Jacques De Marquette : Coup d’œil sur l’histoire des religions d’occident


03 Nov 2015

(Extrait de Panharmonie par  Jacques De Marquette. Édition Panharmonie. 1959)

L’éclosion des techniques dans les villes plaçait l’hom­me dans un entourage artificiel qui devait tarir ses facultés de communion avec les forces vives de la nature. Ces facul­tés ne sont plus guère aujourd’hui que l’apanage d’êtres considérés comme rudimentaires, certains vieux bergers ou d’étranges rebouteux. Par contre la vie dans les cités allait doter les humains de nouvelles et importantes facultés.

La multiplication et le perfectionnement des techniques élargissant les combinaisons de mouvements manuels, multipliaient les cellules grises de la couche corticale du cerveau, dont le nombre est un des facteurs de l’enrichissement quantitatif des activités mentales.

D’autre part les contacts entre les citadins dont les points de vue sont différenciés par leurs métiers variés, allaient dé­velopper une souplesse mentale permettant d’adapter la con­science à des élucubrations différentes des siennes, dans un commerce fort enrichissant. Ainsi l’intelligence au contact des choses mortes devint plus souple, plus rapide. En même temps un monde de valeurs nouvelles naissait de la confrontation des techniques et de leurs collaborations fé­condes. L’intelligence portant directement ou indirectement sur un bien plus grand nombre d’objets, faisant naître une quantité de relations humaines nouvelles, s’enrichissait et s’organisait. À force de créer des structures et des édifices nouveaux, la pensée humaine devenait capable d’édifier des synthèses mentales de plus en plus vastes et systématisées.

Dans le domaine religieux ce progrès de l’intelligence per­mit le passage des individualisations frustes de la magie et de l’animisme aux Théologies et à leurs cosmogonies dans leurs relations avec l’évolution des sociétés qui leur servaient de cadres. Ce fut le commencement du conflit opposant l’esprit et l’expérience mystique, à la lettre théologique dont Jésus a dénoncé les méfaits.

Au début de notre petite enquête sur la nature de l’homme il était intéressant d’indiquer les origines des deux grands des religions qui sont encore les guides de vie de la plupart des humains. La mystique et ses expériences éblouissantes favorisée par le contact intime avec la Nature, expression directe des forces créatrices de la vie et la Théologie élaborée dans les temples qui, avec leurs sacrés collèges, se développèrent dans les villes. On trouve une confirmation de cette vue dans le fait que de nos jours encore les âmes pieuses qui veulent se consacrer à la queste Divine, quittent les richesses artificielles des villes pour chercher la simple pureté et la paix mentale dans des retraites agrestes où, dans les travaux champêtres elles vivent dans la solitude ou la compagnie silencieuse d’autres hommes consacrés à la recherche de l’Esprit et à son service. Pour mieux percevoir les divers aspects des enseignements des religions nous allons procéder à une très brève esquisse du développement de celles qui nous sont familières.

Probablement vers la fin du VIe millénaire avant notre ère, dans la partie du monde la plus ouverte aux recherches protohistoriques, ce qu’on appelle le Proche-Orient ou encore « le Croissant fertile », dont les deux cornes étaient la Vallée du Nil et la Mésopotamie unies par la Syrie et la Palestine et limité à l’Est par les monts d’Arménie et d’Iran et à l’Ouest par le désert Égyptien, on vit naître sporadique­ment des agglomérations fixées sur des points particulièrement favorables à la vie sédentaire grâce à la fertilité du sol, l’abondance de l’eau et la présence de matières premières.

Un changement profond se produisit dans les représenta­tions de la nature nourricière et des relations de l’homme avec elle. Le totémisme avait amené l’homme à considérer le petit univers clos au sein duquel il vivait sa vie comme animé, protégé et régi par une entité spirituelle souveraine et unique, le totem du clan. Les clans voisins avaient aussi leurs totems particuliers régnant souverainement sur leurs destinées. L’empire de chaque totem était absolu sur toute l’étendue de son territoire qui était considéré non seulement comme étant sa propriété exclusive, mais aussi comme fai­sant partie intégrante de son être, dont les membres hu­mains n’étaient que des sortes de cellules anonymes, dispa­raissant comme les cellules constituant les organismes hu­mains, tandis que la fin du totem était imprévue.

Les guerres fréquentes entre les divers clans étaient consi­dérées comme des guerres entre leurs divinités totémiques et la victoire comme celle du totem du clan vainqueur. Il y avait donc dans l’univers des primitifs une quantité de dieux, mais leurs domaines étaient rigoureusement parallèles et sans interpénétration en-dehors des opérations redoutables et mystérieuses de la magie. En droit les primitifs ne dépen­daient que de leur Dieu totémique particulier. Y avait-il au-dessus de tous ces dieux un Dieu suprême ? Il est assez diffi­cile de le savoir.

Cependant on nous permettra de verser une petite fiche au débat. Les Néo-Hébridais considéraient toutes les formes de la nature, vents, orages, pluies et marées comme des mani­festations d’entités spirituelles, puissantes dans leur domaine, qui débordant sur les territoires totémiques étaient soumises elles aussi à l’influence supérieure du totem. Cependant les Mélanésiens passaient une grande partie de leur temps à se livrer à des opérations magiques destinées à se propicier ces diverses puissances cosmiques ou à se prémunir contre les maléfices d’ennemis qui tenteraient de déchaîner contre eux les redoutables puissances extra-totémiques. Il y avait bien un Dieu suprême au-dessus de toutes les légions des forces de la nature ; des multiples vents venant de tous les points de l’horizon dont chacun avait un nom, donc une personna­lité, des diverses sortes de feu et d’incendies, de la foudre, de la lave, des éclairs des orages variés, des tremblements de terre, etc., etc. Mais on ne rendait pas de culte à ce Monarque transcendant du Panthéon Polynésien dont les Canaques tra­duisaient le nom en Bèche la Mar, par « He big fellow on top », ou, « Le grand type en haut ». Comme je demandais à un sorcier quelle était la raison de cette indifférence appa­rente, il me regarda d’un air tout étonné et répondit comme s’il considérait ma question comme complètement oiseuse : « He more good », « Il est très bon » ; c’est-à-dire, « pourquoi s’en occuper puisqu’on n’en a rien à craindre ! ». Par contre, il était sage de se prémunir contre la colère ou la cupidité des dieux mineurs plus proches des théâtres de l’action humaine. C’était là une manifestation primitive de cette pru­dence empirique qui a porté beaucoup de religions à consi­dérer la crainte de l’Être Suprême comme le commencement de la sapience.

La sédentarité et l’apparition des techniques variées au sein des « villes », au début simple bourgades, entraînèrent une modification importante dans les représentations reli­gieuses. Tandis que la relation entre le totem et les individus qui en faisaient partie était assez homogène, l’expérience hu­maine étendue par les techniques à toutes sortes de domaines nouveaux, conduisit à une sorte d’émiettement de la partici­pation de l’individu aux opérations de la puissance totémi­que. En premier lieu parurent les dieux de la fécondité, pro­moteurs des opérations de la maturation des végétaux et de l’abondance des moissons. Puis vinrent les Dieux des voyages et du commerce, des industries naissantes, de la guerre. Avec le temps cette déification des forces de la nature s’étendit à la personnification des vertus, l’amour, le courage, la justice, la sagesse, etc.

À mesure que les groupes humains s’élargissaient, que l’on passait « des clans aux empires », les petits panthéons des tribus particulières voyaient leur domaine s’étendre considé­rablement dans la découverte de la correspondance de leurs différents dieux avec les dieux qui, chez les peuples voisins, exerçaient des activités similaires. En même temps apparais­sait, probablement chez les Chaldéens et les Babyloniens, la notion de l’association des divers corps célestes, en particu­lier les planètes de notre système solaire, aux événements de la vie des peuples et des individus. Doués chacun d’un caractère particulier, les principaux luminaires célestes de­vinrent comme des régents particularisés qui dirigeaient, promouvaient ou contrariaient les sentiments et les actes des hommes.

La deuxième moitié du IIIe millénaire avant notre ère vit se succéder dans l’Asie Mineure une quantité d’empires encore barbares, mais ayant déjà atteint un degré de civili­sation assez avancé pour permettre l’assimilation des valeurs culturelles des pays conquis. Il est vrai que pour assister à l’éclosion d’un véritable œcuménisme, il fallut attendre jus­qu’au milieu du Ier millénaire avant notre ère, à l’époque prodigieuse qui vit naître le Bouddha, Confucius, Pythagore, au moment où les Perses fondèrent leur grand empire libéral et hautement moral. Mais on assiste plus de mille ans aupa­ravant en Mésopotamie, à une sorte d’avant-première de l’éclosion d’une civilisation universelle sous le signe de la diffusion des croyances et des pratiques astrologiques dans les diverses peuplades Sumériennes, Sémites et Aryennes qui se disputaient la vaste région s’étendant entre la Mer Rouge, la Méditerranée, les Monts du Caucase et ceux de l’Iran.

On comprend bien ce qu’a de superficiel et d’arbitraire notre esquisse de ces grands rythmes de l’histoire qui traite en quelques pages ce à quoi les spécialistes consacrent de gros volumes ; mais en gros elle indique sommairement les grandes lignes de l’évolution, non pas des formes religieuses et des représentations cosmogoniques, mais plus modeste­ment de leur incidence sur le développement en l’homme du sentiment de sa relation avec le milieu qui lui a donné la vie et qui le maintient dans l’être.

Tour à tour les empires des Akkadiens, Sumériens, Chal­déens, Babyloniens, Assyriens s’étendirent sur une partie plus ou moins grande du croissant fertile, puis s’écroulèrent sous les coups de nouveaux vainqueurs dont à leur tour l’hégémo­nie ne devait être que passagère. Il s’ensuivit pour les cler­gés de ces divers conquérants des confrontations de leurs doctrines avec celles de leurs adversaires qui contribuèrent puissamment à enrichir leur métaphysique et à clarifier l’idée qu’ils se faisaient de leurs dieux.

Peu à peu dans les principales religions, en Égypte, en Syrie, en Mésopotamie, en Grèce, on vit émerger au-dessus de l’assemblée des Dieux-forces de la nature, puis des Dieux-in­carnations d’attributs, un Dieu suprême, de qui tous les au­tres procédaient, et sur lesquels il régnait en monarque sou­verain. C’était le dieu solaire des Égyptiens et son char, le dieu lunaire masculin des Chaldéens qu’Abraham, après son père Terach, devait adorer à Ur, dans son enfance. Probable­ment à la même époque, tandis que le Mahabharata et la Ramayana résumaient les légendes mystiques des Indiens, les Brahmanes dont la sagesse allait étonner les conquérants Persans et Macédoniens, élevaient au-dessus de Brahma, Vishnou et Shiva, ces trois personnes de leur Trimourti, l’auguste transcendance de la Trinité Créatrice universelle d’Ishvara, procédant de Saguna Brahman, lui-même concré­tisation du Transcendant Nirguna Brahman ou Parabrahman, le pur Absolu, transcendant à la fois à l’être et au non-être.

Chez les Grecs, c’était Zeus, roi de l’olympe. Cependant il n’était que le principe actif de Chronos qui engendrait les dieux mais qui aussi dévorait ses enfants. Chez les Persans, lorsqu’ils furent arrivés à la pleine maturité métaphysique, il y avait un autre Chronos, Zervan-Akarana, le temps infini de qui procédait Ahura Mazda, le principe de vie et de lu­mière, créant le monde par sa lutte avec la première de ses créatures, Ahrimane, le principe du mal, de l’obscurité, du froid et de la mort. Cette lutte se terminerait par la destruc­tion du mal grâce au concours de tous les hommes pieux et vertueux s’efforçant de suivre la noble maxime mazdéenne : « Des pensées pures, des paroles pures et des actions pures », dont chacune est une lumineuse victoire du Dieu de clarté et de vie sur le sombre roi des Ténèbres et de la mort. Lorsque sa destruction totale sera achevée le monde entrerait dans une ère lumineuse de félicité absolue, semblable au millé­nium attendu par les Juifs et les Chrétiens.

À la fin du IIIe millénaire et au début du IIe on relevait donc dans le nord et le sud de la Mésopotamie et en Égypte, une tendance des clergés à élever le Maître Suprême de l’Univers et des dieux secondaires au-dessus de la sphère des activités terrestres des humains et à envisager un cortège d’intermédiaires entre le Créateur et ses créatures. Cette di­vision était une conséquence de la spiritualisation progressi­ve de l’idée que les Grands Prêtres se faisaient du Roi des dieux. Plus ils le débarrassaient des attributs anthropomor­phes pour en faire un principe universel et infini, plus la distance qui le séparait de l’humanité augmentait et plus son intervention directe dans les affaires personnelles des humains paraissait invraisemblable. Si bien que les hauts clergés en arrivaient au début du IIe millénaire à livrer à la piété des masses ignorantes les vieux dieux, avec leurs vieilles représentations anthropomorphes ou zoomorphes, tout en réservant pour eux et pour de hauts initiés, le culte de l’Être Suprême, culte qu’ils ne révélaient pas au peuple de peur de lui donner accès à des puissances qu’il n’aurait pas su employer à bon escient. Cette attitude était très vieille en Égypte et à Babylone, mais se répandait dans tous les foyers religieux de l’époque.

Il y avait d’ailleurs interpénétration des deux concep­tions. Bien que l’Être Suprême fut considéré comme échappant à la faux de Chronos et bien que dans sa supériorité aux dieux secondaires en contact avec les hommes et les choses terrestres, il échappait de plus en plus à l’inclusion dans les cadres de l’espace, comme dans ceux du temps ; on avait tendance à considérer que son culte était attaché à un lieu qui lui était particulièrement consacré.

C’était une persistance de la localisation totémique en un lieu d’élection de la présence de l’Être Suprême, tandis que son essence et son action étaient étendues à tout l’Univers.

C’est à ce tournant de la pensée religieuse qu’Abraham eut la vision au cours de laquelle Jéhovah lui annonça sa volonté de faire alliance avec lui et sa postérité en lui enjoignant de se rendre au pays de Canaan qu’il donnait comme foyer à sa descendance. Ainsi commença ce qu’on a appelé « la plus belle histoire du monde ». On réserve souvent ce titre au seul Nouveau Testament, mais en toute justice il faut reconnaître que la personnalité de Jésus n’atteint à sa pleine lumière que dans le cadre du Judaïsme qui l’a formé et dont il a déclaré à maintes reprises que, loin de prétendre abolir sa loi, il ne voulait que l’accomplir.

Avec Moïse, l’Alliance du Sinaï, le retour en terre promise et la fondation des royaumes d’Israël et de Judas, nous as­sistons à l’élévation du Judaïsme à un degré d’évolution su­périeur à celui des autres religions contemporaines. Tandis qu’à Babylone, à Ur, à Memphis et à Thèbes, la plèbe adorait des dieux opérateurs à l’efficacité limitée, alors que des ini­tiés seuls étaient admis à adorer un Dieu universel, tous les Israélites étaient conviés au seul culte du Dieu unique dont toutes les forces de la nature n’étaient que des attributs, des représentations particulières et limitées, les Sarim. Un Sar était une force de la nature personnifiée, une sorte d’ar­change, de ministre du Tout-Puissant aux fonctions déter­minées. Seul le Tout-Puissant était adorable, seul il avait droit à un culte, les Sarim, ses ministres étaient respectables, même admirables, mais n’étaient que des créatures parmi les autres. Ils étaient même inférieurs à l’homme, car celui-ci grâce à son libre-arbitre, aux facultés créatrices qui fai­saient de lui l’image du Créateur, pouvait apporter une con­tribution efficace à l’achèvement de la volonté Divine sur la terre, en particulier à la réalisation des conditions favo­rables à la venue du messie et de son Millénium. Au contraire les anges, les grandes forces de la nature considérées comme des dieux dans d’autres religions, ne pouvaient que servir fidèlement la volonté divine et exécuter strictement ses décrets. D’où cette notion de la supériorité de l’homme sur les anges et les esprits de la nature.

On la retrouve ailleurs, en particulier chez les Zoroastriens et les Hindous. Les écritures de ceux-ci considèrent en effet les Brahmines comme supérieurs aux Dévas, les dieux de la nature. Le sage qui comprend les lois divines de l’Univers égale sa pensée aux Dieux identifiés à ces lois en élaborant dans sa conscience une représentation correcte de celles-ci. Mais en atteignant à l’Union Divine, au Yoga achevé, il sort des cycles de l’existence qui sont soumis à la loi de la cadu­cité, de la mort qui met fin à toute choses ayant en un com­mencement.

Tandis que les Dieux de la Trimourti, Brahma, Vishnou et Shiva, créés par « la Cause sans Cause » afin de créer eux-mêmes notre petit système solaire, disparaîtront avec celui-ci à la fin des temps, l’homme qui a pu abolir en lui tout ce qui provient du monde de la création, en sort complètement et se fond dans l’intemporalité éternelle de l’Absolu.

Mais de même que chez les Hindous le Jivanmukhti, l’hom­me qui a tellement identifié sa pensée, sa volonté, ses désirs et ses actions, à la divine volonté qu’il n’apporte plus aucun obstacle à la pleine manifestation de celle-ci, arrive seul à la pure spiritualité intemporelle, c’est-à-dire échappant à l’action destructrice du temps ; seul le Juif qui est absolu­ment fidèle à l’observation des 613 mitzwoth, des prescrip­tions qui réalisent pleinement les intentions du Créateur touchant la vie de ses créatures, pourra participer complè­tement à la Shékina. Celle-ci est la plénitude de la Grâce Divine qui est comme une immanence active de la puissance du Très Saint baignant les essences de tous les êtres et leur fournissant l’aliment spirituel, la grâce, qui à la manière du St Esprit du Christianisme lequel descend directement du Rouach Hakadosh, l’Esprit Saint transmis par Jean-Baptiste aux hommes qu’il baptisait, leur permet de réaliser en eux-mêmes et en leur vie, la plénitude des intentions du Créateur.

Le cadre de cet ouvrage nous interdit de pousser plus loin notre analyse de la double notion qu’à le Judaïsme à la fois de la transcendance de Dieu à toute sa création, et de son immanence au sein de celle-ci par sa Shékina que certaines écoles considèrent comme ayant deux étages. Le plus élevé serait contenu entièrement en Dieu, avec l’ensemble des Sé­phiroth dont la Shékina inférieure actualiserait les puissan­ces au sein de la création. On retrouve cette notion dans l’Hindouisme où, tandis que Parabrahman est absolument transcendant à tous les Univers, dans chacun de ceux-ci, Brahma, Vishnou et Shiva sont des essences immanentes au sein de toutes les créatures engendrées dans le petit système solaire qu’ils ont créé.

Avec la destruction du Temple, les concepts des Juifs sur leurs relations avec Dieu, subirent une profonde modifica­tion. Jusqu’à sa première destruction par les Assyriens en 569, le Temple de Jérusalem était le seul lieu où pouvaient être offerts valablement les sacrifices effectués par des prê­tres appartenant obligatoirement à la tribu des Kohanim ce qui faisaient de ceux-ci de véritables Brahmines. Les sacri­fices étaient considérés comme entretenant la circulation des grâces de l’Alliance entre Dieu et Israël. Les Kohanim veil­lèrent avec un soin jaloux au maintien de ce privilège au profit du Temple de Jérusalem. Ils avaient obtenu l’interdic­tion des sacrifices offerts à l’Éternel par les prêtres Israélites dans des temples lointains, notamment à celui d’Éléphantine dans la Haute-Égypte où vivait une importante garnison de mercenaires Juifs au service des Pharaons.

Le Temple de Jérusalem était vraiment le cœur vivant du Judaïsme dont les enfants étaient répandus par millions dans les pays entourant la Palestine. Des centaines de mil­liers de pèlerins dont les immenses campements entouraient Jérusalem, venaient de toutes parts assister chaque année aux fêtes de Pâque, qui étaient une occasion de communion pan-Israélite dans la célébration de l’Alliance d’Abraham et de Moïse, un peu à la façon des Olympiades chez les Grecs à la même époque ou actuellement, du pèlerinage de la Mecque pour les Musulmans du monde entier. Cette concentration au Temple de Jérusalem de toute l’activité sacrificielle d’Israël apparaît à l’observateur comme une survivance de l’antique notion qui unissait le Dieu d’un peuple au territoire de celui-ci, union qui avait persisté alors que la grande majorité des Israélites avaient émigré loin de la terre de leur Dieu.

Avec la destruction du Temple et la disparition du Saint des Saints tout sacrifice valable devenait impossible. Le lien sacrificiel entre Israël et son Dieu était rompu. La grâce que les sacrifices du temple répandaient sur Israël avait perdu son tremplin. Pour entretenir vivant leur religion, les Juifs n’avaient que les synagogues où ils se réunissaient non pour offrir des sacrifices car cela était devenu impossible ; mais simplement pour prier ensemble et comme le nom de syna­gogue l’indique, s’entraider mutuellement dans l’interpréta­tion et le commentaire des Écritures.

En même temps le Dieu d’Israël, déjà considéré comme étant universel en droit, le devenait « de facto ». Partout où il y avait des Juifs assez pieux et assez purs pour mériter de recevoir la Shékina, celle-ci se répandit sur leurs efforts pour être les dignes représentants de Celui qui leur avait recom­mandé « Soyez saints comme Je suis Saint ». Ce fut le véri­table commencement de l’œcuménisme. Il y avait déjà des dieux étrangers qui étaient considérés non comme des dieux nationaux mais comme les Maîtres du monde. Cependant il n’y en avait encore jamais eu dont le culte fut professé par des fidèles aussi nombreux, aussi dispersés et aussi étroite­ment solidaires que les Israélites. Autre fait très important, la caste sacerdotale disparaissait. Il y eut bien encore des repas communiels entre Juifs pieux, notamment dans les sectes contemplatives qui se fondèrent vers cette époque, comme celles des Esséniens et des Thérapeutes, mais le sacri­fice d’animaux sur les autels devait peu à peu disparaître, remplacé par les sacrifices de piété, d’amour et de pureté, offerts à Dieu par ses fidèles dans le secret de leur cœur. Il y avait déjà des siècles que les Mazdéens avaient aussi aban­donné les sacrifices sanglants dans l’idée que les seules of­frandes agréables à Dieu étaient celles d’un cœur pur, idée qui fut reprise et propagée par le Stoïcisme et par certains cultes des Mystères Grecs ; et Jésus au Cénacle exclut formellement les sacrifices sanglants des repas communiels des fidèles du culte Chrétien en leur donnant du pain et du jus de la treille, disant « Prenez, ceci est ma chair, ceci est mon sang, faites ceci en mémoire de moi. »

Ainsi prenait fin le règne des cultes sanguinaires des dieux féroces, Molochs réclamant le sacrifice d’innombrables victi­mes depuis les premiers-nés des animaux, jusqu’aux pre­miers-nés des humains et qui faisant des autels religieux, même chez les peuples les plus civilisés comme les Grecs, des concurrents des abattoirs, associant étroitement la reli­gion au massacre des innocents. Avec la fin des effusions de sang du mithraïsme des légions Romaines de la décadence, les sacrifices religieux sanglants ne devaient plus persister en-dehors de quelques autels de Kali aux Indes et des fêtes populaires du mouton de l’Islam, que dans les tribus sauva­ges ou dans l’ombre ignoble des antres de sorciers.

Cette grande révolution morale remplaça les formes pri­mitives et féroces d’adoration, où des sauvages sanguinaires croyaient Dieu affamé comme eux de victimes considérées comme étant des offrandes d’autant plus précieuses, que leur sang était tenu pour être le véhicule de l’âme; par l’offrande de valeurs vraiment spirituelles d’amour et de pureté, c’est-à-dire le triomphe du respect en Dieu de toutes les créatures, eut lieu au commencement du Ier millénaire avant notre ère. À la même époque où le Bouddha confirmait aux Hindous pieux la noble obligation de l’Ahimsa, cette abstention abso­lue de l’infliction de toute souffrance à tous les êtres, Pytha­gore faisait du végétarisme et de l’abstinence de chair et de sang, une règle impérative pour ses disciples. Ceux-ci ont constitué l’élite morale du monde Grec auquel ils allaient donner entre autres sages immortels, Socrate, le génial Pla­ton et son disciple Aristote, cet autre miroir de sagesse éter­nelle.

Ce fut aussi l’époque où les pieux conquérants Persans, eux-mêmes végétariens, au lieu de massacrer les peuples vaincus et de traîner en dérision leur roi derrière le char du triomphateur comme les Romains, maintenaient les souve­rains défaits sur leurs trônes, et se contentaient de placer au­près d’eux des Conseillers résidents pour les aider à régner en pratiquant convenablement leur religion. On sait que non seulement l’empereur Cyrus autorisa les Israélites captifs à retourner à Jérusalem, mais les aida à reconstruire leur temple par des subventions et l’envoi de son meilleur archi­tecte, tandis qu’il stipendia Ezra pour qu’il fasse la première recension complète de la Bible. Ce fut le véritable commencement de la civilisation authentique en Occident avant mê­me le pseudo miracle Grec.

Remarquons en passant qu’une révolution similaire avait eu lieu en Inde au millénaire précédant, où, bien que les sacrifices sanglants aient existé jusqu’à nos jours sur les au­tels de quelques cultes attardés à la déesse Kali ; les Brah­mines enseignaient depuis longtemps que la seule manière valable pour l’homme de s’élever à Dieu, est de se débarras­ser de toutes les formes d’égoïsme dont la plus sauvage et la plus grossière est l’affliction d’une souffrance quelconque à d’autres êtres, et, à fortiori, de s’abstenir de toutes les formes du meurtre, en étendant à toutes les créatures le : « Tu ne tueras pas » du Décalogue du Sinaï. Il serait certes facile de faire remarquer que cette loi de compassion n’a pas empêché des nombreuses guerres d’avoir lieu entre peuples Indiens ; mais seuls auraient le droit de faire ce reproche aux Hindous, les sectateurs de religions dont les fidèles n’ont jamais participé à aucune guerre…

Notons que ce millénaire du premier grand épanouisse­ment spirituel a vu se multiplier les métropoles immenses imposant aux centaines de milliers d’humains qui s’y entas­saient, des milieux complètement artificiels où les répercus­sions des représentations mentales « de masse » étouffaient les échos subtils éveillés dans l’âme humaine par le contact étroit et personnel avec les opérations vivifiantes de la libre nature. Cette citadinisation des classes dirigeantes de l’hu­manité semble avoir un double résultat. D’une part un enri­chissement considérable de la vision du monde, résultant à la fois de l’intensification des échanges de vues et de critiques au sein des divers milieux religieux devenus infiniment plus vastes et plus complexes qu’aux siècles des nomadismes tri­baux, et d’autre part, le brassage des opinions religieuses dans leur confrontation avec les croyances d’autres religions. Ce brassage était comme accru par la multiplication des re­lations avec un nombre toujours croissant d’autres métro­poles, où d’autres religions atteignaient une maturité suffi­sante pour passer aux synthèses universalisantes des abstractions des mythologies simplistes des groupes humains encore dans les vagissements de l’enfance.

Nous ne sommes pas très au clair sur les apports récipro­ques des religions qui se rencontraient en Mésopotamie dans le demi-millénaire qui prit fin à l’époque de l’établissement de l’hégémonie Perse au milieu du VIe siècle avant J.C. En particulier, nous savons mal jusqu’à quel point les Perses, les Mèdes ou les Chaldéo-Babyloniens ont reçu ou apporté aux autres religions les notions fondamentales de la constitution septénaire de l’Univers, constitution s’étendant aussi à une organisation septénaire de l’angélologie ou description de sept légions d’esprits intermédiaires entre le Créateur et la création, tandis que les légions infernales avaient une hié­rarchie similaire, mais renversé. Il en est de même pour la correspondance numérologique des diverses lettres de l’al­phabet, conception sur laquelle ont été édifiés de nombreux système du symbolisme numérique des lois de l’univers et leurs rapports avec le Créateur. La Mishna et le Talmud nous apprennent cependant formellement que c’est de Babylone que les Israélites, libérés par les Persans, rapportèrent avec leur connaissance des Anges et des sept plans célestes des Hekkalot, celle des valeurs numériques des lettres et des mots qui devait servir de fondation à trois des développe­ments les plus populaires de la Kabbale et du Zohar ; GEMATRIA, NOTARIKON et TEMURA qui utilisaient à des fins plus Ou moins magiques les puissances attribuées aux combinaisons numériques.

C’est également à la même époque, à en croire la légende entourant l’histoire de Pythagore, que celui-ci, étant allé étudier dans les temples d’Égypte, y fut fait prisonnier par les Assyriens et transporté à Babylone où il fut délivré par les Perses, avait puisé dans les centres dits « initiatiques » de cette métropole du savoir antique, les connaissances nu­mérologiques qui, jusqu’à nos jours ont passé pour avoir été un des éléments les plus importants du système méta­physico-cosmologique qu’il enseignait en son Institut de Cro­tone. On sait en réalité fort peu de choses sur les débuts de cette transmission. Cependant, on peut penser que les ensei­gnements Irano-Chaldéens rapportés de Babylone par les Rabbins Hébreux et par Pythagore ont dû subir assez rapi­dement des évolutions divergentes car nous savons qu’au deuxième siècle avant notre ère il y avait déjà à Jérusalem des querelles d’école entre les théoriciens du mysticisme de la Mercaba importée de Babylone et les représentants à Sion des écoles de pensé Judéo-Hellénique d’Alexandrie, toutes imprégnées de Pythagorisme, en particulier de son symbo­lisme des chiffres et des nombres. En tout cas, cette note his­torique est des plus intéressantes en nous révélant la richesse et la vitalité des confrontations des mouvements d’idées dans la seconde moitié du millénaire avant Jésus-Christ. En même temps, elle nous aide aussi à placer dans leur contexte historique les manuscrits découverts près de la Mer Morte qui ont surtout apporté une confirmation, datée et localisée, du fait déjà connu de ces échanges d’idées entre les religions non Juives et de leur répercussion sur ceux des fidèles du Dieu d’Israël qui, comme les Esséniens, et sur un autre plan, les Pharisiens, cherchaient à compléter l’observance des prescriptions de la Loi par des méthodes empruntées à d’au­tres religions pour s’efforcer de pénétrer les profondeurs insondables de la pensée divine dans les Écritures.

Notons aussi que quelqu’importante qu’ait été la contri­bution Néo-Platonicienne Pythagorisante à la Renaissance de notre XVe siècle, il est douteux que l’influence de ces idées Helléniques ait été supérieure à celle exercée sur la forma­tion des aspects mystiques et métaphysiques de la pensée occidentale par les innombrables Kabbalistes du Moyen-Age. Si beaucoup de penseurs Chrétiens ont fait appel aux arca­nes kabbalistiques dans l’espoir d’y trouver les secrets de l’Univers, il ne faut pas oublier que non seulement les Kab­balistes Israélites ont été infiniment plus nombreux qu’eux ; mais surtout que la Kabbale elle-même n’est que la coordi­nation systématisée des efforts puissants des principaux pen­seurs Israélites de l’ère Gaonique jusqu’à la prise de Bagdad par les Turcs, pour extraire des traditions mystico-métaphy­siques de la Mercaba une explication de l’univers à la fois cohérente, pénétrante et conciliable avec les textes de la ré­vélation Mosaïque.

Avant de procéder à un inventaire, sommaire et imparfait du reste, des indications des diverses grandes religions sur la nature de l’homme total ainsi que sur le sens et la valeur de la vie, il nous faut encore effleurer une question impor­tante. C’est celle considérant que les religions ne doivent pas leurs dogmes les plus importants et leurs vues les plus éle­vées à une lente évolution historique, mais à une révélation faite aux premiers âges de l’humanité par des « Grands Initiés » qui auraient appartenu à une sorte d’Aréopage de sages transcendants : « La Grande Loge Blanche ».

Certaines traditions soutiennent que ces grands messagers spirituels proviennent d’univers sidéraux extérieurs au nôtre qui auraient été les théâtres de civilisations grandioses et dont ces esprits supérieurs reçurent la mission de transmet­tre les lois sacrées à nos différentes races humaines, leur révélant également les lois de l’agriculture et des autres arts utiles. D’autres croient que l’essence des religions aurait été communiquées à leurs fondateurs par des âmes avancées, formées dans les centres spirituels de l’ancienne Atlantide qui aurait connu une brillante civilisation, supérieure à la nôtre moralement et techniquement. Certains auteurs Hindous et Iraniens pensent eux, que c’est d’un ancien continent hyperboréen et dont les descriptions enchanteresses rappellent celle du Jardin d’Éden, que les hautes doctrines religieuses et cosmogoniques des Védas auraient été amenées par leurs ancêtres Aryens.

Dans l’état actuel de nos connaissances, une grande pru­dence s’impose devant toutes ces théories. Elles paraissent aventurées à de nombreux esprits assez imbus de Carté­sianisme pour n’accepter que des idées dont la vraisemblance est solidement établie. Cependant, un certain nombre de faits engagent à ne pas les rejeter hâtivement. En particulier le Sanskrit, dans ses formes les plus anciennes, présente déjà plus de 400 racines de nature abstraite, ce qui semblerait indiquer qu’au lieu d’être une langue primitive ayant débuté par les cris expressifs et les onomatopées, il serait le leg d’une haute civilisation disparue. D’autre part, on est frappé par l’extraordinaire avance de l’Hindouisme sur les religions et les sciences d’Occident dans la connaissance de l’Univers. Alors que les religions Occidentales ont enseigné jusqu’au milieu du XVIIe siècle (procès de Galilée 1633) que la terre était plate et carrée, qu’elle occupait le centre de l’univers et que le soleil, la lune et les étoiles, créés pour l’éclairer de jour et de nuit, tournaient autour d’elle : les écritures Indiennes, en particulier la loi de Manou, enseignaient 2000 ans plus tôt que la terre n’était qu’un des satellites du soleil au­tour duquel elle tournait avec les autres planètes, formant ainsi un système solaire ou œuf de Brahma, véritable unité cosmique. De plus, notre soleil lui-même n’était qu’une mo­deste étoile, associée à des myriades d’autres soleils formant la voie lactée et tournant dans les infinités des espaces sidé­raux, « à la manière des bancs de poissons dans l’océan », dans un saisissant rapprochement avec les spirales des gala­xies de nos astronomes. On sait qu’il y a également 2400 ans, Pythagore enseignait à ses disciples une conception Hélio­centrique de l’univers, si bien que de nombreux Néo-Plato­niciens inspirés par lui enseignaient secrètement l’héliocen­trisme en Europe jusqu’au XVIIe siècle. Mais l’ensemble des Théologiens d’Occident considérant ces enseignements com­me incompatibles avec les textes révélés, les proscrivirent jusqu’aux découvertes de Galilée, de Copernic, de Tycho Brahé et de Kepler.

De tels exemples devraient suffire à modérer la superbe des esprits aussi pressés que sûrs d’eux-mêmes, croyant avoir atteint une connaissance complète de l’univers. Et ceci ne vaut pas seulement pour les autorités croyant puiser dans une révélation religieuse une science aussi complète qu’in­faillible. Les thuriféraires idolâtres des déesses Raison et Science doivent également se défier des entraînements de la vanité et se souvenir qu’après tout, nos sciences comme nos religions ne sont que des constructions de l’entendement humain. Les hommes d’âge mûr se souviennent encore com­ment, après qu’un Viviani se fut écrié fièrement à la tribune parlementaire : « nous avons éteint au ciel des lumières qu’on ne rallumera plus » ; M. Berthelot, un des plus offi­ciels représentants du matérialisme scientifique s’écriait avec un enthousiasme naïf en 1895, c’est-à-dire deux ou trois ans à peine avant que la découverte de la radioactivité de la ma­tière et de la structure des atomes n’ait complètement démo­nétisé l’ensemble de la Physique et de la Chimie : « Avec la thermodynamique, nous avons mis le point final à la science ». « Pauvres de nous ! » serait-on tenté de s’écrier.