Alan Watts : Créateur et créature


20 Apr 2013

(Revue Question De. No 41. Mars 1981)

Extrait de « Méditations créatrices, dernières réflexions sur la vie et la mort » éditions Retz.

Voyez-vous, nous surgissons de ce monde de la même façon que la pomme surgit du pommier. Si l’évolution veut dire quelque chose, c’est cela. Mais curieusement, nous dénaturons cette signification, en affirmant qu’au commencement il n’y avait que gaz et pierres, et que l’intelligence advint dans cet environnement, comme une sorte de champignon ou de limon recouvrant le reste. Cette conception sépare l’intelligence des pierres.

Laissez-moi vous dire, lorsqu’il y a des pierres, ouvrez l’œil. Ouvrez l’œil.

Parce que les pierres finiront par devenir vivantes et qu’il y aura des êtres rampant partout sur elles.

Ce n’est qu’une question de temps.

Cela arrivera de la même façon que le gland finit par devenir chêne — parce qu’il en a la potentialité interne.

Les pierres ne sont pas mortes.

Ainsi y a-t-il un secret. Ce qui est ésotérique, profond, occulté, est ce que nous appelons implicite ; ce qui est évident, dévoilé, est ce que nous appelons explicite.

Moi et mon environnement, vous et votre environnement, sont explicitement aussi différents que possible, mais implicitement ils vont de pair. C’est ce que découvre le scientifique lorsqu’il tente de décrire précisément ce qui se passe (ce qui est l’art de la science). Lorsqu’il décrit exactement ce que vous faites, il découvre que vous — votre comportement — ne peut être séparé du comportement du monde environnant. Il comprend que vous êtes quelque chose que le monde entier est en train de faire. Tout comme la mer fait des vagues — la mer, l’océan, vaguent ­— chacun d’entre nous est une vague du cosmos.

Progressivement, les gens ont commencé à penser que la différenciation entre l’esprit et la matière n’était d’aucune utilité. Lorsque vous effectuez une telle différenciation, vous appauvrissez les deux éléments de la comparaison. Lorsque vous essayez de penser l’esprit comme quelque chose d’immatériel ou la matière comme quelque chose de non-conscient, vous aboutissez à une double confusion. Il en est de même avec le mystique qui manque de sen­sualité ou le sensuel qui manque de mysticisme. Le pre­mier est un fanatique, trop spirituel ; le second est ennuyeux.

Il en est de même lorsque vous séparez la médecine de la prêtrise. Les deux sont perdantes. Ce n’est pas seule­ment parce qu’elles ont perdu leur moitié opposée. Le problème est que lorsque vous séparez le médecin et le prêtre, vous ne créez pas simplement deux spécialisations à partir de ce qui était originellement un seul et même champ. Un prêtre-médecin est plus qu’un prêtre plus un médecin. Ayant, à l’origine, une vision binoculaire à la fois médicale et religieuse, le prêtre-médecin ne voit pas seulement deux domaines, mais un domaine unifié en trois dimensions.