René Fouéré : Conscience intemporelle et futur psychologique ou technique


10 Jul 2009

(Extrait de La révolution du Réel, Krishnamurti. Chapitre Libération et Vérité – Temps et espace la pensée et ses images. Édition Le Courrier Du Livre 1985)

On pourrait dire que, dans et par son action instantanée, la conscience intemporelle du libéré, qui est aussi énergie, engendre le futur. Un futur qu’elle fait arriver — pour elle-même comme pour autrui — mais qu’elle n’attend pas, dont elle ne ressent pas le « besoin » car elle est déjà tout entière là.

Dans l’ordre vital, au regard de sa perception totale des choses, le futur ne peut être pour elle qu’un présent auquel elle fait face quand, chronologiquement survenu, il est là. Elle n’espère pas en sortir agrandie et ne redoute pas d’être, par sa venue, diminuée.

Quand elle se fait technicienne, elle envisage inévitablement le futur, elle est contrainte de l’imaginer, mais, émotionnellement, elle ne l’appelle pas, ne s’y attache pas. Il sera pour elle l’aboutissement d’une tâche  présente, faite pour elle-même, pour l’amour d’elle-même, et dont elle n’attend rien pour l’accomplissement de sa propre plénitude puisque cette plénitude, qui est déjà et sans cesse présente, n’appelle psychologiquement aucun futur, n’est suspendue à aucun futur pour être « davantage ». La plénitude n’a pas de désir et, d’ailleurs, l’être de cette plénitude n’a ni mesure ni souci de mesure. La mesure n’est pour elle que le cadre ou l’évaluation d’une activité technique, activité qui a ses propres exigences.

En particulier, l’action technique exige ce que nous appellerions une concentration de l’esprit sur la tâche entreprise ; mais l’attention totale dont parle Krishnamurti n’exclut en aucune manière la concentration spontanée qui naît de l’attention. Elle exclut seulement cette concentration qu’on s’impose délibérément et péniblement, en luttant contre la distraction [1]. En fait, il n’y a rien dans les propos de Krishnamurti qui puisse faire obstacle à une activité technique sainement conçue.

Mais, encore une fois, il n’y a pas chez le libéré de besoin personnel du futur. Une tâche est faite ici et maintenant, pour elle-même, parce qu’elle s’impose d’elle-même, et elle engendrera des résultats dans le futur. Aucune conscience agrandie de soi — puisqu’il n’y a pas à proprement parler conscience de soi, conscience égoïque de soi — n’est recherchée au moyen de ces résultats. Ni ne s’en dégagera.

On se rend compte qu’une chose doit être faite pour elle-même, non pour soi. Pour un soi qui, dans la plénitude de la conscience de l’acte, de l’observation du processus de l’acte, est, comme je viens de le dire, absent à lui-même, « impercevable ». Impercevable au sens d’être, par nature, réfractaire à toute perception, si affinée soit-elle ; au sens de ne pouvoir entrer, de façon reconnaissable, dans le champ, dans le domaine, d’aucune perception.
On pourrait dire que ce « soi », source indicible de toute perception, ne peut pas en être l’objet.

[1] Krishnamurti a dit : « Quand vous vous rendez compte que le penseur est la pensée, que celui qui réprime est la chose réprimée, vous éliminez totalement la division. Quand vous percevez réellement la vérité de cela, alors survient l’attention ; dans l’attention, il peut y avoir la concentration dans laquelle vous vous concentrez sur l’exécution de quelque chose, mais elle naît de l’attention. »
(« Questions and Answers », Krishnamurti Foundation Trust Ltd, England, 1982, p. 55).