René Fouéré : Contrainte et Liberté


28 Jun 2008

(Revue Spiritualité, Numéro 24, 15 Novembre 1946)

Aux philosophes qui ne juraient que par la liberté, des penseurs avaient déjà fait jadis une grave et paradoxale objection. « Sans déterminisme, avaient-ils dit, aucune liberté n’est possible ». Rien de moins contestable. La liberté, c’est toujours, en définitive, la liberté d’accomplir un acte. Une liberté qui ne se traduirait pas dans les faits serait une liberté de rêve, un fantôme sans consistance. Mais l’exécution d’un geste ne suppose-t-elle pas l’asservissement rigoureux de tous les moyens intellectuels ou organiques qui concourent à la production de ce geste ? Je ne suis vraiment libre de faire quelque chose que si mes nerfs, mes muscles et mes os sont étroitement asservis aux ordres que je vais leur donner, si toutes les liaisons fonctionnelles sont rigidement, invariablement assurées. Ainsi donc ma liberté, si elle existe, trône au sommet d’une pyramide d’esclavages. Ma pensée elle-même ne peut suivre son cours si les automatismes de la mémoire viennent à fléchir, si la fantaisie s’introduit dans le mécanisme logique. Aucune liberté donc, même la plus intérieure, qui n’implique des asservissements innombrables. Liberté et servitude ne sont donc pas, ne seront jamais des opposés mais des « termes corrélatifs, se définissant l’un par l’autre, indispensables l’un sans l’autre, et constituant des fonctions symétriques de la réalité », de cette réalité qui nous semble paradoxale parce que nous faisons autant d’absolus des fonctions qui apparaissent en elle. Et la liberté est d’autant plus riche, d’autant plus complexe et plus totale que l’asservissement des éléments qui la réalisent est plus profond. En particulier, l’affranchissement de mon esprit est d’autant plus complet que le fonctionnement de mon organisme est plus normal, c’est-à-dire plus assujetti aux normes. Rien ne vient troubler le cours normal de ma rêverie tant que mes divers organes restent dans un état d’interdépendance harmonieuse. Mais sitôt qu’une rébellion se manifeste au sein de ces obéissances innombrables, le libre mouvement de ma pensée se trouve entravé. Mon attention est sollicitée par un point obsédant et douloureux. Je ne suis plus le maitre de mes imaginations. Je n’ai plus le choix de mes représentations. J’expérimente une contrainte qui ramène irrésistiblement le foyer de mon attention sur la région de mon organisme qui se trouve lésée, c’est-à-dire « déréglée ».

Et l’essaim folâtre de mes pensées se rassemble autour de cette lésion maintenant préoccupante. Il s’ordonne en fonction d’elle, prend un caractère nouveau, obligatoire, comportant le bannissement de toutes les images étrangères aux éléments du malaise. Le désordre organique se fait, sur le plan intellectuel, dictateur, et ne tolère pas que l’esprit se perde en vagabondages excentriques, si séduisants qu’ils puissent être.

Par analogie avec ce qui vient d’être dit sur les rapports entre la condition intellectuelle et la condition physiologique de l’individu, nous pouvons entrevoir ce que serait une société idéale. Elle assurerait à chaque citoyen une liberté intellectuelle, c’est-à-dire une liberté d’opinion, complète, moyennant un asservissement rigoureux aux tâches sans lesquelles le fonctionnement matériel de l’organisme social est inconcevable. Dans une telle société, aucune pression extérieure ne viendrait menacer, dans l’ordre de la pensée ou du sentiment, la spontanéité individuelle. En revanche, l’individu serait totalement intégré dans les processus sociaux de la production. Que l’on y prenne bien garde, toutefois, cette intégration, cet asservissement matériels ne constitueraient pas nécessairement une contrainte psychologique. On peut obéir sous le fouet, dans l’insatisfaction ou la révolte. Mais l’on peut aussi obéir par amour et trouver une joie profonde dans cet asservissement volontaire. Un tel asservissement est suprême. Il surpasse en rigueur et en perfection tout ce que la contrainte peut imposer. Ainsi peut-on servir passionnément la société, sans coercition extérieure, par amour pour la société même. Cette soumission éblouie ne lèse personne, dès lors qu’elle est le fait de tous les citoyens.

Elle correspond à la réalisation effective d’une conception communautaire et constitue une formule d’enrichissement social.