le docteur Pierre Wiltzer : Couple et violence


04 Oct 2014

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

Le couple ? L’union de deux êtres, deux corps, deux inconscients, deux désirs, deux imaginaires, deux passés et deux futurs… Pour l’union ou l’opposition ? Opposition, souvent violence, définie ici comme « abus de force »… Naissance permanente du couple : « je suis à toi » Violence du couple : « qui mangera l’autre ? » Éclatement du couple quand les peurs réciproques déséquilibrent l’échange.

Espace de sécurité, espace de liberté comme fondateurs de la quiétude de l’individu, espaces à respecter : l’harmonie dans le couple naîtra de ce respect ; la violence surgira de cette mécon­naissance. Respecter l’espace de liberté de l’autre c’est le reconnaître en temps qu’être humain autonome, être de désir, être d’action ; res­pecter l’espace de sécurité c’est mesurer ce que l’histoire personnelle de l’autre lui permet de vivre, de supporter ; l’espace de liberté de l’un peut empiéter sur l’espace de sécurité de l’autre, cas classique des relations extra-conjugales, liberté que l’un se donne, pouvant angoisser l’autre dont l’espace de sécurité se trouve atteint de par le retentisse­ment possible sur le devenir du couple…

Déjà l’individu isolé doit veiller à ce que son « espace de liberté ne déborde pas trop son espace de sécurité », comme l’ont souligné Marie-Aimée et Jean Guillot (Psychothérapie de groupe pour les couples, ESF, 1980) ; par exemple, pour certains, il s’agit de conci­lier le désir d’évasion avec la situation professionnelle ou familiale.

On peut aussi considérer le couple comme une entité en soi ; on parlera alors des espaces que se fixe le couple : le cercle de sécurité tendant dans les couples pathologiques à « encercler » le cercle de liberté et à coïncider avec l’espace d’un contrôle rigoureux : d’un commun accord les deux partenaires peuvent restreindre leur liberté pour pouvoir mieux se contrôler et augmenter ainsi leur cercle de sécurité ; mais, plus sou­vent, l’un d’eux réduit la liberté de l’autre, en lui demandant d’arrêter de travailler par exemple ou en programmant sa journée, ce qui lui permet donc d’exercer son contrôle, le couple ayant là aussi augmenté son cercle de sécurité, bien que de manière pathologique.

On saisit d’emblée que dans une telle situation caricaturale les indivi­dus réagissent en fonction de leur problématique, chacun acceptant ou non un tel contrat, donc de leur passé : pour un autre couple, le cercle de liberté peut être très élargi tant dans le domaine intraconjugal où chacun est indépendant de l’autre, que dans le domaine extra-conjugal (exercice d’une profession dans un lieu éloigné) ; il peut s’agir de deux êtres ne supportant pas les contraintes et donc l’espace de sécurité recou­vrira l’espace de liberté ; si ce dernier est amputé à l’occasion d’un retour définitif au foyer, le premier le sera également et la violence pourra s’installer au sein du couple.

Le couple se constitue grâce à un fantasme : celui du couple tout-puissant « alliance sacrée », pouvoir de l’individu solitaire plus que doublé ; les deux partenaires pensent bien peu alors à « aménager » leur espace de sécurité et de liberté, question qui risque de se poser ultérieurement.

Ces espaces, même définis, vont se trouver confrontés à l’épreuve de la réalité, tant dans le domaine intraconjugal où ils sont remis en ques­tion par les blessures narcissiques par exemple ou les insatisfactions de toutes natures, que dans le domaine extra-conjugal où le couple subit les pressions familiales auxquelles il va répondre avec plus ou moins de bonheur selon la problématique de chacun des partenaires et tenter de sauvegarder son espace de liberté qui est aussi son espace de sécu­rité ; les contraintes professionnelles s’imposent également au couple. Il nous faut donc distinguer la violence à l’intérieur du couple existant entre les deux partenaires de celle qui est infligée au couple de l’exté­rieur par la famille, la communauté, la société, ou le type de société qui impose ses normes, ou définit un bonheur utopique basé sur les nom­breux biens de consommation.

La violence de l’individu isolé peut être porteuse de vie ; mais lorsqu’elle rencontre un autre être, elle a tendance à lui être imposée, « on fait vio­lence à ». À chacun donc d’être vigilant. Une attitude simpliste dirait que la liberté de l’un s’arrête là où commence celle de l’autre. Cependant le bon choix de ses espaces de sécurité et de liberté est conditionné par sa problématique et son vécu. Celui qui a connu antérieurement des séparations importantes (par exemple dans son enfance) a tendance à rechercher un espace de sécurité plus important qu’un autre (tout en ayant tendance par ailleurs à reproduire l’attitude abandonniste de ses parents). C’est souligner la dichotomie des réactions individuelles et il faut se garder de tout réductionnisme hâtif.

La violence au sein du couple peut prendre, comme par ailleurs, des formes variées ; il peut s’agir de violence physique certes, mais bien plus souvent de violence morale ou psychologique ; si elles sont accep­tées elles s’inscrivent alors toutes deux dans une relation sado­masochiste. À l’opposé la violence peut ne pas exister au sein d’un couple au départ et peu à peu se constituer lorsque l’un des deux partenaires perd ses possibilités de réalisation, lorsque les idées de chacun évoluent dans des sens opposés, ou encore lorsqu’il y a une évolution dans la problématique de l’un des partenaires à la suite d’une thérapie de réflexion qui peut, éventuellement, remettre en cause le contrat de départ, avec un besoin plus important de liberté au détriment de la sécurité.

Ainsi les causes de la violence sont diverses. Et ainsi la violence, si elle est innée à l’homme, existe non seulement dans le couple mais elle est également extérieure au couple qui subit des pressions du monde exté­rieur ; elle est, en tout cas, l’occasion d’une remise en question du che­min parcouru jusque-là par les partenaires et redéfinition des projets à venir ; elle permet l’interrogation sur les espaces vitaux à sauvegarder ; elle est aussi l’occasion pour l’enfant qui est au fond de nous de s’expri­mer ; elle est en tout cas le témoin du conflit entre nos désirs et les réa­lités. Ajoutons qu’il est des couples qui ne vivent que de violence, et souvent la disparition de l’un entraîne celle de l’autre.

Ainsi la violence est, en dernière analyse, l’expression de la vie, en tant qu’elle s’oppose à ce qui est figé, la mort.

Docteur Pierre Wiltzer


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