Lanza Del Vasto : Conversion de l’intelligence, du cœur et du corps


20 Nov 2016

1. Conversion de l’intelligence

L’intelligence, comme la volonté, le cœur et les sens, est chose qui a besoin d’être convertie, de renaître d’eau et d’esprit. Le saviez-vous ?

Le Péché Originel qui marque tous les actes et toutes les directions de notre vie, est avant tout un péché de l’intelligence, une atteinte à l’Arbre de la Connaissance. Mordre au fruit de la Connaissance c’est dégrader la Connaissance pour le fruit, c’est l’abaisser, la tordre à l’usage du ventre.

Or, user de la Connaissance pour faire prospérer la bête humaine aux dépens des autres bêtes et de toute la nature, pour faire prospérer la personne, la personne intelligente et instruite aux dépens des autres hommes, c’est la commune pratique de tous les civilisés, dans la mesure où ils le peuvent avec le plein accord de la morale et des lois, et avec l’approbation générale.

Mais c’est là une subversion de l’intelligence, une dégradation de la Connaissance. Le saviez-vous ?

En fait, la Connaissance est dans l’homme, l’Image et Ressemblance de Dieu, car de même que Dieu est une Unité Intérieure, consciente de Soi, de même l’homme est une unité intérieure semblable à Dieu et reliée à Lui dans la mesure où il a conscience de soi-même. L’Image de Dieu dans l’homme est le reflet du ciel dans la flaque. La Connaissance parfaite est ce reflet. Dans sa pureté première elle sert de miroir à Dieu et ne doit servir à rien d’autre.

Cette Connaissance parfaite était donnée à l’homme dès sa création. Mais le péché a consisté à voler le don. La. Connaissance était donnée puisqu’elle se dressait, arbre, au milieu du domaine d’Adam. Adam a voulu s’en emparer d’une façon plus exclusive, se l’incorporer. C’est ainsi qu’il l’a dénaturée.

A vrai dire, Dieu ne lui a pas retiré le don volé : il aurait pu le rendre stupide ou fou pour le punir de son abus, mais dans sa bonté, il lui a confirmé la possession. Il lui a laissé l’intelligence et aussi la liberté d’en user bien. User bien de l’intelligence c’est s’appliquer à se connaître soi-même et par là se relier à Dieu, en se faisant semblable à Lui ; en user à contresens c’est s’évertuer à connaître le monde extérieur pour en tirer avantage : c’est dégrader la Connaissance en ruse, en calcul, en tactique, en technique, en politique, en spéculation utilitaire. Ou encore en user à vide, pour le plaisir, se livrer à la curiosité. La science désintéressée, les systèmes philosophiques qui ne tendent pas à la gloire de Dieu ni à l’édification intérieure sont moins ignobles et moins néfastes que les sciences appliquées et que les philosophies négatives et destructrices, mais elles restent des déviations vicieuses de la Connaissance.

Ce n’est (il va de soi) ni la raison ni la morale qui peuvent porter sur les œuvres de la culture ce jugement sévère. Comment le feraient-elles sans témoigner contre elles-mêmes? Car elles font elles-mêmes partie de la Connaissance déchue, de la « Connaissance du Bien et du Mal » acquise dans le péché. Connaissance par opposition. Connaissance du oui par rapport au non, du vrai par rapport au faux, du beau par rapport au laid, du sujet par rapport à l’objet, mais de nulle chose en soi ; Connaissance extérieure et relative, progressive et toujours limitée, toujours sujette à l’erreur parce que privée du contact avec la substance. Cette Connaissance (de par une faute qui n’est pas morale mais qui est métaphysique et que seule la religion peut révéler) a remplacé la Connaissance Première qui était la Connaissance du Principe, Connaissance de l’Un, Connaissance de Soi ou Conscience. Connaissance de l’Un en toute chose Sagesse ; Connaissance de l’Un en Soi, de Dieu, ou Vérité.

La Connaissance en chute est toujours hors de soi. Elle ne regarde et ne peut regarder que le monde extérieur. Elle regarde toujours vers le bas, vers la matière et vers le vide. Cependant la Connaissance en chute garde la double marque de sa dignité divine. La « Corde de Vérité » (pour parler comme la Guita) est tendue entre deux pôles : Et l’un c’est l’Unité. L’autre c’est l’Infini.

D’aucune opération, d’aucune affirmation de la Connaissance ces deux signes ne sont absents. D’eux la Connaissance tire sa valeur. Cependant ils ne sont jamais objets de Connaissance ; ils restent, l’un en deçà, l’autre au-delà des limites du connu. On ne peut dire ni de l’unité ni de l’infini qu’ils sont connus.

L’intelligence vérifie le multiple à l’infini, c’est là sa raison d’être. Ce faisant elle ne connaît que le multiple. Cela est si vrai que, pour connaître une chose, l’intelligence commence par la décomposer en son aspect et en ses éléments, et la compose et mesure avec d’autres choses, la faisant de la sorte entrer dans le multiple.

Elle en arrive cependant à un point où la décomposition ou analyse devient impossible : c’est à ce point qu’elle s’arrête. Dans cet irréductible noyau de l’objet elle ne pénètre point. Toute multiplicité est faite d’unités singulières ou bien elle cesserait d’être pour se dissiper dans le néant. Mais ces unités singulières sont l’arrêt de l’intelligence ou son point de départ. Elle ne peut ni les nier ni les comprendre. L’intelligence ici s’arrête au bord de l’être.

L’infini, de même, ne peut pas être compris. Mais ce qu’il serait plus encore impossible de comprendre c’est qu’il ne fût pas : c’est que l’intelligence rencontrât quelque part une barrière qu’elle n’eût pas le droit ni le pouvoir d’outrepasser. L’unité est donc reconnue, mais comme cachée dans l’intimité de l’être, l’infini hors de tout et comme repoussé dans le vide.

Il faut ajouter que l’unité et l’infinité, exclues l’une et l’autre de l’intelligence, s’excluent en outre l’une et l’autre. En fait chaque chose se referme sur son unité. Son unité la distingue et sépare de l’unité de toute autre chose. L’infinité doit donc demeurer vide, informe, extrêmement extérieure à tous les êtres.

Si l’intelligence ne peut aller ni jusqu’au fond (dans l’un) ni jusqu’au bout (à l’infini) elle doit connaître elle-même son infirmité, sa faillite fatale dans la connaissance de la vérité. Une critique rigoureuse des règles qui régissent les sciences exactes et la raison raisonnante amènent Kant à constater cette faillite. Mais son mépris des enseignements traditionnels l’a empêché de saisir la cause de ce défaut congénital et d’en découvrir l’issue.

La cause en est l’état de péché et de chute. La cause en est que cette science est une recherche du pouvoir, non du savoir, qu’elle n’a aucun souci de pénétrer la substance des choses, qu’elle élude a priori les problèmes essentiels : Qu’est la chose en soi ? Quelle est son origine première ? Quelle est sa fin dernière ? Et enfin qui suis-je moi qui la veux connaître et quel rapport la chose a-t-elle avec moi et avec mon destin ?

Or c’est dans la réponse à ces cinq questions que consiste la vérité. Mais la vérité n’intéresse pas la science exacte, c’est l’efficacité qui l’intéresse. En quoi elle renouvelle avec éclat le péché originel, la morsure au fruit de la Connaissance, l’attachement de la Connaissance au profit. Mais ce profit lui-même est un piège, car c’est une séduction du serpent, bête rusée et père du mensonge.

Je vous épargnerai de la peine, promet le technicien savant nommé Satan : aussitôt le travail se fragmente et devient pernicieux pour l’équilibre humain, et le chômage se multiplie.

Je vous ferai gagner du temps — et il nous met dans la hâte et la presse où le temps est dévoré.

Je multiplierai les biens — et la surabondance des produits nous écrase et nous accule aux guerres.

Je vous défendrai de vos ennemis — et il arme en même temps l’ennemi et nous voue tous ensemble à l’extermination.

Je vous ferai voler dans les airs — et nous voilà volant, mais enfermés dans une boîte.

Je vous donnerai la domination de la nature — mais il nous asservit aux nécessités de l’économie jusque dans nos pensées.

Vous serez semblable à des Dieux, avait-il promis à nos premiers pères, et il sous-entendait : Et vous vous passerez de Dieu.

Et la religion qui donne son sens à la vie recule dans la mesure où s’épand et triomphe le Péché contre l’esprit. Comment le péché contre l’esprit serait-il pardonné puisque personne ne l’appelle péché, personne ne s’en repent ? puisque tout le monde l’appelle devoir, progrès, gloire de l’humanité ?

Mais le Péché contre l’Esprit est mortel.

Quand Adam eut attenté à l’arbre de la Connaissance, Dieu lui dit : « Tu mourras. » Mais il dit encore « Maintenant chassons-le de peur qu’il ne mette aussi la main sur l’Arbre de Vie. »

Voilà pourquoi la science sans conscience est science morte, science de mort, et apportant la mort. Science de l’espace qui est le vide, et de la matière qui est la mort. Et maintenant toute son œuvre est marquée d’une signature définitive qui est Désintégration de l’atome. Signature de Satan.

Malin, en français, se dit pour intelligent. Mais c’est le nom du Diable. Est-ce que notre intelligence va consister à faire les malins jusqu’à ce que mort s’ensuive ?

A quoi reconnaît-on l’intelligence convertie en esprit ? Le premier acte de l’esprit c’est l’acte de foi. Cet acte consiste à prendre les deux pôles entre lesquels la corde de l’intelligence est tendue, l’un et l’infini, et à les fondre hardiment l’un dans l’autre, affirmant l’Unité Infinie qui est Dieu.

La Foi est un acte, c’est même l’acte d’enjamber les abîmes et de dépasser d’un bond la terre et le ciel. Ce n’est à aucun degré une donnée reçue passivement et conservée dans l’aveuglement d’un demi-sommeil. C’est une haute vertu, dite théologale, faisant partie de la Connaissance de Dieu. Et non seulement c’est un acte et une démarche de la volonté vigilante, mais c’est un acte qui doit se renouveler constamment. Si l’acte n’est pas constamment renouvelé, si la tension de la foi se relâche, les sens, les instincts corporels, les désirs et les craintes, les soucis et les passions prendront le dessus et surtout les arguments de la raison critique et pratique, celle que le Malin gouverne.

2. Conversion du cœur

La corde Royale, comme les Hindous l’appellent, celle du cœur, est faite d’un brin d’amour et d’un brin de colère tordus l’un sur l’autre, mais la fibre-de-colère est plus forte, ce pour quoi les Anciens l’appellent l’Âme irascible.

Associer le bien avec l’amour, le mal avec la colère serait fort simple mais assez faux. Il est vrai que la colère est citée parmi les péchés capitaux, mais il n’est pas moins vrai que c’est un attribut majeur de Dieu. C’est à la fibre de la colère qu’il faut rattacher une vertu fondamentale, celle que les latins appelaient tout uniment virtus, le courage, ou cœur. Le mal suprême serait que cette fibre manquât, car alors tout l’homme manquerait. En fait c’est autour d’elle que se forme le moi. Par elle il se sépare et se défend, qui est sa première façon d’être. C’est par elle aussi, sans doute, qu’il s’exalte en orgueil, s’exaspère en fureur et peut verser dans le crime, mais sans elle il serait sans fierté, sans dignité, sans valeur ; elle constitue son ascendant sur soi-même et sur autrui, son autorité, par quoi ce cœur mérite le nom de Royal. Sans elle il ne saurait ni combattre, ni travailler, ni risquer, ni entreprendre, ni s’indigner de l’injustice, ni confesser la foi, bref il serait lâche, ce qui se dit aussi de la corde de l’arc qui n’est pas bonne à lancer sa flèche.

Ce n’est pas que la colère ne demande une conversion, mais l’amour tout autant.

L’irascibilité suscite le moi comme être séparé, l’affection le rattache à une trame de relations humaines. Or de même que l’irascibilité est un aspect de la nature humaine en état de chute, un aspect fâcheux et source de péchés, de même l’attachement est un état fâcheux dont on part toujours, mais dont il faut se dégager.

L’amour de nous est préparé dès avant la naissance. C’est le berceau qui nous reçoit. Nous sommes enveloppés, pénétrés et nourris de sa chaleur, et nous en sommes faits. Nous le respirons, nous le rêvons, et s’il vient à nous manquer, nous dépérissons, ayant perdu notre raison de vivre. Liens qui nous enchaînent ou nous unissent, qui nous pèsent ou nous vivifient selon l’attitude que nous prenons par rapport à eux. Toute affection est bonne en son être, car son être est amour, bonne comme tout ce que Dieu a fait, et meilleure, car Dieu a créé toute chose de rien, mais il a tiré l’amour de sa propre substance.

Mais toutes nos affections naturelles sont mauvaises par leur impureté, leur versatilité, leur limitation.

Leur impureté : le mélange et le mensonge. Chacune de nos affections contient des impulsions venant de tous les plans de notre nature complexe et trouble, tandis que les conventions sociales, pour ne pas dire le devoir, et nos calculs personnels, nous induisent sans cesse à présenter à autrui (et finalement à nous-mêmes) l’aspect le plus noble, le plus aimable, le plus flatteur pour notre vanité.

Leur versatilité : car nos sentiments sont faits d’émotion, et l’émotion, comme le mot le dit, est mouvement. Elles sont mouvantes et changeantes, et promptes à passer à leur contraire. Que les amants passionnés se disputent, qu’ils se fâchent à mort pour une vétille ou un malentendu, c’est un fait à mettre au compte de ces raisons que la raison ne connaît pas. Nous avons bien dit que le cœur est une corde d’amour et de colère, et telles amours ne sont que des colères tordues.

Leur limitation : qui est de deux sortes : la tare d’indifférence et le revers de haine.

Si nos affections s’adressent à cinq ou six personnes, c’est toute l’étendue dont elles sont capables : par-delà cette frontière commence le désert de l’indifférence : le reste de l’humanité nous est comme les pierres du chemin, comme la pluie sur la fête. L’existence de tant d’étrangers n’est qu’une condition de fait dont nous nous efforçons de tirer le meilleur parti. Les lois servent à nous garder d’eux, l’argent est le seul langage au moyen duquel nous communiquons. Et dans la mesure où nous entretenons à l’égard de quelques-uns des sentiments forts et profonds, l’indifférence pour tous autres penche à l’hostilité.

De même que tout corps qui reçoit la lumière rend une ombre, de même tout amour concret et particulier. Et ce n’est pas assez de dire qu’il « Suppose d’ombre une morne moitié [1] » car non seulement il est dans l’ombre par moitié, mais encore il jette son ombre sur le fond, et cette ombre peut être sans proportion avec sa grandeur. Si vous aimez d’amour une personne, il vous sera bien difficile de ne pas haïr ceux qui la haïssent, difficile aussi de ne pas haïr ceux qui l’aiment et cherchent à la détourner de vous, enfin vous en viendrez à haïr la personne trop aimée si elle ne vous préfère pas à tout autre : ce qui fait beaucoup de haine pour un seul amour. Voilà comment l’amour qui est le plus grand bien du monde, devient source de crime et de malheurs sans nombre.

Est-il possible de tirer de nous, de former en nous-même un amour qui soit puissance de l’esprit ? Oui, pourvu que « nous adorions ce que nous avons brûlé, et brûlions ce que nous avons adoré » mot qui s’applique à tout converti. Et à quelles marques reconnaîtrons-nous cet étrange et nouvel amour que la nature entière ignore !

A ceci, qu’il sera de valeur universelle, comme toutes les choses de l’esprit. Qu’il sera pur, pur de mélanges, de mensonges et de calculs, pur et intérieur (c’est tout un). Il ne nous arrachera pas à nous-même par l’attrait du plaisir, du profit et du succès, mais il nous fera chercher au fond de notre âme l’accès à l’être aimé. Il sera constant, non sujet à l’émotion, c’est-à-dire au changement. Il ne portera ni le poids de l’indifférence ni le contre-coup de la haine.

Est-il un objet qui puisse susciter un tel amour, le mérite, et l’ayant animé, lui imprime son caractère ? Oui, un. Oui, Dieu, pour l’appeler par son nom. Mais encore, est-il possible d’aimer Dieu et par quel moyen ? — Il doit être possible de l’aimer puisque c’est un Commandement. Et comment nous commanderait-on une chose impossible ?

Certes, l’amour d’un objet si souverainement différent de tous ceux que nous aimons et connaissons, est un amour contraire à toutes les autres affections, à tous les attachements terrestres. Voilà pourquoi l’Eternel prend dans la Bible le nom de Dieu Jaloux : c’est qu’il veut être aimé d’un amour incomparable et exclusif. Et Jésus qui vient apporter l’amour universel commence par enseigner « Tu haïras ton père et ta mère, tes frères, tes sœurs, ta propre chair… » En fait comment l’amour illimité peut-il coexister avec nos passions naturelles qui sont mesquines et troubles quand elles ne sont pas vicieuses ?

Quoi donc, direz-vous, l’amour universel se réduirait-il à la haine de tout le monde ? Voilà qui sonne bien étrange à l’oreille des gens d’aujourd’hui. Il faut répondre sans hésiter — selon l’enseignement unanime de tous les grands spirituels — que l’amour de Dieu passe par la purification du détachement, qu’il ne va pas sans « la haine et le mépris du monde ». Ce qui commence, comme le montre la vie des Saints (Saint veut dire séparé d’avec le monde), par le refus des engouements, des séductions et même des satisfactions les plus légitimes, et l’arrachement à l’emprise des proches.

Précisons que « le monde » dans le langage mystique n’est pas synonyme de « la nature » ou « des êtres » mais signifie un aspect des choses : leur aspect extérieur. Or tous les êtres (et nous-mêmes) par un certain côté sont du monde, et c’est justement ce côté qui est susceptible de nous séduire, de nous tirer au dehors, de nous distraire de l’amour de Dieu, et c’est pourquoi il doit nous devenir détestable.

Cette vérité se compose cependant avec une autre qui lui est opposée ou pour mieux dire complémentaire : c’est que l’amour de Dieu qui est l’Être-en-soi, implique l’amour de tous les êtres en tant que tels, en tant que créatures de Dieu portant sa marque, entre autres nous-même, clef pour nous de l’Être. C’est pourquoi il est dit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », c’est-à-dire comme un soi, comme un être.

Le prochain, c’est celui qui se trouve là, et ne présente pour nous d’autre intérêt que d’être homme. En tournant vers lui un regard aimant, nous débarrassons d’un coup notre cœur de l’immense tare de l’indifférence. Parce qu’il est n’importe qui ; il représente et résume en lui des millions d’autres pour lesquels nous ne pouvons rien parce que notre pouvoir est limité, notre bon vouloir, non.

Le proche aussi se trouve là, et plus souvent qu’un autre. Celui donc que nous devons « haïr » en tant que proche, nous avons le devoir de l’aimer en tant que prochain, de vouloir son bien en dehors du nôtre, d’aimer son âme, même s’il n’en a cure. Mais si nous commençons par lui, bien probablement nous en resterons là, et ne sortirons pas de l’indifférence à l’égard du reste. Il est à nos yeux trop personnellement défini pour représenter l’humanité universelle et anonyme. C’est tâche trop difficile que de nous dépêtrer de ces liens qui s’amalgament aux convenances sociales, et dont nous prenons les abus et les complaisances pour des devoirs pieux. Et tout ce qui est personnel tient de la comédie : de la fiction aimable et du mensonge d’obligation ; tient aussi du commerce nous attendons que tout ce que nous donnons à nos proches, nous soit rendu de quelque façon. Un don concret peut-être rendu sous forme d’honneurs ou de paroles de gratitude, mais tout doit être rendu, et nous haïssons notre proche plus que tout étranger s’il nous déçoit.

C’est pourquoi il est si vivement recommandé à celui qui veut se consacrer, de quitter sa famille et de se retirer, mais de créer des liens de famille ailleurs, d’appeler frère, sœur et père, ceux qui sont comme lui consacrés. C’est aussi une des meilleures raisons des missions en terre lointaine : chercher le prochain dans le moins proche ; afin de vérifier la pureté de l’amour charitable ; aimer d’abord (puisqu’il nous faut procéder par ordre) le plus étrange, le moins attirant, le moins apte à nous être utile et à nous faire honneur, absorber dans notre amour l’indifférent, et même, si nous voulons devenir parfaits comme le Père Céleste est parfait, notre ennemi. On voit par là combien la Charité (vertu théologale et non sentiment naturel) demande une conversion, un renversement de tous les penchants du cœur.

La Charité est donc un amour illimité d’un objet limité : le prochain. Mais tandis que toute affection passionnée et tout attachement s’arrête à son objet et s’y enferme, le prochain demeure transparent devant la charité : car c’est Dieu qui est aimé à travers l’homme. Le cristal et la pierre précieuse ne donnent pas d’ombre, de même la charité ne projette pas, sur le reste, son image en noir et à l’envers. Dieu se révèle dans la transparence du prochain, à celui qui est « pur de cœur ».

L’amour du prochain qui ne va pas à l’amour de Dieu est une passion comme une autre, sans valeur spirituelle. Je dirais même qu’il est d’autant plus vulgaire et contraire à l’esprit, qu’il est moins personnel et touche un grand nombre : c’est alors une exaltation, parfois artificielle, de l’instinct grégaire, qui tourne à la politique et finit par des massacres massifs. On appelle aujourd’hui « mystiques », ces sortes de fureurs sociales dont nous avons trop connu les funestes effets : en vérité, dégénérescences religieuses d’où tout mystère est éliminé. On cite cependant des philanthropes sincères et bienfaisants qui se dirent athés ; qu’en penser sinon qu’ils manquent de cohérence tout autant que les gens qui se disent dévots et croient l’être, et n’ont aucun souci du prochain.

Et maintenant, comment aimer Dieu, d’amour direct, Dieu que nous savons infini et par conséquent inaccessible aux sens, alors que nous ne pouvons sentir d’amour que ce qui est sensible?

C’est la grande affaire de la Religion de représenter l’Invisible, et c’est la grande affaire de la vie religieuse, de rendre Dieu présent. Oui, rendre l’Eternel présent dans tous les coins et détours du temps et répéter sans relâche, à heures fixes, les signes qui le représentent. Les formes de la religion sont les besoins et les devoirs du cœur. Si l’on y satisfait de façon trop vive et passionnée on risque de s’attacher aveuglément aux signes, et d’ignorer la signification, ou mieux, le signifié, et l’on tombe dans cette maladie religieuse qui s’appelle idolâtrie. C’est le danger des peuples dits « sauvages » et « primitifs ». Mais si l’on y satisfait trop peu, on tombe dans l’idéalisme qui n’est pas une maladie de la religion, parce que c’en est l’absence et la mort. C’est notre cas, ou du moins notre danger.

Comment aimer Dieu ? Jésus, reprenant et précisant les termes du commandement ancien (du plus grand) nous dit comment : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cour, et de toute ton âme, et de toute ton intelligence, et de toutes tes forces ».

Aucun des articles de cette énumération n’est vain.

De tout ton cœur, et non de la moitié ou du tiers, parce qu’un autre amour occupe déjà la place. Tu l’aimeras d’un cœur pur de tout attachement, et si quelqu’affection y reste pour l’ami, pour l’épouse ou pour le disciple, que cette tendresse soit toute enveloppée dans l’amour de Dieu, qu’elle en soit un aspect et une couleur.

Et de toute ton âme : non seulement d’un cœur entier et sincère, mais d’un cœur converti, versé dans le silence intérieur et contemplant son objet dans le miroir du soi. (Et c’est pourquoi il n’est pas seulement dit : tu aimeras Dieu, mais tu aimeras ton Dieu.)

Et de toute ton intelligence: non d’un amour aveugle du bien, vague et diffus, mais d’un amour éclairé, d’un amour « théologal » et venant de la connaissance, d’un amour de sagesse qui amène à mieux connaître. Que l’amour soit l’huile de ta lampe et l’intelligence, sa flamme.

Et de toutes tes forces. D’un amour actif et volontaire, qui soit le fruit d’une forte volonté d’aimer. Oui comment tendrons-nous à Ce-qu’il-y-a-de-plus-haut, sinon avec ce que nous avons de plus haut ? L’amour de Dieu est d’abord une affaire de volonté, c’est une vertu et l’objet d’un commandement, c’est aussi un sentiment, et qui a donné lieu aux plus sublimes effusions que puissent offrir la poésie et la musique amoureuses, mais seulement, après ; c’est alors un état de grâce qui ne dépend plus de nous. L’erreur est d’attendre que l’état de grâce soit donné par la nature, et comme il n’est pas donné, de se tenir pour quitte. C’est une erreur toute moderne. Autrefois quand un homme n’avait pas la foi ni l’amour de Dieu, et commettait l’impertinence de le professer, il se faisait punir, et non sans cause. Car tout le monde savait que l’incrédulité et la sécheresse de cœur est un état maladif et coupable dont il faut sortir. Aujourd’hui les Trop-intelligents se vantent de leur impuissance spirituelle comme si c’était une élégance.

L’amour de Dieu est la puissance de la volonté et de l’intelligence, et c’est la source des vertus efficaces. Qu’une vie pure, pieuse et charitable soit l’abondance du cœur dont la bouche parle.

Mais revenons à la colère et demandons-nous ce que nous en ferons pour tordre sa fibre sur l’amour, sans la casser.

Voici ce que nous en ferons : nous en ferons la substance et le ressort de la non-violence.

La non-violence est la fleur parfaite de l’âme irascible et des vertus héroïques, car c’est la force de l’Esprit et ses œuvres sont œuvres de force et de justice.

C’est le redressement des torts par la puissance du sacrifice, la victoire sur les méchants par la patience à supporter leurs sévices, et l’audace à les provoquer jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent, ne pouvant plus supporter l’accusation de leur propre conscience réveillée de son aveuglement.

Richard Gregg parlant du double courage requis pour la lutte non-violente, dit : « La discipline de la guerre demande la maîtrise de la peur, celle de la non-violence, la maîtrise de la peur et de la colère. »

« Le pardon est la parure du guerrier » dit Gandhi.

3. Conversion du corps

Le corps de douleur et d’ordure, le corps de désir et de plaisir, le corps de convoitise et de limitation, le corps corruptible et qui porte déjà sa pourriture, « le corps de mort » (dit saint Paul), il n’est personne, ni philosophe, ni religieux, aucun homme de pensée et même aucun homme du commun qui n’accepte que, si le corps est partie intégrante de l’homme et même une des trois parties de l’homme, c’est la partie la plus basse, la plus humble.

Devant la saine raison il est donc évident que c’est la partie qui doit être soumise aux deux autres. Il est commun de dire que c’est la « dépouille » c’est-à-dire le vêtement, ou que c’est l’instrument de celui qui habite la coquille : esprit, cœur, intelligence, conscience ou âme.

Or si nous examinons la vie humaine nous devons constater que ce dernier, ce plus bas, occupe la première place, que ce serviteur, avec insolence ou avec hypocrisie selon les cas, prend la place du Roi. Cette constatation suffirait à nous révéler que l’ordre est renversé, que l’homme se tient la tête en bas. C’est là proprement l’état de chute.

La subversion est, autant que possible, camouflée : il n’est pas donné à tout le monde de la découvrir en son énormité. L’universalité même du fait nous le dissimule, nous y sommes tellement habitués, il est tellement général que nous ne le constatons même plus. On se trouve, à ce sujet, comme devant deux registres d’évidences : si nous parlons philosophiquement, il n’est personne qui ne concède que le corps doit être au service de l’esprit, d’autre part il est tout à fait normal (l’éducation puérile et honnête est là pour nous l’inculquer dès l’enfance) que les dons du cœur et de l’intelligence aillent au service et profit du corps.

Les œuvres et les manœuvres de l’esprit, ses inventions géniales aboutissent à cette grandiose machinerie qui s’appelle une civilisation. Pour arriver à leur but qui est la satisfaction du corps, elles doivent emprunter ce détour, mais c’est pour y parvenir de façon plus commode et multipliée. C’est autour de la nourriture du corps, du repos, des aises du corps que se construit tout un système de production, de distribution, de protection, fait du génie des siècles. Et pour chacun de nous, dès l’enfance, il paraît normal que nous exploitions de notre mieux les prestiges de notre intelligence, les séductions de notre nature et même l’affection de nos parents et amis, pour développer notre animal et l’installer dans les conditions les plus favorables. Or la condition la plus favorable de toutes est de se trouver assis, de façon définitive, sur les épaules du prochain. Tout de même que la cité humaine dans son ensemble se met en devoir de dominer la terre et d’exploiter à fond la nature et attèle à cette besogne les plus hautes vertus et le plus authentique savoir, de même chaque nation, chaque classe, chaque famille, chaque homme, continuant le mouvement, traite le prochain comme s’il était terre et nature et s’évertue et ingénie à se mettre en situation avantageuse et dominante.

Philosophiquement il est évident que l’homme ne doit pas considérer les autres hommes comme un moyen pour parvenir à ses fins, pratiquement et socialement il n’est pas un homme qui ne le fasse jusqu’à un certain point et dans la mesure où il le peut. On pourrait dire que c’est même le ressort de la vie civile, c’est par cette tendance de chacun à devenir le premier, que le moteur du progrès fonctionne. Quand Jésus dit : « Le monde me hait car je suis témoin que ses œuvres sont mauvaises » c’est de ces œuvres-là qu’il parle, acceptées de tout le monde sans être la volonté délibérée de personne. Ce mal-là n’est pas le mal moral, mais il ressortit au Péché Originel. Nous naissons et vivons dedans et nous y participons. Voilà l’état de chute. Il comporte ses contradictions insolubles et sa punition inévitable, car c’est là à proprement parler un piège du Diable, « Prince de ce Monde », c’est le tour du Diable (qui est aussi une justice de Dieu).

Le tour qui renverse le calcul des prudents, la ruse des fourbes et la science des docteurs, c’est que la lourde armature de la cité, bâtie pour mettre le corps à l’aise, le pourvoir de tous les biens présents, futurs et possibles, le protéger de tout péril, voici qu’elle pèse sur le corps de tout son poids, voici qu’elle risque à tous moments de crouler sur lui de toute son effroyable hauteur.

Et notre corps se trouve opprimé, soumis aux fatigue les plus ingrates, livré aux excès les plus périlleux et dégradants, aux dangers les plus artificiels dont le moindre n’est pas la guerre. Notre corps n’est pas seulement gêné, dérangé, exposé, il est systématiquement empoisonné, régulièrement conduit à la maladie et à la décrépitude précoce par les « bienfaits de la civilisation », par cela, même qui se flatte de satisfaire non seulement à ses besoins mais encore à ses caprices.

Le mal du monde vient de ce que le plus grand nombre prétend faire son bien et trouver son bonheur en prospérant et en réussissant de son mieux dans l’état de péché. Il ne faut cesser d’insister sur cette proposition que la vie sociale comme telle, nous met, nous maintient et nous entretient dans l’état de péché. Celui qui ignore cette vérité traditionnelle ne comprend pas la raison des fléaux qui périodiquement viennent abattre les royaumes et les nations comme un châtiment de Dieu qui pleut sur les bons comme sur les méchants.

Nous avons parlé de la conversion de l’intelligence et de celle du cœur, et nous en avons parlé d’abord, car c’est toujours par ces hauts plans que l’homme d’abord se convertit, mais il n’est pas converti s’il n’est pas converti tout entier : sa conversion est illusoire ou abstraite ou bien elle est en voie de se faire et non pas achevée. Il est nécessaire que le corps soit converti et justement parce que le corps est le dernier converti, la conversion par lui devient profonde et parfaite.

L’erreur des philosophes, des moralistes, des politiciens, des réformateurs, c’est en général de penser qu’on puisse améliorer l’homme et la Cité selon la loi de ce Monde, qu’on les puisse sauver par la raison ou par la science ou par l’exaltation des vertus civiques ou du zèle révolutionnaire, et chaque succès dans ce sens enfonce d’un cran l’espèce humaine dans le piège, et provoque un redoublement des fléaux et de nouvelles dégradations intérieures.

L’issue et le salut sont d’un tout autre côté : dans la conversion.

La conversion des sens et des goûts est tout simplement un redressement et non pas un renversement : il est évident que la première chose à faire pour l’homme converti ou tout simplement pour celui qui prépare une conversion, c’est de se débarrasser de tout ce qui tient à l’abus et à la perversion, de tout ce qui est excessif et artificiel. Et dès qu’on applique son attention à la chose on s’aperçoit que toutes nos habitudes sociales : régime alimentaire, façon de se vêtir, de s’orner, de se comporter, sont à ranger dans l’ordre du vice. Et j’entends par vice l’excitation à seule fin déplaisir. Tout plaisir du corps qui n’est pas strictement attaché à un besoin est vicieux et doit être éliminé. Cette seule règle nous amènerait déjà à changer notre vie quotidienne du tout au tout et bien autrement de ce que la morale n’exige et même ne conseille.

Mais on ne peut parler de conversion du corps que si l’on touche le point fondamental. Le point fondamental c’est ceci : que le plus humble des éléments doit être mis en dessous des autres, au service de ce qui le dépasse.

Cependant il faut remarquer que le corps a déjà appris à servir dans le système social tel qu’il se présente, et c’est même pourquoi le système social et l’obéissance aux coutumes et aux lois du pays, bref à la morale, ont toujours été considérés comme une préparation nécessaire à la vie spirituelle. C’est un fait que le corps est partout soumis à la raison et à la prudence. Depuis l’école jusqu’au métier, du premier balbutiement jusqu’à la tombe, le corps se soumet à des disciplines, s’impose des tâches et des restrictions, se voit obligé de se lever tôt quand il voudrait dormir, et de renoncer à ce qui fait l’objet de ses convoitises désordonnées. Mais dans le système de la vie civile le service que rend le corps n’est qu’une façon de ramper vers son but ; il n’y va pas tout droit comme l’animal, il apprend de la raison et de l’éducation à ramper vers son but. La conversion commence donc par la suppression du but. Le service désintéressé c’est le service dont le corps ne tire pas de profit.

La conversion du corps procède par deux degrés, dont le premier est le renversement de position, le second la transformation.

Le renversement de position consiste à décentrer le corps, à le détrôner ; à le faire passer de l’état de maître à celui de serviteur : ce que l’intelligence convertie a conçu en raison de sa foi, ce que le cœur converti a voulu pour l’amour de Dieu, le corps doit réaliser cela : tel est son service.

Le corps, il est vrai, ne peut pas servir s’il ne vit, ni vivre s’il ne mange. Il perdra ses forces si nous ne pourvoyons à ses besoins fondamentaux. On ne saurait, à moins d’une inspiration particulière, négliger ce fait sans présomption et sans imprudence. Il faut donc le fournir du nécessaire. Mais il convient d’examiner scrupuleusement si le salaire accordé au serviteur est de l’ordre des moyens ou de celui des fins.

Le discernement à cet égard n’est pas aussi facile qu’on croit. Le corps en effet possède son intelligence propre qui peut mettre en échec le haut génie ingénu. Le corps est un animal obstiné et sournois qui reconduit de lui-même à l’étable et à la mangeoire le cavalier distrait par la grandeur de l’aventure qu’il s’était prise à rêver. Le corps est comme la femme habile qui amène son mari à suivre ses caprices en les lui présentant comme venant de lui. Dans le récit biblique, Satan, pour séduire l’Homme, passe par la ruse animale du serpent, et par Ève, douceur de la chair.

Est-ce l’union que je cherche, même au prix du sacrifice, en agissant selon la volonté de Dieu ? ou bien est-ce le salaire pour me récompenser de mes peines ?

Que ce soit un salaire de jouissance ou un salaire d’intérêt ou un salaire d’affection ou un salaire d’honneur – si je cherche un salaire, c’est la volonté de la chair que je satisfais.

Si c’est en attelant le cœur et l’intelligence à cette besogne, j’invertis la loi divine et, veuille ou non, je prends part au Péché Originel (et personne ne peut me jeter la pierre puisque c’est loi commune).

Si, cherchant salaire, je parle au nom de l’Esprit, je suis un faux prophète ou un faux dévot, incapable de vérité et de charité.

Je le suis avec hypocrisie si je trompe les autres et je le suis sincèrement si je me trompe moi-même.

Parmi les imposteurs sincères il faut ranger tous ceux dont le corps n’est pas converti. Nous connaissons de ces bonnes personnes qui ne professent que des sentiments généreux et des pensées sublimes, mais jamais la misère d’autrui n’a pu troubler leur sommeil de juste, ni la faim d’autrui fait sauter un repas. Et de ces philanthropes célèbres qui multiplient les instituts et les hôpitaux, et trouvent par là un moyen d’augmenter leur fortune, et de soigner leur publicité.

Aussi de ces économes fidèles qui administrent le bien d’autrui, celui d’un patron ou de l’État ou d’une bonne-œuvre, et gardent toutes les habitudes mentales et attitudes naturelles de l’avare.

L’homme dont l’intelligence et le cœur sont bien disposés, mais dont le corps n’est pas converti, reste toujours malheureux et divisé contre lui-même ; il aura beau décider une chose en son conseil, lui-son-corps fera tout le contraire. Il aura beau se repentir de ses fautes, pleurer, jurer que jamais plus… il y retombera et se fatiguera plus tôt de se relever que de tomber encore. Il est empêché, il trébuche, il est déchiré et malheureux, tandis que le sage est heureux qui mène son corps comme le bœuf au labour, bienheureux le saint qui lève le sien comme une torche.

Il ne suffit pas que le corps subisse le renversement de sa position et soit détrôné et subjugué violemment. Il faut encore qu’il soit dressé au service.

C’est ici le lieu de parler du second degré de la conversion du corps : la transformation.

La transformation commence quand la source du désir est atteinte, quand « la racine de l’action » est ôtée.

Si le renversement de position s’appelle service, la transformation s’appelle ascèse ou exercice. L’exercice est utile à celui qui ne veut pas sans cesse se voir déçu et trahi par son corps.

La semence du désir et de l’action réside d’abord dans les sept besoins naturels du corps qui sont : respirer, éliminer, se donner du mouvement, se défendre, dormir, se nourrir, se reproduire.

A quoi il faut ajouter les cinq besoins du faux-corps ou personne, qui sont : le vêtement, l’expression, le divertissement, les honneurs, la possession.

Les sept premiers sont naturels mais satisfaits à travers mille artifices, tandis que les autres qui sont artificiels, ont la même exigence, le même caractère de nécessité que les naturels. La loi du monde, c’est d’exalter les uns et les autres tant qu’on peut, afin d’augmenter les satisfactions, et la somme des artifices par quoi on y parvient s’appelle civilisation.

La conversion consiste à calmer et réduire ces besoins, autant que faire se peut, par les moyens les plus simples, les plus conformes à raison et nature. A cause de ces besoins multipliés, l’homme est condamné aux travaux serviles (les douze besoins correspondraient-ils aux Douze Travaux d’Hercule ?)

Celui qui a de grands besoins est accablé de besogne et asservi aux devoirs ; il devra même asservir d’autres gens et les faire besogner pour lui. Celui qui a peu de besoins est libre pour le service de Dieu et du prochain.

L’ascèse est donc la libération de l’homme par la réduction régulière des besoins. Jésus a dit : « Malheur aux riches » sans ambages et sans adoucissement. L’ascèse est le contraire de la richesse comme la prière est le contraire du calcul. Les besoins sont des manques et des enchaînements, les désirs artificiels un débordement désordonné, le contraire de la maîtrise de soi et du don de soi.

De bons esprits tant religieux que profanes, mettent en doute la nécessité des exercices ascétiques et dénoncent leurs dangers. Peut-être par ignorance, peut-être pour se justifier de leur paresse et de leur complaisance. Mais aussi pour de meilleures raisons.

Voici le cas où l’exercice est superflu : quand un homme a le regard continuellement levé vers Dieu, le cœur sans cesse animé par la charité, et qu’il se dévoue jour et nuit au service du prochain, alors la transformation se fait toute seule, les exercices à froid lui seraient une perte de temps, une fatigue supplémentaire, un empêchement, peut-être.

C’est le cas de la sainteté merveilleuse, spontanée comme un don lyrique. Le cas est rare. Ne croyez pas trop facilement que c’est votre cas. Je ne m’y attarderai pas pour la raison que celui dont c’est le cas n’a nul besoin de mes conseils. C’est moi qui demanderai les siens si j’ai le bonheur de le rencontrer, et sa bénédiction.

Mais je parle à qui la victoire n’est pas donnée sans combat, et je parle et combats en même temps. Chacun sait qu’une armée sans discipline est vaincue d’avance, quels que soient le courage ou la rage des soldats, et la discipline ne s’acquiert point dans le feu du combat, mais bien auparavant.

Je dirai maintenant comment les exercices spirituels peuvent en effet devenir des sacrilèges et des jeux interdits.

C’est chaque fois que, bousculant l’ordre des choses, on veut entrer dans les voies spirituelles par cette porte celle des exercices corporels ; chaque fois qu’on cherche la transformation à l’exclusion de tout le reste. On la cherche alors par curiosité du secret, non par amour de Dieu, ou bien par entraînement et par imitation, non pour suivre le conseil intérieur, ou bien pour éprouver des terreurs et des délices nouveaux, par ostentation et pour se singulariser, ou bien par ambition et pour acquérir des pouvoirs magiques et une emprise hypnotique sur autrui et (contraire du dépouillement ascétique) puissance et succès en ce monde, ou bien encore par dégoût du monde et fatigue d’avoir essayé tous les excès.

En vue de flatter ces engouements et ces inquiétudes et de les exploiter commercialement se fondent des écoles ésotériques et des sectes non religieuses à l’usage des désœuvrés des villes.

La conversion n’est valable que si elle regarde le tout. Elle commence par l’acte de volonté puisque c’est dans la volonté que l’homme se résume tout entier. Il faut qu’il y ait d’abord volonté convertie ou au moins volonté de conversion.

Cette volonté se distingue de toute autre en ceci que c’est une volonté de don, une volonté de dépouillement, de compréhension et d’union, alors que la volonté commune est volonté de puissance et de jouissance. Cette volonté entraîne immédiatement et de façon inéluctable, le détrônement du corps et sa soumission. La transformation gagne de proche en proche et se fait par degrés.

La première étape de la transformation c’est que la faim et soif de justice et de charité prennent le caractère urgent d’un besoin corporel, de telle sorte que l’injustice ou le désamour ôtent le sommeil et l’appétit. Dès lors la tentation cesse, penchant constant au péché entravé seulement par des calculs de prudence.

Les héros dont les plus purs sont les martyrs offrent leur corps en sacrifice d’un seul coup.

Chez les religieux, au terme d’une longue évolution, se constitue ce que saint Paul appelle le Corps Spirituel.

La règle de vie, l’habitude de la prière, du rite, de la concentration mentale, de la contemplation, des pénitences, de l’union avec l’Un d’où découlent les « grâces transformantes », sans parler de l’opération mystérieuse des sacrements, constituent une seconde nature, condensent l’esprit et lui donnent une solidité et une présence par moments sensible et tangible, un corps doué de forme définie, tandis que le corps naturel purifié se fait léger et transparent.

Il arrive donc que le Corps Spirituel signale sa puissance à travers le corps de chair, encore que toujours de façon intermittente et inattendue. Raison de l’auréole et des miracles.

C’est proprement ce qui s’appelle renaître : oui, avec une âme et un corps, ressusciter dans la vie éternelle.

1954

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1 Paul Valéry, Le Cimetière marin.