d’une mère qui, dans un naufrage réussit à lancer son bébé sur un canot de sauvetage avant d’être engloutie par les flots mouvants, sont bien une addition au patrimoine spirituel accumulé sur les deux plans supérieurs à notre univers solaire, les Vaikuntha Loka et Goloka ; mais elles sont impersonnelles, fondues dans l’unité de l’Esprit.

L’ascension à l’immortalité trouve une image assez frappante dans l’évaporation des gouttes d’eau de l’océan. Celles-ci sont constamment agitées et brassées, violentées par le mouvement des vagues, entraînées par des courants variés qui tantôt les mènent vers les profondeurs obscures et tantôt les projettent loin au-dessus des crêtes des lames en gouttelettes individualisées par leur tension superficielle. Mais à peine sont-elles entièrement détachées de la masse océane, qu’elles y retombent sous l’action de la gravitation, comparable au vouloir vivre séparé originel qui amène les projections du Jiva à s’enfoncer dans les remous de l’espace-temps ; tandis que la tension superficielle constituant l’individualité des gouttes représenterait le sentiment d’existence individuelle dû à l’ensemble des mémoires égocentriques et son expérience vitale. Aussi longtemps que cette tension superficielle, cette opposition du « moi » à l’univers extérieur persiste, la goutte retombe. Mais, que cette tension-limite vienne à être dissoute, distendue par la chaleur du soleil, et la goutte d’eau s’évaporant, peut s’élever jusqu’aux cieux. Ainsi ce n’est qu’en perdant son individualité précise pour devenir vapeur que la goutte d’eau peut changer de monde. De même ce n’est que lorsque l’amour propre, le souci de son existence particulière disparaît, sous l’influence de l’amour désintéressé que la conscience débarrassée de son égoïcité peut échapper à la durée intérieure, résultant de l’oppo­sition des instants successifs du temps qui coule, pour s’épanouir infiniment dans l’éternel présent de l’Être originel.

Mais ceci, grâce à l’intermédiaire de la Loi de Karma, n’exclut pas toute possibilité d’immortalité personnelle. On sait que les Bouddhistes font appel au Karma pour expliquer la transmission des caractères bons ou mauvais d’incarnation en incarnation, sans faire intervenir l’existence d’une âme individuelle permanente. Ils remplacent la notion d’une âme individuelle constituée au moyen des reliquats d’expériences des vies successives, par celle de l’agglomération des dynamismes karmiques, engendrés au cours d’une vie, les skandas, en une sorte de traînée d’énergies particulières, passant de génération en génération à la manière du patrimoine d’une famille dont les générations successives peuvent augmenter, le crédit ou le débit, mais sans y perpétuer autrement leurs individus que par les résidus de leurs activités.

Dans la mesure où les actions sont commises sous l’empire des émotions et des représentations collectives engendrées par ce que les sociologues nomment « la pression des faits sociaux », le karma qui en résulte est plus collectif qu’individuel. Or la plupart des individus agissent beaucoup plus sous l’empire des réflexes conditionnés par leur corps physique et leurs appartenances sociologiques que mus par une détermination librement choisie. Il s’ensuit que la majorité des dynamismes karmiques ayant été engendrés sous la pression du déroulement des faits sociaux sont rattachés à la société plus qu’au karma des individus. Comme, suivant Boutroux dans sa célèbre thèse : « De la contingence des lois de la Nature », c’est à peine si quelques personnes par million arrivent à un empire suffisant sur leurs passions pour pouvoir choisir librement leurs actes, c’est-à-dire arriver à la volonté pure, il est vraisemblable que seul un très petit nombre de consciences sont assez évoluées pour engendrer un sillage karmique qui leur soit exclusivement propre.

C’est probablement ce qui a amené Renouvier dans son Personnalisme à penser que la grande majorité des humains n’avaient pas d’âmes individuelles et étaient animés par des âmes collectives. Les groupes d’individus ainsi inspirés par une même âme collective, ce qui, dans une vue assez voisine de celle des âmes sœurs, expliquerait assez les similitudes de caractères et de goûts entre personnes n’ayant aucun lien de parenté, vont en se rétrécissant à mesure que les individus qui les constituent enrichissent leurs gammes de réactions à la vie, c’est-à-dire, leur faculté de créer du karma plus différencié dans ses expressions. Comme ce serait non pas les vouloir vivre d’âmes individuelles, mais les nécessités d’expression du karma qui, selon le Bouddhisme provoquerait les naissances humaines, l’enrichissement des causes karmiques amènerait au sein de l’ensemble d’un sillage karmique, l’apparition de foyers secondaires de déterminations, de natures semblables, qui engendreraient l’éclosion d’individus dotés de facultés psychiques et des moyens d’action correspondant à l’accomplissement de faits qui, suivant l’expression biblique, « étaient écrits ». Ceci rétrécirait progressivement le groupe des créatures animées par ces âmes collectives au sillage karmique de plus en plus caractérisé, et différent du « tout venant » des actes des individus grégaires. A la limite, les individus animés par ces âmes-groupes hautement développées et caractérisées, seraient capables d’une telle clarté dans la perception des mobiles de leurs actes, c’est-à-dire atteindraient à une individualisation si précisante de leurs actes, que les conséquences karmiques de ceux-ci ne peuvent s’accomplir qu’à travers un seul individu hautement caractérisé. Le sillage karmique, de collectif deviendrait ainsi individuel, et provoquerait la naissance d’un individu doté d’une personnalité relativement forte et hautement particularisée, autonome.

Les individus ainsi constitués, créent des sillages karmiques suffisamment caractérisés pour continuer à ne pouvoir s’exprimer que par un seul individu qui héritera ainsi du karma bon et mauvais dont son prédécesseur avait hérité et auquel il avait apporté une contribution toute personnelle. Mais, à moins que les individus en question n’arrivent à créer dans leur vie unique une unité indépendante de vie spirituelle sur les plans de l’intemporalité, auquel cas il y aurait entre les deux incarnations un lien spirituel supérieur aux simples skandas karmiques et qui correspondrait presque à l’âme divine que tant de réincarnationnistes s’attribuent si facilement, le centre de conscience constitué par cette âme individualisée ne survivra pas à l’épuisement de son contenu psychologique par les opérations de la seconde mort, tandis que son bagage karmique entraînera la naissance d’un autre agent unique d’exécution. En réalité, les âmes ainsi arrivées à l’être individuel, ont encore à faire face à tous les obstacles décrits plus haut avant de pouvoir atteindre à la vie éternelle.

Cependant le Bouddhisme, tout en niant l’existence d’une âme spirituelle individualisée chez les hommes ordinaires, admet la possibilité pour les humains doués de facultés élevées, de se hausser à une individualisation karmique capable de tenir lieu d’unité de conscience et persistant à travers les incarnations, puisqu’ils décrivent des sages qui en arrivent à leurs dernières incarnations, n’ayant plus que quelques vies, plus que trois ou quatre, plus que deux, plus qu’une vie, à subir avant leur arrivée au Nirvana.

Ainsi la théorie courante de la réincarnation attribuant à chaque humain un principe spirituel individualisé, serait conforme aux faits pour les consciences engendrées par la causalité d’un courant karmique individualisé, lorsqu’elles ont pu créer un centre cohérent d’action sur les plans supérieurs au monde des formes.

Bien qu’arrivées au point où elles sont capables de fonctionner au-dessus des courants rapides du temps étroitement lié à la spatialité des mondes soumis à la caducité périodique des cycles, du karma, temps qu’on pourrait aussi qualifier de cyclique ; ces âmes spiritualisées seraient contraintes à retourner dans les cycles du devenir par la pression, qui est aussi un appel, des dynamismes karmiques tendant à s’accomplir.

C’est pour ces âmes d’élite déjà mûres pour l’intemporalité que les exhortations du Bouddha au détachement, au quiétisme, prennent toute leur valeur, ainsi que les théories du Créativisme conduisant à la fois au désintéressement vis-à-vis du monde historique et au dépassement des niveaux de conscience déjà atteints, à l’appel d’aspirations toujours plus pures vers des formes toujours plus élevées d’adoration de l’Unique Transcendant. Ces âmes, déjà établies par leur sommet sur les plans de l’immutabilité, sont soumises à la réincarnation jusqu’à ce que soit épuisé tout le sillage karmique qui a été à l’origine de leur éclosion dans le devenir. Après la disparition de ce lien, elles conservent, comme les Bouddhas de Compassion, assez de relations avec la manifestation pour pouvoir y œuvrer dans une action auxiliatrice au service du Grand Œuvre en aidant à l’élévation des consciences incarnées à des plans toujours plus hauts de l’harmonisation intérieure avec la loi de l’Univers. Tandis que les Bouddhas qui entrent dans le Nirvana sans aucune intention de retour vers les humains en proie aux prestiges du Suprême Tentateur, dépassent complètement toute possibilité d’existence personnelle, les Bouddhas de Compassion, les Sôters, conserveraient leur individualité spirituelle jusqu’à la fin des Temps historiques de l’Univers, jusqu’à la consommation des siècles.

Le Karma, bien que ses effets soient projetés dans l’espace-temps, est, à l’origine de ses dynamismes, situé dans le seul temps, sans aucun attachement contraignant aux plans de l’espace-temps. C’est sur les sous-plans supérieurs du Tapa Loka, au-dessus des différenciations spécifiques qui vont organiser les individus sur les plans du monde des formes, que réside ce qu’on pourrait appeler l’essence de ses dynamismes. C’est à partir de ces hauteurs que le Karma projette leur puissance et leurs énergies contraignantes aux lignées de causes et d’effet constituant comme un sillage individualisé de causes qui engendrent la création d’individus destinés à permettre la réalisation des nécessités existentielles cosmiques, à « permettre à la loi de s’accomplir », comme il est dit maintes fois dans la Bible.

A partir du moment où l’âme est capable de projeter fréquemment au-dessus du devenir des valeurs temporelles, c’est-à-dire échappant aux écoulements de la durée intérieure bergsonienne, elle agit sur les plans transcendants au devenir, y « prend pied » en quelque sorte, pour emprunter cette expression aux sublimes images de Plotin dans sa description de l’ascension de l’âme sur le degré final de la Beauté Suprême, là où elle atteint sa Source Transcendante.

Sur ce plan sublime où le devenir s’achève en Être immuable et homogène, c’est-à-dire pur, et d’où non seulement toute forme, mais aussi toute possibilité de localisation de conscience ont disparu avec la moindre trace de spatialité, comment concevoir la possibilité d’une existence personnelle ? Ou plutôt, puisque toute existence, c’est-à-dire : possibilité de poser son être « à part », est ici impossible, comment concevoir la possibilité qu’une conscience, arrivée à l’ubilocation simultanée de l’esprit élevé au-dessus de toute implication, non seulement dans l’espace-temps, mais même dans le temps pur du devenir en voie d’intemporalisation, soit distincte d’autres consciences arrivées également à l’Unité de l’Être dans l’immobilité du temps-réceptacle de la Création intemporelle ?

Ceci est en effet logiquement impossible du point de vue de la pure transcendance de l’Unité Absolue. Mais en se plaçant au point de vue de « la Maison du Père Céleste », celle dans laquelle « il y a plusieurs demeures », on peut envisager la possibilité pour l’homme d’atteindre à la même intemporalité que les « Bouddhas de compassion » qui, bien qu’arrivés au Nirvana, ne sont pas complètement annihilés. Essayons d’expliciter cette conception :

La répétition des phases de conscience transcendante de l’extase, extravase en quelque sorte la conscience individuelle hors de ses véhicules les plus subtiles des trois plans de la personne, pour l’élever à une dissolution provisoire sur les plans transcendants à tout devenir, en y laissant chaque fois la trace des dynamismes spirituels qui ont élevé jusqu’à l’intemporalité absolue de l’Être les élans extatiques venus du temps où règne encore la fluidité. L’accumulation de ces aboutissements de dynamismes engendrés par une conscience encore localisée, en une valeur particulière des plans les plus spiritualisés du devenir, qui sont par conséquent les plus épurés des particularités individualisantes, engendre sur le plan de l’Être, non pas une essence particulière, ce que seul le Créateur peut réaliser dans l’intemporalité originale, mais comme un sillage karmique. Il ne s’agit naturellement pas là d’un mouvement, ce qui impliquerait à la fois l’inclusion dans le temps devenant et aussi dans l’espace, mais une sorte d’intensification ontogénétique, une sorte d’accumulation d’Être, comparable, mutatis mutandis, à l’accumulation des mémoires qui engendrent l’habitude sur des plans grossièrement inférieurs de la conscience édulcorée par les relations objectives, sur le plan de la conscience de Jagrat, à l’état de veille, dans le monde des perceptions sensorielles.

Cette accumulation de ce qu’on pourrait appeler des échos de dynamismes créateurs, a lieu sur un plan d’où sont bannis tout mouvement, toute forme particularisante et toute forme élevée de conscience d’identité individuelle résultant non de la comparaison de la soi-conscience avec des données objectives, ce qui la précipiterait sur les sphères inférieures de la spatialité, mais de la comparaison purement subjective, entre des moments successifs de la conscience sur l’écoulement de la durée intérieure.

Sur ces hauteurs sublimes, toute soi-conscience, même sous les formes les plus dépouillées que nous puissions concevoir, disparaît nécessairement. Les efforts ontogénétiques de la conscience atteignent à la limite suprême de l’implication dans l’écoulement de la durée intérieure. Mais les efforts héroïques de dépersonnalisation de l’âme qui tend vers Dieu, c’est-à-dire à s’abolir en Lui, sont animés par les énergies spirituelles venant de l’aspect divin d’où provient le Jivatma, dont on se souvient qu’il procède de Paramatma, de l’Absolu par l’intermédiaire de Pratyagatma, lequel à toutes fins utiles, peut être considéré comme la réplique hindoue du Sacré Cœur de Jésus.

La compréhension de la vraie signification du mot Jivatma dont l’usage erroné a engendré une erreur capitale dans la compréhension de l’Hindouisme par les Occidentaux, est si importante que nous devons y revenir une fois de plus. Pour comprendre la nature réelle de Jivatma, il faut s’efforcer de comprendre ses relations avec Pratyagatma et Paramatma : Il y a entre eux des différences d’ontogenèse, des modifications de leurs rapports avec l’acte créateur. Dans leur Essence, il n’y a qu’une seule et unique Transcendance, absolument comme dans la Trinité Chrétienne, où le Père, le Fils et le Saint Esprit sont consubstantiels, ne formant qu’un seul Dieu en trois Personnes. Seulement, ce qui différencie la notion hindoue, Paramatma, Pratyagatma et Jivatma sont sur trois plans différents en ce qui concerne l’acte créateur. Paramatma est totalement supérieur aux cascades génétiques. Pratyagatma est l’origine virtuelle de tous les prises de conscience dans l’Univers [6]. Jivatma en est l’origine actuelle, le début de l’écoulement des énergies créatrices. Ces trois aspects sont indissolublement liés à l’origine de la création. On pourrait les traduire en se référant à leur nature, en disant que Paramatma est « Esprit transcendant », même à la position de son propre être. Pratyagatma est l’Esprit potentialisé et Jivatma l’Esprit principe, d’actions. Mutatis Mutandis, on peut dire qu’il y a entre l’Atma animant les Jivas et ceux-ci, les mêmes relations qu’entre Renault et une Dauphine sortie de ses usines. Dans la cascade ontogénétique donnant vie à la Dauphine, Renault, élevé au-dessus de l’actualité, joue le rôle de Para Brahm ou Paramatma, les Actionnaires capitalistes, leur assemblée et le Conseil d’Administration jouent le rôle de Pratyagatma, tandis que dans la Syzygie de Jivatma, les ingénieurs et les ouvriers représentent l’Atma, et les machines, les Jivas, desquels sortent les voitures dont l’élan à travers les possibilités illimitées de l’Espace est semblable aux sillages karmiques créés par les véhicules psychologiques engendrés par les Jivas. N’oublions jamais que pour les Hindous, même peu cultivés, Atma est une essence universelle complètement indivise et que lorsqu’ils disent Jivatma, ils entendent non pas une parcelle, un fragment, une étincelle d’Atma, mais un mouvement créateur émanant de lui sans que sa substance y soit davantage incluse que dans n’importe quel autre lieu, n’importe quelle autre relation dans l’univers. Pour éviter la perpétuation de cette erreur chez les Occidentaux, il ne faudrait plus dire Jivatma, mais parler de Jivas d’Atma. Et surtout, il ne faut pas oublier qu’Atma est l’aspect subjectif du Créateur, sa prise de conscience de Soi-même et de ses activités. Celles-ci sont engendrées par son aspect de Brahman, procédant de Parabrahm comme Atman vient de Paramatman. Dans le Jivatma, le principe de prise de conscience provient d’une remontée des ébranlements psychologiques résultant des confrontations des perception avec le stock des mémoires subconscientes non pas jusqu’à l’Atman universel et transcendant, mais jusqu’à l’extrême limite des plans les plus subtils de l’Univers manifesté. Au contraire les Jivas variés dans les éléments constitutifs de leurs moyens de manifestation proviennent des activités de Brahman, l’aspect divin tourné vers les proliférations et les exfoliations créatrices. On pourrait presque dire que Brahman est constitué par l’analyse exfoliatrice de ses virtualités créatrices tandis qu’Atman serait la synthèse unique de leurs corrélations psychiques. En tout cas retenons que lorsqu’il s’agit « (des) » Jivatmas, la pluralité n’appartient qu’aux jivas, les germes d’action tandis qu’Atman reste toujours unique et indivis. Pour concrétiser la portée de ce qui précède sur la nature de la Trinité humaine : corps, âme et esprit ; le corps est dans l’espace et le temps, l’âme n’est que dans le temps et l’esprit est transcendant au temps comme à l’espace. C’est là un concept fondamental pour la compréhension de leurs natures et de leurs relations réciproques. Il y a beaucoup plus de différence entre le corps et l’âme qu’entre un bloc de glace et la pure énergie dont sont constitués les électrons formant les atomes d’hydrogène et d’oxygène épars dans la forme la plus évaporée de la vapeur d’eau.

Et la différence entre l’Esprit et l’âme est encore beaucoup plus considérable que celle entre l’âme et le corps.

On a vu plus haut que le Jiva d’Atma lui-même ne s’incarne pas dans les créatures dont son aspect temporalisé, le Jiva, engendrait la formation à partir du sillage karmique résultant des activités dont il avait provoqué l’éclosion précédemment. Mais s’il ne s’incarne pas dans les individus successifs dont il engendre la naissance, le Jiva est le demiurge créateur de la lignée en question. Il serait certes exagéré de considérer l’ensemble des Jivatmas, pris non dans leur puissance opératoire, mais dans leur Essence Unique, comme similaire aux Élohim, les aspects opératoires du Saint Esprit dans la Genèse Biblique, mais on pourrait les comparer, sur un plan plus humble, aux Sarim, ces sortes de princes du monde angélique.

Si les Jivas ou actes du Saint-Esprit, à l’instar des Élohim, forment en leur essence une pluri-unité spirituelle, Pratyagatma est encore unique et universel, essen­tiellement présent, d’une présence homogène, mais dans une transcendance absolue à toutes les opérations ontogénétiques des Jivas, comme la transcendance absolue à toute créature et à toute création du Sacré Cœur de Jésus, intermédiaire unique et obligatoire entre le Père au plus haut des cieux et toutes les conséquences des activités opératoires des instruments du Saint-Esprit.

C’est cette vue sublime de l’Hindouisme qui, après quarante années d’opposition nous a ramenés à la profession chrétienne de la nécessité d’avoir recours à l’intermédiaire du Fils pour retourner au Père.

Les énergies spirituelles précipitées par les Jivatmas vers les consciences de plus en plus élevées et après à la création des lignées d’expressions vitales qu’ils ont engendrées et grâce auxquelles ces consciences individuelles peuvent créer des dynamismes sur les plans qu’elles atteignent successivement, ont été transmises aux Jivatmas à travers le Pratyagatma dont on pourrait dire qu’il est leur lieu de confluence dans l’Unité de l’Être, dans le divin centre universel du Sacré Cœur – la Vigne d’où sortent les sarments de Saint Paul.

Les énergies créatrices que les consciences humaines reçoivent de leurs Jivas d’Atma, proviennent donc de l’acte transmetteur de vie de Pratyagatma. Elles sont d’une qualité divine complètement transcendante à la qualité pourtant sublime de monde de l’Être pur. C’est pour cette raison que l’Hindouisme considère le Brahmane, à l’âme spirituellement éveillée et ouverte aux fulgurances divines de sa Sur-Âme, comme supérieur aux dieux de la Trinité de Brahma, Vishnou et Shiva, simples créatures démiurgiques, mais incapables, de même que les Anges, de retourner par leurs propres efforts jusqu’à la Divine Source de leur Être.

Les énergies créatrices des cimes des consciences humaines établies au voisinage de l’Être, toutes chargées de présence christique, de Pratyagatma, peuvent donner aux répétitions ontogénétiques des éclatements conscientiels de l’extase dans l’Intemporalité, comme une caractérisation particularisante par suite de la répétition d’émergences d’énergies créatrices provenant de plus haut que l’Être. De notre point de vue humain, nous ne voyons pas très bien comment une lignée ontogénétique remontant à travers l’Être homogène et intemporel après l’avoir traversé en descendant au cours de la procession hypostatique comme disait Plotin, pourrait engendrer une lignée particulière de projections ontogénétiques qui lui conférerait un être distinct, sans la reprécipiter dans le monde de la multiplicité.

Mais ce serait là perdre de vue la distance qualitative immense séparant les aspects les plus lourds d’énergie tournée vers la création par la Suprême Trinité Créatrice, des aspects, même les plus sublimés du monde de la Création dont font partie le Temps immobile de l’Être et celui-ci même. N’oublions pas que Jésus parlant en tant que Christ, nous a affirmé l’antériorité ou la transcendance de Celui-ci à l’Être. « Avant qu’Abraham fut… Je suis ». N’oublions pas que la succession des divers cieux dont la Théologie Chrétienne fait état, implique une série de gradations d’une subtilité inimaginable, et que même l’ineffable « Ciel des Cieux » est encore bien inférieur à « La Gloire du Père » et à Son Trône.

Le Monde de l’Être, lieu des essences à travers lesquelles toutes les créatures ont été engendrées dans le devenir, n’est qu’un relai du processus de la Création,: engendrant l’Univers dans un acte unique hors du temps. Il est bien inférieur à la Divine Perfection à laquelle le Christ appelle les hommes, mais en les avertissant que pour y atteindre ils doivent renoncer à eux-mêmes, rejeter tout ce qu’ils ont et tout ce qu’ils sont, sur les eaux du temps qui coule, et mourir à ce qu’ils se croient être.

Le plan intemporel et aspatial de l’Être est transcendant à toute forme d’existence similaire à celles avec lesquelles nous sommes familiers dans notre univers temporo-spatial. Toute personne particulière semblable à celles dont nous saluons la formation dans les existences humaines, ne saurait y jouir des facultés et des caractères que nous associons d’habitude avec l’existence individuelle. Il n’est pas cependant impossible que les répétitions des élans des cimes de l’âme vers la Source Unique des qualités spirituelles, puissent engendrer à travers l’unité de l’Être, ce réceptacle des essences dont la diversité se manifestera sur les plans inférieurs ; des sillages d’énergie spirituelle pure et transcendante aux possibilités d’analyse de la pensée humaine et qui soient assez particularisés pour constituer comme des entités: distinctes, bien que contenues dans le sein homogène de l’Esprit. Ce double caractère d’un particularisme subsistant au sein de l’homogénéité de l’esprit serait semblable à la manière dont les électrons sont à la fois des particules distinctes et se fondent dans l’unité ondulante de l’énergie universelle.

Il paraît donc possible que les âmes humaines soient admises à provoquer la formation sur des plans dépas­sant même l’Être actualisé, de sillages de vie créatrice doués d’une réalité apparemment distincte au sein de la Vie Spirituelle, quelque chose comme des Chœurs d’âmes immaculées et translucides contemplant le Créateur dans la pure lumière de l’Unité. Magnifique perspective, aux éblouissantes conséquences et qui justifie la Création. Elle est du reste voisine des vues de la Théologie chrétienne.

Étant donné le caractère illusoire de toutes les créations du monde du devenir, étant donné que l’enfer éternel n’existe pas, étant donné que les souffrances des Purgatoires comme les jouissances des Paradis temporaires entre les incarnations sont illusoires, comme les créatures, et que du point de vue du Réel, c’est-à-dire de l’intemporalité de l’Être, toutes les horreurs de la vie séparée et conflictueuse du devenir sont abolies en même temps qu’elles apparaissent sur l’écran des illusions de la Caverne de Platon ; le problème du Mal qui heurte tellement la conscience morale des Théologiens jugeant la vie du point de vue humain, est un faux problème.

Le Mal, comme le Bien n’ont qu’une existence relative, éphémère, illusoire, dans le seul monde du devenir. Pour quiconque a eu des expériences spirituelles, ce ne sont que des oripeaux détournant l’attention de l’âme des réalités spirituelles à la manière de la cape rouge que les toréadors agitent devant les yeux du « toro » éberlué.

Le fait capital, le fait essentiel, c’est que du mouvement grouillant du monde du devenir, avec ses conflits et ses disharmonies, peuvent naître des entités capables d’élever leurs créations intérieures jusqu’aux plans de la réalité spirituelle. En vertu de l’adage « Fabricando fit Faber », en créant des valeurs spirituelles, les âmes se déifient. C’est la conclusion de Bergson à la fin de ses « deux Pôles ».

Cependant une dernière et redoutable question se pose. Les créatures spirituelles, ces lignées ontogénétiques atteignant à un être qualitatif sur les plans supérieurs à celui de l’Être dans lesquels les Démiurges puisent les modèles et les patrons des créatures qu’ils vont engendrer, sont-elles destinées à disparaître avec le plan de l’Être à la consommation des siècles, ou vont-elles continuer d’être séparément aux abords de la transcendance en pures virtualités potentielles jusqu’à ce que la Cause sans Cause entreprenne une autre activité créatrice dans la Division de Soi-même ?

La conscience humaine recule avec respect et humilité devant un tel problème. Mais Jésus n’a-t-il pas enjoint : « Devenez parfaits comme mon Père qui est dans les Cieux est parfait ». Le devoir de nous élever jusqu’à une spiritualité non seulement pure, mais agissante, mais créatrice, nous a été tracé par Jésus-Christ, comme la Thora enjoint à l’Israélite de s’élever jusqu’à la sainteté du Saint Divin. Faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour nous engager avec toute notre énergie dans la voie du perfectionnement et de la création de valeurs qui nous dépassent. Si nous n’arrivons pas à franchir avant notre mort toutes les étapes qui nous séparent du monde intemporel de l’être pur, du Ciel des Cieux, nous aurons du moins apporté, avant de disparaître, notre contribution d’artisans fidèles à l’accroissement du stock de valeurs spirituelles dont « le grand corps de l’humanité », comme disait Pascal, l’Adam Cosmique du Judaïsme, dispose pour doter les âmes nouvellement formées des facultés qui les serviront dans leur marche ascendante vers la spiritualisation, vers le Salut général au jour du Jugement.

Donc tout homme, même si sa modestie lui interdit de croire qu’il pourra être sauvé dès la fin de cette vie ou même avant sa fin, a encore la satisfaction de penser que par l’honnêteté, la sincérité et l’humilité de ses efforts, humilité qui le rapproche du Sacré-Cœur ou centre de l’Univers, il pourra apporter sa petite contribution à la constitution du véhicule spirituel de l’immortalité de l’humanité dans son ensemble, immortalité à laquelle il pourra être admis dans ses efforts, s’ils ont mérité la clémence du Juge du Jugement dernier. Et cela suffit à donner une valeur magnifique à la vie humaine et à pousser à œuvrer de toute leur âme, de tout leur cœur et de toutes leurs forces, toutes les Bonnes Volontés auxquelles les anges de Bethléem promettaient la Paix dans leur pèlerinage sur la Terre.

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1 Cf. de Marquette. Introd. Mystique Comparée, p. 119.

2 Mystique Comparée, pp. 160 et 167.

3 Mystique Comparée, p. 153.

4 Ayant eu un commencement mais ne devant pas prendre fin.

5 C’est-à-dire déspatilialisée et détemporalisée.

6 ATMAN et BRAHMAN au neutre sont les deux aspects subjectif et objectif du Dieu transcendant tandis qu’ATMA et BRAHMA au masculin sont les aspects subjectif et objectif du Créateur de notre œuf solaire qui n’est qu’un relai individualisé de l’acte créateur du Vrai Dieu de Vrai Dieu.