Marcel Hennart : Contre la guerre


12 Jul 2010

(Revue Spiritualité. No 14. 15 Janvier 1946)

La leçon de morale peut ébranler une âme. Seul l’Amour peut la modifier.

(Edmond MENZEL).

CAUSES

Tout d’abord, rappelons que les guerres d’aujourd’hui sont en voie de devenir, tout comme leurs sœurs les Croisades, beaucoup plus des conflits de doctrines que d’états.

Nous sommes intoxiqués d’idéaux.

Un chacun y va de ses petites théories. Tout irait bien si des sages discutaient ces projets sans passion partisane, cherchant à tirer de chacun l’élément d’amélioration attendu. Ce serait du parfait humanisme.

Tout irait encore mieux si ces sages obtenaient le minimum de créance. Mais, hélas! il est toujours un profiteur ou un fou (tel Hitler) dont le synchronisme des idées concorde avec les déficiences du moment. Aussi peut-il arriver que ce profiteur ou ce fou conduise le peuple. Et c’est à ce moment-là que tout est à craindre… les problèmes qui eussent été mieux résolus par des gens compétents ne le sont que fort imparfaitement après l’immolation de millions de cobayes; alors quelques-uns commencent à voir clair, mais à leurs repentances d’aujourd’hui s’ajoutent généralement quelques erreurs de demain.

Bref! la guerre est stupide.

Cependant le mal ne serait pas à ce point redoutable si, derrière les fantoches dictatoriaux, on ne trouvait les figures d’un Krupp ou d’un Goering.

Amis du mal comme du bien, ils peuvent se donner à eux-mêmes l’apparence d’honnêtes industriels. Mais leur égoïsme se place si haut qu’ils ne participent guère aux misères des masses, avec lesquelles seules quelques petites largesses établissent parfois le contact.

S’ils n’étaient que de petits agitateurs, le mal ne serait que bénin; mais tout alentour, gravite un monde rivé à leurs intérêts : beaucoup de politiques et en tout cas toute guerre dépendent d’eux.

Ainsi que dit Huxley, les problèmes d’importation et d’exportation, les problèmes de prestige, créent fatalement un accroissement de centralisation chez chaque concurrent. Dès lors, le bellicisme est à craindre l’État trop fort est une menace, l’État trop riche est un appât.

La guerre est un marché.

Cependant, tout irait, si le peuple ne suivait pas les meneurs, Hitler et consort.

Il est courant qu’un chacun se croie plus ou moins intellectuel : on discute beaucoup, mais au moyen de solides arguments trouvés par les maîtres qu’on aime, plus souvent, c’est le groupe qui pense, et non l’homme.

Les conducteurs connaissent la naïveté des foules; ils savent exploiter leurs passions, transcender leur romanesque.

Aussi, les plus grands ennemis de ceux-là sont : d’une part le spiritualisme, d’autre part le libre-examen; ennemis dont ils n’exagèrent, d’ailleurs, pas l’importance… puisque le cinéma, la radio, le journal sont des pâtures normalement bien plus attrayantes (La Fin et les Moyens, chapitre : Éducation).

La guerre est ignoble.

Mais encore, beaucoup diront que c’est un mal nécessaire.

Nécessaire en ce sens : que, lorsque le fauteur de guerre n’obtient plus satisfaction par les moyens pacifiques, force lui est de recourir au poing.

On vous dira que cet état de choses est naturel. La guerre n’est elle point l’expression de la concurrence vitale ? Et cette concurrence ne s’exerce-t-elle point dans tous les domaines du règne animal? Qu’êtes-vous, mes frères, sinon un troupeau de bœufs (boves sueti) parmi lesquels il faut trier?

Cette explication est une concession au facile.

Mais encore, notre mentalité démocratique ne s’accorde guère avec la précellence de la sélection naturelle.

Constater le fait n’est en soi ni bien ni mal. Mais s’y conformer s’oppose à tout respect des droits de l’homme.

Pourquoi un tel, généralement innocent, doit-il être la victime de la vie, plutôt que tel autre qui a su tirer son plan?

Si ce fait est fatal, alors… ne parlons plus de liberté. Si certains l’érigent en principe, à quoi bon la justice?

Bref! la guerre est un pis-aller. On l’a dit, ce n’est un mal nécessaire que parce que les hommes le veulent. Mieux vaudrait, en tout endroit, une économie qui tienne vraiment compte des intérêts de chacun, et non d’abstractions.

Plus de café à la mer, mais le minimum de bien-être pour les peuples!

REMÈDE

Quand on y regarde bien, le remède parait avant tout d’ordre moral, personnel. Ce qu’il faudrait, c’est un sens profond de la vie.

De ce côté, l’Europe pourrait encore revendiquer le christianisme. Cependant, s’il y a eu beaucoup de chrétiens, très peu d’entre eux ont appliqué le fond de leur doctrine. Ce n’était pour beaucoup qu’une religion (au sens péjoratif) ; et, dans les religions, on en arrive facilement aux principes mêmes de la guerre : par exemple, l’archipope Avuakoum fut brûlé, parce qu’il trouvait satanique de se signer avec trois doigts au lieu de cinq.

S’inspirant de la tolérance bouddhique, Huxley a trouvé le remède dans la synthèse des différentes expériences religieuses; il en tire une quintessence.

Déjà le grand Açoka avait dit : « Quiconque déprécie la foi du prochain, abaisse la sienne, en croyant l’élever ».

Le seul reproche qu’on puisse adresser à cette mystique, c’est qu’elle s’adresse uniquement a quelques élus qui ont souvent bien du mal à s’y tenir.

Conformément à sa théorie des tempéraments, Huxley ne prétend d’ailleurs pas rejeter toute espèce de dévotion ou de rituel particuliers mais ce ne sont pour lui que des palliatifs.

Toujours est-il que, si une connaissance assez profonde et bienveillante des hommes accompagne notre éclectisme, là est sans doute la solution de nos maux.

La synthèse mystique est, en effet, une sagesse transcendée, et le moindre pas vers elle est un pas vers la Paix.

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Deux moyens nous appartiennent pour réaliser cet idéal : la connaissance personnelle, puis la libération de soi-même.

Le seul ennemi, c’est le karma qui enchaîne, c’est-à-dire : le péché originel des chrétiens (lié à l’égoïsme et à l’ignorance de la soi-conscience).

Mais comment arriver à réaliser dans nos cœurs cet épanouissement de Dieu?

Déjà le bouddhisme reconnaissait l’excellence de trois khandas : perception, discernement, conscience. Tous trois nécessitent un travail personnel sans répit. Tout d’abord, en tant qu’homme, les khandas nous apprennent notre faiblesse Cette faiblesse, chez le riche, est l’orgueil, cette faiblesse, chez le pauvre, est l’envie.

Comment vaincre l’orgueil?

Ne jugeons pas, ou ne jugeons qu’à regret… les actes et pas les hommes. Quand nous voyons la misère ou le péché, rappelons-nous combien nous-mêmes nous sommes prés de ces malheurs. En effet, d’une part la nuance entre le bien et le mal est imperceptible, donc l’aveuglement est facile; d’autre part, en considération des facteurs : éducation, milieu, force de caractère, hérédité, notre vertu doit nous apparaître autant une grâce que le produit de nos luttes.

En résumé : la vision de notre propre faiblesse est le meilleur motif d’indulgence.

Quant à l’envie?

N’envions pas le riche; la richesse en biens n’est pas le bonheur; et si le riche est mauvais, son châtiment viendra de lui-même; n’assimilons pas sa cause à la nôtre.

N’envions même pas l’intelligence ou la vertu : Dieu a donné par là des moyens d’aveuglement; mais chez tous, une richesse est au fond des cœurs; le Bonheur s’y cache comme un diamant dans sa gangue. L’envieux, c’est celui qui ne sait voir, ou plutôt qui ne voit que d’un œil.

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Orgueil, envie, ces péchés sont les maux qu’engendre le mépris de Dieu dans le monde.

L’orgueilleux s’imagine que le Bien est son bien; les fausses vertus de l’orgueil ne revendiquent pour père que l’homme. L’envie ne connaît point la précarité des biens qui la tentent : l’envie méprise les richesses spirituelles que Dieu a mis à la disposition de tous.

Tous deux veulent nous enrichir, tous deux nous appauvrissent.

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Justement en tant que créateurs, les khandas du bouddhisme nous apprennent le respect du Dieu qui est en tout, qui est Tout. Respect de ce Dieu chez autrui.

Si nous possédons la Vérité, le Bien, l’Amour, que ces qualités ne se figent point. Que non seulement ils ne deviennent pas un sujet d’orgueil ou l’instrument d’une tyrannie! Mais encore, professons la plus grande tolérance. Ayons moins égard aux formes qu’au désir du Bien. Si ce désir nous paraît mal placé, plaignons les hommes, tâchons de dégager le vrai sens… avec douceur.

Respect de Dieu en nous.

Méfions-nous principalement des idoles que nous proposent les fous. Tout spécialement, méfions-nous de cette agitation stérile dans laquelle nous entraîne la Vie… L’oisiveté est la mère de tous les vices, a-t-on dit; c’est peut-être vrai mais la suractivité l’est aussi. Par sa faute le respect de Dieu en nous se caricature en préceptes morts. Et si notre foi n’est plus qu’un fagot d’observances, disons-nous que l’esprit de lucre et l’esprit de plaisir n’en feront qu’un feu de paille.

Humilité, discernement, amour, respect, tels sont, semble-t-il, les remèdes.

Surtout, ne soyons pas pareils aux avares. N’ayons point cette avarice de l’intendant qui jouit des biens du maître, mais ne veut pas donner A ses frères.

Aimons autrui.

Mais surtout, méditons cet aphorisme: Si un homme amarrait sa barque aux joncs du rivage, ne craindrait-on pas qu’il la perde? Aussi, sachons attacher notre âme. Si nous aimons autrui, aimons-le en Dieu.

Cet enseignement n’est ni bouddhique, ni chrétien, ni huxleyen — mais humain. Cela seul compte.

Hélas! deux sortes de gens le recevront. Les premiers auront déjà dans leurs cœurs la soif secrète de cette perfection. Seulement, plusieurs, si leur raison approuve depuis longtemps sincèrement ces points se laisseront néanmoins encore aveugler par les promiscuités de la Vie.

Quant aux seconds, n’en parlons pas : ils vivent dans le siècle. Baal et Mammon sont leurs dieux. Et ces morts n’ont point d’oreilles pour nous.

Que pouvons-nous faire, sinon les plaindre?

Ce sont quelques uns d’entre eux qui nous réservent les malheurs futurs. Ces malheurs seront aussi les leurs. N’ayons point de haine pour eux : les vrais malheureux, ce sont eux.

Marcel HENNART

Ne laissez jamais le découragement entrer en vous, il est le plus grand ennemi du progrès spirituel. Ce qu’un homme pense, il le devient. Ne dites donc jamais : « Je suis un pauvre ver de terre et je rampe dans la poussière », c’est le meilleur moyen de vous avilir.

Ramakrishna